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V GRANDS MAGASINS ET PETIT COMMERCE

On ne cesse de le répéter, et c'est une vérité incontestable, les grands magasins sont la ruine du petit commerce.

Il est certain que les grands magasins olTrent d'appréciables avantages aux consommateurs. Les principaux sont : une réelle économie, car on paie généralement moins cher ; un notable assortiment de marchandises, soit du môiiçie genre, soit de genres différents, ce qui permet, d'un côté, de mieux satisfaire son goût et, de l'autre, d'épargner son temps; car ne voyons-nous pas, par exemple, les grands magasins de nouveautés concentrer à. peu près tous les commerces depuis la vente des poupées jusqu'à celle des livres ?

Il est certain aussi que le petit commerce est digne d'intérêt et en lui-même et au point de vue social. En lui-même, car il assure à bien des familles une existence honorable et aisée (1). Au point de vue social,

(I) M. Le Veillé, député socialiste, très au courant do lu question,» rendu cette vérité sensible par ce simple calcul basé sur l'organisation d'un de ces grands magasins, le Bon-Marché: « En 1887, le même ma- « gasin n'avait fait que 118 millions de vente ; voyez, en passant, com- « bien de bon peut avoir la statistique : une maison qui arrive à un pa- « rcil chifîre d'affaires tient la place d'environ 4, 800 boutiquiers au « chiffre commercial moyen de 25, 000 francs. Supposez quatre pcr- « sonnes — est-ce trop, en moyenne aussi"? — vivant dans cha- « cun de ces petits établissements : c'est l'existence de 20, 000 indivi-

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(•ar, sans le petit commerce, nous toml)erions sous la tyrannie du gros capital et, par suite des monopoles, conséquences inévitables, les prix modérés des grands jnagasins se convei'tiraient l)ientôt, au détriment des consommateurs, en prix exagérés. Sous un autre raj)port, le petit commerçant,, si les affaires vont bien, ;i intérêt à la conservation de la paix publique et y contribue largement et efficacement. Knlin, et toujours au même point de vue social, le petit commerce occupe proportionnellement plus de bras ou de mains. Conséquemment, en cet état de choses, si plus de maîtres trouvent l'aisance, plus d'employés trouveni le nécessaire, ce qui permet une plus large participation à la richesse publique.

Nous envisageons le petit commerce en général ol non point dans les abus et les inconvénipiits: qu'il crée ou occasionne.

Il y a souvent abus dans le nombre des intermédiaires : «Quatre ou cinq, huit ou dix personnes qui « s'interposent entre le fabricant et le consommateur.

« tins, le pain de '.), UOU employés à raison (h; '2 par lioiilicpic, î-oit an » total 2'J, 000 personnes avec -i.SOO locaux dilTérents occupés, loué-, " i, 800 droits fixes perçus par U'. Trésor, i, 800 patentes atteignani « un chiffre rond de 1, r>00, 000 francs. Le Bon Marché se contente i' " 4,01J0 employés; 25, OOU, dès lors, doivent ailleurs tenter fortune M. Le Veillé étend même l'horizon de ses observations pour ne poii laisser dans l'ombre d'autres conséquences. Il ajoute: « sur un vas: « périmètre autour du grand Carpharnaiim, le vide des bouti(pies s'op' (' rant, malheur au médecin qui .se vient fixer là, malheur au peintiv. « au tapissier, à l'architecte; vœ victix, à tous ceux qui vivotaient hii r i< à côté des petits commerçants spécialistes disparus au loin ! » { Loltre publiée dans l,a libre parole, le 20 février 181(3 ).

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« SOUS les noms de courtiers, de marchands en gros, « en demi-gros, au détail, forment un véritable poids « mort qui alourdit le travail social et retarde l'essor « de la production et du bien-être ». Ainsi s'exprime M. Leroy- Beau lieu (1).

Il y a inconvénient et même danger dans la trop grande multiplication des petits boutiquiers qui ne sauraient avoir tous de la. clientèle. Trop de tètes croient avoir la bosse du commerce. Elles feraient bien de se croire la bosse de la production. Il y aurait avantage personnel et même social.

Mais revenons au petit commerce en général, que des écrivains, entendant se placer exclusivement au point de vue des avantages du consommateur, abandonnent volontiers, mais non sagement, à son malheureux sort.

Qu'y aurait-il donc à faire pour assurer son exis- !<Mice?

M. Ott estime que, si les grands magasins appartenaient à des associations de travailleurs, les avantages seraient maintenus et les maux conjurés (2). Mais comment opérer ce changement de propriétaires? Pour le présent, nous ne voyons que la conliscation. Mais, évidemment, c'est ce que ne veut pas réminent économiste. Quant à l'avenir, il faut s'en remettre au temps et au mouvement social.

Toutefois, en attendant, si cela arrive jamais, n'y

(1) Essai sur la répart, des ricitess. . . , Paris, 1888, p. 320 (-1) Trait. (Vécon. soc, Paris, 18'J'2, tom. ii, p. 300.

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aurait-il pas quelques mesures à prendre pour remédier, autant que possible, à l'état de choses?

Ne pourrait-on pas s'opposer à cette concentration de divers commei'ces'? Ne pourrait-on pas dire paiune loi aux commerçants : Choisissez votre commerce spécial, mais nous ne voulons pas de contusion entre les divers négoces. Adoptez-vous les nouveautés ? vous vendre/ des nouveautés; le bronze.' vous vendrez du bronze ; les poupées? vous vendiez des poupées ; les livres? vous vendrez des livrelimitant ainsi vos ambitions et vos désii's de gaii maintenant, en faveur des consonmiateurs, des prix relativement modérés. La libei'té, sans doute, .<e trouverait entravée. Mais la liberté ne doit-elle poinl céder le pas à la justice, se sacrifier au bien commun?

Si l'on ne veut pas être aussi absolu, aussi radical, qu'on applique rigoureusement la loi des patentes ;'i chaque genre de commerce dans ces grands magasins. Ce serait de toute justice, puisque la loi est appliquée aux petits commerçants. Ce serait, d'ailleurs rétablir l'égalité dans une certaine mesure : systém qui, du moins, permettrait à ces derniers d'être moi II lacilement écrasés par leurs puissants concurren[>. Knlin, soit dit en passant, l'État y trouverait sou compte.

.l'ai lu dans un journal (1) c€s justes et bien sensibles réflexions d'un penseur:

(I) Ln libre parole, £8 juin 18',H.

(;li. II. — KCLAIHCISSEME.NTS !2/;>

« Un exemple va vous laire comprendre la lé^Tîiti- « mité absolue de cet impôt.

«J'ai ici, moi, une boutique de bijouterie pour la- « quelle je paie une patente proportionnelle au chiffre « de mon loyer et au nombre de mes employés.

« A côté de moi, il y a, si vous voulez, une boutique, « mettons de lingerie et dentelles.

« Je m'aperçois un jour que mes clients qui vien- (( nent m'acheter des montres, des bagues, seraient i( heureux de trouver chez moi, en mèm.e temps, des « dentelles, du linge, etc. Je me mets à vendre, ert (( même temps que mes bijoux, les mêmes articles de K lingerie que mon voisin.

« Je ne paierai patente que pour mon magasin de (( bijouterie. Je frustrerai l'Élat du di'oit que je de- « vrais payer pour mon commerce de lingerie, s'il é- « tait dans uneboutiquespéciale. Et comme j'aurai plus « d'occasions de vendre que mon voisin, grâce à mon « commerce de bijouterie, pour lequel je possède une « clientèle formée de longue date, le commerce démon «voisin ne tardera pas à péricliter età disparaître.

« Ne trouveriez-vous pas juste qu'au moins l'Étaî « in'ûbligeàt à payer patente pour mes deux commer- « ces? c'est ce que la commission des patentes n'a « pas l'air de vouloir appliquer aux grands magasins « (\n'\ appliquent à cinquante, à cent spécialités di- « verses le système que, par hypothèse, je vous ai w montré fonctionnant un instant chez moi ».

Ce qui semblerait plus juste et même absolument

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juste, ce serait de remplacer les patentes par l'impôt sur le revenu. Telle a été naguère la déclaration de M. le Directeur des contributions directes, dansnoliT Chambre des députés, au cours de la discussion sur l'importante question des patentes.

Mais, après avoir adopté le principe de la triple taxe: droit propoi'tionnel sur la valeur locative, droit sur chaque spécialité commerciale, droit i)ar employé, la Chambre, dans sa séance du 20 i'évrier dernier, statua sur les trois points comme il suit et avec tableaux y relatifs :

Le droit proportionnel sur la valeur locative varie du 20" au 7" d'après le nombre des employés ; il est du 20", de 11 à 50 employés ; et il monte au 7'^', quand les employés atteignent le chiffre de 800,

Le droit par employé est de 2.5 francs dans la \)tvmière centaine à partir de 11, et il s'accroît de 10 francs à chaque centaine, en sorte qu'd devient do 125 francs à 1,000 employés, de 225 à 2,000, de 325 à :j,000 etc.

Quant au droit sur les spécialités, il fallait d'abord établir les catégories. M. le député Le Veillé propo- .sait d'en créer cent. La Chambre se contenta de seize qui sont ainsi spécifiées : accessoires de toilette, — alimentation, — ameublement, — éclairage et chauffage.

— bijouterie, — bimbeloterie, — carrosserie, — équipements militaires, — habillements pour hommes et jeunes garçons, — habillements pour femmes et jeunes filles, — instruction, éducation, arts d'agréments, — articles de ménage, — objets d'art, — papiers peints, —

— tissus non ouvrés, — vins, liqueurs et boissons. Puis

cil. H. — éclaicissemf:nts !2//

il fut décidé que, pour chacune de ces seize catégories, la taxe due par le magasin varierait de 100 francs à 35,000 francs, progression qui s'établit d'après le nombre total des employés et la population delà ville. C'est un grand pas de fait. Mais est-ce assez?

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