VIII
PAUPÉRISMES NOUVEAUX.
Nous avons précédemment dit quelque mots du paupérisme ou sisyphisme. Nous entendions ces mots dans le sens ordinaire: nous voulons dire que nous
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les appliquions à la classe strictement ouvrière ou qui se livre à des travaux manuels. C'est dans cette classe que se rencontre le paupérisme. Mais aujourd'hui il tend à se déplacer. Il envahit la classe des employés aux: écritures ou des comnn's de bureau, de ceux qui sont munis de brevets quelconques. Nous tracerons aussi quelques lignes sur une autre sorte de paupérisme.
Aujourd'hui, le salaire annuel des ouvriers est souvent supérieur aux appointements des employés. « Un c( bon artisan ordinaire gagne à Paris sept ou huit (( francs par jour, auxquels viennent s'ajouter des « heures supplémentaires grassement payés, ce qui « lui fait en tout deux mille à deux mille cinq cents <{ francs par an. Un employé capable, rangé, a beauce coujp de peine à trouver une place de cent vingt cinq (( à cent cinquante francs, c'est-à-dire de mille cinq ((cents à mille huit cents francs par an» (1). D'autre part, le coût de la vie pour l'employé s'élève audessus du coût de la vie pour l'ouvrier. En troisième lieu, il est rare que l'ouvrier manque complètement de travail: dans les temps de crises, s'il ne travaille pas un jour plein, il travaillera une demi-journée. Au contraire, il n'est pas rare de voir des employés de profession demeurer longtemps sans place.
Cette situation est due à deux causes : le développement de l'instruction, la croyance, assez légitime autrefois, que Tinstruction donne une sorte de droit
(1) M. Lcroy-Rcaulieu, Essai sur la répart, des richess. . . , Paris, 1888, p. 558 "
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aux professions libérales ou, du moins, en autorise l'anibilion. Quel est l'enfant qui n'acquiert le fameux certilicat d'études? Et que de fois l'enfant, en possession de ce certificat, s'inspirant du reste de la pensée des parents, dédaigne la truelle, le rabot, la charrue ! De là, foule de candidats pour les professions libérales, | en sorte que, d'un côté, les places font défaut et que, de ^ l'autre, elles se trouvent faiblement appointées.
Ce n'est pas seulement dans les professions libérales inférieures que le fait s'accomplit. Il se montre aussi, s'accentue aussi de plus en plus dans les classes libérales supérieur-es. Déjà, dans ses Contradictionii économique>i, Proudhon se préoccupait du nombre toujours croissant d'ingénieurs, d'artistes et autres spécialités savantes. « Dans quels épouvantables abi- j (cmcsde l'orgueil etdela misère, disait-il, cette manie % « d'enseignement universel nous précipite ! A quoi «servira l'éducation professionnelle, à quoi bon des (( écoles d'agriculture et de conunerce, si vos étudiants <L ne pos.sèdent ni établissements ni capitaux?. . . Quoi ! Xvous n'avez de votre aveu que trois mille emplois à ((donner chaque année pour cinquante mille capaci- « tés possibles et vous parlez encore de créer des éco- « les ! » (1). A la page précédente, Proudhon consignait ces aveux dans un style ému : « Oh ! combien « lecatholicisme s'est montré plus prudent, et conmu^ « il vous a surpassé tous, saint-simoniens, répul)li- « cains, universitaires, économistes, dans la connais-
(1) Sijstème des eontt^adiclions économiques ou phUosophie de la imxp.re, l'aris, 1850, tom. i, p. iSr..
«sance de l'homme et de la société !.. . L'homme que « la religion a formé, content de savoir, de faireetd'ob- «c tenir ce qui suffît à sa destinée terrestre, ne peut ja- « mais devenir un embarras pour le gouvernement . . . « 0 religion bien-aimée, faut-il qu'une bourgeoisie « qui a tant besoin de toi, le méconnaisse » (1) !
Souvent même les journaux nous font assister à de terribles drames de la misère, en nous racontant les suicides des désespérés: ici, c'est un mécanicien qui ne trouve pas d'ouvrage ; là, un second prix de Rome qui attend vainement des commandes. Ailleurs, un élève sculpteur de l'école des beaux-arts meurt de privations dans sa mansarde (2).
On peut tenir à peu près le même langage en ce qui regarde les femmes. De ce côté aussi, la petite fille se procure le certificat d'études qui, suggérant des prétentions, fait délaisser le repassage et la couture et souvent même, ce qui est d'une gravité exceptionnelle, les travaux et les soins du ménage. De ce côté aussi, les carrières libérales qui autrefois s'ouvraient devant les jeunes lilles, sont encombrées de postulantes. De ce côté aussi, pour les jeunes filles, manquent les travaux et les places.
M. Leroy-Beaulieu nous raconte ce trait dans son Essai sur la répartition des ricliesses et sur la tendance à une moindre inégalité t/es conditions (3). Une école pour l'enseignement professionnel des jeu-
(1) Il ne sera pas inutile de lire tout l'article de \a Division du travail, pp. 12i) et suiv.
(2) Voir Le. Soleil, if) et 23 juin 1H92.
(3) Paris, 1888, p. 556.
'2^0 LA QUESTION OUVRIÈRK
lies liiles avait été installéeà Paris, il yaquelque temps. — L'on y enseignait, entre autres choses, la peinture sur porcelaine. Cet art était, alors, lucratif. Le gain espéré tenta, peut-être autant que l'art, nombre de parents et d'élèves. Mais les jeunes artistes en peinture sur porcelaine devinrent si nombreuses que les prix baissèrent considérablement et que les travaux devinrent de plus en plus rares. Que fût-il advenu, se demande l'écrivain qui a enregistré le fait, si l'on eût établi en France cent écoles semblables? L'on eût élargi le cadre de la gêne et de la misère.
Je rencontrai, dans ces dernières années, sur la place du Carrousel, à Paris, M. Denis, ancien proviseur du lycée Henri IV, où précédemment j'avais exercé les fonctions d'aumônier. Après les actes habituels de politesse, je me permis de lui demander la rai-; son de sa promenade en ce lieu, éloigné du quartier où il avait établi son domicile. « .l'ai conservé, me « répondit-il, mes fonctions d'examinateur pour le' « brevet de capacité. Aujourd'hui, c'était le tour des? « jeunes filles. Elles étaient nombreuses et elles ont « bien répondu. A ce point de vue, je suis satisfait. « Mais, dans les circonstances actuelles, je ne puis me' (( défendre d'une certaine tristesse ; car, en faisant des « institutrices, nous faisons presque infailliblement « des c ». — traduisez par un éphémisme : filles légères. — Comme je paraissais surpris, il ajouta immédiatement : (c Oui, c'est comme cela, car nous don- « nons beaucoup de brevets et nous n'avons pas de « places ; et, en attendant que les places viennent, il « faut vivre et, comme en qualité d'institutrices bre-
(( vetées, ces jeunes filles ne veulent pas travailler des (( mains . . ., vous comprenez ».
Mais voici qu'aujourd'hui les femmes ont des prétentions plus élevées. Elles aspirent aux grades académiques, Nous comptons, en France, plusieurs bachelieres-ès-lettres, trois ou quatre doctoresses en médecine, une doctoresse en droit. Celle-ci, en cette même année 1892, soutenait, dans sa thèse, que la femme est psychologiquement l'égale de l'homme, que, par conséquent, elle est apte aux mêmes études et aux mêmes fonctions que lui. Que seia-ce, si cette théorie vient à prévaloir et passe dans les faits? Nous avons déjà tant de candidats aux fonctions publiques, tant de médecins sans malades, tant d'avocats sans causes !
Quelle conclusion tirer? Celle d'enrayer le développement de l'instruction? Non, car l'instruction est un bien. Mais celle de travailler: d'une part, à détruire la croyance que les professions libérales présentent les mêmes avantages qu'autrefois ; de l'autre, à inspirer l'amour de l'instruction pour l'instruction elle-même, mais non point en vue de profits et de situations qu'elles ne peuvent plus assurer, et à faire comprendre qu'il ne faut pas faire fi de métiers qui, par eux-mêmes, ne demandent guère de science.
Nous ne savons s'il viendra une époque où, selon le langage de M. Leroy-Beaulieu, «on entendra un laboureur poussant sa charrue réciter les vers harmonieux des géorgiques », où «on verra les ouvriers des métiers les plus rebutants disserter avec compétence sur la physique et la chimie». Quoi qu'il en soit de l'avenir, nous traversons, à cette heure, une
crise à laf|uelle il est urgent d'apporter remède, si nous ne voulons pas voir se développer parmi nous, d'une faron vraiment inquiétante, la nouvelle forme du paupoiisme ; et, pour conjurer ce malheur, nous ne voyons d'autres moyens que ceux par nous signalés.
Le savant économiste que nous venons de citer, estime que, dans celte période qu'il appelle « de transition )), une tâche incomhe à l'État. L'Ktat, dit-il, s'il ne veut pas «èlie un agent de déclassement et de dé- «couragement, devra apporter beaucoup de mesure « et de réseï ve à répandre ce que l'on appelle l'insfttruction inlégrale et l'enseignement viaiment pro- « fessioniiel. Il devras'en leniràun enseignement préce paratoire général » (1). Il devra surtout — et il a, sous ce i-apport, plus d'un rncaculjxi à dire — se gai'der de faire luire des espérances exagérées et irréalisables.
Une seconde sorte de paupérisme se trouve dans l'émigialion des campagnes vers les villes et de la province vers Paris.
Celte double émigration, surtout en France, fait bien des mallieureux et cause un malaise dans le pays.
Nous ne visons pas les causes sérieuses, légitimes
(1) Op. cit. , p. r>r)7.
M. Leroy- Bcaiiliftn writ en note: «Quand riiistriictioii prorcs<ioii- « nelle est dislribiiéc piir les suiiis do ciirporaliotis lil)ifs, d'assuciatioiis « syndicales, les iiicdiivénieiits sont beancoui) moindres ipic lorsque « rfUal avec sa lourde et lente burcauratie se charge de ce service ».
de l'émigration, comme les nécessités du commerce, des entreprises, des constructions, des administrations. Nous ne fixons l'attention que sur une seule cause qui se résume dans ces mots : l'altraction des grands cenlres. On aime mieux être citadin que rural, parisien que provincial.
Le malaise est certain. Dans l'agriculture, en particulier, l'on manque de bras. Qui n'a gémi ou entendu gémir sur la dépopulation des campagnes?
Souvent au<si, l'infortune at'end les émigrants.
Que de malheureux sans travail viennent frapper à la porte de nos presbytère >! Parfois, ce sont de vraies processions. En accordant un secours à ces désœuvrés, les engager à retourner dans leur pays natal est le nieilleui" conseil qu'on pui.-se leur donner; car, là, ils trouveront des parents, des amis; et le travail, ne serait-ce que celui des champs ou des jardins, ne feia pas défaut, du moins absolument.
Dans les conditions libérales, on remarque des faits analogues. On manque de médecins et d'avocats en certaines provinces. Et, à Paris et dans les grandes cités, il y en a qui attendent en vain la clientèle, aimant mieux y mourir de faim ou à peu près que de travailler ailleurs et y vivre à l'aise. Un membre de l'Académie de médecine me disait un jour : « Vous ne a sauiiez croire combien de confrères nous sommes « obligés d'assister ! ».
Dernièrement, en août 1892 — car là aussi il y a de désespérantes misères — les feuilles publiques nous entretenaient de la fin tragique d'un jeune instituteur originaire des Bouches du Rhône. Placé dans
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une petite localité, où il vivait Iranquillenient et honorablement, il s'avisa un jour de venir chercher fortune à Paris, Il avait une lettre de recommandation pour une maison de banque. Mais pas d'emploi. Après avoir en vain frappé à toutes les poi'tes, il fut obligé, pour vivre, de faire, dans son gai-ni, des écritures très peu rétribuées. AlTreusement désillusionné, il demanda au charbon de le délivrer de la vie. Quand le commissaire vint faire les constatations accoutumées, le malheureux jeune homme tenait encore entre ses mains cripsées une lettre de ses parents, lettre où parlait la tendresse, mais qui n'avait pu faire renaître l'espérance dans ce cœur désespéré (1).
Qu'y a-t-il à faire en face de ce second paupérisme? En combattre la cause, c'est-ù-dire la tendance qui entraîne vers les grands centres. Et conHnenl?En inspirant, d'abord, l'amour du pays natal. En montrant, ensuite, qu'on quitte le certain pour l'incertain, souvent l'aisance pour la gène, voire l'infortune. Les journaux, les revues, les livres ne doivent laisser échapper aucune occasion de prendre part à cette œuvre salutaire. Les tribunes et les chaires doivent n'avoir garde de s'en désintéresser. F]n ce qui concerne
(1) Celte lettre des parents à leur cher « lieu » renftM'mait ces mots soulignés :
« Esporo ! carliin a sa par de bonluir sus aquesto terro, la nostro ii naoutrcs que u'hen jainai agut sera de té saoupré liurus un jour, msian seigurs ».
Ce qui signifie en finançais :
« Espère ! chacun a sa part de bonhe\ir sur cette terre. La nôtre, à nous qui n'en avons jamais eu, sera do te savoir heureux un jour, nous en sommes sûrs ».
particulièrement les campagnes, ce doit être principalement l'œuvre des comités agricoles. Qu'ils parlent, qu'ils agissent surtout; car louer les travaux des champs est bien, les rendre rémunérateurs est mieux. Gela est d'autant plus nécessaire aujourd'hui, que la tendance s'accentue et se généralise par suite du service militaire obligatoire, en d'autres termes, du séjour de nos jeunes ruraux dans les villes de garnison.
Diï-ons toute noti'e pensée. Les sociétés qui se sont constituées pour protéger l'agriculture devraient procéder plus efficacement. On disserte sur les souffrances ayr cules et en n'a pas fair de songer qu'il faudrait les s3courir! On crie vers et contre l'État. Mais, en attendant que l'État se décide à agir, pourquoi ne rien faire ou à peu près? Ne pourrait-on pas se cotiser pour former un fonds de réserve d'où l'on pourrait tirer quelques subventions?
L'on nous parlait, il y a quelque temps, de la riche Société dt's agriculteurs de France. Elle vient de se construire un magnifique hôtel pour s'installer et délibérer. Cet hôtel coûtera, dit-on, quelque 500,000 francs Est-ce que pareille somme n'aurait pas été mieux employée ailleurs? Et, à ceteffet, n'eût-il pas été plus glorieux pour la Société de délibérer dans les anciens locaux ou dans des locaux moins chers !