‹ La question ouvrièreChapitre 31 sur 83 · II · texte numérisé non relu

II

TROIS PRINCIPAUX MOYKNS D ARRIVER A LA REMI NÉRATION SUFFISANTE ET MÊME ARONDANTE Dl TRAVAIL.

Nous venons de définir le juste salaire. Nous avons indiqué ensuite les légitimes moyens de le fixer. Pai' là, se trouvait éliminé l'usage pris dans un sens absolu, exclusif, lequel peut s'établir en vertu de l'oflVe et de la demande, régime fécond en conséquences désastreuses pour l'ouvrier. Quand donc nous parlion du taux usuel ou du prix-courant, nous entendions c mot en tant qu'il ne renferme rien d'injuste. Or, le taux ou le prix du travail n'est pas juste par cela seul qu'il s'appuie sur l'usage, car l'usage peut être irrationnel, arbitraire. Il ne saurait jamais être question que d'un usage, œuvre d'une appréciation raison née et conforme aux principes absolus de justice naturelle.

I. Le premier moyen d'arriver à" la rémunération suffisante, c'est le moyen ancien, la corporation qui, dans son fonctionnement, assurait à l'ouvrier le pain du jour et celui du lendemain. Mais, évidemment, vu l'état des sociétés et surtout de la nôtre, c'est la corporation « à condition nouvelle», selon les expressions de Léon XIII dans l'Encyclique que tant de fois déjà nous avons mentionnée. En etïet, aujourd'hui, la corpor.i tion ne doit pas s'imposer comme obligatoire, mai.-, demeurer libre ou facultative : la liberté est entrée

comme élément essentiel dans notre société. Aujourd'hui, la corporation peut s'établir entre corréligionnaires, c'est-à-dire, dans un pays comme la France et la Belgique, entre catholiques : dans ce cas, il y aurait peut-être lieu de lui donner une base religieuse et un emblème religieux. Cela deviendrait impossible dans le cas contraire. Nous ferons enfin remarquer que, possible dans les petites industries, les corporations ne nous paraissent pas l'être dans les grandes. C'est aussi le sentiment de deux hommes compétents, MM. Claudio Jannet et Hubert- Yalleroux, l'un professeur à l'Institut catholique de Paris, l'autre avocat à la Cour d'appel de la même ville (1). Dans les grandes industries, comme dans les grandes exploitations, nous estimons qu'aux corporations se substitueraient naturellement les associations professionnelles et les sociétés coopératives.

II. Au moyen-âge, l'industrie prospérait sous le régime des corporations, l'agriculture sous celui des associations. Le premier régime était général, le second assez étendu sur le territoire français.

Les associations agricoles se formaient entre, des familles de serfs et de vilains ou colons libres pour la culture des terres seigneuriales (2). Les avantages

(1) M. C. Jannet, Le Socialisme d'Ekit et la réfonnf. xoriale, Paris, 180U, ]t. 21 et suiv. ; M.Hubcrt-Vqllerotix, Les Corporations d'arts et lie métiers et les syndicats professioniipls, Paris, 1885, p. ±i\ et siiiv.

Voir aussi, sur cet important (•lia|)iiie en général, Vllistoire des liasses ouvrières en France, par M. Levasseur, Paris, i8r)l).

(2) L'on a quelquefois confoiiil;! les noms serf et vilain. Il est bon,

de ces associations étaient incontestables, soit pour les propriétaires ou seigneurs qui étaient mieux payés ou percevaient davantage, soit pour les cultivateurs dont le travail était plus lucratif : cela tenait à ce que les terres, étant mieux cultivées, produisaient plus. Voilà ce que, en particulier, M. Dupin aîné « a constaté lui-même », en constatant « la prospérité de la dernière des communautés du Nivernais, celle des Jault, qui n'a été dissoute que vers le milieu de ce siècle » (1). Quand nous disons que les propriétaires étaient « mieux payés ou percevaient davantage », nous tenons compte de l'usage assez général alors, usage consistant dans le pai'tage proportionnel des produits des terres entre propriétaires et cultivateurs. Les associations agricoles sont tombées. Ne pourraient-elles pas renaître ?

Quoi qu'il en soit, nous dirons, en passant, qu'aujourd'hui encore, dans le système actuel, le partage proportionnel de la récolte entre propriétaires et fermiers nous paraîtrait plus rationnel et plus équitable que la location des fermes à prix lixe : il y aurait moins d'aléa et, partant, moins de danger de ruine pour le cultivateur.

croyons-nous avec les plus sérieux auteurs, de les distinguer. Le vilain jouissait de la liberté juridique et de l'individualité civile, ce dont ne jouissait pas le serf. Le vilain était vraiment un coulriiniable, et voilà ce qui le difTérenciait du gentilhomme qui était exempt de redevances. Voir M. Doniol, Uisloiredes classes rurales et de leurs progrès dans l'égalité civile et ta propriété, pp. 121 et suiv.

(1) M. Ott, Traité d'économie sociale, Paris, 18'J-2, tom. I, p. 23t-

cil. II. — RÉMUNÉRATION DU TRAVAIL 111

En ajoutant au métayage les baux héréditaires, également en vigueur, nous sommes en droit d'écrire avec M. Emile de Laveleye sur le cultivateur d'autrefois : c( Il y avait sécurité pour l'avenir. Son existence ce ne dépendait point de la dure loi de la concurrence ce. Aujourd'hui, le fermage est déterminé par la (( la loi de l'offre et de la demande, comme le salaire. (( Sans doute, le serf était attaché à la glèbe ; mais, sur (( cette terre à laquelle il était rivé, il avait le droit (( de vivre et de mourir. Aujourd'hui, aucun lien « juridique n'attache plus le tenancier au sol qu'il « fait valoir. Le propriétaire peut le remercier à (( chaque échéance ou élever le taux du fermage « chaque fois que le revenu delà terre augmente (1).

{\) Le Socialisme contemporain 2" édit., Paris, \iiS2, Introdiict. p. XV.

Il y avait plus dans le passé. « Jadis, continue l'éminent économiste, « le campagnard trouvait dans la commune comme une alvéole protectrice ; elle lui fournissait le bois pour bâtir, réparer et chauffer la maison, le pâturage pour le bétail, et souvent la terre pour en tirer la nourriture. Chaque famille ou chaque communauté de familles « avait sa part du sol, moyennant certaines prestations invariables. La « commune était bien autre chose qu'une division politique du terri- « toire. Elle était une institution économique administrée par ceux qui « la constituaient » .

D'autre part, nous avons l'aveu de M. Lafargue devant, la cour d'Assises de Douai. C'était à la suite des désordres de Fourmies.Le président interrogeait l'accusé en ces termes :

(i Le il avril dernier, vous êtes venu tenir à Fourmies une réunion dans laquelle vous avez dit notamment : Autrefois il y arail deux (listes: le noble et le serf ; le noble habitait le château, le serf une tanière. Il était mené par le fouet ». M. Lafargue répondit :

« Cette citation est absolument inexacte. J'ai trop étudié l'époque

112 LA QUESTION OUVISIÈUK. — L. Il

Du resie le fermage qui s'est substitué au métayage, se voil ;uijourd'hui menacé dans son existence, et il pourrait bien, à son tour, lui c('m1oi- la place ( I ». Si-

« féoilalc ])(iur pdiiviiir (lire qnc le serf liahilait des laiiiiTi's cl qu'on (I le lucnail à ciiiii) (le fniiçl. J'ai ra|)|irlr moi-iii(''iii(' ilaiis la .Vi)///ï'//c « Iti'ri/c i|iii' le sriL;iii'iir ri'siait aN^iii'ir'''aii\ cliaiicrs ilii lalidiircur ci « ([lie la rciili- (le la Icirc n'i'lail l'IaMic i|ira|iii'< la ifTclIc !■! craprcs « la rccdllv. J'ai iiicinc cilr des livics de rntaiiis criivains (■allHiii([nes (I à ra|)piii (le celte o|iiniiiii. .le ne me serais pas eimlieilit aussi j^ros- « sièremeiil, ■>.

M. Lafargiie ajoula ci's pai-nles (pii ciiiluassciit le Iravailleur de la cité coininc le tiavaillcur des cliauips :

« J'ai dit et je inaiiilieiis (pic, smis l'ancicii i(''i;iiiie, l'aili^aii (''Idit « dans une silualioii hicii lUciUenie cpie su silnalidU d'aujourd'hui. « L'Ésjlise lui assurait (■in(pianlc deux diinauclies et trente liiiit jours (' féri(''s, au total (piatn.' viiii;! dix jours de repos ,i.

(l'arelcs iilt''es en (liver< journaux el iiolanimenl dans la Sciliiiuic rclnjlnisi- ilc l'uns le ^iô juillet 18',ll).

M. Km. de I.avcleyc a (''crit (■■L;alcment sur l'ouvrier de la ville : (( Dans les villes, la corporation c'ait pour riionime des métiers ce que « la ccunnnnie iHail pour l'Iiomiue des clianiiis ; (dlc lui assurait le « trav.ail, le di'dKUK Ik'". rcxistcnce. I.a ;;('>tiou des iiil(M(Ms conununs, «les réunions, les lélcs ndiaicul, d'un lien intime, les travailleurs du (( ni('me m(''liei'. l'oui' eux aussi le leuiiciiiain (■lait icaranti. Dans lu <i cité, conmie aux (dianips, le prodiiel'Mir (Ndcnait l'instruinent de « production. C'est le tra\aii (pii pos-edail le capital • ( /.oc, cit., p. XVI).

(1) Le partaije entre le mi'taser (die propii('daire se taisait d'ordinaire, au nioyen-àirc, par nioilii' ; d'oii le mot niéta\a^e ipii se tire de iiicilicliis. Les cxpi-evsioii>, à l'instant cnipli)vi''es, laissent entendre qu'il v u\ait i\v< exceptions, lia>(''es sni' les ([ualités du s(d. ,\ux (jnulités du s(d il faudrait joindre aujourd'hui les nceessité's i\r la culture : ce qui appintcrail |ilus de varialion encore qu'autrefois dans le partante )Udporli(iiniel. Voir M. l.croy-iieaulieu, Essai sur la réparlilion des ficlu'ssrs . . . , Paris. IXSS. pp. i:!T et suiv.

CH. ir. — RÉMUNÉRATION DU TRAVAIL 1^3

gnaler ces points, c'est tout ce que notre cadre nous autorise à faire (1).

Les associations industrielles et commerciales présentent moins de difficultés. Nous pouvons même dire qu'elles sont d'une pratique facile, carie vent souffle de ce côté. Besoin est-il d'ajouter que les associations sont comme les corporations? Elles se forment entre gens de même profession ; et c'est la liberté individuelle qui les cimente et les agrandit, qui les diminue et peut y mettre fin.

Nous l'avons dit, les associations professionnelles peuvent s'établir exclusivement entre patrons, entre ouvriers, ou simultanément entre patrons et ouvriers. Si les associations se forment entre patrons, c'est exclusivement dans l'intérêt de ceux-ci ; si elles se forment entre ouvriers, c'est aussi exclusivement dans l'intérêt des ouvriers ; mais si elles se forment entre patrons el ouvriers, ce sera pour soutenir, à la fois, les intérêts des uns et des autres. Voilà pourquoi nous préférons de beaucoup ces dernières associations (2).

(1) Voir, sur la culture des ferres : Histoire des classes agricoles en France par M. Dareste de la Chd\anuc\ Histoire des classes rurales et de leurs progrès dans ré(jalité civile et la propriété par M. Doriiol ; Les populations agricoles de la France par M. Raudrillart.

M. E. Bonnemère, duns son Histoire des paysans, a écrit nombre de pages sur le sort parfois malheureux de ces derniers. Mais ces épreuves douloureuses tenaient plus aux malheurs des temps et aux hommes qu'aux institutions.

(2) Nous ne visons pas V Internationale , association entre les travailleurs des différentes nations. La pensée qui l'a fait éclore pouvait n'être pas blâmable, même être bonne : on se proposait de

LA QUEST. Ol'V. — 8.

114 LA (JUKSTIUN OUVRIKHE. — L. II

Pour favoriser le développement et la prospérité des associations, il serait bon de leur accorder la personnalité civile. Nous en dirons autant des corporations.

La loi de 1884 sur les syndicats prof ess'wnnch aété, au point de vue de l'association, un véritable progrès. Ces syndicats qui peuvent s'établir, soit entre patrons, soit entre ouvriers, soit entre les uns et les autres, sont appelés à jouir de la personnalité civile, ce D'a- « près une publication officielle, le nombre des syn- (( dicats s'élevait au l*"" janvier 1889 pour toute la « France à 2. 322, dont 1. 765 pour le commerce et « l'industrie, et WH pour l'agriculture. Les premiers « comprenaient 877 syndicats patronaux, 819 syndi- , <K cats ouvriers et 69 syndicats mixtes » (1). I

III. — Comme les associations professionnelles, les sociétés coopératives de production, les seules que nous envisagions à cette heure, peuvent s'établir exclusivement entre les ouvriers et simultanément entre les ouvriers et les maîtres. Les sociétés coopératives

constituer un centre de communication et d'action entre les travail leurs des diverses contrées en vue du complet affranchissement de la classe ouvrière. Tels étaient les statuts adoptés en 18(>6. Mais ce caractère pacifique ne s'est pas maintenu . Aujourd'hui. l'inler nationale est sous la direction des collectivistes et, d<'s lors, s'affirme révolutionnaire (M. Ott, Traité d'économie sociale Paris, 1892, tom. i, pp. 488, 495). Voir aussi M. Em. de Laveley»- Le Socialisme contemporain, Bruxelles, 1881, pp. 234 suiv.

L'on parle aussi de T internationalisation du travail, c'est-à-dire de l'uniformité des salaires dans les divers pays. Ce projet, peut-être louable en lui-même, nous paraît d'une réalisation impossible, du moins pour le présent.

(1) M. Ott, Op. cit., tom 1, p. 294-295.

de productions ont pour but d'assurer aux ouvriers, outre le juste salaire, une part des bénéfices dans l'œuvre produite.

Les sociétés coopératives entre ouvriers seulement n'ont guère eu de succès jusqu'alors. Deux choses leur manquent généralement : l'argent et la direction, et celle-ci peut-être encore plus que celui-là, car il ne faut pas perdre de vue que, ici comme ailleurs, l'autorité, le commandement sont indispensables. Or, cette autorité, ce commandement, les ouvriers sont bien rarement capables de l'exercer par eux-mêmes et, dit M. Emile de Laveleye, « rétribuer, comme il le faudrait, directeurs et employés supérieurs leur paraît contraire au principe égalitaire ». Aussi, ajoute l'écrivain, ce les sociétés coopératives ont toujours succombé par l'incapacité ou l'improbité des directeurs ». Selon lui, « une société anonyme dont les ouvriers seraient les actionnaires présenterait les mêmes avantages et réussirait probablement mieux » (1).

Les sociétés coopératives mixtes semblent destinées à un meilleur sort, parce qu'elles garantissent, à la fois, le capital, la direction et la main-d'œuvre. Aux yeux des enthousiastes, ces sociétés coopératives sont appelées à devenir la forme universelle du travail. Ce serait la miseen commun des richessesdu maîtreetdes sueurs de l'ouvrier, la réconciliation naturelle du capital et du travail, le concours pacifique de l'un et de l'autre vers un but général, c'est-à-dire d'équitables bénéfices dans la production. Par elles, irait-on jusqu'à supprimer

(1) Eléments iVéconom epolilique, Paris, 1890, p. 170.

le paupérisme? On l'a dit. Pour nous, nous croyons que ce sont des espérances exagérées. Mais ce qui nous paraît certain, c'est que les sociétés coopératives sont appelées à opérer un immense bien social. Il est entendu encore que la liberté individuelle doit être à la base de ces sociétés coopératives, comme elle est à la base des associations professionnelles et des corporations (1).

Ces sociétés peuvent et doivent se présenter sous deux aspects. Ou bien les travailleurs seront admis à participer aux bénéfices sans rien avoir du capital, ou bien ils auront, à la fois, une part dans les bénéfices avec une part dans le capital. Dans le premier cas, la création de la société et l'enfantement de ses statuts semblent bien moins compliqués que dans le second. Dans le second, il faut d'abord songer à la formation de la société, ce qui est fort difficile, le travailleur ne possédant rien ou peu de chose.

Un exemple fécond à été donné, en 1846, par M. Leclerc, peintre en bâtiments à Paris, en ce qui concerne la première sorte de société. En effet, l'enquête de 1883 a (( constaté que, à cette époque, il existait en France une cinquantaine de maisons qui usaient de ce procédé. Au commencement de 1890, on en comptait 250 dans le monde civilisé, dont 91 en France, 64 en Angleterre, 35 aux États-Unis et 16 en Suisse. Quelques hommes intelligents et dévoués se sont misa la

(1) Si nous respectons la liberté individuelle sous ces divers rapports, pour les mômes raisons — est-il nécessaire de le noter ? — nous en Toulons le maintien dans le choix des professions : cette dernii-rc liberté n'est pas moins intimement liée à notre état social.

cil. II, — RÉMUNÉRATION DU TRAVAIL 117

tète du mouvement et ont fondé une société destinée à le propager » (1).

Le bon moyen pour réaliser la constitution delà seconde sorte de société coopérative, c'est d'imiter la maison Henry Briggs son and G", qui exploite depuis longtemps les houillères de Vhitwood et de Mathley. Cette maison s'est volontairement transformée en société coopérative ; le capital, évalué à 135. 000 livres, fut converti en 9. 000 actions, dont les deux tiers restèrent aux anciens maîtres, tandis que l'autre tiers était réservé aux employés, ouvriers, et même aux clients avec facilité de verser des à-compte de deux mois en deux mois jusqu'à paiement complet. De la part des premiers propriétaires, ce fut une générosité qui leur fit grand honneur sans les appauvrir. Pourquoi ne trouveraient-ils pas des imitateurs, de nombreux imitateurs, surtout quand le salut social parait le demander ? Cette transformation admirable s'opéra en 1865(2), Disons que quelques autres maisons en Angleterre se sont organisées à l'instar de la maison Henry Briggs, M, le comte de Paris cite « la Fabrique d'objets de fer de Greening, àMiddlesborough, et les forges de Fox and Head, à Salford ». Il ajoute,

(1) M. Ott, Op. cit. , tom. II, p. 10-i.

L'écrivain marque en note que cette société « publie depuis 1878 une revue trimestrielle intitulée Bulletin de la participation aux bénéfices. . . Cette forme d'association a été l'objet d'une étude spéciale l'ii Allemagne : Bœchmer, La participation aux bénéfices, traduit par M. Trombert, 1888, in-S" ».

(2) Voir : Le travail, par M. J. Simon, Paris, 1807, p. 318-31<J ; Les associations ouvrières en Amjlelerre, par M. le comte de Paris, Paris, 188.i, pp. 288etsuiv.

il est vrai, que, « par suite de circonstances adverses, on n'a pu encore dans ces deux établissements distribuer de dividendes aux ouvriers » (1).

L'Amérique compte aussi de c'es sociétés coopératives et même dans les industries qui exigent beaucoup de capitaux. Par exemple, l'on en nomme une pour l'exploitation d'une houillère dans l'Illinois et une autre pour la mise en œuvre d'une fonderie à Troy, dans l'État de New-York (2).

Au dernier congrès de Malines que plusieurs fois nous avons déjà cité et visé, deux vœux ont été émis qui obtiennent notre complète approbation et doivent obtenir celle de tous. Le premier regarde les associations coopératives en général et il est ainsi exprimé : Considérant que ces sociétés, « quel que soit leur caractère, procurent à leurs membres un bénéfice matériel », le congrès estime qu'il y lieu de les établir et de les encourager, « selon l'amélioraton du bien-être qu'elles procurent à l'ensemble de la société ». Du reste, les idées ont progressé en ce sens depuis le règne de Louis-Philippe, règne sous lequel on interdisait à M. Leclerc, dont le nom s'est déjà trouvé sous notre plume « de réunir ses ouvriers pour faire de concert avec eux un règlement de participation aux bénéfices » (3). Le second vœu, qui nous parait plus nou-

(1} Les associations ouvrières en Angleterre, Paris, 188i, p. 301, note.

(2) Ibid. , p. 30-i, note.

(3) M. Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses ... , Paris, 1888 p. 393.

veau, est formulé en faveur de la création de sociétés coopératives de « productions agricoles ». Ce vœu n'est pas métaphysique : il peut parfaitement prendre corps dans les faits. N'avons-nous pas quelque chose d'analogue dans notre bail à cheptel ?

Sans doute, les difficultés sont plus grandes, quand il s'agit de sociétés coopératives à fonder. Néanmoins, les exemples apportés sont loin d'être inapplicables. Il est une différence à noter entre les deux modes constitutifs. Dans le dernier, c'est-à-dire en cas de sociétés à fonder, les bénéfices ne seront pas immédiats. Mais, ici comme là, les salaires demeurent ce qu'ils doivent être, les bénéfices réels ou espérés étant en plus. Par là, tombent les objections fortement présentées par M. Leroy-Beaulieu et tirées des conditions, d'abord très onéreuses, qui s'imposent aux usines, aux grandes entreprises, et aussi aux exploitations agricoles (1).

C'est une remarque à faire, de telles sociétés mériteraient plutôt, ou l'appellation de sociétés anonymes, si elles n'avaient pas de nom social, ou, dans l'hypothèse où elles en auraient un, l'appellation de sociétés en participation.

Nous avons même, en Angleterre, un exemple à citer, laSociété coopérative agricole d'Assington, dans le Norfolk, société déjà ancienne, car elle date de 1830. A cette époque, quinze laboureurs reçurent à ferme, de la part d'un propriétaire, M. Gurdon, 60 ares ou 27 hec-

(1)0/). cit., pp. 366etsuiv.

120 LA (JUKSTIOX UUVHU^HE. L. II

lares environ. M. le comte de Paris nous décrit en ces termes la fondation, le fonctionnement et le développement de cette société : « Chacun apporta au fonds « commun la modeste somme de 3 livres sterling « (75 francs) ; et une avance de 400 livres sterling « (10. 000 francs) faite par M. Gurdon compléta le ca- « pital social. Les habitants de la paroisse peuvent « seuls être actionnaires et, s'il la quittent, ils sont c( obligés de vendre leur part. La ferme, n'olïrant de « travail régulier qu'à cinq hommes et deux ou trois (( jeunes garçons, ne peut occuper tous ses actionnaires, « mais il est de règle queceux-ci doivent seuls y être em- « ployés: on n'aurait recours à des étrangers que s'il a fallait un plus grand nombre de bras. L'exploitation ((de la ferme est confiée à l'un des ouvriers (pii, à (( titre d'agent, reçoit, en sus de son salaire ordinaire, (( le mince traitement d'un shilling (1 f. 25) par se- (( maine. L'administration financière est surveillée par (( un comité de quatre membres, renouvelé annuelle- (X ment par moitié. Quoique le capital social n'atteignit (( pas le chifTre que les fermiers anglais jugent néces- (( saire pour faire valoir la terre, l'association prospéra: (( elle augmenta la ferme de 130 ares (60 hectares (( environ) et, pour faire face à de nouvelles dépenses « (le prix de son fermage est de 200 livres sterling ou (( 5. (MX) francs), elle s'adjoignit six actionnaires. L'em- (( prunt fait à M. Gurdon fut remboursé. Elle devint a propriétaire de tout le matériel de la ferme, compre- « nant 6 chevaux, 4 vaches, liO moutons et une tren- (( taine de porcs. Elle assura les bâtiments pour 5(X) a livres (12. 500 francs) et elle vit ses actions, émises

« au capital de 3 livres sterling (75 francs), atteindre (( le cours extraordinaire de 51 livres (1. 250 francs) ou « plus de 16 fois leur valeur première » (1). M. le comte de Paris nous dit encore que, en 1854, une autre société analogue a été fondée dans le voisinage d'Assington, et qu'elle ne promet pas de moins grands succès (2).

Une réflexion se présente naturellement à la tin de ce chapitre. L'on parle beaucoup aujourd'hui des instruments de travail lesquels se divisent en deux classes: les instruments naturels, c'est-à-dire la nature extérieure et les forces qu'elle renferme; les instruments créés par l'homme, c'est-à-dire les outils, les machines, les matières premières non immédiatement fournies par la nature, les capitaux. Nous en traiterons nous-mêmes plus loin. Mais qu'il nous soit permis de dire déjà ici : Les associations entre maîtres et ouvriers et surtout les sociétés coopératives sont les moyens vrais, légitimes, efficaces de faire entrer les ouvriers, dans la mesure du possible, en possession de ces instruments de travail. Par là, en effet, d'un côté la propriété individuelle, qui doit être respectée, est vraiment respectée, et, de l'autre, on en tire un plus grand, un plus salutaire profit. Disons encore par anticipation, quoi qu'en pensent les collectivistes, que ces moyens sont les seuls rationnels, praticables, admissibles pour parvenir au but désiré par les économistes

(1) Les Associations ouvrières en Angleterre, Paris, 188-4 p. 301- 30-1.

(2) IhiiL, p. 304.

de toutes les écoles, une meilleure répartition entre tous du bien-être et des richesses (1).

Qu'il nous soit également permis d'ajouter un autre postulat uni spécialement en faveur de la classe ouvrière agricole: c'est que, dans son sein, il y ait un très grand nombre de propriétaires qui exploitent leur champ. Si, de leur part, les soins sont plus grands, les bénéfices leur reviendront plus forts aussi, car il n'y aura point de partage.

L'on dira sans doute que c'est le morcellement, presque l'émiettement du sol, inconvénients qui s'accroissent de ceux de la petite culture. La réponse est facile : aux yeux des hommes compétents, les inconvénients ne paraissent pas aussi graves qu'on voudrait le croire, tandis que les avantages sont certains, considérables, non seulement au point de vue individuel, mais au point de vue social, car celui qui possède, en s'attachant plus au sol, s'attache plus à la patrie (2).

(I Ces principes sont spécialement appli(jués à la manufacture par M. le comte de C-liambrun dans un récent ouvrage: Mes conclusions sociologiques.

(2) Voir M. Leroy-Beaulieu, Op. cit. , pp. 164 et suiv.

(Voir, (in du volimie, Note B.).

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