SIXIÈME CONFÉRENCE LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES
X Frater qui a jralre adjuvatur, <masl cicitas finna :
« Le frère qui est aidé par son frère est comme une \illc forte. » (Prov. xviii, 19.)
Telle est, du moins, la manière suivant laquelle la Vulgate rend ce passage de l'Écriture, bien que, dans le texte original, le sens en soit tout dilTérent. Contentons-nous-en. Aussi bien cette traduction, toute fautive quelle puisse être, nous introduit-elle de plain-pied dans notre sujet : l'association ouvrière.
C'est dire que nous abordons une autre des brûlantes questions contemporaines; une de celles qui ont reçu les solutions les plus diverses et les plus opposées. D'aucunes ont l'ait et font encore des syndicats, des associations ouvrières, larme de combat dont les coups habiles et meurtriers finissent par
réiuire à merci le capitalisme; d'autres y voient la panacée destinée à guérir tous les maux dont souffre le monde moderne ; d'autres encore en exagèrent les attributions, les fonctions et les droits.
Nous allons essayer de prendre position entre toutes ces diverses opinions; et, comme toujours, utilisant les lumières de la raison et de la foi, nous nous elforcerons de nous tenir dans les justes limites de la vérité et de l'équité.
Comme ce nouveau problème, dont nous abordons l'élude, est assez complexe, nous lui consacrerons plusieurs de nos entretit-ns.
Dans une sorte de préambule, abstraction fait« des applications qu'on en peut tirer, nous considérons sous toutes ses faces l'idée même, le principe de l'association ouvrière; nous demanderons donc quelle est sa valeur aux yeux de la raison, aux yeux de l'Église, aux yeux de l'histoire.
Nous verrons ensuite les différentes réalisations données actuellement à cette idée.
Enfm, une fois en possession de tous les éléments du problème à résoudre, nous rechercherons quelle est, entre les ditférentes solutions proposées, celle qui s'impose à nous.
Qu'est-ce donc que le syndicalisme? Qu'estce donc (ifuNine association ouvrière, comme on dit encore?
Ces mots, ces expressions impliquent une idée facile à saisir : rorf/anifialion de la profession.
La réalité exprimée par celte idée et par les mots qui la traduisent peut donc être bonne ou mauvaise : mauvaise, si les méthodes et les principes d'organisation sont mauvais; bonne, s'ils sont honnêtes et chrétiens.
C'est dire immédiatement que le syndicalisme, les associations ouvrières, en soi, loin d'être condamnables, peuvent être excellents à tous égards et parfaitement recommandables. La raison, l'enseignement de l'Église et l'histoire sont là pour en témoigner.
S'il e.st uti principe indiscutable et qui court le monde, c'est bien que t l'union fait la force ».
L'idée même de l'association du syndicalisme repose sur ce principe.
On en voit l'application dans le monde purement matériel, où l'on conètUe tous les jours la production d'elVets vraiment môrve^il-
leux, rendus possibles par l'union de causes, lesquelles, prises séparément et en ellesmêmes, seraient impuissantes à les produire.
Regardons autour de nous : qu'est-ce que la famille humaine, sinon une association? Le groupement des différentes familles, à son tour, forme la société elle-même, laquelle, elle aussi, repose tout entière sur le principe qui a donné naissance à la famille. L'individu laissé à lui seul est incapable d'atteindre sa fin, et les différents groupements naturels ont été établis par Dieu pour subvenir à son indigence native et l'aider à se développer et à se perfectionner.
En plus de ces deux groupements que la nature nous impose, au sein même de la société, nous en rencontrons d'autres, dont l'objet n'est plus de permettre à l'homme d'atteindre sa fin et son développement naturels, mais simplement de lui faciliter l'obtention de certaines fins particulières, vers lesquelles il dirige son activité subordonnée cependant à la fin principale.
C'est ainsi que des individus ayant entre eux mêmes inclinations, mêmes goûts, mêmes intérêts, uniront ensemble leurs forces, pour les multiplier les unes par les autres et arriver ainsi à des résultats plus fructueux.
Les associations ouvrières n'ont pas d'autre principe ni d'autre raison d'être. Prenons un groupe d'ouvriers remplissant tous la mênrie tâche, occupés à la confection d'un même produit, ayant par conséquent des intérêts identiques à défendre : il est tout naturel qu'ils se concertent à cette fin.
Ce que je dis des ouvriers est également vrai des patrons; car le travail industriel n'est pas l'œuvre exclusive de l'ouvrier. Il y a aussi la part du machinisme, lequel coûte très cher, et bien souvent n'est pas possédé par un propriétaire unique : pour en faire l'acquisilion, il faut toute une société de capitalistes et d'actionnaires qui, eux aussi, pour multiplier l'un par l'autre l'elTort et l'apport de chacun, se formeront à leur tour en association.
Voici donc immédiatement deux associations en présence l'une de l'autre, nées de mêmes besoins, établies pour les mêmes lins.
Et, disons-le immédiatement, nous réservant d'y insister plus longuement bientôt, ces deux associations, bien loin d'être nécessairement opposées l'une à l'autre, en contradiction l'une avec l'autre, devraient au contraire marcher en parfaite harmonie et s'unir pour le plus ;,q'and profit du capital et
du travail. Aussi, dès maintenant, et sans entrer dans l'examen des causes qui le justifient trop souvent, qu'on me permette de protester contre l'antagonisme toujours croissant, contre la séparation de plus en plus profonde qui s'établissent entre ces deux groupements, de l'harmonie et de l'entente desquels dépendent le bonheur et la prospérité de la société.
Mais pénétrons plus avant dans l'étude, que j'appellerais rationnelle, du principe de l'association ouvrière.
Je laisse de côté, — il sera exposé en son temps, — le hut primordial des associations catholiques. Léon Xlll nous enseigne expressément, dans son encyclique Rerum no V arum , que ce but ne saurait être autre que le perfeciionne'inent religieux et moral de leurs membres.
Que se proposent donc les ouvriers en s'unissant entre eux et en formant unions et syndicats? Je crois pouvoir ramener à trois les avantages qu'ils en attendent : un encouragement , une protection , un instrument de concorde et de pacification.
Supposons une union bien florissante, protégée par la loi , — dans la mesure où la loi peut et doit intervenir en faveur d'intérêts
privés, — dotée de la personanlité civile, laquelle lui permettra, conséquemment, d'agir comme telle juridiquement et de posséder.
N'est-il pas vrai qu'il y aura dans tous ces avantages, dont jouira leur association, de quoi relever, à leurs yeux propres et aux yeux de la société tout entière, la profession et la condition des travailleui*s qui la formeront? L'intérêt professionnel grandira en eux, à proportion de la considération, du bien-être, de l'importance sociale que leur travail leur procurera.
Le travailleur n'a pas seulement besoin d'être encouragé, il a aussi besoin de protection.
Et c'est là un des principaux motifs qui le porte à s'associer avec ses compagnons de labeur, qui sont en même temps, trop souvent, hélas! ses compagnons d'infortune.
Dieu me gatde, et du reste l'Église me le défend, de vouloir en ce moment faire appel à ces mauvais sentiments, trop justifiés d'ordinaire, qui bouillonnent nu fond du cœur de tant de travailleurs.
Il m'est permis cependant de constater que, dans le monde industriel, on abuse parfois du besoin dans lequel l'ouvrier se tmuve de tiagner <on pain à la sueur de son fionl. Et,
s'il est absolument faux, comme le clament les socialistes, que le capital soit le vol, il n'est que trop vrai, cependant, que bien des fortunes sont le fruit d'injustices odieuses, d'exploitations criminelles.
Inutile d'en dire davantage!
Uassociation est une arme défensive de première valeur, quand elle est bien maniée, contre les injustices et les exploitations de ce genre. A elle, en effet, de protéger ses membres dans la détermination des différentes conditions du contrat de travail, sans empiéter toutefois, — et ceci est important à noter, — sur l'autorité du patron dans la direction du travail.
A elle encore, car ce malheur n'est jamais loin, de protéger l'ouvrier contre les coups de la mauvaise fortune.
On peut discuter dans quelle mesure il convient que les caisses de retraite ou de secours mutuels, ou autres œuvres similaires de bienfaisance destinées à aider le travaillevr dans les circonstances critiques, soient attachées à l'association professionnelle ellemême. Ce n'est là, après tout, qu'une question de détail. Que ce soit donc directement, ou simplement par l'adjonction de ces diverses œuvres de mutualité, ayant leur administra-
tion et leur direction séparées de celles de l'association professionnelle elle-même, celleci, en toute hypothèse, est appelée à exercer, en faveur de l'ouvrier dans la détresse ou simplement dans le besoin, une influence charitable qu'on ne saurait trop louer et dont on ne saurait trop recommander l'opportunité.
Non contente d'encourager et de protéger l'ouvrier, l'association peut encore lui rendre un service, lequel de nos jours acquiert une valeur exceptionnelle : elle peut être, en effet, appelée à jouir, en sa faveur et à son profit, le rôle d'instrument de concorde et de pacification.
On serait mal venu de nier la nécessité et l'opportunité de ce rôle bienfaisant, alors que de nos jours le monde industriel ne sort d'une crise que pour tomber dans une autre. Le malheur, par exemple, c'est que la plupart du temps les associations ouvrières ont été mal aiguillées : au lieu d'être mises au service de l'ordre et de la justice, on les fait servir à l'anarchie, à la révolution, à la plus odieuse des tyrannies. Car, tyrannie pour tyrannie, la tyrannie ouvrière n'est pas meilleure ni plus justifiée que la tyrannie patronale.
Tandis que, si on le voulait, si on voulait utiliser au profit de l'ordre social et de la prospérité économique ces tout-puissants facteurs, quels précieux avantages n'en tireraiton pas? Et comme l'on aurait singulièrement facilité l'entente et le bon accord , tant parmi les travailleurs qu'entre les travailleurs et les patrons !
A notre époque, où le socialisme fait chaque jour des progrès de plus en plus inquiétants, le meilleur moyen de l'endiguer, de neutraliser son action malfaisante, serait de dresser sur sa route de vigoureuses associations ouvrières, qui seraient comme autant de remparts contre lesquels viendraient se briser ses assauts, frappés désormais d'impuissance.
Mais pour cela il faut que les associations ouvrières ne franchissent pas les limites que le droit naturel leur assigne et ne s'arrogent pas des droits que celui-ci leur refuse.
Qu'on veuille bien le rémarquer, dans les observations qui vont suivre, je me contenterai, comme je Tâi fait du reste dans celles qui précèdent, de m'en tenir uniquement aux enseignements du droit purement natui^el, me réservant de faire entendre bientôt les précisions que l'Église lui donne.
On esl porté, dans certains milieux tout à fuit recoinmandables par ailleurs, à exagérer, non pas l'importance ni l'utilité, — elles sont admises de tous, — mais les droits et les titres des associations ouvrières.
Je m'explique. 11 y a des sociétés (jui existent de par la volonté de Dieu, sociétés ayant leur constitution, leurs droits spéciaux, leurs fonctions propres déterminés par le droit naturel. Telle est la famille, tel l'État; telle encore, — qu'on me permette cette petite incursion en dehors de Fordi-e actuel de la Providence, — la société religieuse : ces. sociétés sont nécessaires, et, en ce qui concerne les deux premières, naturelles; elles ont chacune leur un, avec les moyens de l'atteindre et l'indépendance que leur nature exige.
Tout autres sont les sociétés privées, don' la raison d'être immédiate et l'utilité particulière est exclusive de leurs membres : celles-là sont autorisées par le droit naturel; eUes ne sont, après tout, que le h'gitime n?age du droit qui leur donne naissance : la liberté d'association. Mais comme la liberté d'association est subordonnée au bien générai, elle ne peut s'exercer Légitimement qu'en conformité avec lui. Ce qui explique parfai-
tement que, en certains cas, ce droit, et par conséquent l'usage qu'on en peut faire, puisse être soumis à des restrictions auxquelles échappe totalement chacune des sociétés précédemment indiquées, aussi longtemps qu'elle reste dans les limites de sa sphère.
Ce qui explique encore comment ces associations, qui reposent entièrement sur la libre volonté de leurs membres, ne sauraient s'imposer à ceux-ci au même titre que les sociétés qui nous sont imposées par la nature elle-même. Que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, nous restons toujours soumis aux lois supérieures qui régissent la famille, la société civile et la société religieuse; tandis que l'association, le syndicat, ne tirant sa force, son caractère obligatoire, que de notre bon vouloir, nous pouvons quand il nous plaît nous soustraire à l'autorité que nous lui avons donnée sur nous ; et nous n'avons jamais le droit d'imposer cette même autorité à ceux qui ne veulent pas abdiquer leur liberté devant elles.
Voilà, je crois, qui est très clair.
J'en conclus immédiatement qu'en raison même de son caractère absolument facultatif, de son but qui est l'intérêt privé, l'associa-
tioii ou le syndicat, — le noQi importe peu, — n'a le droit de prétendre à aucun monopole exclusif; na le droit dedicter aucune réglementation abusive; n'a le droit d'empêcher, par des moyens illicites, la libre concurrence de s'exercer, soit au bénéfice d'individus non syndiqués, soit au bénéfice d'autres syndicats de même ordre, mais indépendants.
Nous sommes en terrain de liberté : c'est le devoir de chacun de respecter celle des autres et le droit de chacun d'avoir la sienne respectée.
Comme nous n'avons pas seulement pour nous guider en matière si épineuse la lumière et le jugement de notre raison, il est tout naturel maintenant que, prêtant l'oreille à l'enseignement de l'Église, notre mère, nous lui demandions ce qu'elle en pense à son tour : le droit naturel ne saurait avoir interprète plus sage et plus autorisé.
Gomme cela va de soi, l'Église, loin de condamner, en principe, les associations ouvrières, les protège, les encourage, les recommande. Témoin les multiples aflirmations de chaude sympathie qu'elle leur a
données au cours des deux derniers pontificats.
Je ne saurais évidemment les citer toutes, encore moins les citer intégralement. Contentons-nous de quelques-unes, prises au hasard de nos souvenirs.
Monté sur le trône de saint Pierre le- 28 mars 1878, dès le 28 décembre suivant, dans son encyclique Inscrutabili , sur les erreurs modernes, Léon XIII encourageait a les sociétés d'ouvriers et d'artisans qui, instituées sous le patronage de la religion, savaient rendre tous leurs membres contents de leur sort et, résignées au travail, le portent à mener une vie paisible et tranqiuid.le ».
Dans l'encyclique Hyanari/um Genus, du 28 avril 1884, où il dénonce la franc-maçonnerie et met en garde les catholiques contre ses agissements néfastes, le souverain Pontife propose, comme moyen de rétablir l'harmonie dans la société et d'arracher la classe ouvrière à l'influence maçonnique, la création d'institutions fondées sur le type de celles qu'avaient établies nos pères.
Mais c'est surtout dane son encyclique BfiTwm novarum que Léon XIII s'étend le plus longuensuent sur cette question qui lui
tient si évidemment au cœur ; il y expose successivement l'opportunité, les droits à l'existence, le mode d'organisation et le programme d'action des associations ouvrières.
Pie X a repris, et fait siens, tous les enseignements sociaux de son prédécesseur, dans un Mo tu proprio où il trace les règles de l'action catholique; il y consacre un paragraphe spécial, le IX*", aux associations ouvrières.
Sa pensée, sur ce point, n'est pas moins l'ormelle, dans l'encyclique sur le a Sillon » ; il y invite ^ les vrais ouvriers de la restauration sociale à reprendre les organismes brisés par la Révolution, et à les adapter, dans le même esprit chrétien qui les a inspirés, au nouveau milieu créé par l'évolution matérielle de la société contemporaine ».
Je pourrais apporter d'autres témoignages. 'Mais à quoi bon! Ceux qui précèdent suflisent au but proposé : mettre en lumière la pensée de l'Eglise sur l'organisation ouvrière.
Pour être complet, il me faut ajouter que si l'Église nous présente les associations ouvrières comme utiles et dignes des plus grands encouragements, elle ne les regarde cependant pas comme des sociétés créées et
î) — La Question ouvrière.
imposées par le droit naturel; et elle entend que la liberté de tous soit respectée en matière d'organisation professionnelle.
Gomme nous en avons déjà fait la remarque, certains ont voulu voir en elles une institution exigée par la nature, presque au même titre que la lamille et la société civile.
C'est là une prélention contre laquelle l'Église proteste hautement.
Si vraiment, en elYet, les associations professionnelles étaient telles, comment se faitil que, pendant les nombreux siècles où elles n'existaient pas, — car les corporations abolies par la Révolution n'ont, en fait, existé qu'en petit nombre dans un petit nombre de siècles et non partout^ — comment se faitil, dis-je, que l'Église ait toléré pareille lacune, elle, le défenseur né du droit naturel?
Gomment se fait-il que les théologiens catholiques, au cours des âges, ne se soient pas occupés d'elles? Ils l'auraient dû, si vraiment leur existence était imposée par le droit naturel. Que Ton interroge là- dessus le prince de la théologie, saint Thomas d'Aquin; il ne paraît concevoir que deux
1 Cf. Durand, Rapport de SaHat,
sociétés imposées par la nature : la famille et la société civile*.
Gomment se fait- il qu'en raison des circonstances un pape, Pie VII, les ait supprimées dans ses États par Motu proprio du 16 décembre 1808?
Comment se fait- il que ses successeurs, Léon XII, Pie VIII, Grégoire XVI, n aient pas réparé pareil attentat contre le droit naturel, car attentat il y aurait si l'association professionnelle existait au même titre que la famille et la société?
Gomment se fait -il encore que Pie IX, en 1852, ne permette de les reconstituer qu'à titre facultatif et absolument libre?
Est-ce que, par basard, tous ces papes se seraient trompés dans leur charge de gardiens infaillibles de la morale aussi bien que du dogme?
Est-ce que Léon XIII et Pie X se seraient également trompés, eux qui, tout en encourageant et recommandant énergiquement, et bénissant avec une paternelle elîusion les associations pi^ofessionnelles comme des œuvres utiles et grandement désirables, n'ont vu cependant en elles que des créations
1 Ellùcorum , lib. I. Cf. etiam encyclique iDunortale Uei.
humaines, libres, établies par la volonté de leurs membres?
Que telle soit bien leur pensée, il suffirait pour le prouver de reprendre, les uns après les autres, les documents indiqués plus haut.
En voici deux autres. C'est, en premier lieu, cette fameuse lettre écrite par le cardinal Méry del Val, au nom de Pie X, à M. le comte de Mun, dans laquelle le cardinal secrétaire d'État proteste contre « cette conception erronée de certaines organisations sociales, de droits et de devoirs créés de toute pièce, là où la loi naturelle consacre la liberté ».
C'est encore le rapport de M. Durand, de Sarlat, rapport que nous avons plusieurs fois cité, comme représentant, au témoignage exceptionnellement autorisé de Pie X, la pensée catholique sur les différentes solutions à donner au problème social. Or, dans ce rapport, la doctrine que nous venons d'exposer se trouve non seulement indiquée, mais aussi défendue tout au long par d'irréfutables arguments.
Est-ce donc, pour en revenir à notre question, que les souverains pontifes se seraient théoriquement et pratiquement trompés sur un point aussi grave?
Qui oserait le soutenir?
Donc, pour résumer tout ce qui a été dit jusqu'ici : l'Église demande la fondation d'associations professionnelles, tout en respectant la liberté de ceux qui ne croient pas devoir en faire partie. Elle en conseille la création avec toute l'autorité de son expérience séculaire, de son amour maternel, de son enseignement infaillible, cependant elle ne les impose pas. Bien plus, elle s'oppose h ce qu'on en exagère les droits et les attributions.
Mais descendons pour un instant de la haute montagne des principes, pour l'éprendre contact avec la réalité : Ex fruciihus eo7'um cognoscetis eos.
Si l'on peut sainement juger d'un arbre par ses fruits, on le peut également de toute doctrine, de tout principe.
Laissons de côté, si vous le voulez bien, notre siècle : après tout, il ne mériterait peut-être ni tout le bien ni tout le mal qu'on en dit; de plus, nous sommes portés à mal juger ce qui nous louche de trop près.
La question de l'association ouvrièi'e a été résolue, sous rinllucMice tutélaire et bienlai-
santé de l'Église, pendant bien des siècles, et plus spécialement, n'en déplaise à ceux qui ont été élevés dans la haine et l'horreur des Dark âges, pendant l'âge d'or du moyen âge.
Le moyen âge, — prenons-le, alors qu'il est pleinement lui-même, à son apogée, — a vu le triomphe du travail organisé. C'est alors, en effet, qu'ont fleuri ces puissantes corporations, que notre néfaste Révolution française devait supprimer au profit du plus hideux individualisme.
Je ne sais vraiment pas pourquoi on s'acharne tant à ne considérer les corporations que dans leur dernière période, alors que la sève vigoureuse qui les avait animées était pour ainsi dire épuisée, et qu'elles n'étaient plus que l'ombre d'elles-mêmes.
C'est un fait que, à partir du xvF siècle, sous l'action des circonstances qui avaient bouleversé de fond en comble la vie économique, telle que la découverte du nouveau monde; sous l'action désorganisatrice du protestantisme et de la Renaissance ; sous l'action de cette routine malheureuse qui s'était emparée d'elles et en avait paralysé le développement ; sous l'action encore de l'antagonisme qui s'était déclaré entre corporations rivales, et au sein de la même cor-
poration entre patrons et ouvriers; c'est un fait, dis-je, que les corporations étaient tombées dans un état de dégénérescence qui peu ;i peu devait fatalement en amener la suppression.
Et c'est ce qui est arrivé.
Mais l'abus d'une chose ne prouve rien contre son usage raisonnable, et il n'en reste pas moins acquis définitivement à l'histoire impartiale qiie les corporations, à l'apogée de leur splendeur et de leur prospérité, ont été le grand facteur d'un progrès, d'une paix sociale, d'un bien-être matériel, dont il nous est difficile de nous faire une idée quelque peu exacte.
Au lendemain des élections bel<?es de 1910, dans un article remarqué de la Libre Belgique, le Père Rutten 0. P., dont on connaît l'immense popularité au sein de la classe ouvrière de son pays, faisait entendre un pressant appel à tous les hommes dé bonne volonté, en faveur de la création de solides organisations ouvrières.
Le parti de l'ordre, (jui depuis bientôt trente ans avait eu en Belgique la maîtrise du pouvoir, venait d'y subir une éclatante
défaite, défaite infligée par le parti socialiste, dont l'irrésistible influence se fait sentir plus vivement chaque jour.
Gomment arrêter la victorieuse poussée de ce dernier?
« Catholiques, crie le Père Rutten à ses compatriotes : organisez, organisez à tout prix des associations ouvrières ; elles seront le salut de la nation. C'est par le syndicat que le torrent dévastateur du socialisme menace de la submerger; ce sera par le syndicat que nous lui barrons le chemin et que nous le combattrons à armes égales et sur son propre terrain.
EntenJons, nous aussi, cet appel. Bien qu'il ne nous soit pas adressé directement, il garde pour nous toute sa valeur : unissons-nous; organisons -nous; dans l'union et par l'organisation nous nous protégerons mutuellement; nous assurerons chez nous le triomphe de l'ordre, de la paix sociale, de la justice et de la charité.