‹ La Question ouvrière d'après les principes catholiquesChapitre 11 sur 12 · ASSOCIATIONS OUVRIÈRES ET CONSCIENCE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

ASSOCIATIONS OUVRIÈRES ET CONSCIENCE CATHOLIQUE

Les principes posés et les faits mis en lumière dans notre dernière conférence appellent des conclusions que nous allons essayer de tirer.

• La tache n'est pas Fans difficultés : tant de préjugés, les habitudes acquises, les circonstances spéciales dans lesquelles on peut se trouver, doivent en effet entrer en ligne de compte, contribuant ainsi à compliquer l'épineuse (luestion (pii va retenir notre attention.

Qu'avons-nous dit jusqu'ici? Tout simplement que, dans les institutions sociales dont ils font partie, les catholiques ne doivent pas craindre de déployer au grand soleil le drapeau glorieux où resplendit, comme sur celui de Jeanne d'Arc, le nom de Jésus-Christ.

(ju'est-ce à dire, sinon que, d'une façon générale, pour un catholique, le choix n'est pas permis entre une association confessionnelle et une autre qui ne Test pas.

Quels sont donc les motifs de cette règle de conduite, et quelles sont les obligations qui en découlent pour nous? Nous allons nous efforcer de nous en rendre bien compte.

Pourquoi des associations catholiques? êtesvous peut-être tentés de vous demander.

Est-ce que, par hasard, l'autorité de l'Église s'étendrait jusqu'aux questions économiques? Ces questions ne sont-elles pas d'ordre purement matériel, n'intéressant en rien, par conséquent, le salut éternel?

A quoi je réponds, d'une manière générale, m'appuyant sur les paroles de Pie X dans l'encyclique Singulari quadam, que, « la question sociale étant avant tout une question morale et religieuse, il faut surtout la résoudre d'après les règles de la morale et le jugement de l'Église. »

Du reste, le principe fondamental qui domine toute cette question avait déjà été posé par Léon XIII dans l'encyclique Tmmor-

laie Dei. Le pape y rappelle aux catholiques « qu'il n'est pas permis d'avoir deux manières de se conduire, l'une en particulier, l'autre en public... Ce serait là allier ensemble le bien et le mal et mettre l'homme en lutte avec lui-même, quand, au contraire, il doit toujours être conséquent et ne s'écarter en aucun genre de vie ou d'affaire de la vertu chrétienne. »

On ne pouvait affirmer plus manifestement l'obligation, pour un catholique, d'être ou d'agir toujours comme tel, dans la question sociale aussi bien que dans toutes les autres où peut s'exercer son activité.

Être toujours catholique, agir toujours comme Ciitholique, voilà le mot d'ordre.

Et ce mot d'ordre, il nous est imposé en considération de l'honneur de Dieu et de l'honneur de Jésus-Christ.

On n'est plus guère chatouilleux, de nos jours, sur les droits de Dieu et sui' l'honneur qui lui est dû. On oublie facilement la subordination essentielle, dans laquelle tout ce qui est, tout ce qui se meut, tout ce qui se fait doit se trouver relîitiveinent à sa gloire.

On admet encore la nécessité d'être catholique dans la vie privée, mais dès qu'il s'agit Je la vie publique, de la vie sociale, on met

prudemment, ou plutôt honteusement, son drapeau de catholique dans sa poche.

Et pourtant, et dans notre vie sociale, et dans notre vie publique, nous dépendons de Dieu.

Et la vie sociale et la vie publique, en tant qu'exercées par des êtres humains, en tant que nécessitant des actes lesquels, ayant une valeur morale, seront nécessairement bons ou mauvais, et par conséquent aussi soumis à ce titre à la juridiction de l'Église, seule gardienne et interprète autorisée de la moralité publique et privée, la vie sociale et la vie publique, dis- je, doivent être, elles aussi, subordonnées aux intérêts et aux droits supérieurs de Dieu. L'une et l'autre, loin donc de faire abstraction de la foi assignée à tout être, loin de se contenter de ne pas faire opposition à celle-ci, doivent concourir, pour leur part, à la procurer; et elles ne peuvent le faire que dans la mesure où elles acceptent la direction suprême de l'Église et qu'elles respectent ses enseignements.

On aura beau faire, on ne changera pas l'ordre établi par Dieu, et cet ordre est formulé dans cette fameuse équation :

social = moral, moral = religieux, religieux = catholique. Et, par conséquent,

l'action sociale doit être par principe et par devoir un véritable apostolat; elle aussi, sous les formes les plus variées, elle doit se proposer la restauration de toute chose dans le Christ Jésus.

Ce nriot d'ordre encore, il nous est imposé par la volonté de l'Église. Je n'ai pas à revenir sur ce qui a été dit à ce sujet. La volonté de l'Église est bien claire, ses désirs manifestement exprimés ; ses fils, quand ils s'associent afin de promouvoir leurs intérêts, même matériels, doivent se rallier autour du drapeau de leur foi.

Ce mot d'ordre, enfin, c'est l'intérêt bien compris de la classe ouvrière qui nous le dicte.

L'ouvrier doit être protégé contre les dangers que peut lui faire courir sa présence dans des sociétés neutres \ Et ces dangers sont réels, ils sont nombreux.

Comme le font justement remarquer les Pères du concile plénier de Québec : « Le principe même de la neutralité religieuse qu'on y met en pratique est un principe faux et extrêmement dangereux. Un catholique ne

<< * Les iniions neutres sont pleines de ri.s(|ues pour la vraie foi et les intérêts catholiques, disait Mnr Paquet à V Action fvaiiraisi' (janvier 1918) ; elles sont les serres chaudes (lu socialisme canadien. »

11 — La Qtiflstlnn ouvrière.

peut pas admettre que toutes les religions soient égales, parce qu'il sait que la vérité est une et que cette vérité, c'est le Christ vivant dans son Église jusqu'à )a consommation des siècles. Cependant, à force de fréquenter les milieux où l'erreur réclame et obtient tous les droits et tous les honneurs de la vérité, à force de respirer l'atmosphère d'indifférence religieuse créée par cette perpétuelle confusion, on fmiia par en subir l'influence néfaste, et par perdre l'intégrité de la foi. »

C'est là, à n'eu pas douter, un premier danger dont il faut tenir compte.

Les Pères du concile de Québec en signalent un autre : l'impossibilité pratique d'observer la prétendue neutralité dont se targuent les sociétés qui en font profession.

Qu'on le veuille ou non, « toute action syndicale, bien qu'elle ait pour objet es^entiel l'étude et la défense d'intérêts professionnels et économiques, ynet nécessairement en cause des principes et implique, par suite, des doctrines entre lesquelles il est indispensable de choisir. »

Cette formule, on ne peut plus heureuse, est de l'Association catholique de la Jeunesse française : elle dit tout.

De fait, prenons, les unes après les autres, les questions impliquées dans le pioblème social tel qu'il se pose de nos jours : on n'y parle surtout que de droits : droit au travail libre, droit au juste salaire, droit de grève...

Mais ne voit-on pas immédiatement que, à propos de détails d'ordre purement matériel et économique, nous sommes transportés immédiatement en pleine morale.

Et un3 fois i'Ur ce terrain, ne voit-on pas, non moins immédiatement, le conflit fatal entre la solution proposée par l'Église, qui prêche à tous, patrons et ouvriers, la pratique réciproque de la justice et de la charité, et la solution violente, injuste, haineuse et révolutionnaire, qui est celle du camp opposé.

Laquelle de ces deux solutions choisira Touvrier? Mis en demeure d'opter entre sa bourse et sa conscience : sa bourse menacée d'êtie privée du fruit de ses épargnes, s'il n'obéit pas aux injonctions du syndicat qui l'asservit; sa conscience, (jui proteste énergiquement contre toute compromission d'où sa foi sortirait diminuée et amoindrie.

Mais allons plus loin; ce ne sont pas seulement les intérêts éternels de l'ouvrier qui se trouvent présentement en jeu, mais bien aussi ses intérêts temporels.

En veut-on la preuve?

Elle est on ne peut plus facile à fournir.

Je suppose qu'on ne fera aucune difficulté à admettre une certaine solidarité entre le bien nnatériel et le bien moral.

Non pas que la prospérité matérielle soit l'apanage nécessaire de la vertu : la récompense de celle-ci ne doit pas toujours être attendue ici -bas; elle nous sera adéquatement, surabondamment fournie dans l'éternité.

Mais il n'en reste pas moins vrai que trop souvent la misère et le dénuement sont les conséquences et le châtiment du vice.

Combien de familles, je le demande, punies par où elles ont péché, punies trop souvent par où leur chef a péché, sont plongées dans la nécessité uniquement parce que l'intempérance a fait son entrée dans la maison ; uniquement parce que la mauvaise conduite, en même temps qu elle y épuisait les bourses, épuisait aussi et ruinait les santés; uniquement parce qu'on s'est laissé entraîner à des spéculations malhonnêtes et que Ton n'a pas respecté le bien du prochain.

Loyalement, toutes les familles que l'intempérance, l'impureté, l'injustice, le jeu ont conduites au déshonneur et à la plus noire

pauvreté, après avoir fait d'elles les victimes (lu vice et des pas^^ions mauvaises, — et qui osera dire que ces familles -là ne sont pas nombreuses? — toutes ces familles, dis-je, auraient-elles été réduites à l'état misérable où elles sont tombées, si elles avaient été chrétiennes, si une intluence chrétienne s'était exercée sur elles et sur ceux de leurs membres que guettaient les occasions de chutes dans lesquelles ils ont péri? Et quelle action eût été plus bienfaisante, pour ces pauvres malheureux, plus irrésistible aussi, que celle de camarades qui auraient été non seulement leurs associés de peine et de travail, mais aussi leur soutien dans la tentation, leur bon Samaritain dans les moments de faiblesse passagère?

Mais non, malheureusement. Ces pauvres victimes d'une société de jour en jour moins chrétienne ont été laissées abandonnées à elles-mêmes, à leurs passions, à leurs pires instincts ; et c'est ce qui les a perdues : du vice elles sont tombées dans la misère et elles y ont entraîné les leurs.

Prenez au contraire de ces familles vraiment chrétiennes : l'or n'y abonde pas nécessairement. On y vit au Jour le jour, péniblement quelquefois, du fruit de son travail. Et

cependant le bonheur, à défaut de Taisance, règne dans tous les cœurs; on y est content de son sort, et sans attendre grand'chose de ce bas monde, se souvenant que cette terre est un lieu d'exil et une vallée de larmes, on se console des épreuves de chaque jour à la pensée du dédommagement et de| la récompense réservée par l'avenir.

Ne voyez-vous pas que, si vous enlevez à ces familles, — et elles sont le grand nombre dans notre pays d'Acadie, — la profonde influence de leurs convictions religieuses; si dans vos associations, où elles vont se trouver en contact avec toute espèce de manières de voir qui diminueront peu à peu la pureté de leur foi, vous leur faites respirer l'air empoisonné des doctrines pernicieuses, lesquelles, en leur pervertissant l'intelligence, leur gâteront le cœur; ne voyez-vous pas, dis-je, que c*est le bonheur même que vous leur arrachez, que vous compromettez? Vous modifiez leur conception de la vie ; vous leur créez des besoins factices qu'ils ne pourront jamais satisfaire ; vous allumez dans leurs cœurs d'iiisatiables désirs qui les dévoreront et feront d'eux des malheureux.

Ah ! maudit soit celui qui touche à la foi de nos ouvriers : ce n'est pas seulement le

Jjonheur <]c la vie à venir qu'il leur lavil, c'est aussi le bonheur des jours qui leur restent à couler sur la terre; c'est la consolation dans l'épreuve qu'il leur enlève, en même temps que le pain salutaire destiné à les retenir sur la pente du vice et de la mauvaise conduite.

Je ne relis jamais ^ans en èlre douloureusement ému la page superbe et vengeresse que L. Yeuillot a écrite sur la tombe de son père.

« Mon père est mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier, sans lettres, sans orgueil. Mille infortunes avaient traversé ses jours remplis de rudes labeurs; la seule joie de ses vertus inébranlables, mais ignorante?^, l'avait un peu consolé. Personne, durant cinquante ans, ne s'était occupé de son àme; jamais, sauf à la dernière heure, son cœur labouré d'angoisses ne s'était reposé en Dieu. Il avait toujours eu des maîtres pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dîme de ses sueurs, pour lui demandei' le sang de ses fils; jamais un protecteui-, jamais un guide. Au fond, que lui avait dit la société? Comment s'étaient traduits pour lui ces droits si pompeusement inscrits sur les clnrles : « Sois soumis et sois « probe; car si tu te révoltes, on Iv tuera; si

(( tu dérobes, on l'emprisonnera. Mais si tu (( souffres, nous n'y pouvons rien; et si tu « n'as pas de pain, va à l'hôpital ou meurs, « cela ne nous regarde plus. » Voilà ce que la société lui avait dit et rien autre chose ; et quelque promesse qu'elle inscrive dans les constitutions, elle ne peut ni dire, ni faire davantage. Elle n'a du pain pour le pauvre qu'au dépôt de mendicité ; des consolations et du respect, elle n'en a nulle part. Que sert de s'abuser et de se payer de chimères!...

« Mon père avait donc travaillé, il avait souffert et il était mort. Sur le bord de sa fosse, je songeai aux tourments de sa vie; je les évoquai, je les vis tous; et je comptai aussi les joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce cœur vraiment fait pour Dieu. Joies pures! joies profondes! Le crime d'une société que rien ne peut absoudre l'en avait privé! Une lueur de vérité funèbre me fit maudire, non le travail, non la pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale, l'impiété par laquelle est ravie aux petits de ce monde la compensation que Dieu voulut attacher à l'infériorité de leur sort. Et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma douleur ^.. »

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