Sous ce régime, qui peut être qualifié de régime
ancien, bien qu'il subsiste encore partiellement, c'est le commissionnaire qui est le rouage principal, dominant: les gros capitaux lui appartiennentetpareuxlapuissance. Il est limité par les concurrents et les traditions de la pratique. Le public ne le voit pas.
Voici une grosse maison de commission du quartier de la République, qui compte de longues années de succès sur la place de Paris. Elle < fait l'intérieur > c'est là sa spécialité. Personnel d'ailleurs assez réduit: un premier commis pour la comptabilité ; cinq à six commis et garçons pour l'échantillonnage et les livraisons. La clef de la voûte est le patron, rusé normand de la limite bretonne, arrivé à Paris en sabots et aujourd'hui plus que millionnaire. Aucun centre de production européen ne lui est inconnu : assidu depuis vingt ans à la foire annuelle de Leipzig, il s'est familiarisé avec les villes de Thuringe, Sonnenberg et Cobourg, où les petits fabricants dépendent d'intermédiaires semblables à lui ; avec les cités bavaroises, surtout Furth et Nuremberg, soumises à peu près aux mêmes habitudes commerciales de par les traditions des ancêtres, malgré l'importance des ateliers. Importateur décidé, et tout épris du bon marché de la fabrication étrangère, il a visité jusqu'aux ateliers anglais, dont certains ont jadis acquis quelque vogue pour la poupée de cire ou de mousseline, retrouvée cette année dans l'exposition de YOldEngland. Par contre, aucun bazar de sa zone d'action, la France, n'a de secrets pour lui : il entretient des relations avec la plus grande partie des chefs de ces fortes entreprises, que la province voit s'élever, bien différentes des bazars modestes de notre enfance, qui affichent toutes plus ou moins l'intention de se transformer en grands magasins. Entre ces deux groupes, producteurs et détaillants, son rôle est facile à définir : il évite à ses correspondants de province les frais, les confusions, que pourrait entraîner l'ignorance de la valeur respective de fabricants résidant hors de la frontière, ou encore les cours des monnaies allemandes, et les coutumes des douanes à l'entrée; il leur évite surtout les interminables lettres de commande, que la concen-
tration à son comptoir supprime, en leur procurant, avec des remises supérieures, un crédit large et commode, que la nouvelle loi sur les faillites et surtout la faculté de la liquidation judiciaire viennent d'ébranler (1). Et cet avantage de la concentration apparaît avec une clarté si évidente, que certaines maisons d'ordre inférieur, situées à Paris même, n'hésitent pas à s'adresser à lui.
6. — Mais c'est là l'exception. A Paris la situation des commissionnaires est moins brillante : là, ce ne sont plus seulement quelques détaillants qui s'approvisionnent en fabrique: l'entente directe est de. principe. Pour conserver en partie les profits d'autrefois, il faut se faire soi-même le centre de bazars, établis sous des noms d'emprunt, qui puissent lutter par leur étalage contre les vastes expositions permanentes. Un mouvement identique s'opère au vu et au su de tout Paris, dans un commerce voisin, la vente des vins, liqueurs et alcools. Chacun sait que dans les quartiers populaires, surtout dans ce Marais où nos études nous ont conduits, les distillateurs en gros font surgir, presque à chaque coin de rue, des bars^ imités des Nelson Inn ou des Waterloo Inn des villes anglaises, qui derrière leurs flamboyantes devantures rouges, sous la réclame de la lumière électrique, ont introduit la vente au comptant à côté de la traditionnelle vente au crédit du marchand de vins : le lien invisible, qui asservit ces débits à forme nouvelle, est un billet à ordre de 4000, 5000 francs, incessamment renouvelable, qui place le distillateur en gros dans une situation bien plus solide que le commanditaire, toujours sacrifié aux créanciers, au moment des liquidations désastreuses, et qui surtout attache le débitant par l'obligation de se fournir invariablement au même dé-
(1) Cette liquidation introduite en faveur de commerce honnête et malheureux a profité, beaucoup trop, semble- t-il, au commerce malheureux mais voleur ; le commissionnaire dont il est ici parlé s'engage avec ardeur à la suite de Tun de ses confrères du jouet, M. Le Montréer, 47, rue du Château d'Eau, président de la chambre syndicale des bimbelotiers et ba- ^ardiers, reliée au Comité central du 44 de la rue de Rennes, dans la campagne entreprise contre la loi des faillites. Un comité d'initiative a été ■créé à ceteflfet, il y a 6 mois (date de la note : janvier 1892), et un rapport A été rédigé par un avocat à la Cour, M. Benoist-Lévy.
;, sans pouvoir secouer les livraisons défectueuses et exigences usuraires. Le procédé des com mission n ai i en jouet est symétrique. Quel en sera le résultat? ixemple des distillateurs, qui s'étaientlancésdaus cette ie quelque peu auparavant, n'inspire pas une sécurité nplète, car falsifications savantes et manœuvres haes n'en sont pas moins venues se briser contre de quentesinsolvabilités.Quoiqu'ilensoit, cette sujétion tine du petit commerce de détail par le commerce de )S prouve nettement ce qu'il fallait démontrer, l'abaisnent de la forma dominatrice de jadis : la comniissioji îprement dite.
7. — Aujourd'hui, en effet, l'observateur assiste à un iversement complet du rapport. La multitude des pe ïs maisons de commerce, qui recouraient à un puisit intermédiaire, auquel s'adressait la foule des petits iricants du Marais, a été remplacée par de formidaïs maisons de vente au détail; magasins de jouets spédisés qui choisissent de pi-éférence les quartiers ries,àla recherclie des enfants pourquileslocomotives 100 francs ou les poupées mécaniques, dites « Madaj à la toilette » sont hochets habituels ; magasins de uveautés devenus bazars ou bazars devenus magais de nouveautés, où le tir franco-russe à 2 fr. 95, et meunier qui escalade son moulin — une des invenms de l'année — à 1 fr. 75, forment l'attraction prin- 3ale sur le populaire. Magasin des Enfants, Enfants ges, Nain Bleu, Paradis des Enfants, Bon Marché, )uvre, Printemps, Bazar de l'Hôtel de Ville, Taplsmge, Porte Saint-Denis, Place Glichy, Petit Saintlomas. Ménagère, bazars innomés des grandes voies des quartiers excentriques, voilà ce qui a succédé au lit commerce. Jumeau, Danel, Rossignol, Lefèvre, lauvin, Bapst et Hamet, etc., etc., pour le bébé, le jouet Étal, le fusil, le caoutchouc, etc., voilà la marque de concentration qui s'opère au détriment de la petite dustrie. Grands magasins et grandes usines se conissent: la réclame, que chacun d'eux répand autour ! soi, en a vite appris le nom à des voisins aussi bien nseignés : les procédés commerciaux sont également
nets ; même allure, môme langue, A quoi bon un intermédiaire pour s'entendre? Ils s'entendent par dessus le commissionnaire, qui se trouve supprimé.
8. — Ce double mouvement qui porte les grands détaillants, devenus accessoirement commissionnaires, dans certains cas — le Bazar de PHôtel de Ville traite à peu près 100,000 francs d'afTaires de gros sur l'article jouet — vers les industriels, et les industriels petits et grands vers les grands détaillants, s'est accentué au point de se matérialiser en deux institutions, rivales sur le terrain commercial, identiques dans leur point de départ : les deux comptoirs d'échantillons du 5 bis de la rue Martel et du 9 de la rue de Paradis, V Union des fabricants de jouets qui comprend 70 syndiqués, et V Alliance de la fabrication française du jouets qui en réunit 25.
9. — Peu importe la forme extérieure. Qu'il apparaisse sous les dehors d^un syndicat, comme V Union des /a- 6Hcan^5, l'association fondée par M. Péan, le conseiller muncipal bien connu, et approuvée par une lettre du ministre du commerce en date du 28 mai 1884 (1) ; qu'il se constitue tou t simplement par la réunion de quatre fabricants plus audacieux que les autres, et assumant la responsabilité de la location et de l'agence, comme Y Alliance française^ le comptoir d'échantillons peut se définir ainsi: un groupement de fabricants qui, par leur entente, arrivent à se procurer tous les avantages du commissionnaire, et tâchent d'en écarter les inconvénients. Les syndicats de producteurs de lait, les fromageries suisses, qui traitent directement avec le vendeur au détail, procèdent de la même idée. Former une exposition permanente d'articles divers en un siège social connu de tous, dont le chemin est pris comme d'instinct par les détaillants de la province et de l'étranger ; salarier un agent à poste fixe, qui transmet rapidement les ordres d'achats, — et le tout à peu de frais, puisque loyer du local et salaire de l'employé se répartissent sur 70 adhérents — prendre les renseignements sur la solvabilité des clients qui se présentent, au besoin faire emballer
(1) Ceci a été écrit au début de Tannée 1893.
pour Texportation, calculer le change, les monnaies, les tarifs de douanes, voilà les utilités multiples du commissionnaire, reproduites par cette société coopérative 4e commission. Mdiis au début, lorsque l'Union des fabricants fut fondée en 1882 par MM. Péan et Alph. Wogue ; lorsqu'on 1888 même TAUiance française se créa sous l'impulsion de MM. Parain, Trognon, etc., les espérances conçues étaient plus vastes. On visait à reproduire < TExportmasterlager > de Stuttgard (1), comptoir d'échantillon et Musée commercial à la fois, qui dans ses succursales de l'étranger, à Athènes par exemple, met les produits des industriels syndiqués à portée des détaillants acheteurs, et qui ramène à l'établissement central les échantillons des produits rivaux, préférés sur toutes les places du monde, avec qualités diverses et prix courant (2). Les deux comptoirs parisiens du jouet, où se sont glissés quelques portefeuillistes, ivoyriers et autres fabricants voisins du Marais et de l'article de Paris, ont-ils au moins réalisé d'une façon satisfaisante la première partie du programme, malgré le manque d'union qui tend toujours à prévaloir dans le monde commercial, individualiste par essence? Nous laissons de côté les reproches de dictature lancés contre certains syndiqués, en général promoteurs de l'entreprise, toujours responsables de l'inégalité qui peut se produire dans la répartition des demandes. Certains assurent que les nouveaux comptoirs ne se font aucun scrupule de livrer des articles inconnus aux fabriques de leurs adhérents, et que, sous prétexte de ne pas désapprendre aux clients le chemin du syndicat, ils ont une tendance très marquée à se transformer en simple maison de commission, par un de ces circuits assez fréquents dans les institutions humaines. Un seul point transparaît avec clarté : les comptoirs trop réduits et trop faibles ne sont pas combattus par les commissionnaires, qui les utilisent comme centre de renseignements, sauf
(1) Voir Rapport de M. Péan sur l'industrie des jouets à l'exposition d'Anvers (1885).
(2) L'idée a été appliquée avec le concours des consulats belges par le Musée national de Bruxelles.
à traiter ensuite avec les producteurs désunis et séparés.
10. — Et pour accentuer encore le face ù face des grandes maisons de vente et des fabricants, môme moyens et petits, qui subsistent encore, à côté du comptoir parisien qui résume pour Tacheteur français ou étranger le dernier état de l'industrie, le comptoir d'échantillon installé par l'acheteur lui-même, audacieux et riche, au milieu du centre de fabrication. C'est d'abord l'Association des fabricants français, du 66 de la rue des Archives, l'entreprise Canlorbe et Demoget, essai très habile et très prospère d'une fédération de bazardiers de province, devenus propriétaires des actions d'une maison de commission, qui s'est organisée sous la forme anonyme (1). Du dehors de nos frontières, les Américains seuls avaient créé une organisation de ce genre vraiment régulière, et les nombreux fabricants chefs d'atelier, Jes survivants du Marais d'autrefois, en ont conservé un souvenir que n'a pas effacé le bill Mac-Kinley.
11. — Par contre, le mouvement suprême et complet, qui, grâce à une conscience plus précise de la complication des faits sociaux, ramènerait le client bien informé vers le fabricant lui-même, semble à peine esquissé. La vente du camelot est une vente par intermédiaire ; l'individu à défroque louche qui a fait le triomphe du cri'Cri et qui a lancé le pst, pst de la maison Rossignol ; la femme en haillons qui offre pour 9 sols la poupée ou le petit soldat en pâte de la maison Pintel, sont des courtiers d'espèce inférieure, dépendant du fabricant puissant et riche, au lieu de le dominer à la façon des commissionnaires de Gobourg ou de Nuremberg. Certaines fabriques, l'usine Rossignol entr'autres, a tout un personnel de camelots à ses ordres, qui paient comptant les livraisons, puis se répandent à travers Paris, cachant soigneusement l'indice révélateur ou marque G. R. avec leur petite table ou simplement leur
(1) C'est le spécimen le plus original de la soumission des bazars au commissionnaire. La propriété des actions solidarise les intérêts et rend indestructible l'obligation de se fournir en dépôt. L'initiative est venue naturellement du commissionnaire directeur actuel de la Société.
boîte en carton ; population bizarre, pittoresque, oùron peut se glisser un jour par attrait de l'inconnu » comme parmi les figurants du Ghàtelet ou les « pauvres honteux > ainsi nommés — Hugues le Roux l'a démontré depuis peu — parce qu'ils parviennent à des revenus de riche avec un peu d'audace ; mais types individuels, débris de toutes les classes, de toutes les situations sociales, de toutes les professions, et par suite hors de la portée d'une monographie de métier scientifique. Si Ton néglige la vente en fabrique-, cette grande illusion des bourgeois de souche parisienne, qui vont payer à l'atelier un supplément de prix sur les cours habituels du Bon Marché et du Louvre (1), le seul spécimen de vente directe se rencontre dans la foire immense, qui, à chaque nouvelle année, envahit les boulevards et les principales voies parisiennes. Ne vous hâtez pas cependant de généraliser l'idée. Le plus souvent vous vous croyez en face de représentants de la petite industrie ; vous vous heurtez au petit commerce. Une humble boutique où l'écuyère saute son obstacle, où la flotte de Gronstadt tourne autour d'un axe mù mécaniquement, n'empêche pas le jouet de sortir des réserves d'une usine de 200 ouvriers, parfois étrangère, sous le prestige du légendaire ouvrier en chambre. Un critérium sûr existe : le petit fabricant affiche son adresse ; le camelot la cache. Donc comparer cette. foire du jouet à la foire du meuble, à cette foire de la trôle^ qui a si vivement préoccupé les journaux depuis nos études de l'an dernier, serait erreur et duperie.