ÉMIGRATION ET COLONISATION
Nous avons, comme nous devions le faire, anathéinatisé le système de Malthus.
Toutefois, les populations s'accroissant continuellement, il est certain qu'aujourd'hui telle ou telle con- Irée ne suffit plus à l'existence de ses habitants, et il est possible de supposer qu'un jour telles ou telles autres se trouveront dans le même cas.
En face de cet état de choses, il y a et il y aura l'émigration simple et la colonisation.
L'émigration se fait au nom des particuliers qui vont chercher sur d'autres plages un meilleur sort. C'est un sacrifice sans doute; mais, si pénible qu'il soit, ce sacrifice n'est-il pas compensé par l'existence assurée, l'avenir aisé qu'on espère. En même temps, les émigrants, par leurs connaissances agricoles et industrielles, peuvent rendre de notables services aux pays d'immigration, lesquels sont d'ordinaire des pays nouveaux. Il peuvent aussi être utiles à leur ancienne patrie par l'amour qu'ils en gardent, et l'amour qu'ils en inspirent.
Sous ce dernier rapport surtout, la colonisation l'emporte, La colonisation se fait au nom ou avec l'autorisation de l'État. L'État, alors, laisse à ses nationaux la liberté de se transporter sur un territoire colonial, de s'y établir, d'en cultiver une partie, d'y fonder des établissements. Si ce n'était pas suffisant
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pour l'œuvre de la colonisation, l'État ferait bien, pour déterminer les volontés, d'accorder les conditions les plus avantageuses, au besoin des indeiiuiités pécuniaires. Par la colonisation, tout en habitant un territoire éloigné, on ne cesse d'appartenir à la mèrepatrie (i).
Voilà comment, par l'émigration et la colonisation. Ton arrive à trouver place pour l'exrédant de la population de§ États.
I/émigration et la colonisation créent, en nièm temps, des débouchés pour les productions de la mère-patrie.
Des théories se sont fait jour sur la question df.- (lébouchés. Nous n'avons pas à les soumettre à l'examen? Qu'il nous suffise de les noter pour en tirer une conclusion certaine, incontestable dans chacune d'elles.
M. J.-B. Say prétendait que l'élendue desdcbuiidn est 'proportionnelle à l'étendue de la production ; thci^l'ie plus que hasardée, que l'expérience dément chaque jour, car les crises commerciales sont d'ordinaire le résultat d'encombrements de produits.
D'autres économistes ont adopté et défendu la contre-partie. A leurs yeux, il peut y avoir un encombro-
(1) Voir De la colonisalion chei les peuples modernes, par iM. Lfrov- Hcàiilicu, surtout la s(!coii(lo partie.
M. Leroy-Heaulicu eut, en \M'.i, Saumnr pour lieu de naissance. La ()lupart (le ses ouvrages sont devenus classiques. Il fonda, en 1873, V Économiste français qu'il dirige toujours. 11 est un des rollaboratcurs assidus de la lleviie des Deux-Mundes.
en. 11. — KCLAlHClSSlvMKNTS 1287
ment général de produits. La pleine vérité n'est pas, non plus, de leur côté. L'histoire a enregistré de nombreux encombrements partiels ; elle ne nous a pas encore révélé d'encombrement général. Du reste, cet encombrement général parait même impossible, si l'on veut bien réfléchir sur la nature humaine dont les désirs et les appétits sont insatiables, pour ainsi (lire infinis: à côté des besoins réels, il y a les les hesons factices (jiii ne savent jamais prononcer le mot: Assez.
Il y a aussi la tliéorie de Proudhon, adoptée par Karl Marx. Ces deux célèbres économistes supposent un produit coûtant, par exemple, 10, 000 fr. au capitaliste. Ce dernier ne veut le céder qu'avec bénéfice. Le bénéfice sera, supposons-le, de 1,000 fr. Parconsé- (|uent, le produit devra être vendu 11, 000 francs. Or, les travailleurs, ne pouvant le payer ce prix, puisfju'ils n'ont gagné que 10, 000 francs, il suit que les débouchés finiront par manquer. Conclusion qui serait rigoureuse, s'il n'y avait que les travailleurs qui consommassent. Mais les capitalistes, oui ne produisent point, ne consomment-ils pas aussi? Ne sont-ils pas assez nombreux pour consommer le onzième it"Stant?(l)
(1) Voici, entre autres, les lignes que Proud'lion a tracées dans son mémoire: Qu'esl-ce que la propriété! et qu'il a reproduites dans son Système des contradictions économiques, Paris, 1850, tom. i, p. 253 : Il En France, 20 millions de travailleurs, répandus dans toutes les bran- " «lies de la science, de l'art et de l'industrie, produisent tout ce qui t;st utile à la vie de l'honime. La somme de leurs salaires réunis < ijalc, par hypothèse, 20 milliards. .Mais, à cause du bénéfice . . .
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Il nous parait plus juste de dire avec d'autres économistes que les déboucliés sont en raison: 1" de l'utilité des produits; 2" de l'abondance des revenus. En effet, personne n'achètera ce qui ne lui est pas de quelque utilité, ne serait-ce qn'une utilité luxueuse, l'ersonne, non plus — • nous nous gardons de fairr abstraction de l'honnêteté — ne voudra acheter pln< (]ue ne lui permettent ses revenus.
D'après cette dernière théorie, qui Jie voit (pic Us plages habitées par l'émigration et la colonisation s'ouvrent bien larges aux production de la mère-patrie. Là, les besoins sont grands et les matières à échange, produits ou monnaie, ne feront pas défaut.
Ceci n'est ni moins vrai ni moins indiscutable dans les autres théories : dans la première, car les débouchés deviennent plus grands; dans la seconde, car l'encombrement général est évité ou, au moins, reculé: dans la troisième, car les consommateurs ont augmenté.
Supposons une époque, assurément ])ien éloignée, où, avec l'accroissement signalé, il n'y aura plus (i« déversoir pour les excédents de population. Alors, que deviendra l'humanité?
Cette perpective avait fait du comte llossi presqiir
K avenant aux moiioiiolcnrs, la soniiiK; des iiroduils doit (Hrc pavi''' I' 25 milliards. Or, comme la nation n'a pas d'antres aclictcnrs que "< SCS salariés et ses salariants, que ceux-ci ne payent pas pour les au- M 1res et que le prix de vente des marchandises est le inônie pour «tous, il est clair que pour rendre la circulation possible le travail- « leur devrait payer cinq ce dont il n'a reçu ipie quatre ».
cil. I[. — KCLAIUCISSKMKNTS 280
un disciple de Malthiis. Il est plus vrai et plus chrétien de dire avec M. Ott:
A cette époque, « certainement l'humanité aura acte compli sa tâche ici-bas, et elle sera de trop sur <( cette terre.
« Elle a eu un commencement; elle doit avoir une « lin. Ainsi le veulent toutes ses conditions d'existen- « ces, morales, intellectuelles, physiologiques, écono- « miques.
(( Ce que la tradition a toujours annoncé, la science « économique le démontre donc à son tour: l'huma- « nité n'est que passagère sur ce globe, et un jour ses « destinées devront se transformer entièrement (1) ».
Les raisons invoquées par Malthus et ses partisans ji'ont donc aucune valeur au point de vue de la loi providentielle et morale.