XVI
CHARITK CHRÉTIENNE.
Pourtant, la charité chrétienne puisait dans sou passé le droit de n'être pas ainsi méconnue, maltraitée.
Lorsque, après trois siècles de persécution, on eut reconnu au clu-istianisme le droit de s'affirmer et à l'Église le droit de vivre, la charité chrétienne, tout en continuant les admirables œuvres du passé, inaugura un nouvel ordre de choses. A ses yeux, plus de liberté dans l'action demandait plus de régularité et de grandeur dans le bienfait. De là ces établissements qui s'ouvraient pour donner asile ou assistance aux infortunes et aux faiblesses, à la vieillesse comme à l'enfance, à la pauvreté comme à la maladie, à la
(l) Lu spirituel écrivain disait, un jour, au sujet des laïcisations — et sa pensée embrassait les contribuables en général — : « Quand Jac- « ques BonhonuTie coinprendra-t-il qu'on l'abuse avec des mots et « qu'au fond c'est toujours sa bourse qui régale » "'
:{24 LA ()i KSTiD.s: ouvhikri:. — i.iv. JIl
veuve comiiK^ à l'orphelin ; les élruiijfers eux-mêmes n'étaient pas oubliés. Go tut le fait de l'Éjiçlise : les hiens ecclésiastiques étaient consacrés à la fondation et à l'entretien de ces charitables établissements ; et déjà — si ardente et si prompte avait été l'impulsion de la charité ! — déjà, au iv« siècle, saint Épiphanc constatait que les évéques avaient coutume « d'établir (•es sortes de maisons pour y placer les estropiés et les malades et leur fournir la subsistance » (1).
Sous le même souffle de la charité, sous la même inspiration de l'Église, ces institutions de bienfaisance se multipliaient de plus en plus pour faire face à toutes les nécessités. Un jour, la vie religieuse ou cénobitique était née de cette parole, méditée paiune âme magnanime : Si vous voulez être parfait, veudez tout ce que vous avez, et le (Jo)niez auj- pauvreté (2). Antoine s'était retiré dans la solitude où il fut appelé bientôt à gouverner une nombreuse famille qui, à son e.\em[)le, s'était proposé la rigoureuse imitation de la pauvi'eté du Christ. Mais, à côté de cette vi. d'abnégation qui se développait avec tant de puis sance en Orient et en Occident, s'asseyait la charité i\u\ répand le bien : les monastères et, un peu plulai'd, les collégiales, avaient plus que des secouij)our les nécessiteux ; ils édifiaient généralement im liôpital où les infiîmes trouvaient des mains pouipanser leurs plaies et des âmes pour aimer leurs âmes.
<l) Cit. dans Bnrjçicr, iJiciiitn. de llteol.., ;irl. Ilospital. d) Mallli . XIX, !:JI.
cil. K — KC.LAIKCISSKMK.NTS 325
Chose bien digne de remarque ! La charité chrétienne grandissait comme les malheurs, en sorte que le dévouement se trouvait toujours à la hauteur des fléaux, si cruels qu'ils fussent, et des maladies, si iiorribles qu'elles se présentassent.
L'on sait comment autrefois, chez les Juifs et les autres peuples de l'Asie, l'on traitait les infortunés atteints de la lèpre : ils étaient non seulement condamnés a vivre séparés de la société humaine, mais abandonnés à leur propre malheur. L'Asie communiqua ce mal contagieux: aux croisés qui le rapportèrent en Occident. Si les ravages de ce lléau furent terribles, la charité se montra féconde et sut exercer une action salutaire : les maladreries s'élevèrent de toutes parts au milieu de vastes enclos, pour être desservies par les religieux liospitaliers de Saint-Lazare dont le grand maître — ce qui montre combien cette charité savait être prévoyante et ingénieuse — devait avoir été lépreux lui-môme: c'était imiter le Sauveur des hommes qui a dû se faire sniihlahle en tout t) ses frères, afin de mieux compatir à leurs infirmités (i).
D'autres infortunes allaient susciter d'autres dévouements.
Les nombreuses victimes de l'islamisme trouvèrent d'intrépides libérateurs dans les religieux de la Trinité et de Notre-Dame de la Merci. Ce n'était pas assez de délivrer les victimes. Il fallait écarter les coups des ennemis. Ces ordres militaires se fixèrent à Jé-
(i) AdHebr.,\i, 17.
:{2G LA (JIJKSTION OLVHIKm:. — LIV. 111
rusalem pour protéger les pèlerins, s'établirent en Espagne pour lutter contre les Maures qui la désolaient, dans le nord de l'Europe, pour repousser les barbares qui la menaçaient de nouveau.
L'Eglise avait autorisé la cbarité à s'armer du glaive, parce que c'était l'état de légitime défense. Elloinème continuait à interposer la suprême autorité qu'on lui reconnaissait, pour porter remède à un grave désordre qu'une coutume barbare maintenait, malgré tout, au sein de la société chrétienne.
Les seigneurs du moyen-âge avaient conservé l'héritage de leurs ancêtres : le goût de la guerre, l'amour de l'indépendance, et ne se donnaient pas beaucou)) de peine pour se former à la mansuétude du christianisme dont ils faisaient profession. D'autre part, Tal)sence de lois suffisantes à la protection des individus et des familles, la faiblesse de la puissance royale leur maintenaient fatalement les armes aux mains. Les. seigneurs pouvaient venger leurs injures propres ou celles de leurs patronnés ; mais les peuples en gémissaient: ces guerres incessantes étaient un véritable Iléau. S'il y avait impossibilité de les faire complètement disparaître, au moins était-il bon de les circons- (;rire dans de certaines limites, de distinguer des jours, voire des époques où, en même temps cju'on vaquerait au service de Dieu, on goûterait un repos nécessaire, on s'adonnerait à un travail utile aux intérêts temporels, on se formerait à la vie civile sans laquelle il n'y a pas de société possible. Nous venons de désigner cette paix imposée par l'autorité de tant
(:?r. ir.
KCAIP.CISSF.MEXTS
le conciles et confirmée par celle des papes, de cette lix à laquelle, précisément à cause de son origine ^t de ses motifs, l'histoire a consacré le nom de Trêve de Dieu.
La charité chrétienne a fait plus sous la haute direction de l'Église. Elle a façonné socialement notre îurope civilisée. Aussi, un penseur, Gihhon (1), a-ttracé ces lignes, expression exacte d'une grande férité et souvent reproduites : « De même qu'une ruche est faite par les aheilles, ainsi la France et ■l'Europe furent faites par les évêques ».
Le moyen-âge a légué ses œuvres à l'époque moîrne. Celle-ci les a fidèlement entretenues. Elle en a
Houté d'autres selon les besoins des temps; car la larité chrétienne, ne sachant vieillir, ne saurait îrdre ni de son ardeur ni de sa puissance. Qu'il
>ous suffise — car une revue générale nous entraîîrait trop loin — qu'il nous suffise de citer deux
jioms : Vincent de Paul, Jean-Baptiste de La Salle ;
[■incent de Paul qui voulait ne pas savoir une misère ms lui donner assistance ; Jean-Baptiste de La Salle
lui tenait adonner largement à l'enfant du peuple le
bienfait de l'instruction ; et, certes, à l'un comme à
[autre les succès n'ont pas fait défaut.
Nous venons de tracer une faible esquisse de la
(I) (.ilibon, qui vécut de 1737 à 1794, est un des plus célèbres liisto SMS anglais. Eu lui rérudiliou était vaste (!t la critique sûre. M. Villeïin l'a fort bien apprécié dans son Tableau de la Uttératiive au Wlll" siècle.
;{'iS l.A (JIKSTIUN OLVIUKUK. — LIV. III
charité chroLieiiiie dans le cours des àyes. Mais si imparfaite que soil cette ébauche, nous nous estimons, néatunoins, en droit de demander, avec étonnenient et tristesse, comment, à notre époque et dans notre France, l'on a osé décréter l'exil de celle charité chrétienne. Si le christianisme ne disait rien à nos maîtres du jour, au moins leurs âmes devaienlelles s'ouvrir aux leçons de l'iiistoire, pour se fermer à l'ingratitude, d'aucuns ajoutent : à l'iniquité.
SOrX'TIOX l'AR l'églisk.
La question ouvrière est posée depuis longtemi)s. Déjà elle impose le devoir de la résoudre à bref délai. Nous avons cherché et indiqué la solution multiple ([ui parait lui convenir. Mais qui aidera eCdcaccinciil à faire passer la théorie dans les faits?
Les économistes libéraux? Non, car ils veulent tout confier à l'action de la liberté, aveugle souvent, impuissante toujours ; et, en attendant, ils suppriment volontiers la loi divine, sinon Dieu lui-même; el, quand les hommes ne suflisenl pas à leurs désirs de production, ils prennent les femmes, ils prennent même les enfants.
Les économistes révolutionnaires? Non; car non seulement ils ne veulent pas de Dieu, mais ils ne veulent pas de maître . La formule adoptée par eux est donc celle-ci : Ni Dieu ni maître, c'est-à-dire 1(^ chaos.
cil. If. — KCLAlRCISSIvVlENTS 320
Les économistes athées, matérialistes ? Non ; comment poui-raient-ils agir salutairement sui' une société qui, à leurs yeux, doit être une énigme ine.x.plicable et une suprême injustice? Si tout le mystère de la vie s'accomplit ici-bas, pourquoi des inégalités dans les conditions? Pourquoi surtout une inégale participation dans le banquet de la nature? Il n'y aurait même qu'un pas pour verser dans le nihilisme ou l'anarcliisme, l'un se proposant de tout détruire dans l'es- [lérance de l'éclosion d'un meilleur ordre de choses, l'autre ne voulant aucun frein aux désirs, aux volontés, aux passions, et arrivant, par là, à proclamer la li'gitimité de toutes les convoitises, l'impunité de tous les crimes.
Qui alors donnera un efficace concours pour la réforme désirée et nécessaire?
Nous l'avons déjà dit dans notre Iniroduction avec des penseurs, nous le répétons ici avec Léon XIII, c'est l'Église et l'Église seule, quoi que veuillent les ennemis de rEgli.se et quoi qu'ils fassent : « l'Église « qui puise dans l'Évangile des doctrines capables, soit « de mettre fin au conflit, soit au moins de l'adoucir, «en lui enlevant tout ce qu'il a d'àpreté et d'aigreur; « l'Église qui ne se contente pas d'éclairer l'esprit de « ses enseignements, mais s'eiïbrce encore de régie)- M (în conséquence la vie et les mœurs d'un chacun ; « l'Église qui, par une foule d'institutions bienfaisan- « tes, tend à améliorer le sort des classes pauvres ; (d'Église qui veut et désii-e ardemment que toutes (des classes mettent en (tomnuui leurs lumières et (( leurs forces pour donnera la question ouvrièi-e la
;î30 LA QUKSTION OL VIUKMK. — IJV. iJI
«meilleure solution possible; l'Kglise, enfin, quiesti- « nie que les lois et l'autorité publique doivent, avec « mesure sans doute et avec sagesse, apporter à cette «solution leui-partde concours (1) » ; l'Église, ajoutei"ons-nous, qui n'agit pas seulement sur les esprits par son enseignement, mais aussi sur les volontés par ses préceptes et ses exemples; l'Église qni possède une ai-mée innombrable d'anxiliaires s'inspirant largement de sa pensée et dévoués sans mesure à l'œuvre salutaire.
(,)ue les classes dirigeantes et les classes dirigées, l)0ur parler un langage usité, se fassent donc, dans la sphère légitime de leur action respective, les auxiliaires de l'Église ; que la jeunesse surtout entre avec générosité dans le mouvement, car la jeunesse, selon la parole d'un grand orateui-, doit être l'intermédiaire «de cette œuvre de rapprochement social qui doit l'éconder l'avenir».
Qu'on ne l'oublie pas, disait-il encore avec autant de raison, — et cela révèle la grande culpabilité de ceux (|ui travaillent à entretenir d'injustes et irraisonnables défiances — la transformation sociale « sera chrétienne ou barbare » (2).
(1) Eiicyrliq. sur la Condition des ouvriers, in iniliu. {-) Paroles de M. de Miin ;iiix étudiants de Toulouse au couinienccnicut d'avril 1892.
Voir fin du vol. , Noie A.