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La chose est facile à comprendre : « L'ouvrier, dit Léon XllI, dans son encyclique Rerum novarum, doit fournir intégralement et fidèlement tout le travail auquel il s'est engagé par contrat libre et conforme à l'équité. »
Or, supposons que, après avoir passé un contrat de ce genre, un groupe d'ouvriers, du jour au lendemain et sans donner au patron le temps de se retourner, — pardonnez-moi cette expression un peu vulgaire, — abandonne l'ouvrage commencé : il est évident que, dans ce cas, un tort immense est fait à ce patron, qui devient par là même victime d'une injustice des plus qualitiées.
Une grève déclarée dans de pareilles conditions est manifestement injuste.
Elle l'est encore, avons-nous dit, si dans la manière dont elle est menée elle viole la justice sur un point ou sur l'autre.
Si, par exemple, comme cela arrive trop souvent, on s'y livre à de véritables attentats, à de véritables actes de vandalisme contre la personne ou les biens du patron. « Il n'e^t pas rare que, sous l'influence de l'exaspération qui les gagne ou des mauvaises passions qui les travaillent, les grévistes détruisent l'outillage des usines, causent, en pure perte, des préjudices graves et se
rendent coupables des pires excès. Des torts, même considérables, de la part des patrons ne sauraient léj^ntimer de pareils actes. Seraient-ils commis à titre de représailles, ils n'en seraient pas moins criminels. Ils sont aussi injustes que déraisonnables ^ »
Injuste, la grève le serait aussi si pleine et entière liberté de travailler n'était pas laissée à ceux qui, pour des raisons relevant uniquement de leur conscience, croiraient devoir continuer le travail. Nous l'avons dit précédemment, la liberté de travail, précisément parce qu'elle est garantie par la loi naturelle, est un droit imprescriptible.
Enfin, injuste, elle le serait encore, s'il devait en résulter une perturbation de Tordre public : quand des boulangers atîament une ville ; que les travailleurs des postes et des chemins de 1er arrêtent la vie sociale; que les ouvriers des houillères anglaises, américaines ou canadiennes, — peu importe, — suspendent le travail de toute une nation, ce n'est plus alors un libre débat entre emplo>ears et employés; c'est un attentat contre le [ays tout entier, une injustice faite à tout le corps social. Le Gouvernement
iJKï{MGVV.T y Règitne du Traiail, t. I. p. 135-136.
qui capitulerait devant une telle pression trahirait son devoir de défense sociale*.
Pie X, dans son Motu proprio, où sont condensés tous les enseignements sociaux de son prédécesseur, a formulé en quelques lignes, dont les remarques précédentes ne sont au fond que le commentaire, l'ensemble des devoirs que la justice impose aux ouvriers, c'est « do fournir intégralement et fidèlement le travail qui a été convenu librement et selon la justice; de ne pas léser les patrons, ni dans leurs biens, ni dans leur personne; dans la défense même de leurs propres droits, de s'abstenir des actes de violence et de ne jamais transformer leurs revendications en émeute. » (Art. vu.)
Il ne suffit pas cependant, pour légitimer une grève, qu'elle ne viole la justice à aucun titre. Il faut, de plus, que de justes et sérieuses raisons militent en sa faveur.
De justes raisons, et elles le seront quand les revendications ouvrières s'exerceront uniquement dans le domaine de la justice : « Pour apaiser tout conflit entre le riche et le prolétaire, il est nécessaire de distinguer la justice de la charité. 11 n'y a droit à reven-
* Durand, Rapport de Sarlat.
dicatioii que lorsque lu justice est lésée. » (Pie X.)
Sur quoi, Henri Joly fait justement remarquer : a Le domaine de la justice, c'est le domaine des droits, dont le respect doit être obtenu, s'il le faut, par la contrainte. La charité doit être libre; l'imposer c'est la détruire. •
On voit immédiatement la conséquence à tirer de cet énoncé de principes : la grève ne peut être déclarée que pour la revendication de droits exigibles en stricte justice. On ne vous paye pas le juste salaire : c'est parfait! C'est une raison pour vous de vous mettre en grève. On veut vous imposer un travail au-dessus de vos forces, ou qui ne respecte pas les stipulations faites entre vous et le patron?...
Mettez- vous en grève.
Allez plus loin : un de vos camarades, ou un groupe de vos camarades, est victime d'injustice manifeste de la part du patron pour lequel vous travaillez. Vous jugez, bien que vous n'y soyez pas tenu, que le seul moyen à votre disposition de l'aider à faire reconnaître ses droits est de déclancher une grève ..
Je ne m'y opposerui pas.
Vous le voyez, je vais jusqu'aux dernières limites du permis.
Mais faire grève pour obtenir une augmentation de salaire à laquelle vous n'avez pas droit; faire grève pour forcer votre patron à vous faire bénéficier de certaines faveurs dont l'octroi relève uniquement de son bon vouloir et de sa charité, sans que la justice y soit le moins du monde intéressée; faire grève en faveur d'un individu que vous ne connaissez ni d'Eve ni d'Adam, uniquement parce que le mot d'ordre en est donné par des meneurs entre les mains desquels est confié, pour leur plus grand malheur, le sort des ouvriers; faire de ces grèves de sympathie^ qui sont de véritables catastrophes, parce qu'elles ébranlent la vie sociale jusque dans ses fondements, sans autre raison que de suivre la direction donnée par les chefs, dont la véritable place serait au pénitencier pour toute leur vie, à cause des
1 « Considérant que les grèves de sympathie sont immorales et nuisibles à la société, le Comité des résolutions recommande à la convention de se prononcer catégoriquement contre les grèves de sympathie, mais demande que les unions ouvrières appuient et soutiennent par tous les moyens justes et légitimes les demandes et les démarches d'une union auprès des patrons et des ouvriers exerçant le métier couvert par cette union. »
(Congrès des Trois -Rivières, mardi 23 déc. 1919.)
désordres et des crimes dont ils sont les auteurs responsables... Ah! ça, jamais! Non licet ! Vous n'en avez pas le droit. Dans tous les cas que je viens d'indiquer, comme dans tous ceux qu'on pourrait y ajouter, vous êtes en dehors du domaine de la stricte justice, — quand vous n*étes pas en pleine injustice, — en dehors du domaine, par conséquent, où le droit de grève peut s exercer licitement.
.rajoute que ces causes, non seulement doivent être justes, mais aussi que ce doivent être des causes très sérieuses, des causes proportionnées aux inconvénients si graves (jue toute grève enchaîne nécessairement derrière elle, des causes enfm qui donnent lieu d'espérer une heureuse issue en faveur de ceux qui l'entreprennent.
Je n'insiste pas sur les inconvénients multiples de la grève; j'y reviendrai dans un instant.
Quant à ses chances de succès, il faut bien reconnaître qu'elles sont -«cuvent fort problématiques. La plupart du temps, les grèves se terminent au détriment des ouvriers : après en avoir supporté la plus grande partie des frais, il leur faut, bien souvent, en payer les consé(iuences.
Et tout cela en pure perte!
Les statistiques établissent qu'en Angleterre, par exemple, le droit de grève, — de coalition comme on dit encore, — fait éclater en moyenne 800 grèves, dont la moitié au moins aboutit à la défaite des ouvriers.
Voici, par exemple, quelques chiffres : en 1894, sur 1061 grèves, les grévistes ont eu victoire complète dans 372, victoire partielle dans 244, et défaite complète dans 389 autres cas.
Aux Étals-Unis, les mêmes statistiques établissent que le plus grand nombre des grèves y a été sans motif et sans issue.
En Belgique, dans les mois de janvier, février, mars 1902, on a fait les relevés suivants : « Pendant le mois de janvier, outre
3 grèves qui ont continué, 5 nouvelles grèves ont éclaté. 5 grèves ont pris fin en janvier :
4 intéressant 598 ouvriers ont échoué, 1 intéressant 250 ouvriers s'est terminée par une transaction. Pendant le mois de février, outre 4 grèves qui«ont continïié, 6 nouvelles grèves ont éclaté. Dans 5 cas, intéressant 479 ouvriers, le conflit s'est terminé par l'échec des ouvriers ; dans 1 cas, intéressant 80 ouvriers, le travail a repris à la suite d'une transaction. Pendant le mois de mars, 9 grèves nouvelles, intéressant 876 grévistes et 552 chô-
meurs lorcés, ont été signalées à l'Office du travail. Dans ces 8 grèves, 6 intéressant 403 ouvriers ont échoué, *2 intéressant 313 ouvriers ont réussi*.
Il y a eu en France, en 1005, 1309 grèves.
Une statistique, ne portant malheureusement que sur 579 d'entre elles, a établi les chillres suivants :
[3i) de ces grèves, compta- -t 14112 ouvriers, ont réussi après 81618 journées de tr.iviiil periues, représentant un salaire de 343479 francs. 11 a fallu 43 jours de travail pour compenser les pertes subies pendant le chômage; après 300 jours de travail, le bénéfice réalisé par les grévistes a été de 145fr.39.
230 de ces grèves, comptant 1^0022 ouvriers, ont abouti à une transaction après 3101055 journées perdues, représentant un salaire de 15004000 frau'S. Il a fallu 207 jourr nées de travail pour compenser les pertes subies pendant le chômage.
Enfin 213 de ces grèves, comptant 49224 ouvriers, ont échoué. Elles ont coûté aux
* licvtw du Travail, publiée par rOflîco ihi travail, en Bcljiique, mois de févri«M', mars et avril. — Cité par Cas- TLLEIN, Droit naturel , p. 475.
grévistes 820715 journées chômées et 6034165 francs de salaire ^
C'est dire que, avant de courir les risques de pareilles aventures, il faut y regarder à deux fois et ne s'y engager qu'à bon escient.
Mais supposons que toutes les conditions indiquées jusqu'à présent aient été réalisées, s'ensuivrait-il que, par le fait même, la grève pourrait être légitimement déclarée? Non, il resterait une dernière mesure à prendre, à laquelle la conscience interdit de passer outre : le recours à tous les moyens possibles d'arbitrage ou de conciliation.
C'est quand ceux-ci sont épuisés, qu'il ne reste plus aucune chance d'entente, que la bonne volonté et la patience des ouvriers est à bout, que doit sonner l'heure de la redoutable et désormais inévitable échéance : la guerre est déclarée, — la grève en est une, — et la force est alors mise au service du droit méconnu et de la justice violée.
Tels sont les principes qui régissent cette délicate et angoissante question.
* Questions actuelles , 14 décembre 1907.
Qui ne voit immédiatement les immenses (lil'licultés d'ordre pratique que soulève sa solution?
Qui me blâmerait de dire qu'en fait, bien peu de grèves sont légitimes? Combien y en a-t-il à présenter ces caractères de justice, de légitimité, de modération, que nous venons d'indiquer?
La grève, avons- nous dit, c'est la guerre, et c'est la guerre avec son inséparable cortège de maux de toute sorte.
Maux d'ordre physique : de quelles ruines lamentables et souvent irréparables n'estelle pas la source? En ne considérant seulement que le seul point de vue des intérêts des ouvriers, calculons ensemble ce que leur coûte une grève un peu sérieuse.
Prenons, pour base de nos calculs, deux des plus grandes grèves qui ont éclaté en Angleteire dans l'espace des vingt-cinq dernières années : celles des bouilleurs du Centre, en 1803, où 850000 ouvriers ont perdu, en seize semaines, 112 millions de francs de salaire, pendant que la caisse d(^ chômage a dépensé 25 millions de l'rancs ; celle des ouvriers métallurgistes, qui, en 1897, après avoir fait perdre 5500000 journées de salaire et une encaisse de 8 millions de francs,
outre 6 millions d'emprunt et 10 millions de secours de toute nature, s'est terniinée, comme il était à prévoir, par la soumission complète des ouvriers.
Et si maintenant, en regard de ces chiffres si tristement éloquents, je mettais ceux des pertes subies par la patrie, par l'industrie nationale que paralysent de pareilles suspensions de travail'; ceux des pertes provenant des dégâts matériels commis dans ces temps de crime et d'anarchie!
Si des pertes d'ordre matériel je passais à celles, plus redoutables encore, qui atteignent les âmes : cette haine toujours grandissante, qui sépare de plus en plus capitalistes et ouvriers; cet esprit de révolte qui souffle en tempête dans le cœur des travailleurs; cette convoitise mauvaise, qui y allume des appétits de plus en plus exi-
* Pendant le mois d'octobre 1919, les grèves de chantiers ] ont causé la perte de 8638 journées de travail ; celles des ' mineurs, 120*25; les ouvriers mouleurs, d'après les ren- | seignements incomplets transmis à Ottawa, ont perdu \ 21600 journées, et les employés de chantiers maritimes près . de 17000. Quant aux pertes des charpentiers et autres r ouvriers qui s'occupent de constructions, elles sont de <• 52000 journées toutes comptées. Pendant tout le mois d'oc- 'l tobre l'industrie canadienne a vu son avancement retardé par J l'inactivité d'environ 12000 ouvriers, inactivité qui a causé j la perte de 138000 journées d'ouvrage. C'est là pour le 1 Canada une perte nette de plus d'un demi- million, \
géants, de plus en plus impossibles à satisfaire, n'aurai -je pas le droit, je le demande, d'en conclure, dans la plupart des cas, à l'injustice, à l'immoralité, à l'illégitimité de la grève?
N'aurais-je pas le droit, faisant appel à ce qu'il y a de meilleur dans le cœur des ouvriers, surtout quand ils ont l'honneur et le bonheur d'être catholiques, de leur crier avec toute leneri^ie de mon âme sacerdotale : « Ouvrier, prends garde ! on te trompe ; on abuse de toi; on t'exploite honteusement lorsqu'on t'amène sur les bords de ce gouiïre vorace qui s'appelle la grève, i
Est-ce à dire qu'il faille abandonner les ouvriers à leur triste sort et se croiser les bras en présence des injustices dont ils peuvent être les victimes?
Non, mille fois non! Et les enseignements de l'Église, tels que les a si nettement rappelés Léon XIII dans son encyclique Rerum nnvarum, sont formels là-dessus : il faut essayer de supprimer les grèves en supprimant les causes cjui les font naître.
D'abord, dans certains cas absolument nécessaires, il ne faudrait pas craindre de
recourir à rintervention protectrice de l'État : Accedenie, si res postulaverit , tutela prœsidioque reipuhlicx. C'est Léon XIII qui parle.
On voit les réserves dont sont entourées cette intervention de l'État : l'Église n'est pas étatiste, ni interventionniste à outrance. Interprète fidèle du droit naturel, elle tixe à l'État des limites, d'où il ne doit sortir que dans des circonstances absolument extraordinaires. « L'État n'a pas le pouvoir normal de fixer le salaire dans la mobile variété de ses conditions*. » Il ne saurait le faire sans outrepasser ses droits.
Mais ce que l'État ne peut faire normalement, les corporations ou unions professionnelles, homogènes ou mixtes, le peuvent avec fruit et d'une façon satisfaisante pour tous par le moyen des tribunaux de réclamations, de conciliations, d'arbitrage, qui laissent aux patrons la direction générale du travail et permettent aux ouvriers d'en discuter avec eux les conditions.
Là est le salut. Là est le principe de solution des difticultés qui agitent actuellement le monde des ouvriers.
Qu'il me soit cependant permis d'indiquer,
^ Gastelein, Bemède au mal social, p. 198.
— as —
en passant, deux arbitrages restés célèlnres, to4it à l'honneur de l'Église, lesquels ont permis la solution pacifique de conllits devenus très aigus : celui du cardinal Manning, en Angleterre, qui a mis fin à la fameuse grève des dockers de Londres, en 1889, grève (fui avait mis sur le pied de guerre plus de lOOOOO ouvriers; celui plus rapproché de nous, dans le temps et l'espace, du cardinal Begin, dans la grève des manufacturieî*s de chaussures, laquelle éclata à Québec en 1900. Grâce à l'intervention pacifique de ces deux éminents princes de l'Église, une situation, de part et d'autre sans issue apparente, \\ été sauvée, au plus grand contentement de tous, par le retour aux principes de la justice L't de la charité chrétiennes.
Et nous nous trouvons ainsi ramenés par la force même des choses à notre habituel point de convergence. Créez, en effet, des associations et des unions tant que vous en voudrez : si les individus qui les composent ne sont pas profondément imbus des vérités supérieures dont doit vivre le inonde et de la disparition desquelles il se meurt, vous n'aurez avancé en rien l'éternel problème. Vous l'aurez compliqué davantage et reculé d'autant sa solution. Mais doimez-moi des chrétiens
convaincus, vivant leur foi, s'elïorçant de marcher dans la justice et la charité, et je vous donnerai des patrons, et je vous donnerai des ouvriers capables de s'entendre, de travailler harmonieusement pour le plus grand bien de la société.
Mais pour cela, je le répète, avant de remettre l'homme à sa place, il faut songer à remettre Jésus-Christ à la sienne dans notre vie privée, dans noti'e vie familiale et sociale.
Et cette place elle est nécessairement la première.