VI CONCURRENCE
On l'a dit, la concurrence est en grand ce que le concours est en petit. Elle peut et doit donc être un principe d'émulation, mais à la condition qu'elle ne sera pas illimitée. Les limites qui s'imposent à elle, ce sont les limites mêmes de la justice et de la morale.
Conséquemment, du premier chef, il ne saurait être permis, au nom de la concurrence, d'opérer des accaparements, cause de tant de maux (1), de faire des coalitions pour constituer d'illégitimes et ruineux monopoles, de se livrer à de frauduleuses manœuvres pour déterminer une hausse ou une baisse de prix dans la pensée d'occasionner la perte, de gens du môme métier ou du même commerce, d'avoir recoui's à la falsification des marchandises par l'introduction d'éléments mauvais ou inférieurs pour être à même de livrer à meilleur marché. Notre code pénal renferme des articles sévères sur ces dilTérents points. Ou
Ce que nous disons de Karl Marx comme emprunteur, nous sommes en droit de le dire de Rodbertus et de Lassallc, deux antres célèbres socialistes allemands. Ils ont emprunté substantiellement leurs théories, Lassallc à Louis Blanc, Rodbertus à William Thomson, bien que nos écrivains n'aient pas été inconnus à ce dernier, car il vint aussi à Paris après I83U (M. Oit, Trait, d'économie, sor. ... Paris, ISltti, tom. I, pp. 478, të^i).
(1) Il y a en ce moment une levée de boucliers contre la juiverie. Il est certain (pie celle-ci n'est guère eu droit de se plaindre; car danles accajiarements on trouve presque toujours la main et les manœuvres de quelques Juifs.
peut lire, eu particulier, les articles 419, 420, 318, i75, 477. Mais il faudrait que cette sage législation fut rigoureusement appliquée. Peut-être y aurait-il quelque chose à ajouter ? Ce serait d'accorder, chaque t'ois que cela ne deviendrait pas impossible, une action civile ou des dommages- intérêts aux victimes de ces procédés déloyaux.
Du second chef, les deux articles 421 et 422 du code pénal concernant les paris ou les conventions assimilées aux paris sur les effets publics devraient être ('tendus aux manamvr'es de même nature concernant les marchandises. Voici ces articles : « Les paris qui (( auront été faits sur la hausse ou la baisse des effets (( publics seront punis des peines portées par l'arti- « cle 419 ; — Sera réputé pari de ce genre toute con- «vention de vendre ou de livrer des effets publics qui « ne seront pas prouvés par le vendeur avoir existé à «sa disposition au temps de la convention ou avoir «dû s'y trouver au temps de la livraison ». Encore ici, il semble bien qu'il y aurait une addition à faire ù la répression édictée par le code : « Ce serait, selon « la pensée d'un économiste, de donner une action « pendant cinq ans aux créanciers d'un débiteur qui « aurait failli par suite de pertes de jeu, action diri- «gée contre les joueurs gagnants et tendant à la re- « vendication des sommes perdues » (1) . Mais hélas ! même en ce qui regarde les effets publics, nous savons que l'usage, plus fort que la loi, tolère l'agiotage. Ces ventes à primes^ pour parler le langage de la
(1) M. Oit, Op. cit., tom. II, p. 3G'J. L'économiste visé est M. Marins Hampal.
bourse, ces opérations qui s'appellent report et déport, sont-ils autre chose qu'un agiotage public? Et dans ces étranges spéculations, les rôles que jouent les Jiaussiers et les baissiers pourraient-ils être avoués par la morale? Qui ne sait les fausses nouvelles que, dans leurs intérêts respectifs, les /tau.ss iers et les baissiers font circuler, les manœuvres auxquelles ils se livrent? La politique intérieure et extérieure, la paix et la guerre, la sécurité ou les troubles du dedans, les crises ou l'état prospère, ne sont-ils pas autant de mines qu'ils exploitent avec une ardeur et une ténacité qui font plus d'honneur à leur habileté qu'à leur conscience ? Gomment donc oser espérer l'extension de la pénalité aux marchandises et l'addition légale aux deux articles? Pourtant, il faut réclamer sans cesse ces deux choses : c'est justice et d'un intérêt social.
Du second chef, il y aurait encore à réfréner, si c'est possible, les jeux de bourses qui ont poui- mobile des connaissances puisées à des sources plus ou moins pures et qui permettent d'opérer sans aléa, ce qui assure aux joueurs des bénélîces certains, considérables, mais au détriment des autres qui y trouvent parfois leur ruine. Aux yeux du monde, ce sont souvent des jeux innocents. Mais il n'en saurait être de même aux yeux de la véritable honnêteté qui réprouve tout dommage causé sciemment au prochain.
Peut-être ne faut-il pas prendre à la lettre ce que nous avons lu quelque part, à savoir que les plus grandes fortunes de la France et de l'Europe sont dues à d'heureux coups de bourse? Mais il est certain
qu'on pourrait en. citer plusieurs, et encore faudraitil ajouter que les joueurs ont opéré dans les circonstances signalées.
Qui n'a entendu parler du beau-père d'un célèbre ministre de Louis-Philippe? Le beau-père a été vraiment heureux dans ses opérations de bourse. Mais l'on s'acharne à répéter que le gendre par sa connaissance des dépèches n'y a pas été étranger.
Ce qui suit est peut-être moins connu.
C'était en 1815. Un des cinq fils de Mayer Amschel Rothschild était banquier à Londres, comme les quatre autres l'étaient à Francfort, Vienne, Paris et Naples. Il s'appelait Nathan. Aussitôt après le retour de Napoléon en France, il se dirigea sur la Belgique où les armées devaient se rencontrer? Les Prussiens furent battus à Ligny le 16 juin ; mais, deux jours plus tard, Napoléon succomba à Waterloo. Alors, Nathan Rothschild se dirigea au galop de son cheval sur Bruxelles, puis dans une chaise de poste sur Ostende où il arriva le 19. La mer était démontée. Pas un pêcheur qui voulût l'affronter. Mais deux mille francs offerts par le voyageur furent d'une éloquence convaincante. Le soir du même jour, Nathan était à Douvres et, le lendemain, à sa place habituelle au Stock- Exchange. La nouvelle de la défaite de Blucher arrivait et l'on ajoutait (jue Wellington était hors d'état de tenir tète à Napoléon. Nathan n'eut garde de rétablir la vérité en faisant connaître la victoire des alliés à Waterloo. Les fonds baissaient, baissaient toujours. Nathan vendait, mais on achetait pour lui ; il vendait peu, mais on achetait beaucoup, en sorte qu'il réali-
LA QUESTION OUVRIKRK
sa, comme bénéfices, près d'iui mitHon de llvrett atcrling ou vingt quatre millions de francs. Ces faits sont considérés aujourd'hui comme pleinement historiques.
Telle est une des sources fécondes de la plus grande fortune de l'Angleterre, car la fortune de M. de Rothschild de Londres est évaluée aujourd'hui à un milliard, tandis que le duc de Westminster qui vient après ne possède que quatre cents millions (1).
(1) M. de Varigny, Lf.s grandes fortunes aux Etats-Unis et en Anylelerre, Paris, 1889, p. 30-31.
Nous avons puisé nos renseignements sur ces deux fortunes dans la liste dressée par cet écrivain sur les douze personnes les plus riches «lu monde.
Voici cette liste qui peut intéresser nos lecteurs :