‹ La Question ouvrière d'après les principes catholiquesChapitre 5 sur 12 · TROISIEME CONFERENCE LA LIBERTÉ DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

TROISIEME CONFERENCE LA LIBERTÉ DU TRAVAIL

Le travail, disions -nous dans notre précédent entretien, est la loi de la vie humaine.

L'homme doit travailler : dans et par le travail il paiera la peine de sa déchéance, se réhabiUtera progressivement et atteindra son parfait développement.

Mais, ne l'oublions pas, tout devoir, toute obligation crée, dans celui qui y est soumis, un droit corrélatif : le droit de s'en acquitter et de prendre les moyens voulus pour cela.

Nous en concluons immédiatement au droit pour tout homme de travailler, sans qu'on puisse en rien violenter sa liberté sur ce point. Et c'est cette liberté du travail que nous voudrions mettre en lumière, et revendiquer contre ceux qui refusent de la recon-

naître ou qui la restreigaent d'une manière indues

Nous la soutenons comme un principe de droit naturel, en ce sens très précis (jue les hommes ont reçu de Dieu le droit persormel de travailler selon leurs préférences personnelles. Et ce droit, nul ne peut ni le leur ravir ni le diminuer*.

Or ce droit a contre lui deux sortes d'adversaires : les uns, les socialistes, refusent complètement d'en reconnaître même l'existence ; les Jiutres, les partisans d'un syndicalisme outré, le restreignent au profit des syndicats, en faveur desquels ils réclament des droits manifestement sans fondement.

Examinons successivement les doctrines des uns et des autres; nous verrons ensuite Ips réponses à y faire.

1 Nous ferons remarquer, sans qu'il soit nécessaire d'y insister longuement, qu'on peut reconnaître à la liberté du travail la valeur d'un droit naturel, sans être partisan de la liberté absolue du travail. Par baine ou par peur de l'individualisme antichrétien et révolutionnaire, on est porté en certains milieux à méconnaître l'existence ou à restreindre indûment les droits d'un individualisme rationnel et chrétien. Nous renvoyons, sur cet intéressant sujet, à l'ouvrage si fortement pensé et documenté du R. P. Fontaine : le Modernisme social, p. 47.

Qu'est-ce donc que le socialisme?

Contentons- nous d'en donner une notion d'ensemble et de dénoncer la tyrannie qu'il prétend exercer en matière de travail.

D'une façon générale, le socialisme est un programme absolument radical de révolution économique, politique, sociale et religieuse, dont le but est la subordination aussi complète que possible de la volonté de l'individu à celle de la société, et, pisr voie de conséquence, la Jiiainmise de l'État, au profit de tous, sur tous les instruments de travail et de production. Le socialisme est donc pratiquement la négation du droit de propriété. Ses méthodes sont diverses. Tous les socialistes, en elTel, n'emploient pas, ou du moins ne préconisent pas, pour arriver à leurs fins, le même mode d'action.

Les uns, dits de l'école fabienne (en souvenir de Fabius Cunclator, général romain, célèbre par ses ménagements et son art d'attendre pour agir le moment favorable), seraient partisans de mesures habiles et prudentes, par lesquelles ils prétendent arriver peu à peu à la conquête du pouvoir' : chaque

« Le socialisme réformiste, ou même le socialisme d'Klat,

jour on allonge le bras de l'État ; chaque jour on l'amène à s'ingérer dans des alTaires qui ne le regardent pas du tout, ou qui ne le regardent que de très loin; chaque jour on multiplie en sa faveur des monopoles de plus en plus exigeants. Bref, les droits de plus en plus empiétants et menaçants du dieu État arriveront à dévorer tous les droits d^s individus ou des différents organismes sociaux qu'on fmira par leur avoir complètement sacrifiés. Et à cet égard-là, au cours des dernières années, à la faveur des nécessités de la guerre, le socialisme d'État a fait à travers le mon-ie entier des progrès inquiétants.

D'autres, au contraire, plus violents, mais plus logiques, font appel à la violence pour imposer leur programme : ce sont les révolutionnaires avancés, les enfants terribles du parti, ceux qu'en certains pays on nomme

se contente de procédés plus doux. Un triple engin lui suffira : le syndicat obligatoire, le contrat collectif a obligatoire )\ l'arbitragiP « obligatoire ». — (Cf. Fontaine, Modernisme social, p. 6.)

Nous tenons cependant à faire remarquer que nous ne sommes pas opposés, en principe, à tout arbitrage obligatoire. Nous dirons plus loin, dans notre conférence sur la grève, que Léon XIII le préconise en certaines circonstances : Accedente , si res postulaverit , tutela prassidiaque reipubîicœ.

<r les rouges > ou encore t les bolsheviski ?>.

Tous les socialistes cependant, s'ils différent entre eux sur le mode d'action à adopter pour faire triompher leurs idées, sont complètement d'accord quant au fond, quant aux idées elles-mêmes.

Et voici quelles sont ces idées en matière de travail : ils distinguent entre les biens de production ou les biens qui servent de matière et d'instrument ri li production (sol, sous-sol, usines, atelieis, outils, moyens de transport, matières premières à transformer) et les biens dits de consommation, lesquels ne servent qu'à la simple jouissance ou à la consommation.

D'après la théorie socialiste, les biens de production devraient être socialisés ou nationalisés, c'est-à-dire possédés en commun, ou, si l'on préfère, possédés au nom de tous par l'État, avec mission pour lui de distribuer, d'après un plan naturel et une parfaite équité, à chaque citoyen une part de ces instruments et une part du travail total à accomplir, pour que la production totale du pays soit, avec le moins de travail pour tous, au niveau de tous les besoins.

L'État socialiste serait ainsi le directeur exclusif de tout le travail accompli au sein de

la nation, et le distributeur souverain des fruits de ce travail^

On le voit, c'est le coup de mort porté à la liberté personnelle du travail : le socialisme en décrète brutalement la suppression radicale.

Et pour qu'on ne m'accuse pas de fausser ses prétentions à cet égard, je citerai deux témoignages révélateuïs de ses aspirations :

C'est, en premier lieu, l'article suivant du programme socialiste élaboré par Liebkriecht et approuvé par le Congrès j-ocialiste de Halle :

a L'émancipation du travail exige que les instruments de travail deviennent la propriété collective de la société, et qu'il soit procédé à la distribution du travail total, de façon à arriver à un emploi, utile pour tous, des produits du travail et à leur partage équitable ^ j>

Voici maintenant un autre article du [)rogramme adopté par le IVe Congrès national des socialistes français tenu au Havre (1880).

€ Considérant que cetie appropriation collective ne peut sortir que de l'aclion révolutionnaire de la classe productive, ou prolétariat, organisé en parti politique distinct;

* et. Castelein, Droit naturel, p. 163. - Id., ibid., p. 165.

<ï Les travailleurs français donnent coinnne Ijut à leurs efforts le retour à la colleitivité de tous les moyens de production'. 7>

Le doute n'est pas possible : avec le droit de propriété, c'est la liberté de travail qui disparait de la société devenue socialiste.

Grâce à Dieu, en dépit de leurs tendances singulièrement inquiétantes, et dont les conclusions, pour peu qu'elles fussent tirées dans toute leur rigueur, nous ramèneraient en plein socialisme, les partisans de l'opinion que nous voudrions maintenant exposerévitent assez généralement les excès compromettants du socialisme déclaré. Il importe cependant de bien mettre en lumière ce que certaines de leurs prétentions présentent de dangereux.

Et pour qu'il n'y ait pas de méprise possible sur notre manière de voir relativement aux associations ouvrières, de quelque nom qu'on les désigt»e : syndicats, union,... qu'on n(;us permette immédiatement une déclaration de principes, sur laquelle nous aurons occasion de revenir plus tard, en nous occupant de l'existence et du fonctionnement des dites associations.

* Cf. HiKTiiY, If Socialismr rt h's jaurws , p. 4,'!

Les associations ouvrières répondent à un besoin urgent, et, suivant l'enseignement de Léon XIII, dans aon encyclique Rerum novarum, « le droit à l'existence leur a été octroyé par la nature elle-même. » Loin donc de les regarder de mauvais œil, l'Église les approuve, les bénit et les encourage avec une sollicitude toute maternelle.

Il ne s'ensuit pas cependant qu'elle approuve pour autant les exagérations ou même les abus de pouvoir dont certaines de ces associations peuvent se rendre coupables.

J'en signalerai deux dans la matière qui nous occupe.

C'est d'abord l'obligation que certaines associations ouvrières ont la prétention ' d'imposer à tous les ouvriers, comme condition préalable de leur admission à faire usage de leur liberté de travail, de s'engager dans leurs rangs et de reconnaître, pour ainsi dire,

^ Cette prétention est soutenue par certains catholiques des plus favorablement connus. Voici , à titre d'exemple, les paroles de l'un d'entre eux, et non des moindres, qui voudrait que le syndicat pût adresser « aux membres de la profession restés en dehors de ses cadres des injonctions ou défenses de travailler chez tels patrons, ou à tels patrons de recevoir tels ouvriers » (Cf. Fontaine, Modernisme social, p. 89).

Tout autre évidemment serait le cas d'un patron qui, spontanément, se serait engagé par contrat à n'accepter dans son usine que les membres d'une union déterminés.

leur autorité en matière professionnelle.

Voici un exemple pour bien faire comprendre raa pensée. Je suppose que, n'ayant plus d'autre moyen de gagner ma vie , je me décide un beau jour à me faire maçon, charpentier, forgeron,... peu importe le métier. Après tout il n'y a pas de sot métier, il n'y aurait, paraît-il, que de sottes gens... J'arrive dans un endroit où maçons, charpentiers et forgerons sont groupés en union ouvrière. A-t-on le droit, oui ou non, de m'imposer, avant de me permettre d'exercer mou nouveau métier, de faire partie de hi susdite union?

Cette prétention à faire passer tout le monde par les volontés et les caprices des unions est le premier abus contre lequel je m'insurge et m'inscris en faux au nom de la liberté de travail, au nom du droit qu'a tout homme de gagner sa vie où il veut et comme il veut.

Remarquons toutefois, pour être complet, qu'il [»eut se rencontrer des cas où l'affiliation à un syndicat deviendraitpeut-êtreurgente en raison de circonstances tout à fait spéciales, comme le serait, par exemple, la nécessité pratique pour l'ouvrier d'avoir à choisir entre un syndicat neutre et un syndicat catholique.

Il est en outre une injustice contre laquelle

je dois protester avec encore plus d'énergie : c'est celle dont se rendent coupables certaines unions, lesquelles, en cas de conflit avec l'autorité patronale, veulent imposer leur attitude et leur manière de voir et de faire à tous les ouvriers indistinctement, qu'ils fassent ou non partie de l'union. Voici, à titre d'exemple, une grève qui éclate : l'union décrète la cessation du travail. Je laisse de côlé pour le moment la question de la légitimité de la grève; elle sera étudiée en son temps. Oui ou non, cette décision est-elle obligatoire pour ceux qui voudraient continuer le travail*? Et surtout cette décision (St-eile obligatoire pour les ouvriers qui ne font pas partie de l'union? Il est évident que non, et ce, toujours au nom de la liberté du travail au nom de ce droit sacré et imprescriptible qu'un homme a de gagner sa vie par son travail.

Il s'agit maintenant de prouver le bien fondé des affirmations et des négations qui viennent d'être foimulées.

Rappelons d'abord l'enseignementdel'Église relativement à la liberté du travail.

ï Nous laissons de côté le cas particulier d'un ouvrier qui, en entrant dans l'union, se serait librement engagé à suivre sur ce point-là les directions de celle-ci.

Quelques documents, très importants les uns et les autres, quoique de nature différente, suffiront à nous fixer sur ce point.

Citons en premier lieu l'encyclique J.on- (jinqua Oceaniy adressée par le souverain pontife Léon XHI aux évéques d'Amérique, le 6 janvier 4895.

Après avoir confirmé une fois de plus le droit des ouvriers à s'unir en associations et déclaré ce droit « conforme à la nature », Léon XIII nous met en garde contre les tendances dangereuses qui pourraient se glisser dans la formation de ces associations : < La principale garantie contre ces dangers, écritil, est d'être bien résolu à ne jamais admettre que la justice soit méconnue en aucun temps ni en aucune manière. » Et, descendant dans le détail des applications pratiques, Léon XllI continue : « Les catholiques, — c'est d'eux, en eiVet, qu'il s'agit, — ne devront jamais oublier qu'il est juste et désirable de revendiquer et de sauvegarder les droits du peuple, mais toujours sans manquer à ses propres devoirs. Et ils en ont de très grands : res- })ecter le bien d'autrui, laisser à chacun la liberté pour ses propres affaires, n'empêcher personne de dona<^r son travail où il l li plait, quand il lui plaît. *

Voilà qui est clair : on ne saurait vraiment désirer rien de plus explicite et de plus formel. Ces paroles de Léon XIII s'éclairent encore et se confirment par ce passage de Tencyclique Rerumnovarum, à laquelle nous renvoie la lettre Longinqua Oceani : « L'homme est d'ailleurs le maître de ses actions; aussi, sous la direction de la loi éternelle et sous le gouvernement universel de la providence divine, est-il en quelque sorte à lui-même sa loi et sa providence. » — « Quoi de plus clair encore? Et quoi de plus formel contre la théorie de la profession fondée par le droit naturel en ce sens, qu'il existerait, de droit naturel, entre tous les membres d'une profession des liens obligatoires et résiderait en elle, en vertu de son institution, une autorité à laquelle ils se trouveraient soumis sans leur consentement? Il ressort clairement de là, au contraire, que la liberté du travail est un principe de droit naturel sanctionné par l'Église. ï

Le rapport de M. L. Durand, au congrès de Sarlat, sans avoir l'autorité doctrinale des deux documents précédents, a lui aussi une valeur exceptionnelle. Ce rapport a eu le suprême honneur de recevoir de Pie X l'approbation la plus complète; bien plus, le

pape lui-même a exprimé le désir de voir ce beau travail « divulgué et vulgarisé* i».

Or voici nettement condamnée la prétention des associations ouvrières à Ja réglementation du travail : « La grève est déclarée par le syndicat. Cette décision est-elle obligatoire pour tous ceux qui voudraient continuer le taravail? La doctrine catholique ne reconnaît pas une autorité au corps professionnel, et la raison, le bon sens sont d'accord avec elle. i>

Reste un dernier document que nous tenons à utiliser, il a eu son heure de célébrité. Dans une lettre qui souleva bien des polémiques lors de son apparition, le cardinal Méry del Val parlait à M. de Mun « d une conception erronée de certaines organisations sociales, de droits et de devoirs créés de toutes pièces là où la loi naturelle con* sacre la liberté ». C'était viser l'omuipotence de certains syndicats « usurpateurs de la liberté des ouvriers, consacrée par l'encyclique Longinqua Oceani » .

^^ > On y voit une syuthèse complète et lumineuse des enseignements pontificaux sur la question sociale : chacune de ses parties s'y appuie sur de solides principes de raison, non moins que sur lautorité de IKi^lise. >> (Lettre du cardinal Méry del Val à Mu^ liougouitt, évèque de réri^ueux, 29 juUlct m2.)

Le Père Desbucquois, dans les Études, disait justement à ce propos : c L'ouvrier a pour toute propriété son intelligence, son activité physique. Le droit d'exercer ses facultés, le droit de travailler, il l'a en propre : il le tient de soi et non de l'Étar. Sans doute ce droit, tout en étant inviolable, n'est pas sans limites; au nom du bien général, la société peut exceptionnellement en régler l'exercice ou les conditions dans telle ou telle industrie. Mais ce droit n'appartient nullement, — ce point est tout spécialement visé par la lettre du cardinal Méry del Yal, — à une organisation privée, telle que le syndicat. La contrainte syndicale, comme toute contrainte à l'intérieur d'une association libre, ne s'exerce légitimement que sur des membres qui ont spontanément aliéné leur liberté en donnant leur adhésion, et dans la mesure où ils se sont soumis aux règlements syndicaux. Le syndicat n'a donc point de prise sur un ouvrier étranger au groupement. Pour armer le syndicat d'un droit de contrainte excessif, il faudrait le considérer comme un groupement naturel, de même ordre que la famille. Gela n'est pas*, d

* Qu'on nous permette de citer, au moins en note , cet extrait d'une lettre de Son Éminence le cardinal Maurin,

Nous sommes désormais en possession de la pensée de l'Église sur cette question bien tranchée à nos yeux. Voyons maintenaiwt ce que pensent d'elle la raison et le bon sens.

Dieu a cr^é l'homme libre. Je suppose cette vérité admise de tous.

Donc, au nom de la liberté, en dehors des assujettissements que lui imposent sa nature et sa condition d'élre social, l'homme a le droit et le devoir de résister contre toute tentative d'asservissement, — absolu ou | artiel, — auquel on voudrait le réduira, et qui irait à lui reluser ou à restreindre son droit de vivre avatit tout pour Dieu et pour soi, et de ne pas être pris par d'autres hommes comme un simple moyen pour leur avantage.

C'est sur ce droit primordial qu'est tondée

primat des Gaules : « ... Actuellement, écrit Son Kminence, la C. G. T. émet la singulière prétention d'interdire aux patnms d'admettre dans leurs usines des ouvriers n'ayant pas adhéré à la C. G. T. Il est re}:retal)le , dune part, que les pouvoirs publics ne prennent pas plus ri-oureust-ment en mains la sauve},'arde d'une liberté C(mtorme au droit naturel et solennellement reconnue par la loi, et que, d'autre part, un bon nombre de patrons passent sans protester par des conditions aussi tyranni()ues.

« 11 paraît même que quebiues-uns d entre ceux, qui se prévalent du titre de catholi(|ues , se font les complices de la C. G. T. et se nMusent à traiter avec vos syndicats (|uand ils ne les combattent pas ouvertement, l'ne telle altitude est blâmable et se trouve être »'n complète (>[)position avec la doctrine de l'Kglise. » (Lettre du 12 juin liH'.».)

la iiberLé de vocatiun, en vertu de laquelle tout homme a le droit de poursuivre sa lin, en faisant choix pour cela de moyens qui lui conviennent; liberté de vocation, de laquelle aussi découle, comme un corollaire nécessaire, la liberté du travail, étant donné que le genre de vie choisi implique un genre pariiculier de travaux et d'occupations.

Qui ne voit, par conséquent, que ce serait porter atteinte à cette liberté de vocation et de travail, que de vouloir poser des limites arbitraires à l'une et à l'autre, en les réglementant d'une manière indue, comme le voudraient et le socialisme, et, dans une certaine mesure, le syndicalisme outré, dont nous avons parlé.

Bien plus, cette liberté du travail peut se déduire encore directement de l'obligation dans laquelle nous sommes de travailler. Celle-ci a [)Our but suprême < de développer et d'exercer nos facultés dans une série d'actes honnêtes, conformes à notre lin. C'est donc en travaillant honnêtement qu'on atteint sa lia. Or, comme tendre à sa fin est un devoir personnel, choisir et employer à cet effet les moyens qui nous permettent de l'atteindre d'une manière sûre et avec tel degré de perfection librement voulu est un

droit personnel i> (Gastelein, Droit naturel).

Ajouterai-je, et c'est là un autre argument qui a bien lui aussi sa valeur, que, en raison même de sa liberté, le travail libre est bien plus fécond qu'il ne le serait dépouillé de ce caractère. N'a-t-on pas remarqué que, instinctivement, on travaille mieux pour soi qu'on ne le fait... « pour le Gouvernement d ! Et le travail vraiment productif, celui qui, en même temps qu'il est une source intarissable de progrès et de richesse, est un générateur tout-puissant d'initiative, d'énergie et de persévérance individuelle, c'est incontestablement le travail libre. Ainsi donc, au nom même de l'intérêt général, devons-nous revendiquer haut et ferme notre droit imprescriptible à la liberté du travail.

Nous pourrions maintenant prendre à partie directement chacune des deux théories erronées que nous venons de combattre simultanément, et faire valoir contre chacune d'elles, prises isolément, les arguments spéciaux qu'elles réclament. Contentons-nous toutefois de les réfuter sommairement.

Il va sans dire que les théories du socialisme relatives à la répartition et à la fixation du travail par PÉtat sont viciées par la fausseté des principes généraux sur lesquels

lui-même repose, et qu'elles tombent elles aussi sous la condamnation générale dont il est lui-même frappé. Non seulement le socialisme, comme tel, est réprouvé par le bon sens, mais il l'est encore pnr l'Église. Un homme raisonnable, aussi bien qu'un vrai chrétien, ne peut être socialiste.

Voici maintenant, esquissées à grands traits, les lignes principales du réquisitoire, terrible et irréfutable, que l'on pourrait faire contre l'État seul et unique patron, contre l'État distributeur et contrôleur du travail de la nation tout entière :

Il lui manquerait fatalement les qualités requises pour une si redoutable mission : la science de cette mission même; la volonté de la remplir, l'habileté pour y réussir.

Il aurait non moins fatalement les défauts que de toute nécessité il devrait éviter : la légèreté, la partialité, l'instabilité.

Enfin, toujours aussi fatalement, il irait se précipiter dans des abîmes où s'engloutiraient avec lui, d'une manière irréparable, la dignité et la liberté de la personne et de la famille humaines; en même temps que toutes les généreuses initiatives, toutes les fécondes aptitudes, qui seules rendent possible la prospérité et le progrès national.

Ce serait ravon^ment sur l'humanité de la plus eifruyable tyrannie et du dénuement le plus absolu et de la plus noire misère'.

.le défie tout homme qui y réfléchira un seul instant de contester une seule des affirmations que je viens de faire : elles reposent toutes sur les lois éternelles du bon sens et de l'histoire, lois dont la violation ou la méconnaissance mènent aux sanglantes révolutions et au triomphe de l'anarchie.

Un dernier mot avant de terminer, et ce sera pour faire bonne justice des prétentions exagérées de certains des partisans d'un syndicalisme outré, lesquels attribuent aux associations professionnelles, en matière de travail, une autorité qui ne leur appartient nullement.

J'ai en vue tout spécialement le cas très pratique, indiqué plus haut, d'une grève décrétée par une union ouvrière quelconque.

Oui ou non-, ses membres, et à plus forte raison ceux ({ui ne le sont pas, sont-ils obligés de tenir compte de cette décision?

Nous avons déjà dit que non, en nous

^ On trouvera ces différentes idées exposées tout au long dans le Père Castelein, Droit naturel, pp. 234 à 2ri6. » Cf. note p. 9.

plaçant uniquement sur Je terrain de l'enseignement catholique.

Raisonnons ce cas pour un instant*

Quelle serait donc l'origine de cette extraordinaire autorité ainsi conférée au corps professionnel?

Remarquons en premier lieu que le syndicat repose tout entier sur la libre volonté de ses membres : de même donc que j'y suis entré librement, j'en puis sortir également librement. Et le législateur français met bien ce droit en lumière dans un article de la loi de 1884, qui dit : a Tout membre d'un syndicat professionnel peut se retirer quand il veut de l'association ^ »

Ceci est plus vrai des membres non syndiqués. De quel droit vous, membre d'un syndicat, vous posez -vous comme représentant de mes intérêts, lorsque je ne vous en ai nullement chargé; bien plus, lorsque je les ai réglés moi-même, comme je l'ai voulu M

Serait-ce, par hasard, au nom de la communauté d'intérêts, qui est supposée exister entre tous les ouvriers d'une même profession, que vous m'obligeriez ainsi à passer

* Cf. Fontaine, Modernisme social, p. 65, ssq. 2 Id., ibid., p. 87.

par vos décisions? ou encore pous prétexte que ce serait corapromettre le succès d'une grève que de refuser de s'y associer'?

Parfait !

Mémo si nous nous plaçons sur le terrain des intérêts, les intérêts des grévistes ne sont pas les seuls en cause.

A côté des leurs, il y a ceux des autres membr es de la société qui sont toujours plus uu moins compromis par la grève, que celleci réussisse ou non.

Pourquoi m'obligerait- on à prendre la défense des intérêts des grévistes au détriment de ceux des autres?

Mais continuons.

Vous parlez d'intérêts; mais un intérêt ne constitue pas nécessairement des droits* ni des devoirs. De plus, mes intérêts me regardent et j'en suis seul le juge.

< Nous ne résistons pas au plaisir de citer la page suivante do .M'J'^ Paquet : « On ne regarde pas ce qui est juste, on recherche ce qui est utile. On ne se soucie pas des régies (le la loi morale, mais des sug^;cslions de l'intérêt propre. On juj^e tout d'après ce critérium. Kt s'il arrive que cet intérêt vienne en ronllit avec la morale, avec la rell- ^^ion, avec la conscience, froidement, délibérément on sacrilie la conscience, la reli<;i()n , la morale aux exigences de rintérèt, aux préoccupitlions du succès, de l'ambition, «le la fortune. Kt potir mieux assurer ce succès, et pour satisfaire plus promptement cette ambition, et pour êdilier plus solidement cette fortune, on fait appel, s'il le faut, à la force,

Et au-dessus de mes intérêts j'ai des devoirs : celui de vivre par mon travail; de faire vivre ma famiJIe, à qui je dois plus qu'à mes camarades de travail; de prévoir l'avenir et, — ceci est surtout juste dans une grève injuste, — de ne pas tuer l'industrie dont j'ai besoin pour vivrez

Ce sont là autant de devoirs qui tombent sur moi et dont ne me délient ni les injonctions ))i les n enaces d'un groupe de forcenés, de gens malhonnêtes trop souvent, de prétendus chefs que je ne connais même pas, mais qui bien souvent, sous prétexte de prendre la défense des intérêts des ouvriers, profitent de leur ignorance, abusent de leur

force hrutale des armes, force tyrannique des lois. Et c'est ainsi que, par une pente naturelle et une conséquence logique, l'école de lintérêt ... s'associe à l'école de la force dans la lutte contre le droit. »

L'étude d'où ces lignes sont extraites est à lire en entier et à méditer. (Cf. Études et appréciations, p. 222.)

1 « Donc, en cette matière (il s'agit de l'autorité de la société professionnelle relativement à la cessation du travail), on ne devrait jamais oublier ces quatre choses : l» l'intérêt par lui-même n'est pas une loi et ne suffit pas à fonder un droit ; — 2° le devoir doit toujours l'emporter sur l'utile dans notre balance ; — S" la charité, même quand des circonstances particulières en font une obligation , ne peut être exigée ni par la force ni même par une contrainte morale; — 4o la charité elle-même, pour être une vertu, doit être bien ordonnée, et par conséquent chacun doit procurer le nécessaire, d'abord à soi-même et aux siens, ensuite aux autres. « (R. P. Moneïti , Clvilta cattolica, 7 mars 1914.)

bonne foi pour satisfaire de misérables annbiiions, d'ociieiises rancunes persoijnelles.

Père, seriez -vous peut-être tentés de me dire : tout ce que vous venez de nous exposei- est absolument vrai; mais l'application en est sinon impossible, au moins bien difficile. Nous ne sommes qu'une minorité', condamnée à l'impuissance. C'est vrai. Cependant tout n'est pas perdu, si vous savez vouloir. Lai-^sez-moi vous redire la parole qu'adressait My d'Hulst aux étudiants de l'université catholique : * Nous voulons jeter dans le monde qui pense un ferment chrétien. » Nous aussi, nous voudrions jeter dans le monde qui travaille un ferment chrétien qui peu à peu soulèvera la masse. Ce ferment chrétien, qui seul peut préserver la société contemporaine de la décomposition qui la menace, c'est la vérité catholique reçue dans des cœurs comme les vôtres, dans des cœurs de chrétiens, dans des cœurs d'apôtres.

' On voudra bien se rappeler que cette série de conférences a été tout d'abord donnée devant le ^rroupe ouvrier catbolique et français de Moncton, lequel, en réalité, ne constitue qu'une minorité au sein d'une population an^daise et protestante.

Commencez vous-mêmes par vivre entre vous autres cette vérité ; acceptez-en les exigences, autant que la chose dépend de vous; pour en revenir au point qui nous occupe, respectez et faites respecter le droit de chacun à travailler librement. Sachez vous soutenir mutuellement. Après tout, comme on l'a si bien dit : t Ce sotit les minorités énergiques qui font l'histoire. » A force de ténacité et d'union, elles finissent toujours par s'imposer. Et ainsi, ici, à Moncton, si vous le voulez, dans ce milieu ouvrier si intéressant, au milieu duquel vous vivez, vous pourrez reprendre pour votre propre compte, avec la grâce de Dieu, qui ne manque jamais aux hommes de bonne volonté, la mission éminemment apostolique de la race française à travers le monde : ce Gesta Dei per Franco^, qui en résume toute l'histoire!

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