DEUXIÈME CONFÉRENCE LA LOI DE LA VIE
« 1)1 sndon' viiUus tut vesceris pane : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. »
(Gen. III, 13.)
C'est une terrible sentence que celle que vous venez de m'entend re rappeler Et vous savez dans quelles circonstances tragiques elle a été prononcée : il faut, pour en mesurer toute la gravité, se rei)orter par la pensée au berceau du gen-e bum;jin, que le péché venait de souiller.
Trompés pir l'astuce de l'infernal serpent, Adam et Eve venaient donc de se révolter contre Dieu. Ils n'attendirent pas longtemps leur cbàtimenl : comme conséquence innnédiate de leur faute, entre autres peines, ils ♦ taient, eux et leiu' postérité, condamnés au travail, à la soulTrance et à la mort.
C'est contre cette sentence, si justement méritée, que l'homme se révolte aujoui'd'hui. D'un bout du monde à l'autre, en e\Tet, on proteste contre la loi du travail ; on cherche à s'y soustraire de tontes les manières possibles. A quoi tendent, en réalité, ces poussées violerites qui, actuellement, soulèvent un peu partout les ouvriers, ébranlant jusque dans ses fondements l'ordre social aussi bien que l'ordre économique, sinon à réduire le travail le plus possible, en attendant qu'on puisse arriver à le supprimer complètement. Le Times du le février 1919 disait, à propos des réclamations des ouvriers britanniques, que, « si l'on accordait la semaine de quarante-huit heures, une grève éclaterait aussitôt pour réclamer la semaine de trente, » Lisez maintenant le manifeste signé du conseil des ouvriers, soldats et marins de Buffalo, affiliés à l'organisation anarchiste dénommée Indiistrial workers of the ivorld (L W. W.). Vous y trouverez, en toutes lettres, réclamée « la journée de quatre heures, avec salaire actuel d'une journée de huit heures * » .
Quelle attitude allons- nous prendre, nous
* Cf. Documentation catholique , 12 avril 1919.
autres catholiques, nous autres les ouvriers (lu sacré Cœur, en présence de ces courants d'iilées néfastes, dans lesquels sombrent chaque jour tant et de pauvres victimes, dignes d'une pitié, d'une compassion d'autant plus grandes qu'elles ont été plus misérablement trompées? Quels sont, à ce sujet, les enseignenients de notre foi? Méditonsles à la lumière de l'Hostie, et voyons ensemble, si vous le voulez bien, que le travail est la loi de la vie humaine, parce qu'il nous a été imposé par le Créateur, et comme peine et comme frein, et enfin comme moyen de développement et de progrès.
Remarquons immédiatement, quittes à entrer bientôt sur ce point dans (jnelques détails, que la loi du travail est antérieure à la chute de l'homme. Il n'est devenu pour lui un châtiment, une peine, qu'en raison de l'eflort pénible qui l'accompagne. Et c'est précisément cet etîort qui nous coûte et nous rend le travail insupportable, en faisant de lui une expiation.
Rappelons tout au long les circonstances de notre conlamnation au travail, et ce, à perpétuité : Dieu avait défendu à nos pre-
miers parents de toucher à l'un des arbres du paradis qu'il leur avait indiqué, (let arbre était un symbole : le symbole de l'autorité suprême du Créateur. Et de la pari de nos premiers parents, l'observation de cette défense était pratiquement la reconnaissance de l<ur dépendance à l'égard de Diru ; comme, au contraire, sa violation constituerait purement et simplement un acte de révolte contre Lui. Acte d'autant plus coupable qu'il serait posé < n pleine connaissance de cause, et avec l'entière prévision des conséquences funestes qui en résulteraient.
Hélas! la r«Wolte fut consommée, et elle fut suivie aussitôt d'une répression proportionnée à sa gravité : c'était la malédiction divine qui s'abattait sur la r.ice humaine, en même temps que sur toute la création. Kt désormais, en plus des sn notions d'-'rdre surnaturel qui les atteit^maient, Adam et toute sa postérité devaient subir le joug du labeur, et c'est à la sueur de leur front qu'ils devront manger leur pain : In sudore vitltus tui vesceris pane.
Le travail devenait donc la condition de la réhabilitation de l'homme.
Aus4 longtemps, par conséq-ient, qu'on perdra de vue ce caractère d'expiation que le
travail a revêtu dans l'ordre présent de la Providence, non seulement on se privera de sa mystérieuse fécondité, mais encore on sera dans l'impossibilité la plus absolue «l'en donner une explication complètement satiisfaisante et surtout de le faire accepter.
C'est donc toujours aux enseignements de la loi (ju'il nous faut revenir, pour recevoir d eux la solution de tous les problèmes que l'intelligence humaine est amenée à se poser. Et, comme il est facile de le constater, le dogme du péché originel est non seulement le dogme fondamental de la foi et de la religion catholique, mais sans lui l'histoire humaine est une énigme inexplicable et inexpliquée; l'ordre social croule par la base, son organisation tout entière reposant sur la donrjée de la chute originelle. Aussi n'est- il pas surprenant que ce dogme, (jui est pour ainsi dire le |K)int d'appui de tous les autres, la clef de voûte de tout l'édilice catholique : .lésus- (ihrist, sauveur et rédempteur de l'humanité, n'ayant plus de place dans un monde où il n'y aurait personne à sauver et à racheter, il n'est point surprenant, dis je, que ce même dogme soit le point de mire des plus luneuses attaques et l'objet des négations les plus violentes de la part de ceux (pii pré-
tendent réformer le monde du travail de fond en comble, et à l'idéal tout fait de justice et de charité que propose le catholicisme substituer le règne de la force brutale et aveugle. Pour eux, le dogme de la bonté native de l'homme est le pendant obligé de celui de sa déchéance et de sa corruption originelle. Le socialisme tout entier, avec son athéisme ei son matérialisme révolutionnaires, découle de la doctrine de « l'immaculée conception » ... de l'homme! « Le socialisme, a dit fort justement Proudhon, l'un de ses plus chauds partisans, le socialisme, aidé de l'extrême démocratie, divinise l'homme en niant le dogme de la chute, et par conséquent détrône Dieu, désormais inutile à la perfection de sa créature* ».
Je pourrai sur ce point, dont l'importance n'échappe à personne, multiplier les témoignages. Mais à quoi bon?... Qu'il nous suffise de nous rappeler ce que nous sommes : des déchus et des condamnés; ce qu'est le travail : une sanction qu'il nous faut subir, en même temps qu'un moyen de réhabilitation. Il nous sera alors facile de nous y sou-
* DELA.SSOUS , Vérités sociales et erreurs démocratiques, p. 43.
n»etlre : nous racceplerons comme une peine (jue nous avons méritée. Et marchant ainsi tranquillement à la lumière de notre foi, nous repousserons fermement toute doctrine, toute attitude qui pourraient voiler la divine origine de la loi du travail , ou qui tendraient à nous soustraire à sa rigoureuse obligation.
C'est encore la sainte Kcrituie qui nous fait entrevoir le travail comme le plus salulaire des freins, lorsqu'elle nous met en garde contre les dangers de l'oisiveté : « La paresse, dit- elle, est la mère de tous les vices, j)
N'est-ce pas, hélas! un fait d'expérience ([uotidienne. <i Oisiveté appelle volupté, d a pu dire un auteur qui, par contre, voyait en lui « l'ange gardien de la jeunesse ». — « Ils croissent comme des lis, » a écrit de son coté le Père Lacordaire, les jeunes gens élevés avec le goût du travail. Lui-même pouvait en rendre témoignage, car, comme il l'a du reste raconté, il fut sauvé, sinon du naufrage de la foi, au moins du naufrage des mœurs, par la passion que, dans sa jeunesse, il avait vouée au travail. Dieu sait cependant
le triste milieu dans lequel celle-ci s'écoula.
Citerai -je encore l'exemple, célèbre entre tous, de saint Jérôme? Il nous a laissé dans ses lettres un récit plein d'humilité des effroyables tentations qui venaient l'assaillir dans sa grotte de Bethléem et du moyen dont il fit choix pour s'en débarrasser : il se mit tout simpleajent à l'étude de l'hébreu.
Le travail est, en etfet, le meilleur dérivatif à appos(5r aux fougues de la passion : un corps bien fatigué n'est pas facilement la proie de celle-ci. Nous avons probablement dû le constater nous-mêmes : ce ne sont pas les journées où îioiis avons travaillé le plus que nous sommes le plus tentés. Tandis que les journées sombres pour nous, les vraies journées de combat, sont celles où, laissés à nous-mêmes, nous tuons le temps dans de détestabl(*s flâneries, sans trop savoir comment nous occuper. Un homme qui travaille n'a pas le temps de mal faire ni de penser à mal.
Et ce qui est vrai des individus l'est également'des sociétés. C'est le travail qui préserve celles-ci de la décomposition. « Quand un peuple de travailleurs devient jouisseur, quand l'outil pèse à sa main et les viriles résolutions à son cœur, c'est un signe qu'il
est mûr pour la 'lécadence et l'esclavige. Les peu(3les qui s'énervent duis l'oisiveté et l'amour des plaisirs appartiennent aux con- «juérants et aux despotes, comme les cadavres appartiennent aux aigles et aux vautours » (Castki.ein, Droit naturel.)
Prenons-en comme exemple l'histoire des gnndes civilisations qui ont précédé la nôtre : celles de Thèbes, Ninive, Babylone, f^ome et Athènes. Que reste-t-il donc de ces immensrs empires (|ui se sont succédé les uns après les autres à la tète du monde? De la plupart d'entre eux il ne reste (jue de gigantes'jues ruines, qui attestent par leur grandeur même la splendeur de c^s différentes civilisations disparues, dont elles ne sont plus (jue des vesti«,'' s lointains. Toutes elles se sont écroulées, abaissées en même temps que les âmes. Que Le Play avait donc mille fois raison (|uand il écrivait, dans sa Réforme sociale : < Le travail même peu t'uctueux est plus utile que la richesse. Le peuple qui, par un }n'ivHè(/f' fui'este, pourr.dt su! sister sans tr.«vail, serait par cela même frappé de décadence. N'a-t-on pas observé de tout temps l'intluence tà-'heuse exercée sur les nations équatoriales par un elim;it (jui, multipliant les productions spontanées, rend à la fois le
travail moins nécessaire et moins attrayant. » Mettons à profit ces constatations, qui reposent non seulement sur noire petite expérience personnelle, mais encore sur l'expérience des siècles : c'est dans et par le travail que se forment les hommes, que se façonnent les âmes chrétiennes. Loin donc de nous révolter contre lui, acceptons- le de grand cœur. Vive labeur.^ Aimons notre travail ; estiuions les gouttes de sueur (jui perlent autour de notre front : ce sont dt-s semences de vertu ; ce sont aussi des semences de gloire que la main des anges recueillent pieusement, et dont nous récolterons les fruits dans l'éternité.
Ces considérations doivent s'imposer à ] nous avec d'autant plus de force que, dans \ l'acquisition de la vertu, dans le développe- ; ment de la personne humaine, le rôle du •. travail n'est pas seulement négatif. 11 exerce, j à ce point de vue, une influence directe et tout à fait positive : n'est-il pas, en elTet, le i grand moyen de progrès et de développe- j ment mis par Dieu à notre disposition.
Nous en faisions précédemment la remarque : la loi du travail est antérieure à
la chute. Pour s'en convaincre, il suffit d'ouvrir une fois encore la saii»te Écriture. Nous l;i trouverons promulguée en termes formels au premier chapitre de la G<^nèse : a Croissez, dit Dieu à l'homme qu'il vient de créer, et multipliez-vous, et assujettissez-vous la terre et dominez sur les oiseaux du ciel, sur les poissons de la mer, et sur les animaux qui peuplent la terre. 7> c Quelle magnifique invitation faite à l'homme! s'écrie le Père Castelein. Quelle puissante doctrine de progrès par le travail! Qud stimulant pour les volontés viriles, les courageux efforts, les nohles ambitions, les glorieuses initiatives! t>
Ainsi donc, même avant sa désobéissance, l'homme devait travailler : la seule modification introduite par la chute dans son travail, c'est qu'il est devenu pénible, d'agréable qu'il était auparavant •.
* .( Remarquons que la loi du travail vaut pour tous les hommes. Dès lors nous n'aurons pas un instant la pensée d'opposer deux classes l'une a l'autre : celle qui travaille, celle qui ne travaille pas, comme font les socialistes. C'est dire tout de suite que notre doctrine réprouve la lutte des classes. Nous ne connaissons et ne voulons connaître que des travailleurs : les uns, travaillant de la tète (patrons, directeurs, inj^énieurs), les autres, travaillant de leurs mains. » (M"« Poncet, secrétaire général des Syndicats libres de risère, Documentation cath., 22 février 1919.)
Et si nous nous demandons la raison d'être de cette loi foudameuLaie de notre nature, nous la trouverons dans l'indigence essentielle dans laquelle nous naissons et qui constitue un de nos traits caracté.istiques.
Je dis indigence et non misère : la misère est le fruit du vice, quoique non toujouis de celui qui la subit. L'indigence, au contraire, est le Iruit de notre nature. Nous naissons avec d'immenses besoins, et ces besoins, nous ne pouvons trouver qu'en dehors de nous les ujoyens de les satisfaire ; or, ces moyens, nous ne les acquérons i\ue par le travail.
A cet égard, il faut bien le constater, nous sommes placés par la nature dans un certain état d infériorité, comparé à l'animai. Celui-ci aussi a des besoins, très limités, du reste, et qu'il satisfait facilement : sa table, si je puis ainsi parler, se trouve toujours dressée et abondamment servie par la main libérale de la Providence; la questi(^n du vêtement ne se pose pas pour lui, la robe <ior»t il est revêtu se modifiant d elle-mêm-:^, suivant les saisons; quiiut à son gite, il n'épn/uvera jamais de difficulté à s'en aménager un où il pourra reposer à son aise ses membres fatigués.
Combien ditVérente, au contraire, est notre situation? Le travail, et le travail seul, nous fournit le pain dont notre corps a besoin, au point que cesser de travailler, c'est s'exposer à mourir de faim. Et ce n'est pas seulement pour se procurer le pain dont son cor[)S a besoin que Thomme doit travailler, beaucoup travailler, travailler toujours, mais encore, et surtout, pour procurer a son àme le pain supérieur de la vérité ; pour protéger ses membres contre la soullrance et son âme contre le mal et le désespoir. Oh! oui, le travail est une des lois fondamentales de l'humanité : c'est grâce à lui que le sillon, tracé de la main rugueuse du laboureur et arrosé de ses sueurs, se recouvre au printemps d'une abondante moisson d'épis d'or; que la nature, fouillée dans tous les j-ens, nous livre peu à peu ses secrets les plus mystérieux; que les métaux précieux, cachés dans les profondeurs du sol et sous les roches de granit, nous abandonnent des parcelles de leur inépuisable richesse ; que le pinceau ou le ciseau de l'artiste crée ces chefs-d'œuvre immortels, véritables reflets de l'éternelle beauté ; que les lèvres humaines, mises au service de la vérité et de l'amour, livrent passage aux Ilots de cette
éloquence sup(^rieiire qui berce les âmes, les soulève ou les transporte sur ces hauteurs que baigne la lumière, et où elles peuvent se reposer dans la certitude la plus parfaite ; enfin c'est par le travail, aidé, bien entendu, de la grâce de Dieu, que la volonté de l'homme, après s'être trempée dans les luttes et les combats de chaque jour, à force de labeur puissant, énergique, poussé jusqu'à l'héroïsme de l'effort, arrive aux sommets de la sainteté.
On dit quelquefois que l'avenir est à ceux qui luttent. C'est vrai; aussi bien, la lut'e n'est-elle qu'une forme du travail. Il serait cependant plus juste de dire que l'avenir est à ceux qui travaillent. L'histoire du progrès humain n'est, après tout, que l'histoire du travail; et tous, avec l'instrument, quel qu'il soit, mis par Dieu entre nos mains, nous pouvons, dans cette merveilleuse histoire, sinon écrire notre page, au moins tracer quelques lignes, lesquelles seront écrites pour l'éternité. Dans le vaste champ d'action du travail il y a place pour toutes les bonnes volontés : courbés sur l'enclume, qui retentit des coups redoublés de notre marteau; péniblement debout devant l'établi, où nous rabotons du soir au matin ; les manchons de la
charrue à la main; assis au bureau, sur lequel, à longueur de journées, nous alignons Hes chillVes ; derrière le comptoir, où s'accumule tout ce qui est nécessaire à la vie; au chevet des malades, que le devoir professionnel nous fait visiter; à la barre du Iribufial, où nous mettons au service de toutes les bonnes causes notre talent et notre savoir-faire; que ?ais-je encore!... Tous, sans exception, nous sommes les tâcherons d'une œuvre commune, à laquelle notre collaboration est absoluuif^nt nécessaire; nous sommes les artisans du progrès, les ouvriers de la civilisation chrétienne.
Vous connaissez sans doute la magnifique devise dans laquelle se résume le passé glorieux des grands ordres monasticjues qui ont « civilisé le monde : Cruce et aratro : par la croix et la ch;irrue. > Le secret de leur succès est tout entier dans ces deux mots : toute œuvre, pour être durable, doit reposer sur la croix de Jésus-Christ et sur le travail de l'homme.
Je viens de prononcer le nom adorable de Jésus-Christ. C'est sur ce nom que je voudrais terminer. Ayant à proclamer en ce
moment la noblesse et la sainteté du travail^ et par- dessus tout du travail manuel, vous ne me pardonneriez pas d'oublier le divin ouvrier de Nazareth. Regardons-le dans l'atelier de son père adoptif, le charpentier Joseph. Il s'y révèle comme le roi des travailleurs, c et la sueur de son travail s'est transfigurée sur son front en diadème divin. * Et l'on montrait, au deuxième siècle de notre ère, selon le témoignage de saint Justin, des charrues que ses mains divines avaient fabriquées.
En faut- il davantage pour réhabiliter le travail à nos yeux? Ouvriers, reconnaissez donc votre dignité : Agnosce, christimie, dignitatem tuam. Vous êtes, par excellence, les continuateurs de Jésus- Christ ouvrier. Il vous associe à ses travaux ; 11 a sanctifié vos fatigues, divinisé vos sueurs, les mêlant aux siennes. Acceptez avec reconnaissance l'honneur qu'il vous a fait. Soyez toujours des ouvriers chrétiens. Faites toujours honneur à votre foi et à vos convictions ; après avoir peiné, travaillé et sué avec Jésus sur la terre, vous serez couronnés avec Lui dans le ciel.