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SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION

Ce qui augmente le prix des objets de consommation, ce sont les intermédiaires. Si l'on arrivait à supprimer ces derniers en mettant les consommateurs en rapport immédiat avec les producteurs et les négociants, l'on aurait organisé pour les ouvriers l'économie dans les dépenses. Mais comment obtenir ces heureux résultats? Ce serait évidemment par une

(1) M. Cl. Jannct, Le Socialisme d'Etal et la réforme sociale, Paris, 1890, p. lU.

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entente mutuelle (1), Mais cette entente ne peut se faire qu'autant que les consommateurs forment société et que la société, nécessairement nombreuse, a des agents pour traiter avec les producteurs et les négociants. La société se constitue sur ces bases : apport, toujours assez minime, du sociétaire pour former ou aider à former un fonds social, et partage des bénéfices par chaque sociétaire au prorata de ses achats. Les agents qui achètent et vendent sont les administrateurs de la société. Voilà ce que l'on appelle les sociétés coopératives de consommation. Au moyen de ces sociétés, les bénéfices des intermédiaires reviennent aux ouvriers sociétaires.

(1) Il y a i)arfois, eu égard aux intermédiaires, des différences énornies entre le prix vendu par le producteur et le prix payé par le consommateur. Ainsi, par exemple, quand il s'agit du poisson, comme on l'a fait remarquer dans une lettre rendue publique. « Vous avez « sans doute, disait un correspondant du Soleil, observé les bénéfices « scandaleux réalisés par les intermédiaires nombreux qui sont entre « le pêcheur et le consommateur. On peut dire qu'en moyenne le pois- « son payé 1 fr. par le consommateur a été acheté 0fr.2r)par le premier " intermédiaire au port de pèche, lorsque les pêcheurs viennent ajjpor- « ter leur prise à la criée. 11 y a de l'aléa, c'est vrai, pour les revcn- « deurs ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est (ju'ils font des fortunes » .

Le corresi)ondant jjroposait les syndicats comme remède au mal : « Pourquoi les pêcheurs ne constitueraient-ils pas des syndicats ? ils (I désigneraient parmi eux les vieux qui ne peuvent plus se livrer à la <( pêche pour la manutention, et les plus intelligents pour la jiartic « commerciale. Les syndicats traiteraient avec la ville de Paris et les « grandes villes pourla location des pavillons de marée aux Halles-t^en- « traies ou dans les divers marchés. De cette manière tout le monde y (I gagnerait, le itêcheuretlcconsommateur». (Le 5o/e/7, 28 juillet 18C2).

Ce serait une sorte de société coopérative de consommation en sens inverse.

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Quelquefois ces bénéfices sont considérables.

Ainsi, à Rochdale dans le comté de Lancastre, ville qui peut être considérée comme le berceau de ces institutions, la société coopérative, dans un trimestre, en 1864, a pu distribuer 12 francs pour 100 d'achats, ce qui, une prospérité égale se maintenant, formerait dans l'année 48 francs pour 100 d'achats. Ainsi, à Oldham, autre ville d'Angleterre, les sociétaires ont perçu, dans une année, 34 francs 40 centimes pour des acquisitions de 100 francs.

Du reste, ces sociétés prospèrent en Angleterre. Pourquoi ne prospéreraient-elles pas en France ?

M. Jules Simon, qui nous fournit ces renseignements, nous expose en ces termes le fonctionnement distributif de ces sociétés coopératives : a On prélève « d'abord les frais d'administration, ensuite les inté- « rets dus aux prêteurs, s'il y en a, puis tant pour cent « afin de compenser la dépréciation subie par la for- « tune sociale qui ne doit jamais descendre, puis ence core les intérêts dus au capital souscrit, intérêts qui « ne doivent jamais dépasser 5 pour 100. On fait avec le « surplus les dépenses autorisées par le règlement, « accroissement du fonds de roulement, achat de mar- « chandises, placements. Ce qui reste, après tout ce- « la, subit encore un prélèvement de 2 1/2 en faveur c( de VEducational départment, et ce n'est qu'à la « suite de cette dernière soustraction qu'on répartit « aux actionnaires le reliquat des bénéfices au pro- « rata de leurs acquisitions pendant le trimestre ».

En France, et depuis longtemps déjà, nous avons,

dans difTérentes villes, des sociétés coopératives de consommation. Mais elles sont loin d'être aussi prospores que de l'autre côté du détroit. D'où cela vient-il? De leur défectueuse organisation. Qu'elles s'organisent comme en Angleterre, qu'elles prennent surtout pour modèle la société des Équitable!^ P'ionmcrs de Rochdale, et la prospérité, non plus, ne leur fera défaut ; car il n'y a aucune raison pour qu'elles ne s'acclimatent pas aussi bien qu'en Angleterre (1).

Du reste, ne peut-on pas citer comme prospère dans notre pays la société de consommation de Conimentry? Cette société est due à l'initiative de M. Gibon, directeur des forges, lequel est maintenu, depuis plus de vingt ans, par les sociétaires à la tète du conseil d'administration. Cette société « comptait, en « août 1888, 483 actionnaires, tous ouvriers de la « compagnie, c'est-à-dire à peu près la moitié du per- « sonnel. Le chiffre des ventes, comparé à celui des « salaires distribués par l'usine, en représentait le 51 « pour 100. Les sept huitièmes des bénéfices réalisés «sont répartis au prorata des achats. En vingt et un « ans, la société a réparti 1,247, 815 francs à ses action- Ci) Voirie travail de M. J. Simon, Paris, 181)7, pp. 223 et siiiv. Citât, p. 233-23.i.

M. J. Simon écrivait, dans ce môme volume, au sujet de la société de Hochdale : « . . . voilà une société coo])érative , fondée, il y a « vingt et un ans, par quarante tisserands ne possédant entre eux qu'une « somme de 28 livres ; elle a maintenant Mil membres et un ca|iital « qui s' élève à 1 , 380, 539 f. 25 c. » . L'auteur ajoute avec raison : « Nous demandons si ce n'est pas là une démonstration irréfutable won faveur de ces sociétés ?

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« naires et aux consommateurs. En même temps, de « fortes réserves ont été constituées, toutes les instal. « lations ont été amorties. Le capital a été porté, au (( profit des actionnaires, de 30,000 francs à 120,000 {( francs parle seul jeu des réserves. Puis, en 1888, il K leur a été remboursé intégralement. Ils restent seu- « lement titulaires d'actions de jouissance, leur douce nant droit à se partager le huitième des bénéfices. <( L'intérêt n'étant plus payé sur ces actions, la distri- « Itution faite aux consommateurs sera augmentée c( d'autant. En 1887, la répartition a été de 9 pour cent « du montant des achats ». Cette constatation est à l'honneur de la population ouvrière de Commentry et parle, à la fois, en faveur de l'état de choses actuel : « Avant la création de la société coopérative, « le personnel des forges était couvert de dettes ; il « y avait dans les bureaux de la compagnie cinq cents « oppositions sur les salaires des ouvriers. Il n'y en a (( plus une aujourd'hui » (1) !

Nous devons constater, à notre tour, que nos grandes compagnies de chemins de fer, du moins quelquesunes, ont su organiser quelque chose d'approchant en faveur de leurs employés : après avoir traité avec les producteurs et les négociants, elles cèdent au prix de revient ou à prix réduit les objets les plus usuels. C'est ce qu'on appelle économats. Néanmoins, il semble de toute justice de traiter ces économats com-

(I) M. Q. Janiiet, Le Socialisme d'État..., Paris, 1800, p. -li-WSe.

me des maisons de commerce, en leur imposant les patentes ordinaires : la concurrence serait loyale et le trésor y gagnerait.

Des industriels, en certains endroits, ont également établi des économats où les ouvriers peuvent lainleurs approvisionnements au prix de revient. La pensé'^ est bonne assurément ; les économats peuvent même répondre « aux conditions d'existence de certaines populations ouvrières dispersées ou peu stables ». Ainsi pense M. Claudio Jannet après plusieurs économistes. Mais, règle générale, ils ne sauraient remplacer les sociétés coopératives de consommation, pouices deux principales raisons données par le même écrivain : « Les points faibles des économats sont : 1" (( d'abaisser immédiatement le prix d'acbat, en sorte « que l'ouvrier augmente les consommations journa- (( Hères et n'est pas plus avancé à la fin de l'année ; « 2" de ne pas l'intéresser à la gestion de l'afTairc, de « ne pas lui en faire toucher du doigt le mécanisme (( et les avantages » (1).

DANQUKS rOPULAlRKS.

Nous avons parlé des sociétés coopératives de i)it)duction entre ouvriers. Nous avons signalé de grandes difficultés inhérentes à leur institution et à leur

(1) Le Socialisme d'État . . . , Paris, 1890, p. lU.

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fonctionnement ; et, parmi ces difficultés, se place celle de se procurer de^ capitaux, car les cotisations mutuelles des ouvriers ne sauraient être pleinement suffisantes.

Or, le moyen d'acquérir les suppléments nécessaires et, par là, de vaincre la difficulté, se trouve naturellement dans les banques populaires.

En 1850, M. Schulze tondait des établissements semblables dans les modestes villes d'Eulenbourg et de Delilzsch en faveur de la petite industrie (1). Vers la même époque, sur les bords du Rhin, M. Piaiffeisen agissait de môme au sein des communes rurales dans l'intérêt de l'agriculture (2). Ces sociétés de crédit forment leur capital au moyen de souscriptions et d'emprunts. Ces souscriptions elles-mêmes portent intérêt. Avec le capital, les sociétés font des prêts aux souscripteurs ou adhérents et escomptent leurs billets. Ces bénéfices sont destinés à la formation d'un fonds de réserve, au paiement des intérêts ou des dividendes (3).

(1) M. Schulze est né à Delitzsch, en 1808, dans la Saxe prussienne. L'on ajoute ordinairement à son nom celui de son pays natal, jiour le ilislingner de ses homonymes. Économiste et homme de lettres, il composa un Cours d'économie politique à l'usage des artisans et des ouvriers.

(2) « Raifleisen était protestant croyant, tout à fait catholique ])ar ses idées et par ses œuvres. Il est mort en 1888 à 70 ans. Son fils, qui est à la tête de l'affaire, est un catholique très ardent » .

i M. A. Kannengieser, Catlioliques allemands, trad. franc, Paris, 1892, p. 143, note).

(3) Les caisses Raiffeisen « sont constituées par des groupes d'à-

1;12 LA ul:i;si'H»n uUVKIKHK. — L. Jl

Los Ibndations des deux économistes allemands ont prospéré en Germanie, et se soat étendues en Autriche, en Belgique, en Suisse, en Russie. En Italie, elles ont trouvé dans M. Luzzatti un zélé pr-opagatcur (1). « 11 existait, en 1888, en Allemagne, 2. 100 « banques du système Schulze-Delitzsch . Sur ce « nombre, 901 qui avaient envoyé leurs états de si- « tuation, comptaient 461, 350 associés et avaient « fait dans l'année pour un milliard 987, 402, 000 « francs d'avances. Pour l'Autriche, en 1887, le nomce bre des banques est de 1, 195, des associés de 513, 750 « et le chiffre d'affaires de 020, 525,000 francs. Pour (( l'Italie, le nombre des banques système Luzzatti « était, la même année, de 041 dont 541 avaient « 318, 979 associés, et fait pour un milliard 405, « 513, 000 francs d'escomptes » (2).

En France, M. Beluze fonda le Crédit mi travail. C'était en 1803. L'entreprise échoua surtout par dé-

ij;riciiltcui's qui liahiLciit la même paroisse ou tout au plus des paroisses voisines » {Ibid. \). 140).

Il est dit, en particulier, de ces caisses Raiffeiscn, qu'elles sont " utiles siniout à l'emprunteur qui, dans des conditions données, trouve facilement le crédit qui le préserve de l'usurier et jiar conséquent de la ruine d. Ainsi parle M. l'abbé Jules Gapp (Ibid.).

(1) M. Louis Luzzatti, économiste ilistingué, professe le droit constitutionnel à l'université de Padoue. Il est aussi député au parlement et a été sous-secrétaire d'État au ministère d'agriculture, industiie et commerce. lia publié un assez grand nombre d'ouvrages sur l'économie politique.

(2) M. Ott, Op. cit., tom. il, p. 350, note.

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faut de prudence dans l'emploi du capital (1). Sous le second empire, d'autres tentatives furent faites aux mêmes fins. Elles ne réussirent que faiblement. Depuis 1882, nous avons le Crédit mutuel et populaire qui fonctionne comme les banques populaires allemandes, prêtant aux actionnaires et escomptant leurs billets. Dans la seule année 1888, il a escompté (( 9, 928 etTets se montant ensemble à 1 , 762, 036 francs » (2).

L'on trouverait dans les banques d'Ecosse un bon modèle pour la constitution de banques populaires. Ces banques, en effet, sont des sortes de caisses tl'épargne: à la différence des autres banques, elles servent un intérêt pour les dépôts qui leur sont confiés, ce qui leur attire des capitaux. De ces capitaux elles font l'emploi suivant : elles ouvrent des crédits aux déposants et font des prêts même à découvert, c'est-àdire sans autres garanties que l'honorabilité des personnes et leur réputation d'économie (3).

Les banques populaires sont à l'ordre du jour : on s'en occupe dans les journaux comme dans les livres ; on en traite magistralement dans les discours, con-

(1) M. Oit, Op. cit., loni. I, p. 475 ; tom. m, p. 3')^. A cette dernière i)age, l'économiste marque que l'entreprise croula parce qu'elle ne se borna pas à fournir aux associations leurs fonds de roulement, mais immobilisa le ca|)ital dont elle disposait en leur prêtant les sommes nécessaires peur l'acquisition de leur capital fixe.

M. Beluze (Jean-Pierre) est auteur du Crédit du travail et de quelques Lettres icariennes publiées en livraisons de 1859 à 1804.

(-2) //;/(/., tom. 11, p. 35t.

(3) Ibid., tom. Il, p. 337.

loi LA QUESTION OUVRIÈRK. — L. II

Iradictoirement dans les conférences. Chacun s'applique à découvrir la meilleure solution.

Un groupe d'économistes se demande, par exemple, s'il n'y aurait pas moyen de fonder un Crédit national (jui serait alimenté par une dîme sociale et ferait des prêts gratuits. La question est mise au concours par la Société cV études sociales (I).

Dans une réunion publique, l'on a lu une Pétition des travailleurs de France aux jiouvoirs publics. ïia.ns cette pétition, on demandait à nos législateurs « d'im- (s. poser à la Banque de France. . . l'obligation de créer « un Crédit ouvrier qui sera constitué d'après les (( principes et aux conditions qui suivent : chaque « travailleur ayant satisfait à la loi militaire recevra (( un livret lui donnant droit à un crédit maximum de (( 5,000 francs ; l'usage de ce crédit ne lui sera acquis

([) La circulaire politique, 211 juillet 1802.

' lu .Turv, composé de vingt nicmbres, appartenant au Parlement, I à l'Institut et au Conseil niuniciiial de Paris, décernera plusieurs jirix M ,ni\ iuivrap;cs dignes d'être publiés aux Irais delà Société ».

Celle explication est donnée dans les conditions du concours: « îl va K de soi que l'idée de la gratuité du crédit à assurer au moyen d'une « sorte de taxe sociale, indiquée dans la question, n'est qu'une dic( rection signalée à l'attention des concurrents qui restent, bien en- « tendu, libres de proposer et de défendre toute autre espèce de solu- '( tion émanant de l'initiative individuelle «. Celle explication était K utile, car ce prélèvement ou dîme sociale ne nous paraît pas pouvoir se réaliser, à moins que l'État ne devienne le maître de la banque, ce qui, selon nous, serait regrettable, pour ne point dire malheureux: icla présenterait un peu le caractère de socialisme d'État.

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