II. — Les centres producteurs allemands
14. — L'observateur parisien néglige un peu par nécessité Montreuil et Charenton en faveur du Marais.
(1) Voir Rapport de l'exposition de 1878 par M. Rossolin, commissionnaire en jouets.
(2) La statistique municipale de 1886 Tévalue à 321 patrons 1779 ouvriers. Elle est évidemment inexacte ; les confusions sont d'ailleurs faciles^
Fera-t-onun reproche aux voyageurs français,quî ont étudié le Jouet allemand en Allemagne, de sacrifier délibérément Sonneberg ou Stuttgard et Graeben, la Saxe, le Wurtemberg et le Tyrol, à la légendaire capitale des Jouets : Nuremberg ?
15. — Dans la maîtrise du marché international des Jouets, que détiennent incontestablementlespaysde race allemande — car la France, jadis humble tributaire, n'a guère réussi qu'à conquérir une indépendance relative, avec une supériorité marquée pour les objets de haut luxe — Nuremberg et Furth, son annexe, tiennent encore le haut bout. Dans les Expositions Universelles, où usines françaises et allemandes ont pu figurer côte à côte, à Paris en 1855 et 1867, à Vienne en 1873, à Philadelphie en 1876, à Anvers en 1885, c'est la vieille cité, première initiatrice d'ailleurs, qui attire les regards par la valeur artistique et la perfection incessante de ses produits.
16. — Le Tyrol, en effet, que nous offre-t-il ? Des articles toujours identiques à eux-mêmes : ses animaux de bois blanc qui ont peuplé les bergeries de notre enfance, ses chevaux de bois, ses voitures de bois, ses pantins à ressort, et aussi les mannequins ou figurines articulées, dont se servent nos peintres, grossière fabrication, sculpture plus grossière encore, qui demeure immuable aux mains des paysans tyroliens. Toute une vallée ea vit, une vallée de quatre à cinq mille habitants, autour de la ville de Grœben. Organisation d'ailleurs essentiellement rudimentaire. Chaque famille travaille dans la ferme^ les soirs d'hiver, lorsqu'elle est bloquée par la pluie ou la neige, et fonde sa force économique sur l'extraordinaire modicité d'un salaire, qui est considéré simplement comme un appoint du travail agricole.
17. — Qu'auraient à lui opposer Stuttgard et ses environs, Sonnenberg, Gobourg et leur banlieue, le Wurtemberg et la Saxe ducale ? L'un ses jouets de fer-blanc, ses croquets, ses cubes, ses jeux en bois, remarquables par leur bon marohé en même temps que par leur caractère primitif. L'autre, centre bien plus ancien, réunis-
sant plus de 30 maisons, exportant pour 11 millions de francs dès 1873 (i), ses < bébés » universellement connus, ses animaux de papier mâché, ses cartonnages de toute espèce. Tous deux présentent plutôt le type du petit atelier urbain ou rural, à salaire invraisemblablement réduit : diaprés les renseignements de M. Elysée Reclus sur Sonneberg — cette patrie du carton moulé a sa demi-page dans la géographie universelle — bien des familles, parmi cette armée de 8000 travailleurs, doivent demander toutes leurs ressources à une recette de fr. 60 par personne et par jour (2).
18. — Restent donc à Nuremberg et Furth, le grand article allemand, le chef-d'œuvre de Tart national du jouet, et aussi Torganisation industrielle la plus parfaite : les soldats de plomb légendaires et les nombreuses usines qui les fabriquent, surtout la célèbre usine Heinrichsen, sur lesquelles les très curieux renseignements de M. Duplessis, consul français à Nuremberg, vont nous permettre d'insister (3).
19. — L'histoire des petits soldats de plomb, qui du centre de l'Allemagne se sont répandus sur le monde, précurseurs inconscients de la suprématie militaire du plus soldatesque des empires, date déjà d'un siècle et les victoires qu'ils ont remportées ne se comptent plus. Ils n'ont pas seulement conquis les tables devant lesquelles les garçonnets de six à douze ans s'assemblent pendant les mois d'hiver ; ils ont pris d'assaut, paraitil, surtout en Allemagne, les bonnes grâces d'officiers retraités, qui à la tête de cinq à six mille d'entre eux exercent un commandement supérieur et inamovible; bien plus ils se sont emparés du droit non plus de recréer, mais d'instruire les officiers allemands de l'aimée active, en manœuvrant sur le « Kriegsspiel » — littéralement jeu de la guerre — où ils remplacent les échecs sur un carton déployé et coupé de forêts, de marécages, de fossés. C'est en vain qu'à l'exposition de
(1) Époque où M. DuveUeroy, rapporteur de la commission française à l'exposition de Vienne, fut à même de l'examiner.
(2) Géographie universelle, AUemagne,
(3) Bulletin consulaire^ 1891.
Nuremberg, (1882) si intéressante au point de vue de l'article jouet, de savantes discussions cherchèrent à leur assigner comme origine les « images de sainteté » en étain coulé, que le moyen-âge attachait aux bannières de ses pèlerinages ; il faut se contenter d'une généalogie plus courte : le véritable créateur de Tindustrie est un humble artisan de Nuremberg, Hilpert, mort en 1795. Avant lui, on avaitbien songé à des mannequins de bois, simulant des guerriers, même des guerriers qui s'escrimaient à coup d'estoc et de taille, comme le témoigne une miniaturedu célèbre manuscrit d'Herrade de Landsberg(l), et aussi ces soldats ligueurs dont parlent certains écrits du XVI* siècle ; mais l'idée de génie consistait précisément à substituer au bois l'étain mêlé de plomb, et cette idée ne devait germer que dans cette vieille cité encore aujourd'hui moyen-âge, centre du commerce de Tétain qu'elle monopolisait au XIV" et XV* siècle, comme plus tard on a monopolisé le cuivre, centre de fabrication aussi des brocs, canettes, plats, crosses d'abbé, etc., etc., et de tous objets jadis en étain, qui de nos jours réclament une autre matière première. Les « hussards de Zieten > et les « grenadiers de Postdam >, fondus par Hilpert et conservés par le musée de Nuremberg, sont bien les pères de la nombreuse lignée, qui se multiplie sous nos yeux, empruntant ses costumes à tous les siècles, figurines plates ou massives, qui développées en une galerie de panoramas lilliputiens dus à des émules de Détaille, (2) ressuscitent la guerre de Troie, les campagnes de Gyrus, le camp de Wallenstein, les batailles de la guerre de Sept ans, et celles du I" Empire, la guerre franco-allemande, ou même reconstituent des tableaux réalistes, des cafés, des kermesses, des jardins publics, Tartarin sur les Alpes, enfin la prise de possession de Gameroon, pour finir par l'actualité des expéditions coloniales. G'est, on le voit, un art compliqué, multiple, qui évoque devant le visiteur comme une revue
(1) Détruit pendant le siège de Strasbourg. La miniature est reproduite par le Dictionnaire du mobilier de Viollet-le-Duc,
(2) Notamment Freytag.
historique, une sorte de chevauchée de toute la vie de rhumanité, réduite à des propositions minuscules, et défilant à toute vitesse, ainsi que dans les ballades des poètes nationaux.
20. — Très semblable, d'ailleurs, est l'organisation intérieure de toutes ces usines, car la tendance est fatale, qui impose à cette spécialité — où la matière première métal joue le premier rôle, et où la grande production demeure une nécessité, — la constitution en grande ou du moins en moyenne industrie. Si Ton tient compte des sous-spécialisations, figurines plates d'un côté, figurines en relief de Tautre, la maison Allgeyer, ancienne et bien connue en France, celle des Gebriider Heinrichmann, de Konrad Schildknecht, d'Ursule Enghert, des Haffner, des Meier, etc., àFurth; des Ammon, Normann, Speinkuch et Basel, surtout d'Ernst Heinrichsen à Nuremberg — les deux villes se rattachent par une série de faubourgs ininterrompus — reproduisent avec monotonie les mêmes caractères. Soins jaloux dans le choix des dessinateurs, emploi de moules soigneusement gravés, en ardoise de Sonnenberg pour les figures plates, en bronze pour les figures en relief; préférence accordée aux meilleures marques anglaises de plomb et d'étain ; recrutement minutieux du personnel des fondeurs et des ébarbeurs, parfois composé de femmes; attachement invariable à la gamme voyante des peintures, que des ouvrières exécutent ^n chambre, combinant ainsi le « Sweating System > avec l'agglomération des grands ateliers : emballage à extrême bon marché dans des boîtes en bois de Sonnenberg, qui reviennent à moins d'un pfennig, toutes les causes de succès se fortifient l'une l'autre. Et sur le tout vient s'ajouter le faible taux des salaires : les décoreuses recevant 5à6 marks par semaine (1) ; les hommes 18 à 20 marks. Tel est le régime d'habile exploitation, auquel sont soumis ces groupements ouvriers, qui varient de 3 hommes et 26 femmes comme chez Schildknecht, à 4 hommes et 46 femmes comme chez Heinriehsmann, dépassent même la cen-
(1) Le mark vaut 1 fr. 25 ; le pfennig fr. 10 c.
BAPPORTS ET DOCUMENTS 51
taine chez Heinrichsen, et dont l'ensemble constitue une masse de 800 ouvriers et ouvrières, produisant une armée de 100.000 soldats par jour, soit un capital de 1 million de marks par an.
21. — Voilà le plan général de la Ville du Jouet allemand prise comme exemple. Sur le cachet commercial qui la distingue, nous ne voulons ouvrir qu'un aperçu : un dixième de la population deFurthest Israélite, et ce dixième s'est rendu maître des hautes positions commerciales. C'est dire que les débouchés de cette cité industrielle, solidarisée avec l'habileté et la ténacité juives, — aussi bien à la grande foire de Leipzig, où les affaires du Jouet se traitent encore par grosses masses que sur les différentes places européennes et américaines — ont devant eux un long avenir, pleinement et solidement assuré.
22. — La forme particulière de cet exposé historique et aussi statistique, préparation nécessaire des multiples études qui deviennent la monographie de métie)'*^ a permis par l'opposition, par l'antithèse des éléments énumérés, d'établir en tout leur relief les caractères distinctifs de la Ville du Jouet français — objet unique de nos recherches — accusés par les traits fondamentaux des villes rivales. Il nous est aisé de juger dès maintenant que dans la foule des métiers, sur lesquels notre choix aurait pu tomber, nul ne permettait de détacher avec une vigueur égale ces idées générales, que les préoccupations de notre époque poussent à approfondir.
Voici une industrie, régénérée avec le secours de toutes sciences et de tous les arts modernes, qui a agrandi son champ d'action à l'intérieur et à l'extérieur ; mais qui assaillie de tous côtés par une concurrence incessante, terrible, lutte pour le maintien des positions conquises.
Dans les limites de ce cercle ainsi .tracées, les intermédiaires, qui réunissent, pour les mettre à la disposition de l'acheteur, les produits infiniment variés des spécialistes sans nombre, voient de plus en plus se fon-
der l'hégémoDie des maisons qui disposent dn « capital » (1) le plus considérable, la royauté du grand commerce ; à côté d'eux les fabricants eux-mêmes s'effacent devant quelques fabriques puissamment organisées, qui prennent la tête et constituent une oligarchie à la place de l'égalité d'autrefois, utilisant de concert le travail aggloméré des usines et le « Sweating System > des ateliers en chambre.
Et ce mouvement s'opère avec une régularité d'autant plus grande, que l'étude des corporations ouvrières, enserrées dans cette surface, ne nous révèle aucune chambre syndicale, aucun groupement collectiviste ou anarchiste, mais l'éraiettement, la pulvérisation, et surtout une proportion de travailleur s- femmes, qui s'élève parfois jusqu'à 60 0/0. Cliose nouvelle pour nous et qui présente le pendant symétrique de la prédominance exclusive des hommes dans les deux métiers jusqu'alors observés.
Donc, après la question de la concurrence étrangère — question capitale en économie politique — voilà la question du grand commerce et de la grande industrie, dans leur action sur les classes moyennes qu'ils détruisent sous leur forme ancienne, qu'ils prétendent reconstituer sous une forme nouvelle ; peut-être même, très discrètement, celle de V antisémitisme, car une assez forte proportion des chefs du métier est de race juive ; et pour terminer le tout, la question à l'ordre du jour, le travail des femmes et leur situation dans l'industrie.
Problèmes passionnants, non encore abordés par notre enquête, qui établissent le bien fondé du choix de ce métier, devenu métier-type en quelque sorte, et aussi la puissance de ce procédé monographique, qui, ramenant les vastes diiïieultés de la question sociale dans lo for■f^o (Stroit de notre attention limitée, nous permet 1er en face, sur un seul point, comme en infini de ces complications réduit à notre
mmercial du mol.
Sommaire. — Prédominance des intermédiaires. — I. Leur importance respective : le Grand Magasin et le Grand Bazar ; le commissionnaire. — II. Leur action : a) sur le client ; b) sur le fabricant, au point de vue de l'expansion intérieure et extérieure. — Vue d'ensemble de l'industrie : les cinq sections du Jouet.
1. — La période d'hiver, où ce livre fut préparé, se trouvait merveilleusement choisie pour faire admirer dans son plus vif éclat l'art du jouet parisien, autrement dit la « bimbeloterie », vieux mot français, devenu terme administratif ; qui a le double tort d'être mal défini et d'être pris en des sens différents par les statistiques européennes (1). En ce temps là le jouet ne vous attend pas, il vous assaille et vous poursuit. Vous le retrouvez dans, les affiches criardes, que multiplie à profusion la publicité moderne : le camelot interrompt votre promenade en poussant sous vos pieds le dernier < vélocipédiste > ou le grand succès de l'année, le clown de la maison Rossignol (2); les petites baraques du jour de Tan se préparent, les vitrines des plus humbles boutiques, les devantures des bazars soudainement débordantes se couvrent de bébés nus ou habillés, montés ou démontés, jambes de cartonnage, têtes de porcelaine ; enfin la foule se rue vers le tout-puissant étalage des Grands Magasins, dont les sous-sols regorgent de sabres, de fusils, d'équipements de toute sorte comme un magasin d'armée; elle s'amoncelle autour des pièces automatiques à
(1) Gomp. le rapport de M. Péan. Exposition d'Anvers.
(2) Ecrit en 1892.
effet, le tigre égaré au milieu des drapeaux et des banderoUes comme dans une jungle, par exemple, qui coupe le grand murmure des visiteurs par son hurlement prolongé. Ce sont deux mois de fièvre, d'activité incessante, sans trêve, qui rendent la recherche des renseignements précis et calmes fort malaisée, et où éclate par-dessus tout l'omnipotence du bazar, ce précurseur du Grand Magasin, confondu d'ailleurs de plus en plus avec celui-ci, qui avait pressenti à peu près tous les éléments de force développés plus tard par son rival. Et de fait, la vente simultanée des objets les plus divers en un seul local — principe distinctif du Grand Magasin — n'a-t-elle pas le bazar pour inventeur ? Tandis qu'à Paris les magasins de nouveautés, marchant sur ses traces, essayaient de transformer l'idée de la valeur des objets dans les cerveaux féminins, le bazar n'était-il pas arrivé, sur toute la surface de la France, à provoquer le même phénomène dans l'esprit des pères et des mères, mais indirectement, par les séductions exercées sur la fantaisie des enfants ?
2. — Ce rapide exposé nous surprend au milieu d'une réflexion toute naturelle. Que sont devenus ces fabricants, qui dans les vitrines des Expositions apparaissaient au premier rang et face à face avec le public. Ici des intermédiaires et rien que des intermédiaires ; le camelot, le vendeur en plein air de la Noël, le «Paradis des Enfants >, le « Bazar de l'Hôtel-de-Ville >, le«Louvre>, le «Bon Marché >, peu importe laforme. Lepremierplan leur appartient. Ils semblent les clients uniques et souverains qui distribuent les produits entre les particuliers. Cette impression doit demeurer exacte jusqu'à la fin de cette étude. Aussi devons-nous dès nos premiers pas, en nous livrant à uneflâneriedepromeneur autour des jouets
fameux de la dernière fin d'année (ce qui est toujours un passe-temps même pour les grandes personnes) déterminer :
1® L'importance respective de ces intermédiaires ;
2* Leur action sur le client et le fabricant^ aussi bien au point de vue de la défense de l'industrie nationale au dedans que de son expansion au dehors.