‹ La Question ouvrière d'après les principes catholiquesChapitre 3 sur 12 · PREMIÈRE CONFÉRENCE JÉSUS-CHRIST ET LA QUESTION SOCIALE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE CONFÉRENCE JÉSUS-CHRIST ET LA QUESTION SOCIALE

Misereor auper turham.

« Jésus gravit ensuite une montagne et s'y assit. De grandes ioules de peuple l'y suivirent, amenant avec elles des muets, des aveugles, des boiteux, des infirmes et beaucoup d'antres malades. On les déposa à ses pieds, et II les guérit.

«I Toute la multitude était là dans l'admiration de voir les muets parler, les boiteux marcher, les aveugles recouvrer la vue, et tous glorifiaient le Dieu dTsratd.

« Et comme, ce jour-là, la multitude était considérable et qu'elle n'avait pas de quoi manger, Jésus appela ses disciples et leur dit:

« — J'ai compassion de cette foule, car voici trois jours qu'ils persévèrent à rester près de moi, et ils n'ont rien à manger. Je

ne veux pas les renvoyer à jeun ; si je les laissais retourner ainsi chez eux, ils tomberaient de défaillance en route, car plusieurs d'entre eux sont venus de loin.

« — Mais, reprirent les disciples, où trouver dans ce désert assez de paifis pour rassasier une si grande foule '^

« — Combien avez-vous de pains? leur demanda Jésus.

« — Sept et quelques petits poissons, j»

« Jésus fit asseoir le peuple à terre, prit les pains et, après avoir rendu grâces, Il les rompit et les donna à ses disciples, et les disciples les distribuèrent au peuple. Il bénit aussi les quelques petits poissons et les fit servir.

« Tous mangèrent et furent rassasiés. Des morceaux qui furent laissés, on emporta sept corbeilles pleines.

« Or ceux qui avaient mangé étaient environ quatre mille, — sans compter les femmes et les enfants. »

(Traduction Weber, p. 153.)

Une autre leçon se dégage du récit évangélique que vous venez d'entendre rappeler. Nous y voyons Jésus en présence d'une multitude affamée, exposée à périr de faim. C'est bien là la question sociale, sous sa forme la plus aiguë. En somme, toutes les luttes pour la vie se réduisent à la lutte pour le pain et pour la nourriture. Si le travail n'était pas la condition absolue de l'acquisition de tout ce qui est nécessaire à la subsistance, — au point que saint Paul déclare que celui qui ne travaille pas n'a pas droit à son alimentation, — jamais les brûlantes questions qui lui sont rattachées ne se seraient posées. Peu importerait, en effet, le taux plus ou moins élevé des salaires; l'antagonisme du travail et du capital tomberait de lui-même, et la paix sociale serait assurée au monde.

Mais, c'est un fait, ou plutôt c'est une loi providentielle, l'homme doit manger son pain à la sueur de son front. Et le pain est son premier besoin.

Que va donc faire Jésus en présence de cette multitude affamée qui se presse autoui* de lui? Comment va-t-ii réfioudi-e la question

sociale qui se pose devant lui dans toute sa brutalité?

Et, chose digne de remarque, les diverses solutions qui se partagent aujourd'hui le monde économique se trouvent déjà en germe dans les délibérations des apôtres avec leur Maître.

« ... Pour faire face au besoin, il n'y a rien, écrit Louis Veuillot, dans sa Vie de Notre-Seùjneur Jésus-Christ. Les apôtres qui représentent le pouvoir s'inquiètent. Ils proposent à leur Maître ce que la sagesse peut proposer : renvoyer cette foule, afm que chacun se pourvoie comme il pourra. Jésus répond : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

a Les apôtres pensent alors à acheter du pain et veulent généreusement y mettre tout ce qu'ils possèdent. Une prompte réilexion les décourage : quand même on y mettrait deux cents deniers d'argent (probablement beaucoup plus que ne contenait la bourse commune), ce ne serait pas assez pour que chacun en eût un petit morceau. Pourtant, rien autre chose à faire. 11 faut choisir : les laisser se pourvoir comme ils pourront, sacrifier le pauvre ; ou jeter dans le gouffre l'épargne publique, sacrifier le riche; et ce sacrifice ne suffira pas.

c Un troisième moyen est suggéré, mais en rougissant tant il semble inefficace. Dans celte foule afTamée, on a découvert un riche, un enfant qui possède cinq pains d'orge et deux poissons. C'est plus qu'il ne faut pour lui. On peut lui demander, à ce riche, de mettre en commun son abondance, ses cinq pains d'orge et ses deux poissons. Mais, dit l'inventeur du système, qu'est-ce que cela à partager entre tant de bouches?

« Abandonner le pauvre, le nourrir un instant aux dépens de l'État en ruinant l'État; dépouiller le riche sans aucun prolit pour personne et sans tirer l'Etat de son péril, ainsi se présente le problème. De plus en plus, les gouvernements se voient fatalement serrés entre ces abîmes, et aucune science polili(]ue n'y peut trouver d'issue... »

Que va donc faire Jésus?

Écoutez et voyez.

Jésus ap[)ela ses disciples et leur dit : € Misereor super turbani : J'ai compassion de cette foule, car voici trois jours (ju'ils persévèrent à rester près de moi, et ils n'ont rien à manger. Je ne veux pas les renvoyer à jeun; si je les laissais retourner aii)si chez

eux, ils tomberaient de défaillance en route, car plusieurs d'entre eux sont venus de loin. D

Que de délicieux et lumineux détails dans cet adorable récit de l'Évangile !

Remarquons- y d'abord l'ascendant irrésistible de Jésus sur la foule. Il va à elle : « docens et sanans : enseignant et guérissant », ou, si nous préférons une autre parole de l'Évangile, plénum gratiœ et veriiatis. C'est bien ainsi que, s'il veut en faire la conquête, celui qui prétend à l'insigne honneur d'être l'apôtre du peuple doit aller à lui : le cœur à la main, avec une âme de lumière et semant la vérité et les bienfaits sous ses pas. Le peuple, toujours impressionnable à La lumière et à l'amour^, s'y laissera prendre, et il viendra à lui, comme il allait à Jésus : « ut audirent et sanarentur : pour l'entendre et être guéri de ses infirmités D.

Miser eor super turham ! s'écrie Jésus : j'ai compassion de cette foule ! Il y a,

1 « -Quand le prêtre et le bùclieron se quittèrent, le premier étendit les bras , comme ceux d'une croix , et il dit : u Mon « frère et mon ami, embrasse - moi ! y> Gilbert sentit battre son cœiir, un cœur qui l'aimait. La porte fermée depuis si longtemps venait de s'ouvrir. La grâce allait pouvoir mainteaaaïit y rentrer. » (René Bazin, le Bié (jui lève.)

semble-t-il, un triple enseignement dans cette touchante exclamation qui nous révèle le cœur si tendre et si compatissant de Jésus mis en présence de la misère sociale, 11 nous apprend à la constater, puis H s'apitoie sur elle, enfin 11 la secourt.

Misnreor super turbam ! I)\\n regard divin, Il mesure toute l'étendue de la souffrance de ce pauvre peuple et II en prévoit toutes les tristes conséquences : il n'a rien mangé depuis trois jours; il s'en va ainsi à jeun, les forces lui manqueront certainement en chemin.

Misereor super turbam ! Ému de compassion, Il ne se contenie pas de constater la misère qui s'étale devant Lui. Il la prend aussitôt en pitié et avi^e aux moyens de la soulagv^r. 11 fait donc ramasser par ses disciples les quelques pains et les quelques poissons qui se trouvaient dans la foule; 11 les bénit et les donne à ses disciples pour les distribuer.

Misereor super turbam ! La compassion de Jésus a été pratique. Car, nous dit le saint Kvangile : c Tous mangèrent et furent rassasiés. »

Mgr Baunard, dans son délicieux Évangile du Pauvre (p. 207), a écrit, à ce sujet, une belle page qui vaut d'être transcrite ici :

« Puis ce que donne Jésus, voyons comment 11 le donne. Le proverbe dit : « La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne, j A cet égard, je découvre, dans le récit évangélique, des attentions de charité qui me ravissent. Tout est à recueillir ici, miette à miette.

a Je vois d'abord Jésus qui lève les yeux au ciel et qui bénit la pauvre provision de l'enfant. Il donne religieusement. Ne feronsnous pas de même? Commençons par prier Dieu de bénir le peu que nous donnons en son nom, afin que notre aumône lui soit un sacrifice qui le glorifie en nous sanctifiant.

« Jésus commande de faire asseoir la foule sur l'herbe verte; elle s'assied devant lui. 11 donne respectueusement. N'imiterons -nous pas cette aimable manière de donner au pauvre, à l'aise et comme de pair avec nousV Ces égards qui l'honorent ne sont- ils pas un honneur rendu à Dieu même que nous vénérons en lui ?

« Jésus fait disposer cette multitude sur le flanc de la colline, par rangées de cent et de cinquante personnes, dit l'Évangile. 11 donne

méthodiquement. C'est la charité organisée. N'y mettons- nous pas cet ordre, afin que chacun y ait sa part, ainsi que l'Église y a pourvu dans tous les temps?

< Jésus leur fit distribuer les pains et les poissons autant qu'ils voulurent. Il donne abondamment. N'est-ce pas ainsi que nous donnerons autant que nous le pourrons?

« Enfin Jésus dit à ses apôtres : c Ramassez les morceaux qui restent, afin que îien ne se perde. * Et ils en remplirent douze corbeilles. 11 donne économiquement. Ne doit-on pas être économe du bien de la charité? Et cette économie, n'est-ce pas de la charité encore? »

Quelle dilTérence entré la manière d'agir des soi-disant bienfaiteurs du peuple de nos jours et celle de Jésus, son ami, son bienfaiteur par excellence ! Alors que les premiers, par leurs réclamations insensées, par l'étalage haineux qu'ils font des misères trop réelles de l'ouvrier, par leurs appels criminels à la révolte et à l'anarchie ne font, en somme, qu'aggraver sa situation et augmenter ses souffrances, Jésus guérit, Jésus soulage, Jésus relève...

Aujourd'hui, comme il y a vingt siècles, « (le grandes foules de peuple suivent Jésus amenant avec elles des muets, des aveugles, des boiteux, des infirmes et beaucoup d'autres malades. » L'armée innombrable de tous ceux qui pleurent, de tous ceux qui souffrent, de tous les déshérités du sort, d'instinct se tourne vers Lui. Ne les a-t-Il pas invités à venir à Lui? Ne leur a-t-Il pas promis de les refaire? Venite ad me, omîtes, et ego reficiam vos.

Jésus est toujours là : Et ero vobiscum usque ad consummationem sxciili. Il est là, dans son tabernacle. Tl est là dans son Église. Car, suivant la belle parole de Bos- Siict, « l'Église, c'est Jésus -Christ répandu, c'est Jésus-Christ communiqué, c'est Jésus- Christ tout entier, homme parfait, c'est Jésus-Christ dans sa plénitude. » Ce qui faisait dire à saint Augustin que c'est par elle que, « comme par un corps qui lui est intimement uni, Jésus-Christ distribue les bienfaits de la rédemption » {Epist., CXLl, al. CLii, 4-5). C'est donc par l'Église que Jésus- Christ nous parle, que Jésus-Christ nous aime,

que Jésus-Christ nous soulage. C'est elle qui est pour nous la voie, la vérité, la vie.

Aujourd'hui donc, comme il y a vingt siècles, dans et par son Église, Jésus- Christ continue à voir la misère sociale, à s'apitoyer sur elle, à la secourir.

Pour vous en convaincre, une fois de plus regardons et voyons.

Misereor super turbam ! S'il est une chose qui frappe (juand on relit les uns après les autres les différents documents émanés du siège apostolique, au cours des trois derniers pontificats, c'est l'insistance avec laquelle et Léon XIII, et Pie X, et Benoît XV reviennent sur l'état lamentable de la société contemporaine et surtout du monde des ouvriers.

« Dès les premiers instants de notre pontificat, écrit Léon XIII, — qu'on a a{>pelé à si juste titre le Pape des ouvriers, — c'est le triste spectacle des maux qui accablent de toute part le genre humain ; et cette subversion si générale des vérités suprêmes, qui sont comme des fondements sur lesquels s'appuie l'état de la société humaine; et cette audace des esprits qui ne peuvent supporter aucune autorité légitime; et celte cause perpétuelle de dissensions, d'où naissent les que-

relies intestinnles et les guerres cruelles et sanglantes ; le mépris des lois qui règlent les mœurs et protègent la justice ; l'insatiable cupidité des choses qui passent et l'oubli des choses éternelles, poussés l'un et l'autre jusqu'à celte fureur insensée qui amène partout tant de malheureux à porter, sans trembler, les uns sur les autres, des mains violentes; l'administration inconsidérée de la fortune publique, la profusion, la malversation.

Gomme aussi l'impudence de ceux qui, commettant les plus grandes fourberies, s'efforcent de se donner l'apparence de df^fenseurs de la patrie, de la liberté et de tous les droits. Enfin , cette sorte de peste mortelle qui, s'insinuant dans tous les membres de la société humaine, ne lui laisse point de repos et lui prépare de nouvelles révolutions et de funestes catastrophes, j (Encyclique Inscrutabili.)

En 1891, dans sa fameuse Encyclique € sur la condition des ouvriers » , — que tout récemment (mars 1919), dans un discours prononcé pour le 25^ anniversaire de la Société Saint- Joachim, Benoit XV souhaitait voir devenir « la grande charte > sociale des catholiques, — Léon XIII demandait que, 4 par des mesures promptes et efficaces, on

vint promptement en aide aux liomnies des classes inférieures, attendu qu'ils sont en très grand nombre , — ce sont les paroles mêmes de Léon XIII, — dans une situation d'infortune et de misère imméritée. > (Rerum no V arum, )

Voici maintenant venir Pie X, qui, dès cette magnifique Encyclique E supremi Apostoîatus , où il nous trace d'une main si ferme le programme lumineux: de son glorieux pontiticat, nous dit « la terreur qu'il éprouve, à considérer les conditions funestes de l'humanité à l'heure présente b. Et, allant immédiatement à la source de tout le mal, Pie X continue : « Peut-on ignorer la maladie si profonde et si grave qui travaille en ce moment, bien plus que par le passé, la société humaine, et qui, s'aggravant de jour en jour et la rongeant jusqu'aux moelles, l'entraîne à sa ruine? Cette maladie, vénérables Frères, vous la connaissez, c'est, à l'égard de Dieu, l'abandon et l'apostasie; et rien, sans nul doute, qui mène plus sûrement à la ruine, selon cette parole du prophète : tf Voici que ceux qui s'éloignent de vous périront, p

Écoutez à présent la voix de Benoît XV, qui se fait entendre au-dessus de celle du

canon, laquelle domine toutes les autres à l'heure sombre entre toutes où il prend la direction suprême de l'Église : « Que voyonsnous, en effet, dans les rapports des hommf s avec les hommes? La bienveillance mutuelle absente ; l'autorité de ceux qui gouvernent méprisée; les classes diverses des citoyens aux prises dans une rivalité injuste; des biens passagers et caducs si avidement convoités qu'on croirait qu'il n'y en a pas d'autres, et de bien plus grand prix, proposés à l'acquisition de l'homme. »

Et, il n'y a de cela que quelques mois, en réponse à la lettre collective des évêques de France, dont il avait donné communication au saint-siège, le cardinal Luçon recevait du cardinal secrétaire d'État, écrivant au nom du pape, une lettre où l'on pouvait lire ces graves paroles : « Les classes prolétaires, comme on les appelle, ayant pris à la guerre une place prépondérante, veulent, dans chaque pays, en retirer les plus grands avantages. Malheureusement elles sont souvent trompées et poussées à des excès qui, en bouleversant la nature elle-même, tournent linalement au détriment de tous et nuisent notamment aux travailleurs et aux moins fortunés. j>

C'est bien là, à ne pas s'y méprendre, l'ëcho fidèle du Misercor super turbam (|u'inspirait au Cœur de Jésus la claire vue de la mi>ère de la foule qui se pressait autour de lui.

C'est aussi l'écho de la même tendre et compatissante pitié, de cette pitié (jui faisait chercher à Jésus les moyens de soulager ceux qui se mouraient de faim sous ses yeux. Léon XIII et Pie X n'avaient pas d'autre but en écrivant ces magistrales encycliques dans lesquelles l'un et l'autre revendiquaient, avec une liberté tout apostolique, la reconnaissance }>ublique et privée de l'excellence et de la dignité de l'ouvrier. C'est ainsi que, dans son encyclique sur « l'nction catholique >, Pie X proposait, à tous ceux qui voulaient s'y livrer, le magnifique but que voici : « Replacer Jésus- Christ dans la famille, dans l'école, dans la société ; rétablir le principe de l'autorité humaine, comme représentant celle de Dieu ; prendre souverainement à cœur les intérêts du peuple et particulièrement ceux de la classe ouvrière et agricole, non seulement en inculquant au cœur de tous le principe religieux, seule source vraie de consolations dans les angoisses de la vie, mais en s'efîorgant de sécher leurs larmes, d':«doucir leurs peines, d'améliorer leur condition^éco-

nomique par de sages mesures; d'employer, par conséquent, à rendre les lois publiques conformes à la justice, à corriger ou à supprimer* celles qui ne le sont pas j> (// fermo proposito).

Dernièrement encore, le souverain pontife Benoît XV, dans une lettre qu'il faisait adresser au président des Semaines sociales (29 juin 1919), faisait appel au dévouement de celui-ci et de ses collaborateurs « pour la grande œuvre que la cbariié du Christ le presse d'accomplir, je veux dire, — écrivait le cardinal Gaspari, — la réalisation pratique du Misereor super turbam, qu'exhale en face des multitudes désorientées le Cœur de Notre- Seigneur Jésus-Christ. »

« ... L'Église, écrivait encore le cardinal Gaspari dans sa lettre, citée plus haut, aux évêques de France, a toujours été l'amie de ceux qui sont à la peine; elle a toujours enseigné que les pouvoirs publics établis pour le bien de la collectivité doivent spécialement travailler à améliorer la condition de ceux qui souffrent. C'est pourquoi... le clergé et les catholiques, au lieu de s'opposer aux revendications du prolétariat, doivent les favoriser, pourvu qu'elles se renferment dans les limites du juste et de l'injuste, tracées net-

tement dans l'immortelle encyclique Berum novarum. >

Et toute l'histoire de l'Église est là pour témoigner de ses efforts constants, pour réaliser le programme social de son divin fondateur. Retracer cette histoire serait, par le fait même, retracer l'histoire de la civilisation chrétienne tout entière. « Gomment peut-on sérieusement parler de civilisation sans nommer Jésus-Christ, -ù se .iemandait récemment, et non sans quelque fierté, un des grands évêques de France, Mg»" Gibier. En somme, notre civilisation n'est pas autre chose que Jésus -Christ se survivant. Nous vivons de Lui, et ceux-là mêmes qui le renient, individus ou sociétés, s'ils veulent regarder au fond d'eux-mêmes, au fond de leur liberté, de leurs mœurs, de leurs progrès, reconnaîtront que tout est embaumé, et que c'est cet embaumement qui nous préserve de l'affreuse corruption dans laquelle sont tombés les peuples de l'antiquité*. »

Si maintenant nous pouvions tourner, les unes après les autres, les pages de l'histoire universelle, nous y trouvei-ions écrites en lettres d'or, sur chacune d'elles, quand ce ne

' DoauvidfUatiun oat/ioUqug, 20 uoùl 1019, p. 375.

serait pas avec le san^^ des meilleurs de ses fils, les bienfaits sans nombre dont le monde est redevable à l'Église : ce sont des moines qui ont en grande partie fait l'Europe ce ({u'ellf^ est; et c'est pour étendre un peu plus loin les frontières du royaume des âmes que r,hristophe Colomb, Jacques Cartier et nos grands explorateuî's sont venus planter la croix de Jésus-Christ sur les rives du nouveau monde, dont l'armée conquérante et pacifique des missionnaires prenait possession en même temps qu'eux. Interrogeons les siècles écoulés : chaque fois qu'il y a eu une misère à soulager, un opprimé à défendre, un orphelin à protéger, une multitude affamée à nourrir, un malade à t-oigner, un ignorant à instruire, l'ï^glise s'est trouvée là, la charité de Jésus au cœur, la bienfaisance chrétienne à la main. Et sa sollicitude maternelle a embrassé tous les besoins et tous les intérêts populaires, ceux du corps et ceux de l'âme.

Force m'est de m'en tenir à ce résumé bien trop sommaire des immenses bienfaits dont le monde es^t redevable à la tendresse compatissante de l'Église. Il me reste cependant un dernier point sur lequel je voudrais insister quelque peu avant de terminer. Je

voudrais, en effet, rappeler que seule l'Église de Jésus-Christ est capuble de soulager la misère du monde contemporain, et tout spécialement du monde des ouvriers.

Le monde, actuellement, meurt de faim physiquement, et bien plus encore moraleinent. Or seule rÉgli>e est à même de lui rompre le pain de la vérité qui le délivrera.

Proclamons-le bien haut, à la suite du souverain pontife Pie X, écrivant les lignes suivantes dans son encyclique Singulari qxiadam, adressée aux évêques d'Allemagne, sur la question si vivement débattue alors, et désormais tranchée, des syndicats ouvriers, confessionnels et interconfessionnels : « La question sociale et les controverses qui s'y rattachent relativement à la nature et à la durée du travail, à la fixation du salaire, à la grève, ne sont pas purement économiques et susceptibles, dès lors, d'être résolues en dehors de l'aulorité de l'Église, attendu que, bien au contraire, en toute vérité, la question sociale est avant tout une question morale et religieuse et (jue, pour ce motif, il faut surtout la résoudre d'après les règles de la morale et le jugement de l'Église »

Déjà dans son encyclique Graves de cornmuni, sur la démocratie, Léon XI 11 avait

rappelé que la question sociale « est avant tout une question morale et religieuse, et que, pour ce même motif, il faut surtout la résoudre d'après les règles de la morale et le jugement de la religion ».

Quel est, en effet, le problème dont il est ici question? C'est celui même du sens et de l'organisation à donner à notre vie.

Toute la question sociale est là.

Or nous nous trouvons en présence de deux conceptions de la vie diamétralement opposées entre elles : la conception chrétienne, la conception matérialiste. Et, suivant que l'on adopte l'une ou l'autre, c'est, pour la société, la paix dans la justice et la charité, dans le respect des droits réciproques, et l'accomplissement du devoir, ou l'anarchie dans la révolte, la misère et la ruine. La vie humaine est vouée à une dissolution infaillible si on lui assigne comme but ce pourquoi elle n'est pas faite.. Toutes les autres questions qui forment les éléments du problème social : question de la nature et du rôle de la société humaine, rapports mutuels de la justice, de la charité et du travail, sont subordonnées à cette question fondamentale du sens à donner à notre vie et reçoivent d'elle leur solution définitive.

C'est reconnaître, par conséquent, qu'en dehors de Jésus-Christ et de son Église la question sociale est complètement insoluble. Aussi Pie X avait-il complètement raison quand, dans sa première encyclique au monde catholique, il se plaignait ^c qu'on clierchât la paix sociale en dehors de Dieu ; car, disait-il, chasser Dieu, c'est bannir la justice, et, la justice écartée, toute espérance de paix devient une chimère. La paix est l'œuvre de la justice ». C'est pourquoi ce grand pape s'étail-il assigné <f comme but unique àatteinilre, dans l'exercice du suprême pontificat, de tout restaurer dans le Christ, afin que le Christ soit tout en tout i>.

Saint Augustin avait déjà proclamé cette grande vérité quand il écrivait que « la doctrine de Jésus- Christ est le grand salut du pays, quand on y conforme ses actes :

Magnam si obtemperetur salutem esse ripublicœ )^.

Un autre Père de l'Eglise avait dit avant lui: Solutio omnium difficultalum, CJmsiiis. On ne saurait exprimer avec plus d'énergie et de concision le principe de solution de tout le problème social.

Et ce principe, il s'impose avec tant de force, que les ennemis de l'Église eux-mêmes

ne peuvent s'empèchei' de reconnaître son indiscutable valeur. « Si les chrétiens vivaient leur Évangile, disait naguère le païen de Clemenceau, il y a longtemps que la question sociale n'existerait plus... »

On n'a pas oublié les retentissantes déclarations faites, il n'y a pas encore bien longtemps, par l'un des principaux journaux protestants de Montréal, au sujet de la prospérité sociale, économique et politique dont jouit la catholique province de Québec, « ce dernier refuge en Amérique du sens politique, de l'ordre et de la civilisation \ j)

The industrial lifc of the peopîe is not greatly rufjled by agitators and strikes, ivhen the élément racially foreign to French Canadian is absent. — The influence of the Romaii Catholic Church has produced this happy state, mahrng for permanence of employmenl , fair ivages, and a cordial coopération between capital and labor. It is a fine assets for the province (Gazette de Montréal).

* Sir Andrew Me. Phail : Discours au Canadian Club de Montréal.

La sainte Écriture nous raconte que Néhémie, errant et pleurant sur Jérusalem dévastée et ruinée, rassembla le peuple et lui tint ce langage : « Venez, dit-il, et rebâtissons des murailles : Surgamiis et œdificemus. Cet ouvrage est grand et de longue étendue : opu8 grande est et latum. C'est à nous de l'entreprendre et de le mener à terme : Nos ipsi faciamus opus. » Et l'auteur du livre d'Esdras ajoute que, sous la direction de Néhémias, on se mit à l'œuvre : « Les nobles, les magistrats et le peuple : Optimates, magistrains et reliqua pars vulgi. Unies ensemble, toutes les mains firent un bon et solide travail : Confortativ sunt manus in bono. j>

L'Église est l'éternelle Néhémie. Elle ne se contente pas de pleurer sur les ruines du monde moderne. Elle fait appel à toutes les bonnes volontés pour rebâtir la cité de Dieu. Levons-nous et répondons à son appel : Surgamus et œdificemus. Aussi bien nous n'avons rien à craindre sous sa direction. Pour accomplir son œuvre, elle possède une force merveilleuse. Un des chefs du socialiste allemand Liebknecht en faisait la constatation : <L Votre Église catholique est une puissance

3 — La Question nnvrlt'rc.

invincible, parce qu'elle est une puissance sociale, et tant qu'elle restera puissance sociale elle sera invaincue. y> Elle a dans sn doctrine réponse à tout ; sur ses principes de justice, de fraternité, de solidarité et d'amour, il est possible, aujourd hui comme autrefois, de bàiir un^ demeunj magnifique, ou tous les fils du même Père, qui est dans les cieux, pourraient vivre côte à côte, aussi heureux qu'on peut l'être ici-bas. Poui* arriver à ce but, lÉglise nous donne des préceptes qu'il n'y a qu'à suivre, des règles précises auxquelles il faut se conformer.

Elle n'est pas une démolisseuse, mais une bàtisseuse, toujours en chantier, pour réédifier le nouveau monde sur l'éternel fondement qu'est le Christ!

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