‹ La question ouvrièreChapitre 69 sur 83 · CHARITÉ · texte numérisé non relu

CHARITÉ

S. Paul disait dans une de ses Épitres: Quand je 2^ai'- Icrais toutes les langues des hommes et même celles des Anges, si je n'ai jJoint la chaHté, je ne suis que l'omnie un airain sonnant, une cymbale retentissanle ; et quand j'aurais le don de ifrophétie, que je pénétrerais tous les mystères, que j'aurais la science 'le toutes choses, que j'aurais assez de foi pour transporter les montagnes, si je n'ai j^oiHt la charité, je

ne sais rien; et quand j'aurais dislnbué tout mon bien pour nourrir les pauvres, que f aurais livré mon corps pour être bridé y si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien (1).

Nous avons dit précédemment que, quels que soient les efforts humanitaires, l'on n'arriveraitjamais à supprimer la pauvreté, tant la pauvreté semble inhérente à l'existence! Et nous indiquions les principales causes de l'impossibilité : les charges familiales, les vices de la nature humaine, les maux qui frappent et souvent d'une façon inopinée ou imprévue. Proudhon avait entrevu cette vérité lorsqu'il écrivait : a A « cette pauvreté inévitable, loi de notre nature et de « notre société, il est évident qu'il n'y a pas lieu de (( songer à nous soustraire ... La raison nous comman- «de d'y conformer notre vie par la frugalité des « mœurs, la modération dans les jouissances, l'assi- « duité au travail et la subordination absolue de nos (( appétits à la justice (2) ».

Oui, que tout s'harmonise pour le mieux dans la société par une juste répartition des charges, par le développement des richesses du sol, des ressources

(1) lad Cor., xii, 13.

(2) La guerre et la paix, Paris, 1801, lom. ii, p. 143-Ili. Proudlion trace ainsi ce que les économistes ont su trouver en lace de la mi' sère: «. Auiimenler la production, restreindre la conmmination cl V faire moinn d'enfants, en un mot être riches et non pas pauvres: « voilà, i)our combattre la misère, tout ce que savent nous dire ceux « qui l'ont le mieu.x étudié; voilà les colonnes d'Hercule de l'éconoitiie v( politique! » (Système des contradictions économiques . . ., Paris, 1850, tom. II, p. 303).

CIT. ir. — ÉCLAIRCISSEMENTS 317

de l'industrie, par l'augmentation équitable des salaires, par la multiplication des mesures sociales prises tant dans l'intérêt des corps que dans celui des âmes, tant pour favoriser le présent que pour assurer l'avenir ; oui que, par là, la prospérité sociale touche à son plus haut point. Mais qu'on ne croie pas que la pauvreté sera absolument et pour jamais bannie de la terre : telle est la réponse de toutes les générations qui, n'importe sous quel climat et dans quel siècle, nous ont devancé dans la vie, car ces générations ont tenté aussi, espéré aussi, et toujours en vain.

Il faut donc aujourd'hui, ainsi que dans le passé, que le riche devienne comme une seconde providence du malheureux, que ses largesses s'unissent aux largesses de Dieu, afin que le malheureux ne soit jamais tenté de lever les yeux vers le ciel et de se demander, dans l'accablement du désespoir, si là-haut il y a réellement un amour qui veille sur lui. Autrement, nous serions n.ous-mêmes contraint de répéter avec Bossuet : (( Quelle injustice que les pauvres portent tout (( le fardeau et que tout le poids des misères aille fonce dre sur leurs épaules ! S'ils s'en plaignent, s'ils en « murmurent contre la Providence divine, Seigneur, « permettez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur {( de justice»? (1).

Avons-nous besoin de désigner la vertu à laquelle appartient la noble mission de soulager les infortunés? Le lecteur l'a désignée spontanément. C'est la

(1) Sennoii sur rémiiiente dii;'iut(j des iiaiivios dans rEi^lisc, fui du second point.

iilS 1,.\ girCSTlON OUVHIliBE. — LIV. IJ(

charité dont le grand Apôtre a donné une si magnilique définition ; la charité qui saura se multiplier con)nie les maux, se proportionner à leur étendue; la charité qui voudra venir au secours de l'enfance comme de la vieillesse, de l'infirmité comme de la maladie, de la famille comme de l'individu ; la charité qui, en dirigeant particulièrement son action sur les misères ([ui sont proches, se garde d'oublier celles qui sont loin ; la charité qui, sans se renfermer exclusivement dans le pi-ésent, franchit parfois les temps comme elle franchit les frontières ; la charité qui ne voudrait pas connaître une douleur sans l'allégei-, une plaie sans la guérir, une larme sans la sécher ; la charité, enfin, qui, si elle est chrétienne, aimera, soit pour se garantir des défaillances, soit pour se donner de nouvelles ardeurs, à se rappeler ces mots du divin luaitre : (> ({KO vous faites au inolndvc de mes frères, e'csl à laoi-niènie (jue vousle j'aiteH, Quamd'ni fecislis uni e.i his fi'dti'ibus meis minirnis, niihi fecistis (l).

Lu charité! on a voulu aussi, en France, la laïciser. (,)u'a-t-elle produit à la suite de cette transformation V

Qu"a-t-clle produit dans les bureaux de bi(Mifaisanco'/ Trop souvent, surtout dans les gi'andes cités, une mauvaise distribution de secouT's, un gaspillage dans les linances, de malhoiuiètcs prélèvements sui- les londs à distribuer CI).

(Il s. MaUli. .\.\v, -iO (Voir lin du voluinc, .V«/(; /). [i) Nous nous hornons à ce n(MiYcau si'niidfilc racoiilt' en ers Iciino |i.ir lii l.iliri' l'i/ralc du iH Udvcuiliic :

cil. H. — ÉCLAIRCISSEMENTS 319

Qu'a-t-elle produit dans les bureaux de secours? Trop souvent aussi des phénomènes analogues.

Qu'a-t-elle produit dans les hôpitaux? Des frais it)nsidérables pour la transformation, l'augmentation

< Encore une iiouvolle aflairc Suire à rAssislance publique. Un atliiiiiiistrateur, lesieui" Giroux, architecte, et un caissier du bureau de bienfaisance, nommé Pierre Provost, du onzit-me arrondissement, vicMuent d'èlrc pinces en train de refaire rarg:ent des pauvres. " D'après l'enquête à laquelle nous nous sommes livrés hier, voici exactement comment ces deux misérables opéraient. » Dans chaque bureau de bienfaisance, douze administrateurs sont spécialement chargés de répartir entre les pauvres de l'arrondisse-

• ment l'argent donné, soit par l'adnn'nistration centrale, soit par des

' personnes généreuses, ces admhiistrateurs doivent se rendre en persomie au domicile des indigents et leur remettre, suivant le plus ou moins grand degré de misère, un bon de cinq, dix ou vingt francs, payable à la caisse du bureau de l)ienfaisance. Ces bons sont extraits d'un carnet à souche.

« Le truc employé par les deux g. (Iionniics) ét;iil des jiliis simples,

' comme on va le voir.

« Quand un pauvre arrivai! a la ( ais<c |)iiiir lnuchri- laïuiMil du bmi (jui venait de lui être délivré, le caissier icgai'dait la signature; si cette signature était celle d'un administrateur en dehors ôa la combinaison, il payait intégralement; dans le cas contraire, si c'était l'administrateur C.iroux, le caissier ne versait que la moitié de la somme et gardait le reste pour lui et son associé. « Est-il tiesoiu de dire que les pauvres volés ne récriminaient jamais, de peur de se voir rayer, sous un prétext-e qufdcoiupie'.' « Bref, cet ingénieux procédé aurait pu diu'er longtemps ciicnic >i. ces jours derniers, le secrétaire-trésorier n'avait prévenu le maire que certains faits de l'administration lui semblaient louches. « Ces deux messieurs procédèrent alors à une enquête minutieuse (|ui ne tarda pas à les convaincre que l'administrateur Ciroux, de connivence avec le caissier l'rovust, s'appropriait les fonds <lestinés

' aux i'ulii'ents.

(l'un personnel dev(;nu, il paraît, nécessaire, l'augmentation des traitements de ce personnel augmenté, et tout cela au détriment des malades, car ces dépenses sont prises sur leur budget (1).

« (rost (lans les comptes (le la scptièine division, ((ue les iéi^iIm r.-;i- " tiens ont été constatées.

V L'administrateur coupable a été immédiatement snsiioniin de sp- " fonctions. Quant avi caissier, il a été révoqué.

(1) In conseiller municipal de Paris, M. Alpv, allirmait quela laïcisalion des hôpitaux et des bureaux de bienfaisance de la capitale coûtail énormément et se déclarait en mesure de le i)rouver. La majorité du conseil, estimant que la question de |»rincipe prime la question de dé- ])enses, refusa de l'entendre. Un rédacteur du Soleil, lequel n'avait pas les mcnies motifs de redouter la lumière, se rendit prés de l'honorable conseiller. Et voici la réponse de ce dernier ou, mieux, le dialogue qui s'établit entre eux :

I' — Je n'ai pas voulu comparer les services que rendaient les reli- " i;:ieuses à ceux que rendent les laïques, nous dit M. Alpy; je me suis " placé sur le terrain financier, espérant y rencontrer tous les conseil- " Icrs soucieux des deniers des contribuables. J'ai ofl'ert de fournir la "preuve que le personnel hùque coûte à la Ville 8U'J,0U0 francs de " plus que les religieuses.

« —Comment ces augmentations sont-elles passées ituiperçiies jus- " qu'à ce jour ?

« — Grâce à un stratagème que je n'ai découvert qu'après wn lou^' " et minutieux travail.

« Eh ouvrant le budget de 18S(), budget antérieur à Inute laïcisation, " je tiouvais au total, pour le personnel attaché au servici; d(!s adminis- '< très, 1,";J1,!)00 francs; pour 1892, ce chapitre se monte à 1, 73H, « 2i0 francs. La différence n'est pas sensible pour qui se borne à cet < examen sommaire; mais, en y regardant de plus jirès, en disséquant " le budget, je m'aperçus que cette équivalence approximative n'était " qti'un Irompe-l'iril, qu'on avait simiilemenl reporté à un autre cha- " jiitre quelques articles.

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Qu'a-t-elle produit encore? Une infériorité notoire dans les soins à donner, des négligences ou étourdelies qui ont occasionné des accidents graves, par- Ibis mortels.

Cette charité laïque a aussi prononcé de sottes exclusions. Par leur situation, par leur connaissance (les pauvres, par leur dévouement aux pauvres, les curés ont leur place marquée dans les bureaux de liientaisance. Ainsi en avait-il été jusqu'à ces dernièles années. Mais, alors, on s'est dit: Plus de curés dans les bureaux de bienfaisance; et on s'empressa de les mettre dehors. Nous doutons fort que les pauvres s'en trouvent mieux.

" r.'psl ainsi que k; service médical '>A'2, 000 fr.

« I.e persomicl des bureaux de bienfaisance . . . JfiO, 400 »

« Les aumôniers ( fuijourd'luii sM|)iiriini''s) .... ('>7, 800 i>

" Soif, au total 810, 200 IV.

<lMi étaient compris dans les l,7.'!l,'.lutl lianes du budi^et de 1880, ne ti;,'nie[it pas dans les 1,738,2-iO francs du budget de \H[H, ou jduliU li-^urent dans un autre cbapitre.

" De sorte qu'en réalité le chapitre Personnel atlaclii' tin.r administrés du budijet de 18'J'2 devrait s'éleverà 1,738,240 -f 712,400 (je ne compte jias l'artich; afférent aux aumôniers) =2,480,040 francs, contre 1,731, DOO francs en 188U.

" Voilà la vérité : je ne crains pas d'être démcnli, nuus dil M. .Vlpv en ■• terminant ».

(/.(' ,S"/(''7, -i iiiiM'iiil-iv Isj-i l nenouvelleaui,'Mieiilalion va s'ajonteravecla laïcisation de rétabli>- ^'•ment de Berck-sur-Mer, établissement où 75 religieuses donnent des Miins matériels à des enfants invalides et scrofuleux. On leur alloue une indemnité de 14,000 francs. .\ quel chiffre s'élèvera le traiteiiieut des inlirmières qui les remplaceronl ?

i.A Qiv.^r. orv. — 21.

.'522 LA Qli:sT(ON OlVlilKHi;. \.\\. lil

Celle charilé laïque déclare quelquefois des ^uei"res non moins sottes. Tout le monde connaît l'inslilul des Petite fi Sœurs des jxf^ii'yc'^, \e louable but qu'elles poursuivent, l'admirable dévouement, rentière abnégation qu'elles y consacrent. Hé bien! il se rencontre des municipalités qui, estimant non tolérables les quêtes faites par ces religieuses, les interdisent par une violation de la loi et ne craignent pas de faire appréhender les nobles quêteuses par des sergents de ville ou des gendarmes ! Quant aux vieillards qui attendent de ces quêtes leur pain de chaque jour, peu importe à ces ardents zélateurs de la laïcisation! Cette maxime : Pereanl omiiia jiotuts quam jimicip'ta., que tout pévhse plutôt que leurs tristes principes, cette maxime, disons-nous, est la leur !

Le peuple de Paris et des cités sait tout cela, il n'hésite pas à le déclarer. Les pauvres et les malades se plaignent ouvertement. Ces plaintes, je les ai recueillies maintes fois de la bouche des convalescents ([ui venaient des hôpitaux de Paris.

.le dois dire que l'étaldissement de Saint-Maurice où j'entendais tout particulièrement ces plaintes, a été aussi laïcisé ; mais, Dieu merci! le personnel est irréprochable.

Quelle réponse devais-je faire? J'étais franc et je disais: C'est la faute du peuple de Paris; pourquoi nomme-t-il des conseillers qui ont la rage de la laïcisation? S'il veut efficacement remédier à l'état dechoses, qu'il remplace, aux prochaines élections, ces conseillers par d'autres qui, vraiment animés de l'a-

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inour du pauvre peuple, prennent les mesures nécessaires pour le rendre efficace.

Ce que nous disons de Paris, nous devons le dire de tous les points de la France où cette rage de laïcisation a produit de désastreux effets.

Le citoyen pauvre a entre les mains une puissance, le bulletin de vote, et il ne sait pas ou ne veut pas s'en servir (l).

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