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LA CONDITION DES OUVRIERS

Aujourd'hui, l'action de l'Église doit devenir générale, (/est le souverain Pontife qui, par son Encyclique De la Condition iles ouvriers, a donné le signal et indiqué en même temps les points principaux sur lesquels elle doit se porter.

L'Encyclique commence par constater l'introduclioii, à la fin du siècle dernier, de la liberté absolue du travail et les funestes conséquences du nouvel état de choses.

« Le dernier siècle, dit-elle, a détruit, sans rien « leur substituer, les corporations anciennes qui é- « talent pour eux (les ouvriers) une protection ; .* . « peu à peu les travailleurs, isolés et sans défense, <f se sont vus, avec le temps, livrés à la merci de « maîtres inhumains et à la cupidité d'une concur- « reiice effrénée. Une usure dévorante est venue c< ajouter encore au mal. Condamnée à plusieurs « reprises par le jugement de l'Église, elle n'a cessé

(1) Pour ce qui regarde le Congrès de Malines, UOhscrruteiw ffançais, 24 et 25 septembre 1891.

LA eiEST. OLV — 1$,

i.\ (.)ri:srni\ oixiukkk

(' d'èlrc prati(|in''r suiis iiiic aulic l'orme pai- des hom- (.< mes avidos de gain et d'une insalial)l(> cupidilt'. y A tonl cela il fant ajouter le monopole du travail « et des elTets de commerce, deviMiu le partage d'nn cqîetlt nombre de riches et d'opulents, qui imposeni Cl un joug presque servile à rinlinie multitude des « prolétaires » (1).

Le remède à apporter est de revenir à l'état corporatif, ou plutôt de s'en rapprocher, car des modifications s'imposent nécessairement à cet ancien état de choses. En elîet, si « nos ancêtres éprouvèrent longtemps la bienfaisante intluence » des corporalions, ce aujourd'hui, les générations élanl (( plus cultivées, les mœurs plus variées, les exigenc< ces de la vie quotidienn«> plus nombreuses, il n'es! c< pas douteux qu'il ne faille adopter les corporations ce à condition nouvelle. Aussi est-ce avec plaisir que « nous voyons se former partout des sociétés de ce c; genre, soit composées des seuls ouvriers, soit mixc< tes ou réunissant à la fois des ouvriers et des pa- <c Irons ». Plus haut, le Pape avait parlé de « coi'porations ou syndicats ». Il suit de là, selon nous, (pie sous l'expression générale de rEncycli(|ue : roriioratkm, il ftiut compn'udre les diverses associations qui ont pour base la même profession on le même métier, par conséquent les corporalions proprement dites, les associations professionnelles,

(!) In intlio.

INTRODUCTION XIX

les sociétés coopéralives et autres. Au besoin, nous trouverions un conjinnalur dans ces autres paroh's (le l'Encyclique au sujet des statuts et règleiiienls à dresser : c( Nous ne croyons pas qu'on

V puisse donner des règles certaines et précises « pour en déterminer le détail ; tout dépend du gé- (< nie de chaque nation, des essais tentés et de Texte périence acquise, du gvnre de travail, de l'étcn- (I due du commerce et d'autres circonstances de < choses et de temps qu'il faut peser avec maturité. « Tout ce qu'on peut dire en général, c'est qu'on « doit prendre pour règle universelle et constante

V d'organiser et de gouverner les corporations de y, façon qu'elle fournissent à chacun de leurs mem- « bres les moyens propres à lui ûdre atteindre, « par la voie la plus commode et la plus courte, c« le but (pTil se propose et qui consiste dans l'acu croissement le plus grand possible des biens du (( corps, de l'esprit, de la fortune ».

A la suite de cet exposé générai, l'Encyclique spécifie ce qu'il y a de capital dans la grosse queslion ouvrière, en s'appuyant sur le droit naturel.

Une des premières choses visées par l'Encycli- (pie est le salaire du travail.

Elle expose ainsi la question : cf. Assurément, « pour fixer la juste mesure du salaire, il y a de <i. nombreux points de vue à considérer; mais.

NX I.A (JIKSTIUN C)l \ MIKHI';

(( (l'une manière générale, que le riche et le patron « se souviennent quN^xploiter la pauvreté et la nii- « sère et spéculer sur l'indigence sont clioses que « réprouveùt également les lois divines et huniai- <!i nés. Ce qui serait un crime à crier vengeance au i( ciel, ce serait de frustrer quelqu'un du prix de if son labeur. Voilà que le salaire que imis avez tlf- « robe par fraude à vos ouvriers crie contre votis, « et que leur chimeur est montée jusqu'aux oreilles (<■ (lu Dieu des armées » (i).

On a pu croire que l'accord entre le patron d l'ouvrier était la loi souveraine pour la fixation du salaire ; l'on a pu dire que, « le salaire une fois librement consenti de part et d'autre, le patron, en le payant, a rempli tous ses engagements et n'est plus tenu à rien », et qu'« alors seulement la justiœ se trouverait lésée, si le maître se refusait de tout solder et l'ouvrier d'achever tout son travail et de satisfaire à ses engagements ». C'est une erreur : « Pareil raisonnement ne trouvera pas de « juge é(piitable (|ui consente à y adhérer sans réser- « ve, car il n'embrasse pas tous les côtés de la ques- « lion et il en omet un fort sérieux ». Le travail 4)résent« ce double caractère : le caractère de personnalité et celui de nécessité, n Or, si l'on ne r(^- « garde le travail que par le côté oîi il est i)ersonnel,

(1) Epiât. B. Jor. . v. 't

INTRODUCTION XX

c< nul doute qu'il ne soit au pouvoir de l'ouvrier de ^(. restreindre à son gré le taux du salaire ». Mais il en est autrement, si au caractère de personnalité on joint celui de nécessité. En effet, « conserver 1^ l'existence est un devoir imposé à tous les liom- « mes et auquel ils ne peuvent se soustraire sans ^« crime. De ce devoir découle absolument le droit a de se procurer les choses nécessaires à la subsiste tance et que le pauvre se procure seulement ((. moyennant le salaire de son travail ».

D'où cette conclusion : c( Que le patron et l'ou- (i vrier fassent donc tant et de telles conventions

qu'il leur plaira, qu'ils tombent d'accord notani- 0 ment sur le chilfre du salaire ; an-dessus de leur a libre volonté, il est une loi de justice naturelle (' plus élevée et plus ancienne, à savoir, que le sa- « laire ne doit pas être insuffisant à faire subsister V l'ouvrier sobre et honnête ». Par ces mots, le Pape entend, sans aucun doute, l'ouvrier et sa famille. Du reste, cela sera établi dans le cours de notre étude. Léon XIII continue, ce Que si, contraint par la né- « cessité et poussé par la crainte d'un plus grand <( mal, l'ouvrier accepte des conditions dures, que « d'ailleurs il ne lui est pas possible de refuser, « parce qu'elles lui sont imposées par le patron <i ou par celui qui fait l'olîre du travail, c'est là <^ subir une violence contre laquelle la justice <L proteste ».

XXU LA QUKSTION OIVRIKHI':

Mais d'où pourra venir la fixation du juste salaire et le rè.tilcnient des conllits ?

« Afin de parer aux réclamations éventuelles qui <i. s'élèveraient dans Tune ou l'autre classe au su- « jet des droits lésés, il serait très désirable que « les statuts mômes chargeassent des hommes pru- <( dents et intègres, tirés de son sein, de régler le li- *f tige en qualité d'arbitres». Ce principe général, appliqué aux corporations, renferme naturellement la solution pour les cas similaires.

Après le salaire de l'ouvrier, vient la durée du travail.

Ku général, (.( exiger une somme de travail qui, en « émous.sant toutes les facultés de l'âme, écrase le « corps et en consume les forces jusqu'à l'épuise- « ment, c'est une conduite que n(^ peuvent tolérer « ni la justice ni l'humanité ».

Uelativement à la journée, « le nombre d'heures « d'une journée de travail ne doit pas excéder la me- « sure des forces des travailleurs, et les iidervalles de *< repos devront être proportionnés à la nature du « travail, à la santé de l'ouvrier, et réglés d'après les « circonstances des temps et des lieux >>.

il y a des travaux bien pénibles, comme les minesct les carrières, et la durée devra se proportionner à ce qu'ils ont de dur et de fatiguant :« L'ouvrier « qui arrache à la terre ce qu'elle a de plus caché,

INTRODUCTION XXIII

« la pierre, le fer et l'airain, supporte un labeur K dont la l)rièYeté devra compenser la peine et la (( gravité, ainsi que le dommage physique qui peut ce en être la conséquence ».

Il faut certainement étendre le principe au travail des grandes usines : si le travail n'est pas toujours accablant, il s'opère toujours dans une atmosphère malsaine, ce (pii est plus nuisible encore à la santé.

a 11 est juste, en outre, que la part soit faite des « époques dr l'année : tel même travail sera sou- « vent aisé dans une saison, qui deviendra intolé- <( rable ou très pénible dans une autre ».

L'Encyclique aborde également le travail des femmes et des enfants.

« Ce que peut réaliser un homme valide et dans « la force de l'âge, il ne serait i)as équitable de le « demander à une femme, à un enfant. L'enfance « en particulier — et ceci demande à être observé c< slriclement — ne doit entrer à l'usine qu'après (I (jue l'âge aura suffisamment développé en elle (i les forces physiques, intellectuelles et morales : « sinon, comme une herbe encore tendre, elle <( se verra flétrie par un travail précoce. De même, '< il est des travaux moins adaptés à la femme, que a la nature destine plutôt aux ouvrages domesti- '( ques ».

XX i\' LA (jiKsiiuN (tr\ iiii:iu-:

Ce qui l'Sl nianiui'' ici touclianl la jiatiirc du travail, sVutend nalurellcmenl du temps du travail, e'est-à-dlrc du travail de nuit : car, dans ce second cas, l'inconvénient est plus sensible «Micore, le dan- .yerplus grand (Micore.

Le repos liebdomadaire ou du dimanche s'impose non moins impérieusement : « Le droit au repos i« de chaque jour, ainsi que la cessation du travail »< le jour du Seigneur, doivent être la condition c\- <i presse ou tacite de tout contrat passé entre pa- « Irons et ouvriers. Là où cette condition n'entrerait y pas, le contrat ne serait pas honnête, car lud ne y peut exiger ou promettre la violation des devoirs c< de l'homme envers Dieu et envers lui-même «.

Ce n'est pas assez de penser à l'ouvrier valide et pourvu d'un travail suftisant et rémunérateur ; il incombe aussi d'envisager l'avenir et les jours mauvais : « Il faut encore pourvoii' d'une mac( nière toute spéciale à ce ({n'en aucun temps l'ou- « vrier ne manque de travail, et qu'il y ait un fonds il de réserve destiné à faire face non seulement « aux accidents soudains et fortuits, insépai'ables du « travail industriel, mais encore à la maladie, à a la vieillesse et aux coups de la mauvaise fortune ».

Mais, dans bien des circonstances, l'intervention

INTRODUCTrON XXV

(le l'État lie devieiidi'a-t-i'Ue pas nécessaire ? Oui. Est-ce fiicheux? Non, pourvu que l'État, pénétré de l'importance de ses devoirs, c'est-à-dire de sa mission de donner un <(. concours d'ordre général », consistant dans (( l'économie tout entière des lois et des institutions », se propose d'accomplir scrupuleusement ces mêmes devoirs. « Les droits, où qu'ils se c( trouvent, doivent être religieusement respectés, et (.( l'État doit les assurer à tous les citoyens, en prêtai venant ou en vengeant leur violation. Toutefois, ce dans la protection des droits privés, il doit se pré- « occuper d'une manière spéciale des faiblesses des a indigents. La classe riche se fait comme un renier part de ses richesses et a moins besoin de la tu- « telle publique. La classe indigente, au contraire, a sans richesses pour la mettre à couvert des injus- (( tices, compte surtout sur la protection de l'État ».

Toutefois, que l'État, appelé à protéger les « sociétés fondées selon le droit », se garde, en s'immisçant dans leurs affaires intérieures, de paralyser leur action et de détruire en elle la vie propre.

Mais « quand à ce qui est des intérêts physiques « et corporels, l'autorité publique doit d'abord les c( sauvegarder en arrachant les malheureux ouvriers « aux mains de ces spéculateurs qui, ne faisant point « de différence entre un homme et une machine, « abusent sans mesure de leurs personnes pour sa- « tisfaire d'insatiables cupidités »,

XXVI LA ul Kr^TlON »)L VIIIKHK

Pour arriY(M' à la transformation do la société, c'est l'espi'it chrétien qu'il faut incnl(|U(M': car, « la « religion ainsi constituée comme fondement de tou- ^< tes les lois sociales, il n'est pasdifticile de délei'- « miner les ivlations mutuelles à établir entre les " memhi-es pour obtenir la i)aix<d la prospérité de ^' la société ». La leligion, d'autre part, rend les lionmies meilleurs, et par là plus facile, plus fraternelle la concorde enti-c eux.

C'est précisément cette religion divine qui domie à l'Eglise, société divinement constituée, la puissance nécessaire pour opérer cette transformation. Voilà pounpioi des i)enseurs sérieux, catholiques ou non, comme nous l'avons vu, n'ont pas hésité à déclarer (ju'à l'Eglise seule cette grande OMivre est possible, et son action « sera d'autant j)lus féconde, qu'elle aui'a pu se développer avec ])lus de liberté ».

SOCIALISME ClinÉïlEN.

En se plaçant sur ce terrain, fera-t-on du socialisme ? (lui, mais ce sera du socialisme chrétien.

iNous savons que ce mot : socialisme, choque certains esprits et qu'il est absolument condanmé

iNTru:>DU(:TiON xxvii

par d'autres. Le socialisme, c'est l'ennemi, sU}si (icr\(' un orateur, M. le comte Verspeyen, au derniei- (■< ingrès de Matines. Il a dit encore : (( p]nlre le so- « cialisme et le catholicisme, il ne peut exister d(; '( corrélations ; entre ces deux mots pas d'alliage <( possible. Le socialisme ne mérite pas cet excès « d'honneur, le catholicisme ne mérite pas cette « indignité » (1).

Le socialisme qui « ne mérite pas cet excès d'honneur », est le socialisme visé par l'Encyclique pontilicale, c'est-à-dire le socialisme prétendant que (' toute pi'opriété de biens privés doit être supprimée, (pie les biens de chacun doivent être communs à tous cl que leur administration doit revenir aux municipalités ou à l'Etat » ("â) ; ou, pour redire les expressions de M. Lafargue à la Chambre des députés, le socialisme se proposant de «transformer la propriété priv('e en propriété collective d'actionnaires et d'obligataires, en attendant qu'elle devienne propriété nationale, comme le sont les chemins de fer, les postes et télégraphes^ les routes » (8). C'est donc le collectivisme^ dont une des branches est le marxisme (i).

(1) L'Observateur français, i8 septembre 1891.

(2) In initia.

(3) Journal oficicl, séance du 8 décembre 1891.

(4) Le marxisme aime à se qualifier de socialisme scientifique. Nous ne saurions dire pourquoi. M. Gabriel Deville a écrit, il est vrai :« Marx a, le premier, substitué à l'é-

XXVIH LA OLIOSTIUX 0U\ UIKUK

Mais, il cùiv de ce socialisme, qui ferait le mallieur de l'individu, serait la ruine même delà société, et que conséqliemnient anathéniatise la philoscpliie autant que la religion, il y a le socialisme qui, en déclarant inviolable la propriété, demande et cherche une meilleure répartition des richesses de ce monde: c'est le socialisme qu'on s'est plu à nommer et non sans raison, socialisme cliréticn ; c'est le socialisme, pour citer quatre noms, de M. de Mun, du cardiual Mermillod, du cardinal Manning, du cardinal Gibbons, de l'archevèfiue Ireland :

De M. de Mun, disant à la Chambre des députés: « Le droit qu'ont les pouvoirs publics d'intervenir a dans le contrat de travail, découle d'abord de y ce que le travail est pour moi, non une marchan- « dise, mais une fonction sociale, qui crée, entre « ceux qui la remplissent et la société, des obliga- « lions réciproques, et dont l'exercice ne peut être

" tude des phénomènes sociaux basée sur la seule concep- « tien réelle, la conception matérialiste. Il n'a pas préco- « niséun système plus ou moins parfait au point de vue « objectif; il a scrupuleusement examiné les faits, groupé « les résultats de ses recherches et tiré la conclusion, qui c( a été l'explication scientifique de la marche historique « de l'humanité, et en particulier de la période capitale liste que nous traversons ». ( Le Capital de Karl Marx résumé et accompagné iVun aperçu sur le socialisme scientifique, s. d., Paris). Est-ce la raison? Il n'est pas nécessaire de s'attarder à la peser.

INTRODUCTION XXIX

« ainsi abandonné à la senle loi des intérêts par- (.< ticuliers » (1) ;

Du cardinal Mermillod, s'exprimant ainsi dans une adresse à Léon XIII, au nom de ï Union catholique (tctiides sociales et économiques : a La lutte pour la « vie étant posée aujourd'hui comme loi des relations « humaines, et le travail traité comme une marchan- « dise, l'existence des travailleurs est soumise au lift bre jeu des forces matérielles : ils sont ainsi ré- (.< duits à un état qui rappelle l'esclavage païen; la « propriété, uniquement prise dans son sens égoïste, ^t isolée des obligations corrélatives qui lui font un (.( contrepoids nécessaire, a repris le caractère abso-

(1) Séance du 11 juin 1888.

Dans une lettre que les journaux ont publiée en août 1892, M. de Mun se défend, il est vrai, de s'être jamais dit socialiste. 11 rapporte ces paroles prononcées par lui, le 8 décembre 1891, en réponse à M. Lafargue : « Je ne " me suis jamais qualifié de socialiste ; je ne me qualifierai jamais ainsi, parce que cette formule répond à tout • un ordre d'idées absolument différent du mien, en par- ^< ticulier sur deux points principaux : le point de départ, « qui est entièrement opposé aux doctrines religieuses que je professe, et le point d'arrivée, c'est-à-dire la conception collectiviste, que je réprouve, parce que je « ne la crois ni juste ni pratique )i.

M. de Mun ne s'est jamais dit, ne saurait jamais se dire socialiste sine addito, car il n'est ni matérialiste ni collectiviste, deux point qu'il signale dans sa réponse à -M. Lafargue. Mais c'est tout.

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