‹ La question ouvrièreChapitre 54 sur 83 · PROTECTIONISME ET LIBRE ÉCHANGE · texte numérisé non relu

PROTECTIONISME ET LIBRE ÉCHANGE

Ce sont là deux théories qui ont également leurs sincères et chauds partisans. Peut-être les partisans de l'une et de l'autre seraient-ils plus prêts de s'entendre, si les théories étaient moins absolues ; et il nous semble qu'elles devraient réellement savoir sacrifier quelque chose de leur absolutisme. Il est toujours assez facile d'écrire des phrases ronflantes, de produire des calculs

(1) Voir fin du volume, noie F.

ingénieux, de formuler de spécieux raisonnements, pour de là tirer des conclusions générales. Mais il n'est pas rare que, dominé par le sujet adopté, absorbé dans la contemplation de son riant aspect, désireux de parvenir au terme désiré, on laisse certains côtés dans l'ombre, certains coins inexplorés, que certaines particularités passent inaperçues. En ce qui concerne le point qui nous occupe, le proverbe : Chaque médaille a son revers, ne serait pas l'expression adéquate de la vérité ; car, là, les faces sont multiples.

Nous n'aurons garde de nous égarer dans des considérations exclusives. Nous prendrons ce qui nous paraît vrai, certain, dans les deux théories et, dès lors, doit être également admis par leurs partisans. D'où cette conséquence naturelle : les deux théories au lieu de se combattre, devraient former un mariage de raison.

D'abord, il est un principe cher au libre échange, à savoir que le travail est divisé et spécialisé entre les nations. Ce principe, formulé en termes absolus, est plus que contestable. Chaque nation, en effet, est appelée à se suffire rigoureusement à elle-même. A cette fin, la nature a diversifié les produits selon les climats, les adaptant aux besoins des habitants. D'autre part, il n'est pas de travail qui ne puisse seconder, compléter l'œuvre de la nature, en triomphant des difficultés qui se présentent. D'ailleurs, un peuple ne saurait se constituer ou, du moins, demeurer longtemps comme État indépendant, si son territoire ne lui fournit pas les moyens d'existence. Mais il est in-

224 LA QUESTION ouvkikrf:

contestable que, par diverses causes, il y a, dans telles ou telles contrées, des in(lusLri(!s plus pr'os[)ères, des richesses territoriales plus abond.uitrs, voire imiques. De là résuite souvent un superflu, c'est-àdire un surcroit de produits qui excèdent les besoins de la consommation. Le passage de ce superflu dans les pays dénués ou moins favorisés est doublement avantageux: avantageux à ceux qui le reçoivent, c'esl évident; avantageux à ceux qui le transfèrent, car la compensation est la loi de l'échange. Il y a même d'autres avantages réciproques. Clia(ine climat a ses produits spéciaux. Ainsi, le Nord a ses chaudes fourrures, le Midi ses tissus légers ; la France ses vins, l'Araérique ses cotons; la Grande-Bretagne ses houilles, la Martinique et la Guadeloupe leurs cafés. Ya\ se commuui(juant leurs produits s[)éciaux, les contrées en font des richesses en quelque sorte comnmnes. Les échanges ne sauraient donc être trop favorisés.

Mais doivent-ils être absolument libres?

Une nation, depuis longtemps on i)nss(^ssion d'une industrie, d'une ex|)loitali()u, d'wwt' agricullui'c iloi-issantes, se trouve naturel hMiiciit mu nie (\c> moyens de produire à bon marché dans la i>ariieoù clleconqjle de longues années de succès : les maîtres sont expérimentés, les ouvriers habiles, les i-essources assurées, le sol préparé. Une nalion qui conmience se voit forcéînent, pour les raisons cniili'aifcs, dans une situation inférieure et, de ce chef, devient impuissante à soutenir la concurrence.

D'autres circonstances font varier encore chez le-

divers peuples le prix de revient et, conséquemment, le prix de venle, car le prix de vente se règle nécessairement sur le prix de revient. Là encore, en cet élat, la lutte com'nerciale devient impossilile avec la n.ition, sous ce rapport, plus favoii?ée. î^f^b!able réflexion m'a été faite par des manufacturiers au sujet des traités de 1863. Avec un outillage aussi parfait qu'en Angleterre, me disait-on, nous ne pouvons, en Fiance, . produire au même prix que cette nation : chez nous, la houille et les matières premières coûtent davantage. Un droit protecteur, sagement calculé, s'impose donc comme une nécessité, tant qu'il n'y aura pas égalité dans les moyens et frais de production.

L'on peut supposer aussi, dans deux nations, la même industrie suivant des lois ditférentes. Ici, on se fait disciple du progrès; là, on s'en tient à la routine. Ici, on travaille comme les anciens travaillaient; là, on veut faire mieux. Tandis que, d'un coté, l'on se contente du fonctionnement hahituel à Tombre des lois protectrices, de l'autre on améliore son matériel par le perfet-tionnement. Alors, dans le pays de routine, faut-il se déclarer pour la l'ouline '? Non, car la routine est mauvaise chose. Faut-il n'en pas tenir compte? Non encore, car cela pourrait causer des l'uines. Que faut-il donc faire'.' Domier le temps nécessaire pour vaincre cette routine, renouveler le matériel et se placer à la même liauteur (|ne la nation concurrente. Sous ce rappor', les traités de IF60 ont été une faute. On prenait au dépourvu les industriels français, tandis qu'on aurait du différer, autant que besoin était, dans le sens indiqué, la réforme du com-

226 LA (JUKSTION OUVHIKRK

irierce international. Aujourd'hui, grâce ù l'activité française, le mal est réparé en partie et pour l'avenirconjuré.

Nous avons parlé de la concurrence illimitée au sein d'une nation, et cela a été pour en prononcer la condamnation. La concurrence internationale, si el!<' était également illimitée, pourrait occasionner, peutêtre plus facilement et d'ordinaire sur un plus large' théâtre, les mêmes désastreux eiTets: les accaparements, les monopoles injustes, les funestes coahtions. Pour ohvier à ces graves inconvénients, parer à de semblables maux, trois choses paraîtraient nécessaires: dans les divers pays, l'égalité de la valeur de l'argent, l'égalité du prix des marchandises, l'égalité des salaires. Triple égalité qui, dans l'élat actuel de l'Europe et de l'Amérique, ne semble pas devoir êlre prochaine. En conséquence, pour l'instant, une sage protection est un gage de prospérité et de sa'ut.

Nous disons: sage protection. Mais on croirait aujourd'hui que les Chambres françaises veulent davantage. Elles ont embrassé si chaudement le systènu! protectionniste, que le tarif douanier par elles élaboré rappelle celui d'avant 1860. A l'avenir de prononcer.

Page 1