C.ll. m. — AMÉLIORATION DU SORT DK L'OUVRIEH
(( que sur la garantie d'un groupement syndical pour (( un but de travail déterminé » (1),
Notre gouvernement et notre parlement ne semblent pas vouloir demeurer en retard. Dans les deux régions, l'on étudie, à l'heure présente, la question de l'établissement d'une banque de crédit agricole, laquelle, sous la garantie de l'État, escompterait les billets des syndicats formés pour la culture des terres.
En attendant l'enfantementde cette législation, nous nous reprocherions de ne pas signaler à l'attention du lecteur le Crédit mutuel agricole de l'arrondissement de Poligny, car c'est un établissement qui prospère (2).
(I) Pétition lue i)ar M. le marquis île Mores dans le grand meeting socialiste du 8 juillet 189-2 (La libre parole, D juillet 1892).
M. le marquis de Mores a développé cette idée dans une réunion à Lyon en janvier 1893, et il y a tV)rmulé le projet de loi suivant :
« Tout Français ayant satisfait ù la loi militaire aura droit à un cré- '< dit de 5,000 francs.
« La Banque de France devra avancer cette somme avec la garantie '< du groupement syndical et de la commune du citoyen pour un Irait vail déterminé ».
L'orateur veut davantage, car il ajoute : « Le crédit sera augmenté I d'une somme égale, lors du mariage, et à la naissance de chaque en- ■i faut. Le soutien de famille pourra bénéficier d'une augmentation « proportioimcllc au nombre de bouches qu'il nourrit ».
{La libre parole, 15 janvier 1893).
L'idée est généreuse assurément. Mais est-elle réalisable ?
(i) lievite des institutions de pj-ecoi/fl/ice, décembre 1891, p. 729-730.
M. Ott indique en ces termes les deu.\ principales conditions de succès tics banques populaires : «Elles devront diviser Icurcapital en deux part* : « l'une consacrée exclusivement aux escomptes et affaires de banque « ordinaire ; l'autre, destinée aux prêts à long terme et dont la gestion « sera complètement indépendante de celle de la premicre,sans confu-
'i;{() i.A gL'KSTio.s: ol:viui:ri;. — l. Il
Nous signalerons également Le Crédit nudml rt pojndaii'e, fondé à Bourges, il y a cinq ans, par un religieux capucin, le P. Ludovic, et très prospère aussi, car le rapport qui a été lu à l'assemblée générale de la société nous apprend que, pendant l'exercice de 18î)l, il a été lait pour plus de « -18(),()0() francs d'affaires », et qu'en cinq années plus de 500,000 francs ont été « prêtés à de braves gens qui n'auraient peut-être pas trouvé de crédit dans les grandes banques et qui cependant le méritaient, puisque sur ces 500,000 francs )> la société n'a pas perdu un centime. Et pourtant /.'■ Crédit mutuel et populaire n'a jamais reçu de « secours » et a payé des « droits de fisc considéral)les » (1 ).
L'importance des banques populaires va s'affirmer dans les pages suivantes.
MAISONS OUVRIKRES.
Au congrès de Malines en 1891, M. A. Leclercq, avocat à Bruxelles, a fait un tableau navrant des habitations ouvrières dans cette cité. On pourrait, si nous ne nous trompons, en tracer un plus navrant encore de celles de Paris et de sa banlieue. D'autres grands
« sion possible entre les fonds île l'une el de l'antre. Dans ces conili- V lions, des banques populaires pourraient contribuer avec eflicaeit»- '< à la formation et au succès des sociétés de production et, par s\iile, « à la solution du problème social» sur le jioint qui nous occupe. (Traité d'économie sociale, Paris, 18'.)2, tom. n, p. Oôi).
(1) (^it. dans la Semaine relifjiexse de l'aris, 0 août 181(2.
Nous lisons aussi dans le rapport : « Le nombre des sociétaires est Ai'
(U. I[[. — AMÉLIOUATION DU SORT DE L'OUVRIKU 137
centres de Belgique, de France et autres contrées ne font certainement pas exception. Voilà pourquoi le vœu présenté par M. A. Leclercq et adopté par le coni4rès doit avoir une portée générale.
Voici ce vœu : « Il sera établi, partout où le besoin s'en fera sentir, des associations chrétiennes et sociales » relativement aux habitations ouvrières.
Ces associations n'auraient pas seulement pour but d'améliorer les habitations ouvrières au point de vue de la salubrité, ce qui serait déjà un point important, rar les commissions officiellement établies à cet effet suffisent difficilement à la tâche (1) ; mais, ce qui serait capital, de rendre les ouvriers eux-mêmes propriétaires de leurs habitations.
Se sentir chez soi, c'est pour l'ouvrier une satisfaction, une joie, un stimulant au bien ; et cette satisfaction, cette joie, ce stimulant contribuent certainement à diminuer, sinon à faire disparaître complètement,
103; celui des actions de 187 » ; et sur le premier semestre de l'exerli'-'c de 189i2 : Ce semestre « donne comme montant des effets escomptés un chiffre d'environ 100,000 ; et cependant nous ne dévions pas (les grands principes: pas d'affaires avec les tiers, pas de dividende .lu capital » (Ihid.).
(1) A Paris, « la commission pour l'assainissement des loiçements iii- « salubres fonctionne régulièrement et avec zèle ; malheureusement " les moyens dont elle disposait étaient, à l'origine, très restreints. De 1851 àl87G, elle a visité à Paris 50,000 jnaisons ; or, il s'en trouve 75,000 dans notre capitale ; il est vrai qu'un grand nombre, étant destinées à la classe riche, n'ont guère besoin d'être inspectées; beaucoup d'autres, au contraire, devraient être l'objet de fré((uentes visites se renouvelant à chaque intervalle de quelques années « (M. Leroy-P.eaulieu, Essai sur la réjiavlU . . . , Paris, 1888, p. 225). L'on est vraiment étonné de découvrir encore aujourd'hui tant d'ha-
l;)8 LA QUESTION OLVIUKIU:. — L. II
FaïUagonisnie des classes. Telle est la pensée de l'Encyclique: « Que l'on stimule l'industrieuse activité du « peuple par la perspective d'une participation à la « propriété du sol, et l'on verra se combler peu à a peu l'abîme qui sépare Topulcnce de la misère et « s'opérer le rapprochement des deux classes ». Il y aura même là, pour l'ouvrier, un double préservatif. Un intérieur convenable l'éloignera des réjouissances du dehors, du cabaret par exemple, parce que, se trouvant bien chez lui, cet homme se plaira au sein de sa famille. Le sentiment de la possession réelle l'éloignera de l'esprit révolutionnaire, parce que cet ouvrier tiendra à sa modeste propriété autant que les ri- (;hes tiennent à leurs vastes domaines : il deviendra naturellement conservateur. Paul-Louis Courier a dit (juelque part : « Faire des propriétaires, c'est faire des honnêtes gens ».
Le premier but est assez facile à atteindre : la principale part dans l'œuvre appartient au dévouement.
La poursuite du second but présente plus de difficultés : il faut joindre au dévouement des sacrifices pécuniaires ou assumer de grandes responsabilités; on sait que l'ouvrier, abandonné à ses seules ressources, ne peut qu'assez rarement se rendre possesseur (le son habitation.
En cet état, ou bien les sociétés d'habitations ou-
liilalions insaliilires et dans les faiiboury;s de noire capitale et dans sa lianlieue ! Je parle après constatation jtcrsonnelle. 11 doit en être de même dans les autres villes de la France comme dans rcllo-; des diverses contrées.
cil. ni. — AMÉLIORATION DU SORT DE L'OUVRIER 139
vrières, comme a proposé M. Mousset, un autre membre du congrès du Malines, créeraient « des ban- «jnes populaires qui accorderaient crédit aux ouvriers qui voudraient bâtir », ou bien elles serviraient d'intermédiaires responsables entre les ouvriers et certains établissements de crédit ; mais, dans les deux cas, le prêt serait à un taux inférieur et il y aurait pour l'ouvrier amortissement de l'emprunt.
Dans la seconde hypothèse, les caisses d'épargne se présentent assez naturellement à l'esprit. Ce fut la réllexion de M. de Smet de Xayer, député de Gand. Les caisses d'épargne de Belgique, disait ce dernier au même congrès, renferment «400 millions ». Pour les faire servir à la construction de maisons ouvrières, elles devraient prêter « à un taux de 2 '/-2 à 3 p. cent ». Par la, l'ouvrier, devenu possesseur d'une maison du prix de K 2,700 francs paierait IGO francs par an pendant 25 ans pour se libérer». L'idée du député de Gand frappa l'esprit du rédacteur en chef du journal Le Soleil. M. <le Kérohant écrivait donc : « Ce que peuvent faire les « caisses d'épargne belges, qui ont 400 millions de dé- « pots, les caisses d'épargne françaises, qui ont trois « milliards, peuvent le faire aussi, et sur une bien plus « grande échelle. Il faudrait autoriser les caisses d'é- « pargne à placer le dixième de leurs dépôts en cons- (( tructions d'habitations à bon marché pour les petits « employés et pour les ouvriers » (1).
Mais, à défaut des caisses d'épargne voulant absolument demeurer ce qu'elles sont, il y aurait d'autres
(Ij Le Soleil, 13 septembre, 1891.
140 LA oLKSTUtN ( tlJ VltlKMK. — L. II
établissements de crédit auxquels on pourrait s'adresser, et, tout particulièrement chez nous, Le Crédit foncier de France. Mallieurcusenient son taux est bien élevé.
A notre sens, les sociétés d'habitations ouvrières atteindraient plus sûrement leur but, si elles se chargeaient elles-mêmes des acquisitions et des constructions pour en devenir les premières propriétaires, pu; les céder dans les conditions indiquées d'amortissr ment. Selon M. de Kérohant, qui a du goût pour les questions sociales et les traite, d'ailleurs, avec compétence, ces sociétés pourraient prêter à un taux de 3 1 J2 et même de 3 pour cent, c'est-à-dire « au taux nor- « mal des revenus que donnent actuellement les va- « leurs de tout dépôt. Le remboursement aurait lieu « en 10, 15, 20 ou 25 ans. Les 2, 700 francs seraient « remboursés en 10 ans à raison de 324 francs 65 pai- (( an ; en 15 ans à raison de 234 francs 43 par an ; en 2< > « ans à raison de 189 francs 97 par an ; en 25 ans à rai- « son de 163 franos 82 par an » (1).
Mais, dans aucun cas, il ne faudrait songer à acquérir ou à construire dans les grandes cités. Le prix du terrain est trop élevé. A Paris, ce serait chimérique. Il faudrait donc placer au dehors les maisons ouvrières. Mais alors les ouvriers se trouveraient éloignés du centre de leurs travaux ; ce qui est un autre
(1) Le Soleil, 13 septembre 18JI.
M. deKéiohant est revenu sur la question dans LeSoleil du 29 août dr la même année. Cette fois, il ne voudrait pas qu'on se libérât en plu de quinze annuités, bonne niovenne à tous les points de vue.
(11. Iir. — AMÉLIORATION DU SOIIT DK L'OUVRIER 141
ot bien grave inconvénient. Comment le faire disparaître ? En établissant des moyens d'une communication permanente et rapide entre les habitations et les chantiers ou ateliers. A Paris, dit-on, à ce point de vue, un métropolitain deviendrait nécessaire.
Par là, s'établiraient naturellement des sortes de cités ouvrières. Certains y voient des inconvénients. Mais iTy en a-t-il pas partout? La grande affaire en toute organisation est de savoir si les avantages l'emportent sur les inconvénients. Et ici, selon nous, ce n'est pas douteux; ou, du moins, nous confessons ne pas bien apercevoir, dans le cas présent, ces graves inconvénients.
Une objection plus forte se tirerait du passage possible, par suite d'aliénation, des maisons ouvrières en la possession de personnes qui n'appartiennent pas à la même classe, ce qui serait contraire au but proposé et d'abord atteint. Nous sommes bien forcé, surtout dans notre législation française, d'admettre la possibilité de l'aliénation à un moment donné, par exemple à la mort de l'ouvrier devenu propriétaire et laissant plusieurs héritiers qui ne pourraient s'entendre. Mais lors même que la société d'habitation ne pourrait stipuler un droit de préférence en cas d'aliénation, ne demeure-t-elle pas toujours libre de se rendre adjudicataire pour conserver à l'immeuble sa destination première? Enfin, dans les cas oia certaines maisons ouvrières passeraient en d'autres mains, le bien accompli serait toujours un fait heureux et il ne serait pas impossible aux sociétés de prendre des mesures ix)ur ménager l'avenir, ne serait-ce qu'en faisant de nouvelles constructions.
142 LA QUliSTION OUYRIKRK. — L. II
Il parait que c'est en Angleterre que germa l'idée de construire des maisons ouvrières. Deux noms se rattachent à cette idée ou plutôt à l'œuvre vraiment humanitaire qu'elle fit naître : les noms du prince Albert et de lord Shaftesbury. Des sociétés furent donc • instituées pour la construction de ces maisons ouvrières. Elles comprirent que, pour la réussite, elles devaient se contenter de tirer des capitaux engagés un modique intérêt ; et cette pensée devint une règle de conduite. « On évalue à 145 millions de francs lecapi-' ft tal qui, depuis quelques années a été employé à lo- « ger d'une façon salubre 25, 000 familles formant une « population de 120, 000 personnes dans la seule ville « de Londres ». Ces sociétés se sont établies et ont opéré ailleurs. « Au 1er Janvier 1887, le Registmr « général en comptait 2, 752 avec 605, 388 membres. « Leur capital est de plus de 50 millions de livres (c sterling, soit environ 1,200 millions de francs. C'est (( par milliers que ces sociétés ont fait surgir les mai- « sons ouvrières sur le sol anglais » (1).
Une société de maisons ouvrières fonctionne au.ssi, depuis longtemps déjà, à Mulhouse. Yoici ce qu'en dit M. Leroy-Beaulieu : « De 1854 à 1877, la société des « maisons ouvrières de Mulhouse a vendu 045 maisons, (( coûtant ensemble 2,780,000 francs; les frais acces- « soires de contrat, de contributions et autres se sont « élevés àl,;M),(X)0 francs, presque la moitié du prix « principal, soit en tout un peu plus de 4, 000,000 de « francs, ou 4,317 francs par maison . . .Les945maia sons ont été achetées par des ouvriers, et on calcule
(I) M. de Kérohant,dans Le Soleil, Gavril 1892.
i.n. UI. — AMÉLIORATION DU SORT DE L'OUVRIER 14'i
« que le quart environ de la population ouvrière de « cette ville s'y trouve logé. En vingt trois ans, les ou- « vriers de Mulhouse ont employé 3, 319, 000 francs (( en achats d'immeubles » (1). Au dire de plusieurs économistes, les constructions de Mulhouse devraient servir .'le modèle (2)-
Des sociétés semblables se sont établies à Golmar et à Guebwiller. L'on en signale deux à Paris, la. Société (les ]uibitaiio)is économ iques et la Société de Pass>j-Auteuil pour la construction des maiso)is ouvrières Ç3) .
Le vœu à formuler, c'est qu'il s'en établisse partout où le besoin s'en fera sentir ; et, en se donnant le caractère chrétien, ces sociétés ne seront pas tentées de devenir des sociétés d'affaires (4;, mais tiendront à
(1) Essai sur la repartition des richesses . . . Paris, 1888, p. "lîl'^ . {i) lijid. , p. ±11 ; Le Soleit, 5 avril 18a2.
La Société intilhousienne des cités ouvrières a adopté la maison iadiviclucUc avec jardin. Mais celanc peutavoir lieu qiiedaus Icscanipaj;nes. Dans les cités, il faut s'en tenir à la maison collective. Alors, dit .M. J. Siegfried, un de nos députés, « il importe de donner à chaque ap|)artement un minimun de deux chambres, sans compter la cuisine, un débarras et un cabinet d'aisances ; l'eau doit être distribuée sur révicr et dans le cabinet; il faut ([iic les pièces soient en outre ventilées et éclairées directement ; point de longs corridors, mais des escaliers et (les balcons, balayés jiar tous les vents, vrai prolongement lie la voie publique avec une entrée spéciale pour chaque locataire, de façon à donner à chacun l'illusion du chez-soi individuel. Dans la maison salubre telle que nous la concevons, tout doit être combiné pour la bonne ventilation, la bonne vidange, la propreté ». (Cit. dans l.e Soleil Jt>id).
(3) Essai sur la répartit, des richesses, . . ., p. 227, note. (1) La société des immeubles de France, signalée par La libre parok 'l qui doit être distincte des deux précédentes, présente bien, si les