TRAVAIL DES FEMMES, DES ENFANTS ET DES ADOLESCENTS
Envisagé dans sa durée^ le travail doit être proportionné aux forces humaines. L'affirmation demeure
la même, si l'on considère le travail par rapport à l'âge et au sexe (I).
C'est déclarer que le repos hebdomadaire et le quotidien s'imposent également, et môme à plus forte raison, à la femme, à l'adolescent, à l'enfant.
Le travail de nuit ne peut être qu'une exception pour l'homme. Mais il doit être absolument interdit â la femme, à l'enfant et même à l'adolescent. Le travail de nuit leur serait nécessairement funeste, soit ù cause de la faiblesse de constitution comme chez la femme, soit à cause de la non-formation comme chez l'enfant et l'adolescent. Faut-il ajouter que lu morale appelle peut-être autant que l'hygiona cette interdiction absolue?
Notre langage ne sera pas difTérent, quand il s'agira de travaux présentant des dangers au point de vue de la santé. Il sera plus accentué encore au sujet des milieux où la morale peut courir quelque danger. Tel, par exemple, le mélange des sexes dans les grandes industries. Les raisons de l'interdiction absolue, assez évidentes par elles-mêmes, ne demandent pas d'explication.
Ainsi en général. Mais des points sont à spécifier.
L Prenez l'ouvrière qui doit se suffire à elle-même, parce qu'elle ne peut compter sur le gain d'un mari ou le secours d'un père. Il est constaté que dans les grand centres, à Paris surtout, il lui est impossible, travaillant pour les maisons de confection, de recueil-
(1) Nous avons hcurcuseincnl marché depuis la loi du 2:2 mars 18^11 relative au travail des enfants dans les nïannfaclurcs, mines et ateliers.
cil. I. — CONDITIONS IIYGIÉN. DU TRAVAIL 79
lir assez de son labeur pour faire lace aux nécessités de l'existence ! L'on a prononcé souvent le mot d'exploitation. Nous ne le croyons pas exagéré. En tout état de cinose, une réforme devient nécessaire (1).
Les demoiselles de magasin paraissent moins malhçureuses. Mais hélas ! il n'y a souvent que l'apparence. Elles sont tenues à un extérieur plus soigné, même élégant, presque coquet ; et elles ne sont guère* mieux rétribuées. Ce n'est pas tout. Il est, dit-on, certains magasins où l'on oblige des jeunes filles à rester debout des dix et onze heures par jour. Ceci est un criant et pernicieux abus dont l'intérêt des santés demande la suppression.
Si le gain est insuffisant dans les jours de travail, c'est pour l'ouvrière et la demoiselle de magasin, dans la morte-saison, la misère extrême d'où il n'est guère possible de sortir que par la prostitution î
Voici maintenant l'épouse. L'épouse est appelée à devenir mère. La maternité entraine la faiblesse, le malaise, les indispositions. Un certain temps de repos et desoins devient nécessaire. Quelserace temps V
(1) .V l'occasion de la grève des casseuses de sucre de la Villette en septembre 181)2, l'on a pris sur les lieux des renseignements qui présentent peut-être quelque exagération, mais qui ont certainement un fond de vérité. ISous les donnons tels qu'ils ont été publiés relativement à la maison Lebaudy.
Les ouvrières demandaient, poiu chacune d'elles, une augmentation de 2 centimes par 100 kilogrammes de sucre à placer dans les boîtes. C-ela aurait occasionné au patron un surcroît de dépense de quelque () francs par jour. Or.l'on sait qu'il gagne 1 franc net par pain de sucre fabriqué et il en fabrique 50,000 par jour. En d'autres termes, ce millionnaire bénéficie quotidiennement de 50,000 francs et il ne veut pas
Les tempéraments étant divers et parlois divers les accidents qui suivent les couches, il serait assez difficile d'établir une règle mathématique. Mais nous ne serions pas éloigné d'adopter, comme donnée générale pour le complet rétablissement de la mère, les six semaines du congrès de Liège en 1890 (1),
Évidemment l'horloge de M. le comte d'Haussonville est en retard sur cette grosse question du travail des femmes. Il vient de publier, dans la Revue des] Deux Mondes (2), un article sur le 2'ravail des femmes] aux États-Unis et en Angleterre. Après de très justesj aperçus, il conclut en ces termes: « Aux États-Unij « pays de liberté, la condition de l'ouvrière est satisi « faisante et les drames de la misère féminine parais
s'imposer une dépense quoUilicnne de 0 francs en faveur de ses casseuses !
L'on peut raisonner d'une faron analogue en ce qui regarde les maisons Say, Sommier, François, Halphen, aver cette différence, qiir, lors de la grève, ces maisons ou du moins quelqiies-unes d'entr'ellcvoulaient diminuer leur prix, pour les ramener aux prix de la maison Lebaudy, car c'était cette maison qui payait le moins.
Qu'on ose encore traiter de fable la tyrannie du capital !
(1) Notre Chambre des députés s'est prise d'un beau zèle (Séance du 3 novembre i802). Elle a édicté non seulement le repos, mais une indemnité pendant le chômage qui s'impose. Et, après son vote, elle s. demande et tout le monde avec elle : Qui paiera ?
La Commission cherche. D'.uitre part, M. de Mun l'a fait renian|U( r, s'il y a une indemnité à allouer, c'est une charge qui ne regarde p:il'État, mais les patrons et les ouvriers ; cette indemnité doit être l'œuvre de règlements particuliers et non point d'un acte législatif.
Espérons que le Sénat, si pareille loi lui arrive, fera justice d'un socialisme d'État aussi étrange !
(2) 1" juillet 18U-2.
« sent à peu près inconnus. En Angleterre, pays de « réglementation, la condition de l'ouvrière est misé- « rable, au moins dans un grand nombre d'industries, « et les pouvoirs publics, après une enquête conscien- « cieuse, s'avouent impuissants à la relever. . . Il faut « bien reconnaître, à la clarté des faits, que la condition « particulière des travailleurs manuels est, avant tout, « régie par les conditions générales où s'exerce, au ix)int « de vue économique, l'industrie d'un peuple etquela lé- « gislation n'y fait rien ». N'est-ce pas un écho de la seconde moitié du XVIIIe siècle ? Mais, depuis ce temps, est-ce que la question ouvrière n'a pas avancé '? Pour le dire, il faudrait être étranger à ce qui se publie, et sourd aux bruits qui s'élèvent des classes laborieuses. M. le comte d'Haussonville avait pris la plume au sujet du projet de loi sar la matière; et c'est pour signaler, en dernier lieu, à nos législateurs un péril, le péril, «. en voulant trop légiférer, de rendre plus difficile « encore la condition de celles auxquelles ils s'inté- « ressent ». Donc, il ne faut rien faire. Les malheureuses, cependant, attendent et veulent autre chose ! Et c'est justice (1).
(1) Nous nous félicitons de pouvoir le reconnaître, l'horloge de M. le <".omte d'Haussonville semble avoir avancé depuis, si l'on en juge parce qu'il disait dans son discours de Montauban le 25 septembre suivant. Voici ses paroles :
' Certes, je ne sais pas de ceux qui prétendent que notre état social ne comporte aucun perfectionnement ou qui croient que le jeu seul lie la liberté suffit à assurer tous les progrès età panser toutes les plaies. II! reconnais, au contraire, la nécessité de réviser sur plus d'un^point la législation qui nous a été léguée par les régimes passés, législation • fabriquée par des jurisconsultes bourgeois en vue d'une société bour-
(L\ Ql'EST. OL'V — 6.
Qu'on nous permettre ici deux réflexions qui ne sont pas précisément des hors-d'œuvre et que nous tenons à consigner, parce que nous nous intéressons vivement à l'honneur de notre pays.
C'est en France et en Italie qu'on fait le plus souvent appel aux bras des femmes. D'après des statistiques que nous avons lieu de croire exactes^ « en « France sur 10. 352. 000 ouvriers 4. 415. 000 sont « des femmes; en Italie, les ouvrières sont aussi a nombreuses que les ouvriers, et l'agriculture seulu « emploie 2. 048. 954 femmes contre 5. 124. 431 « hommes ». D'autre part, c'est aux États-Unis qu'on « ménage le plus les forces de la femme » (1).
Le champ s'élargit encore dans notre patrie. Oui, chez nous, il y a aujourd'hui une tendance à remplacer les hommes par les femmes dans certains travaux ou certains emplois. C'est purement et simplement une question d'économie. Nous voulons bien qu'ici l'hygiène ne soit pas en cause ni la morale positivement atteinte. Mais la présence de la femme est au foyer, car à elle appartient le soin des enfants et le gouvernement de l'intérieur, tandis que le travail du dehors s'impose à l'homme. F^t pour peu que cetlc
a geoiso et (iiiiiiiécontiait si proroïKk'menl certaines coiiciitioiisdi; la \ic « populaiiT. Je reconnais également les grands devoirs (pii s'imposent «àl'Rtat,non seulement comme le tuteur iiédcs faibles, mais encore :\ (I raison des exemples (pi'il doit donner, des initiatives qu'il doit pren- « dre, de la protection (ju'il doit accorder aux entreprises intén- « santés en faisant pliei' en Uuir faveur les règles d'une législation . « d'une administration troj) uiiilormcs ».
(1) Cit. dans Le Soleil, "li aoi'it W.)'l, d'après Im Pai.r.
CH . I. -r- CONDITIÛNS IIYGIÉX. DU TRAVAIL 8;>
singulière coutume se généralise, il ne sera pas rare, les emplois n'étant pas assez nombreux pour les deux sexes, de voir les femmes vaquer aux occupations du dehors, et les hommes écumer le pot au feu et bercer les nouveaux-nés. N'est-ce pas une perturbation dans l'ordre providentiel, naturel et séculaire? Perturbation que des intérêts particuliers ne sauraient ni justifier ni excuser. C'est une vérité d'autant plus certaine que, si l'épouse est quelque peu impuissante à bien remplacer le mari dans les travaux du dehors, le mari est tout à fait incapable de se substituer à l'épouse et surtout à la mère en ce qui concerne les mille détails du dedans. .
Nous ne pouvons vraiment nous défendre d'une autre réflexion. Nous ne prétendons certainement pas résoudre péremptoirement la question de l'amélioration ou de la non-amélioration de la condition de ToLivrière. La question est peut-être plus complexe encore en ce qui regarde la femme qu'en ce qui regarde l'homme. Pourtant, le Livre des métiers (VEtienne JJoileau ne laisse pas de jeter une grande lumière. Comme les travaux qui conviennent aux femmes et qu'elles peuvent accomplir chez elles, sont, ù tous les points de vue, sagement réglementés ! Qu'on lise, en particulier, et qu'on relise les Statuts concernant les crépinières, les tisserandes, les fileresses, les chapeliéres de fleurs et d'orfrois (1).
(1) Certains travaux étaient interdits aux femmes, conime par ex- '•mple, le travail dos tapn sarrasinois; « Nule feme ne piiel ne no doit " (istrc apriso au mestier devant dit, pour le mestier qui est trop gre-
v.'us . (Art. VII des Statuts).