II. — Action des intermédiaires
12. — La puissance respective des intermédiaires est établie: à côté des commissionnaires qui déclinent, les grands magasins et les grands bazars se développent. Il faut définir cette puissance et se rendre compte de la
(1) En effet, le fabricant qui n*est pas organisé pour la vente en détail, prélève sur ses clients directs une commission tellement élevée, que malgré l'adjonction d'un fort bénéfice, les grandes maisons de vente au détail peuvent livrer à un prix inférieur.
fin vers laquelle elle s'exerce. Par le fait seul de son existence, elle règne, sauf quelques révoltes à calmer, quelques résistances à satisfaire, sur les deux parties à réunir^ tout en les séparant, le client, le fabricant.
Vis-à-vi6 du client, c'est une œuvre de direction et aussi de déférence, — il ne conviendrait pas d'exagérer la seconde idée. Vis-à-vis du fabricant, c'est une œuvre de direction tout simplement. Il y a l'idée de valeur à déterminer chez le client, l'idée de valeur aussi à fixer chez le fabricant, l'une aussi haut que possible, l'autre aussi basque possible, provoquant la demande de l'un, ravalant Tœuvre de l'autre, de façon à intercaler entre les deux le plus fort prélèvement.
13. — A. — Quelle influence exercent-ils sur Tidée de valeur, telle qu'elle semble apparaître aux clients ?
14. — Et d'abord, ces clients partent d'une idée préexistante de la valeur au sujet des jouets ; idée importante, idée capitale, car la valeur des jouets remis entre les mains de Fenfance, le jugement porté sur leur faculté de satisfaire les besoins sociaux et le classement de ces besoins, constituent l'éducation, et l'éducation contient l'avenir des races.
Or, lorsque parcourant les rayons de ces étincelantes expositions de fin décembre, vous errez indécis du chemin de fer à catastrophe — l'un des jouets à la mode qui est en même temps une actualité — aux jeux paisibles de jardin, du tennis aux soldats de plomb, qui répètent les grandes manœuvres de l'Est, et du classique Guignol à la panoplie de porte-drapeau russe — car les étrennes elles-mêmes deviennent russes, — votre embarras est extrême, pour deviner la notion directrice, sur laquelle le peuple, pour qui ce décor a été construit, a pu échafauder le choix des jouets prodigués à ses enfants.
Pour y parvenir, négligez les mœurs de la classe moyenne française, le grand consommateur en matière de jouets : fixez votre attention sur les mœurs anglaises dans leur opposition radicale. Elles gardent la clef du mystère. Là, en effet, — nous ne parlons pas de Londres, où l'influence continentale poursuit un lent travail d'identification, mais des comtés du Nord, du Lan-
cashire, par exemple, qui reste le plus industriel des comtés anglais et le plus loj^alement fidèle aux vieux usages nationaux — à Liverpool, à Manchester par exemple, pas de bazars somptueux et voyants ; quelques minuscules boutiques garnies de jouets grossiers à formes primitives et à couleurs criardes ; dans les Warehouses, ces immenses comptoirs d'échantillons, comme le Warehouse Ryland à Manchester, qui égalent en taille le Bon Marché ou le Louvre et les dépassent en puissance, puisque l'achat à la grosse y remplace l'achat à l'article, une douzaine de poupées allemandes àbas prix, qui murmurent « papa » et « maman » en français — la langue internationale des poupées (1). Mais tout à côté de superbes magasins exposent les ustensiles habituels du criquet, du croquet, du tennis. Bien plus, le long des grandes voies qui mènent à l'Alexandra-Park de Manchester ou à l'Hyde-Park de Liverpool, des jeunes gens s'acheminent, sandales aux pieds et raquettes à la main. Là sur des pelouses réservées, des parties de boules s'engagent entre gentlemens âgés et de bouton, entourés de parieurs non moins corrects ; le battement sec du cricket se répercute jusqu'à perte de vue; des centaines de parties de tennis s'échelonnent à chaque détour des bosquets, sur les rives des cours d'eau et des lacs. Vous êtes en présence d'un peuple qui joue, comme les Français jouaient jadis, eux qui avaient toujours la main à Pesteuf, cet ancêtre de la balle du tennis, car c'est dans un jeu de paume que Molière a créé le théâtre et que les hommes de 89 ont fondé la liberté. Or les enfants, toujours en bande, dressés à l'activité en plein air et aux exercices qui préparent à la vie, plient leurs habitudes à celles des hommes faits. L'homme a la passion des jeux: l'enfant dès six ans l'imite et méprise le jouet.
En France, on ne joue plus : les distractions de l'âge mûr ne sont pas de celles que les enfants puissent copier, au moins avec la permission de leurs père et mère. L'imitation des grandes personnes ne conduit à rien, si-
(1) A cause des Décessités imposées par la construction du soufflet.
Il II— iifc %j-i
non à ce sérieux hâtif, qui a tellement anéanti le jeu dans les récréations des collèges, que l'on assiste à ces étonnantes ligues de professeurs pour contraindre leurs élèves à jouer. Par suite de la stérilité des familles françaises — stérilité que certains affirment être systématique, et que d'autres attribuent à une loi physiologique — Tenfant devient chez nous de plus en plus seul : confiné avec sa mère dans l'étroite cohabitation des appartements modernes, il ne trouve ni l'occasion ni la place de se livrer à des ébats très bruyants. Aussi bien par égoïsme, que par un faux préjugé d'éducation, qui désigne l'affaibli ssement des énergies physiques du nom de sagesse, la mère cherche à se procurer toute une série de jouets paisibles, absorbants, qui contraignent le petit prisonnier, même après les premières années du tout jeune âgje, à faire le moins de bruit possible, à vivre d'une vie d'imagination, solitaire, silencieuse, comme ce pauvre petit prince dlllyrie, des Rois en exil, dernier terme de ce genre d'éducation. Tel est le secret des jot^efc français. C'est cette idée, désastreuse au point de vue national, puisqu'elle fait de l'enfant un Imaginatif, un cerveau, avant d'en faire ce qu'il doit être avant tout < un bon animal », qui a créé, nous ne disons pas la poupée, — il faut faire exception pour elle : c'est un jouet social qui éveille chez la fillette l'amour et le désir maternel, c'est-à-dire le sentiment de conservation de la race, — mais ces boites de couleur,qui n'ont jamais appris te dessin à personne, ces cartonnages de toute espèce, moutons, chèvres ou chiens, qui n'ont même pas inspiré l'amour des animaux, puisque le premier acte de leur j^une possesseur est de leur ouvrir le ventre, ces panoplies, qui exaltent peut-être le sentiment militaire, mais qui contraignent l'enfant à une majestueuse promenade dans son accoutrement de guerrier de nursery, sans lui permettre, à moins de sang versé, d'engager ces vraies batailles, où de Moltke enfant guidait dans le parc paternel les garnements de son village. C'est elle surtout, qui a fait surgir cette passion silencieuse des soldats de plomba ce développement dans les cervelles enfantines des ivresses de la guerre, sans les contirebalancer par
les petits inconvénients, coups reçus et blessures souffertes, des combats d'enfants de jadis.
16. — Certes les intermédiaires, grands magasins, bazars ou commissionnaires n'ont rien tenté pour faire dévier le courant : ils ont cherché à en profiter ; ils l'ont flatté, et comme les flatteurs de tous les temps, ils ont grandi le défaut et l'ont transformé en vice. Sur un point, ils ont dû cependant s'incliner devant une tendance venue d'ailleurs. La grande campagne en faveur du développement des forces physiques de l'enfance, Ja guerre au surmenage, les livres de M. de Goubertin, les discours de M. Jules Simon, l'action même du Conseil municipal de Paris, qui a créé une commission des jeux scolaires, ont agrandi, dans les halls encombrés des amusements divers, le rayon des tirs, des tennis qui conquièrent peu à peu du terrain, des croquets, un peu démodés chezL nous, des bicycles et tricycles surtout, en un mot ont élargi la place des ji^wo? aux dépens des jouets. Mais l'intérêt commercial n'y trouve pas son compte. Les bénéfices ne reposeront jamais sur la vente d'une solide raquette, qui résistera à de longues années de service, ou d'un filet qu'avec un peu d'habileté toute main féminine réparera ou refera à sa guise, mais bien sur ces caprices incessamment renouvelés, que la haute classe s'est habituée à payer sans hésiter et que le bon ton enjoint de plus en plus d'offrir, même au moment des mariages: le costume du piqueux Louis XV, par exemple, avec bottes rehaussées d'un gland d'or, couteau de chasse, fouet et coquet tricorne orné d'un marabout étincelant, à 80 francs ; les comptoirs de dégustation, où sont exposés de véritables produits de premier choix,, à 90 francs ; et plus haut encore, à 140 francs, l'habitatioa de la poupée, toute meublée, avec salon, salle à manger, chambres à coucher, et une soupente, où, ajoute la vendeuse, « l'on peut faire une chambre pour la bonne >. Vendre le plus souvent possible et le plus cher possible a toujours été la grande préoccupation, sauf pour les jouets communs, où a prévalu la nouvelle maxime commerciale du faible bénéfice infiniment renouvelé, qui retire d'un fond^ de roulement une fois engagé un profit
d'autant plus fort; sauf pour les jouets du dernier degré, abandonnés au prix coûtant, et sacrifiés à la politique toujours habile de la réclame. Et pour atteindre ce but uniquement poursuivi, les procédés les plus ingénieux se sont révélés comme d'eux-mêmes : le prix fioce, surtout pour le degré inférieur de la production, le prix fixe à 13 sols, devenu par suite de la concurrence le prix fixe à fr. 50, fr. 45, fr. 40, fr. 30, c'est-à-dire la confiance inspirée par une loyauté et une simplicité apparentes, moyen infaillible pour décider les marchés de peu d'importance et fausser la juste notion de la valeur, en ce qui concerne les prix les plus bas.
16. — B. — L'influence exercée par les intermédiaires sur l'idée de valeur chez les fabricants offre des aperçus plus curieux encore.
Ici profitant de sa situation, le gros client qui en définitive reste à peu près maître du débit, à la manière de ces intendants de grands seigneurs, contraints sans doute de plier devant des fantaisies passagères, mais à qui le dernier mot demeure à l'heure des règlements de compte, le gros client — ici le grand magasin, ou le grand commissionnaire — répète avec une virtuosité hors pair le rôle de don Juan entre les deux amoureuses, et les deux amoureuses tour à tour trompées s'appellent ici non plus Charlotte et Mathurine, mais l'industrie nationale et l'industrie étrangère. Evidemment, de ce côté, il leur faut se mettre en garde contre les bonnes dispositions patriotiques du grand public, aux oreilles duquel les rapports et documents analysés dans le chapitre précédent sont arrivés par bribes et par échos, qui connaît la lutte entre France et Allemagne et qui est bien résolu à ne pas accorder ses faveurs à d'autres qu'aux jouets nationaux: tous les articles des vitrines prouvent une filiation française authentique : le camelot le crie bien fort au milieu du cercle qui Tentoure, et souvent il a raison ; les commis des grands magasins l'assurent froidement, quoique d'un air sceptique, et se taisent avec discrétion devant Tinsistance raisonneuse des acheteurs bien informés. Mais ce sont là précautions de déférence et de politesse. Le public a-t-il l'idée de la scène qui se
joue dans la coulisse, aussi bien au point de vue de Teo?pansion intérieure que de Vexpansion extérieure du jouet français? Elle est dans les meilleures traditions de la haute coquetterie.
17. — Laissons les importateurs décidés et de profession, comme certaine maison du boulevard Magenta, où semblent s'être donné rendez-vous, de parles bons soins d'un commissionnaire de nationalité française, tous les articles les plus humbles et les plus camelotés d'Allemagne : vierges de porcelaine à dorures parcimonieusement mesurées, poupées en pâte et faïence grossière, boîtes de bois blanc elliptiques qui révèlent la fabrication de Sonneberg. Laissons aussi les importateurs de race étrangère, ce fabricant de Furth par exemple, qui chaque année vient faire la commission sur la place parisienne à trois reprises différentes, écoulant à la fois ses produits et ceux des fabricants voisins, ou enfin la grande maison Fleischmann et Blœdel, qui a ajouté à son puissant comptoir de la rue des Haudriettes son usine de la rue de Montreuil, naturalisant une partie de ses produits pour jeter illusion sur la provenance des autres — tous ceux en un mot qui rééditent ici pour le jouet tous les procédés commerciaux, étudiés Tan dernier pour l'ameublement (1), colporteur, commis-voyageur, dépôt, magasin, fabrique même. Parlons des intermédiaires français, limités à la seule consommation nationale. Malgré le mouvement favorable à la production française, qui s'est opéré depuis 1S78 et que nous signalait le président de la chambre syndicale des fabricants de jouets, l'honorable M. Lefèvre (2), le principecourant se formule ainsi « le patriotisme est une chose, le commerce en est une autre : tout par Vindiistrie française reste une utopie et doit se remplacer par une autre devise beaucoup moins chevaleresque : à conditions égales^ avantages aux nationaux ». Certes, tout en proclamant bien haut, que la grosse de bébés de Sonneberg reste au-dessous du tarif de la grosse de bébés < Charmant »,que les toupies, mal-
(1) V. Ébénistes du faubourg St-Antoine, c. V.
(2) Siège social ; hôtel Moderne, place de la République ; (jadis à la fédération du 10 de la rue de Lancry) Journal : le Jouet français.
hr^
gré les efforts des fabriques parisiennes, reviennent à meilleur compte de l'autre côté du Rhin, que les trompettes de cuivre, les sabres, les violons d'enfants, les animaux ont toujours pour patrie de prédilection le Wurtemberg et le Tyrol, que Nuremberg demeure toujours le point de concentration des plus formidables armées en métal, malgré les succès de la fonderie Gerbaut pour le soldat de plomb et les progrès du soldat de fer blanc estampé, les commissionnaires ne se font pas faute de mettre sous les yeux des fabricants ces produits, auxquels le meilleur marché assure une maîtrise jusqu'ici incontestée ; ils les incitent à produire : l'un d'eux, fort estimé en Allemagne, puisque c'est à lui et de son aveu même que la Chambre de commerce de Nuremberg demande l'état de situation de l'industrie française du jouet, se vantait devant nous d'avoir ainsi largement contribué au développement de la spécialité du caoutchouc. Mais leur appui effectif s'arrête à cette limite prudente. La qualité de Français n'a jamais abaissé un escompte, c'est-à-dire ce rabais sur le prix fort ou prix marqué ; qui parti de 3 — la remise antique de l'intermédiaire— est devenu 3 et 2 (1), 5 et 3, 10 et 2, 15 pour certains articles, sans parler de l'escompte spécial de bonification ou de faveur, accordé pour V échantillonnage, autrement dit le lançage du jouet.
Placés ainsi en face de ce dilemne : écrasement immédiat ou progrès, les fabricants parisiens ont lutté : ils ont tâché de diminuer leurs frais généraux, et cet essai a amené une assez forte concentration des ateliers, réduits aujourd'hui à 400 : 100 de premier ordre, 100 moyens et 200 qui végètent ; ils ont perfectionné l'outillage mécanique, le procédé de la division du travail, les connaissances artistiques du haut personnel, en un mot tous les usages enseignés par l'orthodoxie économique. Malgré une matière première et une main d'œuvre plus chères que dans les centres de la production rivale, ils ont profité du développement de la consommation
(1) 3 et 2 ne sont pas égaux à 5 0/0, parce que les 2 0/0 se calculent sur le prix fort diminué de 5 0/0.
du jouet en France. Ce développement est en réalité formidable; les grands magasins dans les villes, les bazars ambulants dans les campagnes ont mis le jouet de l'enfant riche de jadis aux mains du petit métayer et des fillettes du manœuvre. L'importation des jouets allemandsnes'estpas accrue danslamême proportion. Quels en sont les chiffresîl. 500.000 en 1867, disentles statistiques, 2.130.000 en 1878 ; 7 millions en 1884; 8 millions en 1889. Valeurs fantaisistes, car le mot bimbeloterie, essentiellement élastique, s'agrandit à certains moments, se restreint à certains autres ; car un duel ininterrompu est engagé entre l'administration des douanes et les importateurs, pour enlever ou ramener tour à tour à cette catégorie, grevée de 60 francs les 100 kilogs, certains articles, que d'autres éléments permettent d'entraîner dans des catégories voisines (1). Bien que cette incertitude, caractéristique de la défense industrielle en matière de jouet, rende illusoire tout essai de courbe de l'importation étrangère, le témoignage concordant des hommes du métier se condense en cet axiome : « sauf pour l'article inférieur, la France peut se considérer comme maîtresse de son marché ».
18. — Tout autre est la situation de l'expansion extérieure. Les chiffres semblent ici accuser une prospérité exceptionnellement brillante, et le graphique que toute statistique douanière invite à construire, s'élève par bonds prodigieux : en 1867, 876.000 kilogrammes et 5.200.000 fr. ; en 1878, 2.210.000 kg. et 15.500.000 fr. ; en 1889, 7.800.000 kg. et 70.000.000 fr. C'est une montée de 1.500 pour cent. Malheureusement, deux observations viennent détruire cette rassurante statistique.
(1) Actuellement, d'après la nouvelle loi de douanes, le tarif maximum est de 15 francs et le tarif minimum de 60 francs les lOfl kilog. — La lutte entre l'administration et les importateurs donne lieu i. des épisodes comme ceux-ci ; des jeux de jardin passent comme instruments aratoires [4 fr. les IDO k. au lieu de 60 fr.) ; des chevaux <^e bois, portant au cou leurs roulettes sont introduits comme bois ouvrés (12 fr.j.I'ar contre les eiperls de la douane imposent les animaux peaucés comme pelleteries et les poupées habillés comme soieries, et aggravent ainsi les mesures protectrices. — Abstraction est faite des fraudes véritables, au sujet desquelles la Ch. synd. des fabricants de jouets a essayé une enquête (affaire F.).
En 1878, M.Rossolin, commissionnaire en jouets, à la suite d'une enquête remarquablement minutieuse qu'il poursuivit en vue du rapport de Texposition universelle, évaluait à 18 millions le chiffre d'aifaire des 550 patrons parisiens, soit pour l'exportation 6 millions 900 mille. Or sait-on le chiffre qu'indique le tableau des douanes? 15 millions 500.000 ! Il est donc évident, qu'il faut supposer l'addition au total réel de plusieurs millions empruntés à des industries voisines, et aussi la réexportation d'une masse considérable de jouets étrangers, naturalisés par le paiement des droits. Ce n'est pas tout. Supposons égales à zéro toutes les affaires avec l'intérieur ; prenons, comme maximum des transactions générales, cette somme de 60 millions, que l'année 1889 attribue à l'exportation seule. Sait-on la moyenne des ventes, qui en résulterait pour chacune des 400 maisons actuelles? 150.000 francs. Or, une ou deux dépassent le million ; quelques-unes gravitent autour de 100.000 francs ; mais combien de plus modestes, qui interdisent de s'élever à la proportion supposée normale. Donc, rien ne peut effacer l'impression des chefs du métier : « pour l'article supérieur la France peut encore lutter ; mais pour l'article commun elle est écrasée par son ennemie sur le marché international. »
Ici d'ailleurs l'antique mode de circulation des produits, la royauté traditionnelle du commissionnaire^ n^a pas subi de révolution. La complication des usages d'outre-mer, les relations personnelles, qui rendent seules possible le crédit^ ont fait bonne garde. Chacun s'est taillé sa zone privilégiée, qu'il ne partage qu'avec un petit nombre de concurrents (1). Les uns, indifférents à la prospérité des ateliers parisiens, bien que sortis de familles parisiennes, importent simplement pour la réexportation ; les autres, nettement hostiles, installant des usines au centre même des usines françaises, se maintiennent au courant des innovations les plus récentes et possesseurs légitimes d'une marque française se contrefont eux-mêmes dans leurs fabriques d'Allemagne pour
(1) Voir Annuaire du • Gourrier de la Fabriqua ».
profiter de Tadmirable système des communications de Hambourg: tous répètent avec un succès égal l'éternel manège de leurs confrères de l'intérieur. L'industrie nationale n'en a pas moins conquis de glorieuses positions, surtout si l'on songe au point d'où elle est partie. Humble tributaire, il y a cinquante ans, elle a, disait le rapport officiel sur l'Exposition d'Anvers en 1885, contraint les maisons allemandes à ce suprême hommage, de vendre à Leipzig les « beaux bébés allemands sous le nom de Bébés Jumeau > ; elle a imposé à ses ennemis ce dernier degré de la déférence, la falsification : elle a rayonné sur l'Angleterre, l'un de ses principaux marchés ; sur l'Espagne, l'Italie, les États- Unis, les Républiques espagnoles, la Russie, la Turquie, les pays d'Extrême-Orient, si épris de petits pistolets à amorce, ou de serpents en caoutchouc peint ; sur toute la zone, où le meuble de luxe français a implanté son influence (1), complément nécessaire de la vie à la française, elle a établi son empire, empire réduit, il est vrai par une cause nouvelle, la campagne protectionniste, qui ferme les États-Unis, et qui dresse un obstacle infranchissable au seuil même de cette Russie, peu curieuse, parait-il, des innombrables jouets russes qu'elle a inspirés.
Ï9. — Après cette fréquentation assez intime du monde des intermédiaires en matière de jouets, il nous faudrait dresser, de ce point où tout converge et d'où tout se découvre, le tableau général, la vue à vol d'oiseau de l'industrie entière, afin de pouvoir nous engager sûrement en chacune de ses multiples branches.
Gela revient à demander une classification des spécia-lités du jouet. Or les essais produits sont innombrables. N'est-ce pas dire qu'ils sont défectueux ? Le rapport sur l'exposition de 1878 en a développé un premier, fort pratique, de M. Rossolin. Le rapport de 1889 en a proposé un second de M. Péan.
(1) V. Ébénistes du Faubourg St- Antoine, c. Y»
20. — Pour arriver à dégager la véritable classification, résultat de la vue la plus nette des hommes du métier — qui n'ont pas écrit — il faut songer que jadis les jeiix des enfants en troupe, aussi bien que les Jouets des enfants isolés, se fabriquaient avec une seule matière première. Il y a soixante ans, aux limites des forêts d'Allemagne, les toupies étaient de bois ; de bois aussi les fusils et les sabres ; les quilles et autres jouets similaires n'avaient pas d'autre origine ; quant aux poupées, le bois les fournissait également ; la vaisselle et les bergeries étaient de grossières sculptures. Alors toute l'industrie du jouet tenait dans la corporation tranchée des ouvriers travaillant le bois. La science progressa : à côté du bois, les métaux s'affinèrent, s'assouplirent : d'autres corporations du jouet se fondèrent. Le critérium est trouvé. La base de la véritable classification est la matière première.
21. — Cinq grandes subdivisions dominent le métier: I.he jouet métal^ qu'il soit ou non mû mécaniquement.
En 1878 M. Rossolin évaluait le nombre des patrons de cette zone à 136, celui des ouvriers à 1728. Toutes ces évaluations devraient aujourd'hui être rabattues. La spécialité forme encore les 3/10 de la corporation totale.
IL Les poupées et bébés, sorte d'espèce dans un genre : les jouets en carton-pâte et en carton moulé. Toujours d'après la même statistique, 76 patrons : 1227 ouvriers ; proportion sur l'ensemble : 2/10.
IIL Le caoutchouc, ballons, animaux, poupées ; spécialité de grand avenir. Elle réunissait 27 maisons avec un personnel de 1037 ouvriers : proportion 1/10 et demi.
IV. Le cartonnage, groupement des objets les plus disparates dans un carton ou boite : 59 patrons : 503 ouvriers : moins de 1/10.
V. Les jouets divers, caput mortuum obligatoire, où se réfugient les équipements militaires, les animaux peaucés et l'article de fête, la céramique et Tindustrie du bois, 272 patrons : 1360 ouvriers : 2/10 et demi.
22. — Et partageant avec netteté chacune de ces sections différentes, deux catégories qui correspondent aux deux extrêmes des classes sociales : ceux qui ont en par-
74 GHAPITBE II
tage les larges satisfactions, ceux qui luttent péniblement pour les jouissances nécessaires. Cette distinction des deux grandes sociétés de consommateurs est la banalité obligatoire de toute étude d'observation commerciale.
28. — Le lecteur voit donc se dérouler devant lui avec l'ampleur d'un vaste ensemble cette industrie du jouet parisien. Il ne lui reste plus qu'à en remplir les cadres. Tâche facile, car les chefs du métier s'entassent en quelque sorte devant lui, avides de se faire connaître, empressés de sortir de l'oubli, à grand renfort de catalogues, de prospectus et d'annonces, si bien que spontanément, sans effort, les cartes de détail sortent du Bottin, pour ainsi dire : la réclame, véridique une fois en passant, devient le plus sûr auxiliaire de la statistique (1).
(1) Cette statistique a déjà une utilité très appréciable, c'est de nous faire pressentir les spécialités, où la grande industrie prévaudra, et celles où dominera la petite, chacune avec ses conséquences sociales différentes. En effet, pour savoir si un métier est réparti en petits ateliers, il suffit de comparer le total des patrons et celui des ouvriers : à Paris ce rapport n'excède jamais 1/10 dans la petite industrie. Métal, poupées, caoutchouc dépassent ce rapport, et comme ils opposent plus de dix ouvriers à un patron, ils sont organisés en grands ateliers. Cartonnage et jouets divers restent au-dessous: les petits ateliers sont la règle. Nous verrons que ee pronostic est exact, et s'accorde rigoureusement avec cet autre ; là où actuellement, le capital « au sens commercial du mot » (loyer, outillage, fonds de roulement), forme l'élément décisif du succès, la grande industrie l'emporte ; là où la main-d'œuvre, l'emploi unique des forces humaines, constitue la combinaison la plus avantageuse, c'est au tour de la petite à triompher.
Sommaire. — Aperçu ouvert par Torganisation économique et sociale du jouet métal sur les industries du fer, de la fonte et de Tacier. — I. Petite industrie ; le petit atelier de sujets de haut luxe ; le petit atelier de la catégorie métal proprement dite. — II. Grande industrie; a) monographie d'atelier : usine du jouet métal ; h) monographie de famille : Touvrier fondeur. — Anéantissement du petit atelier luttant contre la grande industrie.
1. — C'est jouissance d'esprit délicat que maintenir dans le cercle de sa pensée une idée générale, tout en fixant son attention sur les faits terre à terre, et que coordonner les hautes abstractions sociales au-dessus des phénomènes réels, dont ces abstractions sont sorties.
Le lecteur nous rendra cette justice, que ce plaisir lui a été offert dès les premières pages de ce livre. Il a eu devant lui l'analyse complète du commerce du jouet, et il a dû deviner, que cette analyse n'était qu'une apparence, au travers de laquelle il fallait voir s'agiter l'évolution, qui emporte le commerce tout entier. Maintenant, il se trouve au seuil de ce que la langue des placiers désigne du nom de fabrique, autrement dit Vindustrie y et il doit pressentir que ces ateliers du jouet ne sont que des enveloppes, recouvrant, non pour les yeux vulgaires, mais pour les doubles vues, la transformation du monde des métiers, — r que les manifestations d'activité notées parmi les collaborateurs du jouet sont les -éternels phénomènes, par lesquels passe la personnalité humaine à certaines périodes particulièrement compliquées des civilisations.
76 CHAPITRE ni
2. — Certes tout cela semble à première vue bien loin du métaly cet ensemble de tous les jouets, construits de zinc, fer-blanc, étain, etc., qu'il s'agisse de jouets mouvementés sur roues ou de jouets mécaniquement compliqués et mus par un système d'horlogerie. Et les flâneurs des dernières journées d'étrennes, ne sentaient guère ces idées éveillées en eux par Taspect du grand nègre jouant de la flûte, que les magasins du boulevard cotent à 100 francs, par la ballade de Pierrot à la lune à 350 francs, le moteur vertical, jouet scientifique, à360fr., les chevaux à mécanique plus modestes à 120 francs, le chemin de fer à 90 francs, pour finir par la laiterie de fer blanc à 4 fr. 90, le fourneau à 3 fr. 25, le meunier et son moulin, déjà cité, à 1 fr. 75 et l'humble clairon de cuivre (fer blanc cuivré) à fr. 95, — toute la gamme de la production de très haut luxe etde la camelotte, suivant une distinction fondamentale, qui ne doit jamais cesser de dominer nos observations.
3. — Il n'en est pas moins vrai, que mettant le pied pour la première fois dans une série d'ateliers, où se travaille une matière première nouvelle (1), le mêtal^ nous allons voir surgir devant nous une coopération économique inconnue. A la place des ébénistes, découpeurs, mouluriers, canneleurs, sculpteurs, doreurs, toute une série de personnages se réunissent avec une distribution de rôles presque identiques : ferblantiers, qui coupent le métal et le soudent, découpeurs qui donnent à la matière première une forme déterminée, fondeurs qui par des procédés différents arrivent à des résultats semblables, repousseurs qui ajoutent l'ornementation, horlogers et mécaniciens qui se réservent les parties les plus fines, pour leur communiquer la vie. A moins d'être rebelle à toute association d'idées de quelque ampleur, notre esprit, ne se sentira-t-il pas, comme dans le vestibule des prodigieuses industries forgeant les rails, les locomotives ou les steamers, car de Tindustrie du jouet à l'industrie des produits nécessaires à la vie réelle, il n'y a qu'un pas, comme entre l'enfant et l'homme : avant
(1) Parce que jusqu'ici nos études ont porté sur des variétés de l'industrie du bois : charpente, ébénisterie.
la spécialisation, qui a fait du jouet une industrie à part, ou si l'on préfère un faisceau d'industries distinctes, c'était le sellier ordinaire, qui façonnait la selle d'enfant, l'ébéniste ordinaire, qui construisait le meuble de poupée, Tarmurier ordinaire, qui assemblait les pièces de la coquette armure Louis XIII vendue, il y a quelques mois, hôtel Drouot.
4. — Et si nous sommes arrivés à agrandir ainsi l'enseignement de cette coopération économique^ ne seronsnous pas entraînés encore davantage, lecteur, par l'étude de la coopération sociale. Ici le capital commercial, c'està-dire le loyer, la matière première, l'outillage, le fonds de roulement, forme à V heure actuelle la première condition d'une organisation prospère. L'industrie se concentre avec une vitesse démesurée. 136 maisons en 1878; elles sont réduites de moitié en 1893, A la tête des survivantes, dont beaucoup sont ébranlées^ d'immenses usines réunissent 200 ouvriers. Les mêmes influences de milieu régissent les autres spécialités du métal, ces gigantesques voisines, les industries du fer, de la fonte et de l'acier. Sans les voir, sans les connaître, l'observateur sent tout un aperçu s'ouvrir sur leur évolution. Il comprend que « le Sweating System » dont le nom est écrit en tête de ce livre, que nous avons surpris en flagrant délit par nos études de l'an dernier — cette exploitation du travailleur, dans sa mansarde ou son atelier caché, par le grand intermédiaire — ne se rencontrera pas sur notre route, « car la question à l'ordre du jour n'y sera pas le triomphe de la fabrique collective », -collaboration du riche marchand et du façonnier, mais la lutte à outrance de la petite industrie indépendante et de la grande industrie.
5. — Au surplus, le lecteur, toujours perspicace, aurait découvert aisément cet univers dans cette goutte d'eau. Il connaît les miracles du microscope. Qu'il nous pardonne d'avoir retardé les deux actes du drame que contient ce chapitre : Vagonie de la petite industrie, et la misère qui en est la manifestation ; le triomphe de son heureuse rivale, et la substitution à l'autonomie primitive, de l'exploitation des grands ateliers.
Z. — Fin d'une ère industrielle ,* la petite industrie.
6. — Deux étapes très distinctes nous sont réservées; Tune dans la spécialité d'articles de très haut luxe, qualifiés par les commissionnaires d'articles riches^ sujets habillés^ juxtaposition de petits ateliers tous fixés au Marais, de cinq à six ouvriers chacun, sans compter les ouvrières, atteignant 200.000, 130.000, 80.000 francs d'affaires ; celle des Bontemps, des Vichy, des RouUet, des Phalibois, des Lambert, etc., spécialité glorieuse, quoique peu nombreuse, qui attire à elle presque tous les succès des Expositions, où le métier âH horloger-mécanicien forme la base, Tâme même, et où rhabillage, joint au cartonnage élégant et sans cesse perfectionné, fournit Tattrait et le piquant ; l'autre dans une spécialité, où l'écrasement par les forts est connu autrement que par ouï-dire, où, dans la lutte directe, continue avec la très grande industrie, la misère remplace la coquetterie du décor et la fierté de l'allure ; il s'agit de la spécialité proprement dite du métal, ménages, chemins de fer, animaux zinc, soldats estampés, à la tête de laquelle figurent ces deux marques fameuses : Rossignol et Lefèvre.
7. — A. — Articles de haut luxe ; personnages à musique ; sujets habillés. — Au second étage d'une maison de la rue Pastourelle, à deux pas de la rue de Beauce, Tune des plus étroites et des plus XVP siècle du vieux Paris, un magasin et un atelier juxtaposés s'annoncent du palier par la large plaque de cuivre, où flamboient, autour du nom du fabricant, les deux mots éternellement accouplés : commissiori-exportation. Dans les vitrines, qu'un commis fait admirer à deux acheteurs, attirés par l'illusion très parisienne des avantages de l'achat direct en fabrique, la tradition même de Vaucanson, la filiation la plus authentique de la célèbre joueuse de clavecin : des oiseaux chanteurs ; un personnage, qui déjeune en fronçant les sourcils et appelant le garçon du geste; deux pierrots, qui s'endorment comiquement en exécutant les compositions d'un professeur de musique; deux bustes de clowns grandeur nature, qui
sortent d'un immense tambour de basque et dont l'un enfonce le chapeau à haute forme de Pautre par un mouvement lent et saccadé ; une joueuse de harpe, comme dernier modèle. Article le plus bas : 90 francs — le plus élevé, 1200 francs. Ici les plus pures coutumes de la spécialité ont été conservées — c'est le point d'honneur du chef d'atelier, dont ses concurrents sourient un peu, comme du représentant le plus parfait de l'antique routine. Cartonnage et habillage, voilà sa grande affaire. Tel est pour lui, et son erreur est palpable au point de vue scientifique, le principe de sa spécialité. Que lui importe le moteur? Il a assisté à la naissance du genre, ce madré parisien né d'un maçon limousin et d'une journalière champenoise ; il se rappelle le temps, où l'officier de cavalerie Tharin en découvrit le principe dans ce cartonnage découpé, inventé à Belleville, multiplié par la fabrication allemande, qui depuis un demi siècle d'étrennes, écarte les bras et tire sonligneul, sous l'action d'un caoutchouc unique moteur des articulations. Alors toute une suite de tableaux champêtres furent créés, d'abord plats, plus tard à plans superposés, comme un décor de théâtre, où une fernme passe, une porte s'ouvre, une horloge marque l'heure, le tout obéissant à un système d'engrenages, mus non par Teau, mais par le sablier. Le sablier à cuire les œufs, imitation de la clepsydre antique, céda la place comme son aînée, à un mouvement d'horlogerie ; les personnages du tableau s'isolèrent, devinrent statuettes, au lieu de demeurer simples croquis. Toute cette évolution est là devant ses yeux, documentée par une galerie d'essais historiques qui pavoisent l'atelier : aussi affirme-t-il bien haut, qu'il relève du cartonnage — un de ses confrères est sculpteur ; les autres horlogers mécaniciens, et qu'il s'obstine à n'en point sortir. 11 revendique, comme sa part personnelle, l'idée du modèle nouveau, qui chaque année vient donner la poussée aux inventions des années précédentes, toujours réduites à un très petit nombre d'exemplaires. Lui et sa famille, son fils qui connaît le dessin et le modelage — en tout huit personnes — se réservent la matérialisation de cette fantaisie inédite, qui doit s'exécuter dans l'ombre
iO CHAPITRE III
>our apparaître tout d'un coup. Bien entendu, des innexes, des collaborations qui s'ignorent: un sculp- ;eur fabrique les moules en plâtre et une ouvrière moueuse les reçoit, pour en faire sortir avec un admirable îni la tête, les mains, le torse et les membres du sujet. tfais l'atelier familial ne laisse pas à d'autre l'habillage, ;oujoars décisif, et la peinture. Le mouvement d'horlojerie a été acheté à la maison Japy, par exemple, qui a nonopolisé ce genre d'industrie : l'instrument de musique, qui chante dans le piédestal, vient de la maison li.de Montbéliard; etun collaborateurdiscret, dont nulne larle, mais qui revêt en réalité une importance majeure, îorloger bohème payé aux pièces, ajuste les fils métaliques, qui du mouvement d'horlogerie aboutissent à travers la jambe gauche du personnage, aux bras, à la Lête, aux paupières et communique le mouvement.
8. — C'est ce petit rouage passé sous silence, qui igrandi,va constituer les maisons rivales, plus moderles, visant à la répétition du même article, au point [ue l'une d'elle, sans le mouvement d'horlogerie scrupueuseraent conservé, viendrait se fondre dans la catégorie lu jouetmétalmu mécaniquement. Un atelier d'horlogerie —2 ouvriers,! apprenti, 1 journalier — un atelier de taileuses et modistes de haut luxe — 6 femmes — voilà ce jue nous rencontrons à quelques pas plus loin, rue des archives. Le chef de la maison, intelligent et plein d'auiace, fils de ruraux ruinés, qui se transplantèrent tout l'un coup sur le sol de Paris, est horloger-mécanicien ie profession, apprenti d'abord dans une fabrique d'au- ;omates de luse, plus tard contre-maître, pour finir par in établissement personnel. Lui aussi a ses auxiliaires îxtérieurs : lui aussi fait modeler ses créations, sans les iéposer suivant les formalités légales, par l'excellente raison que son œuvre est un composé de mille détails insaisissables par la formule du dépôt et que la seule garantie contre les imitations trop fidèles, c'est la marche incessante vers le nouveau ; lui aussi remet ses matrices — en fonte d'acier cette fois — à la mouleuse en ;artonnage, et achète au dehors les mouvements d'horlogerie aussi bien que les instruments de musique ; mais
il considère comme un secret primordial la construction du garnissage métallique — les ficelles du pantin antique — et il le fabrique lui-même, avec ses deux ouvriers payés fr. 70 Theure, son apprenti, logé et nourri avec 3 fr. 50 de pièce par semaine, et l'homme de peine, pour le tour à percer les rondelles, qui maintiendront les têtes. Donc, sur le même plan, la sombre chambre, où s'entassent le tour, les établis et les étaux, et l'atelier élégant, où dans la lumière claire, tailleuses, modistes et peintres donnent la dernière main au chefd'œuvre : le bébé-liseur, par exemple, reproduit à un nombre considérable d'exemplaires, ou les pièces fameuses d'Exposition, la mariée qui salue, le Méphisto chantant sa sérénade. Ici, en définitive, avec une collaboration domestique, où la part de la femme est dominante, la confiance, la sécurité du lendemain. Ce n'est pas le mépris de la grande concurrente, l'Allemagne, dont les cartonnages admirablement terminés sont ofi'erts à un bon marché tel, que la grosse de tête, livrée à 125 francs en France, s'abaisse brusquement à 60 francs, mais l'indifférence à l'égard des dangers immédiats. C'est l'indépendance vis-à-vis des Grands Magasins, dont les expositions d'échantillons, exigées pour fixer le choix du chef de rayon-acheteur, défraîchissent les créations nouvelles ; c'est surtout une préférence marquée pour la vente directe, soit aux négociants de province, qui voient dans l'automate de luxe une réclame pour leur étalage, soit aux riches familles d'outre-mer, — débouché principal de la plus parisienne et de la plus prospère des spécialités du jouet organisées en petite industrie.
9. — Spécialité métal. — Jamais changement de décor plus brusque, jamais bouleversement d'aspect plus radical, que dans le petit atelier, qui nous attend, ce petit atelier, qui a été annoncé au lecteur, de la spécialité du métal proprement dite, où, en concurrence avec les grandes usines Rossignol et Martin, se fabriquent les papillons multicolores de fer-blanc, plomb et zinc, >
les clowns cabrioleurs en fil de fer recouvert de che- ' ,^
nille, les insectes volant par un système d'hélice, les I
petites pompes à feu, conduites parleurs soldats au cas-
que de cuivre, tout cela bon marché, à la portée des petites bourses. Une lutte de ce petit atelier de six personnes, qui en réunissait 25, il y a quelques années, contre l'usine colossale, qui occupe au moment de presse jusqu'à 350 ouvriers, n'affiche-t-elle pas, sur la porte même de ce sombre < troisième > de la rue du Temple, l'étiquette de la destruction des petites entreprises indépendantes, vainement recherchée dans nos précédentes visites aux articles de haut luxe?
10. — Dans la pièce qui représente le magasin, une vitrine remplie de modèles, un comptoir couvert du produit des dernières commissions — autrement dit des dernières commandes — sur lesquelles on a jeté des feuilles de papier, pour en garantir l'éclat et le coloris. Côte à côte, des moulins garnis de plumes, jadis exportés par grandes masses en Russie ; et de petits articles inférieurs, amusements préférés des enfants espagnols, car cette petite industrie du Marais était exportatrice au premier chef. Près du comptoir, un vieux pupitre encombré de livres de compte, qui correspond aux bureaux. Au fond, toute une série de pièces en enfilade, où s'entasse le matériel, le matériel relativement démesuré, qui a absorbé une vingtaine de mille francs : c'est le décoùpoir^ qui impose au métal la forme désirée, la cisaille, qui tranche les fils d'acier, la cloche à air qui alimente le chalumeau à gaz, la chaudière à faire fondre le plomb, les multiples outils du découpeur, du fondeur, de l'estampeur ; l'estampage au mouton des grosses pièces, c'està-dire l'impression sur le zinc ou le fer blanc des dessins moulés dans une matrice, s'exécute chez l'estampeur à façon, de peur d'ébranler le vieil immeuble ; puis le matériel spécialement réservé aux femmes, car le chef est le seul homme qui travaille à l'atelier : la tête de cheval destinée à couper le carton, les bancs devant lesquels les ouvrières procèdent à la finition des objets soudés, au « garnissage », et fabriquent les boîtes assez rudimentaires, où s'exposent le jouet métal de camelotte; sur les étagères, les matrices, ces blocs de fonte si écrasants pour les maigres ressources de la petite fabrique, indispensables cependant pour la production de
ces fragiles objets; puis la matière première, cuivre, plomb, zinc, étain, fer blanc, plumes de Pologne, car tous les riens utilisables se sont groupés là, pour en ressortir jouets inconnus, fantaisies nouvelles.
11. — A la fois dans le magasin pour recevoir Facheteur, dans l'atelier pour diriger son personnel, le patron, ceint du tablier de cuir de l'ouvrier fondeur, sMnterrompt, pour nous retracer en quelques mots son histoire. C'est un Poitevin des limites de la Guyenne, né de petits conimerç.ants d'un chef-lieu de canton, et destiné par ses parents à devenir, non pas ouvrier, mais employé, suivant Tordinaire évolution du tiers-état inférieur. Rapidement, il devint comptable de plusieurs entreprises et gagna jusqu'à 150 francs par mois : en même temps, il passait ses nuits à confectionner des verveux, filets à prendre le poisson, dépassant et étonnant par son habileté manuelle les fabricants des alentours. Mécanicien d'instinct, il sentait sa passion s'éveiller. Cependant rétablissement de ses parents périclitait. Ils prenaient le chemin de Paris, où se cachent toutes les misères, et où les avait précédés un fils, dont la jeunesse semble orageuse. D'abord, employé dans un journal financier où ses appointements atteignirent un chiffre assez élevé, l'ouvrier se sentit vers 1867 attiré par la spéculation sur les inventions^ dont ce jo.urnal s'occupait. La spéculation sur les jouets nouveaux constituait alors, en peu d'années, d'assez respectables fortunes : un de ses compatriotes était précisément inventeur. Ils s'associèrent. Lui inventa pour son compte, réalisa un fort bénéfice sur un modèle de mouche métallique ; le génie de la mécanique le posséda tout entier ; il inventa, inventa encore, fabriqua, fut pris dans Tengrenage et emporté* Maintenant, il se retrouve, petit fabricant dans une spécialité où la grande industrie règne en maîtresse ; il a perdu son père, sa mère, pour laquelle il refusa de se marier, qu'il a toujours assistée avec une piété attendrie d'une exceptionnelle hauteur morale. Il a 53 ans et l'avenir qui s'ouvre devant lui est sombre.
12. — A quoi servent, en effet, les solides, disons même les brillantes qualités d'esprit, de ce raisonneur
tenace, qui veut déduire les choses par les principes avec la solidité des mathématiciens de race, et qui en religion comme en politique n'admet que le rationnel et le démontré? A quoi bon cette originalité d'invention, qui le pousse vers les créations nouvelles, aujourd'hui si difficiles à atteindre, puisque en matière de jouets l'ère de rimprévu semble être fermée ? A quoi bon même la chasse à ces donneurs d'idées ; les amateurs, les employés d'administration surtout, qui doivent sans doute à leurs loisirs une assez belle page, dans cette ordre de découvertes un peu inférieures ? Le grand fabricant, qui n'invente pas, gardera toujours une invincible supériorité, car il éditera à meilleur compte l'idée du collaborateur ; et ce sera un jeu pour lui que de saisir l'idée môme de son voisin plus faible, sans peur du modèle ou du brevet, que l'argent seul peut défendre, car la justice elle aussi est un avantage des capitaux accumulés (1) ; au besoin il < tuera les cours > par la suppression de tout bénéfice et se réservera ainsi le monopole futur. En vain le petit patron s'ingénie à contourner, au lieu de l'affronter, la spécialité précise de son redoutable adversaire, qui l'écraserait au premier choc, s'ils se rencontraient exactement sur le même terrain. Le cercle de production de son rival s'étend chaque jour et ne lui laissera bientôt plus aucun refuge, où il puisse échapper. En vain il s^attache à produire des jouets, qui restent d'un débit courant pendant l'année entière, ces jouets que l'on renouvelle obligatoirement aux fêtes de village, aux foires, et qui ne connaissent pas de morte-saison. En vain il a porté son outillage mécanique aussi haut que son budget le permettait ; en vain, suivant la marche fatale des industries parisiennes si abattues, il a divisé le travail à l'infini, économisé la matière première, pesé sur le salaire, renonçant aux ouvriers, n'embauchant que des ouvrières, et parmi elles des jeunes filles, presque des enfants, qu'il paieàla journée, pour assurer labonne qualité de l'ouvrage, 1 fr. 50, 2 francs, sauf la couturière payée 4 francs, tout cela pour des journées de 11 heures. II a
(1) Par les déboursés qu*elle exige.
LE JOUET MÉTAIi 85
beau être à la fois ferblantier, fondeur, estampeur, découpeur, mécanicien, décorateur. Il a beau, après sa journée de 12 heures et davantage, passer des soirées dans ses comptes et ses expéditions ; peu importe. Il voit déjà le moment où il faudra fermer, et où la « bande noire » — la bande des auvergnats — viendra acheter à vil prix ce matériel, où se sont engouffrés toutes ses épargnes.
13. — C'est qu'il lutte contre la résultante de forces pour ainsi dire naturelles. Etant donné le milieu où il combat, l'industrie où il se cantonne, la combinaison d'une organisation coûteuse a fait ses preuves et le succès revient à cet entrepreneur de travail, qui fournit le local, l'outillage, le fonds de roulement, le nom, le prestige. Le local l'écrase : 1500 francs de loyer chaque année ! chiffre formidable pour un atelier, où les commissions de 150 et 200 francs sont considérées comme aubaines exceptionnelles. L'outillage ? Il ne lui est plus possible de fournir les avances nécessaires, pour ces matrices d'acier dues à la collaboration du graveur, du fondeur et du mécanicien-outilleur, qui servent à estamper les deux parties de l'objet, que le soudeur réunira. Ce petit attelage de pompe à feu a exigé 700 francs de matrices et d'outils, à lui seul ; et pour tous les articles, proportion identique ; l'outillage du tombereau parisien édité l'an dernier par l'usine Rossignol, et fabriqué par les mécaniciens de la maison, revenait à près de 3000 francs. Le fonds de roulement ? Il l'a dissipé depuis longtemps ; il se trouve à la merci des banques et de l'usure, car le comptoir d'escompte exige deux signatures : celle du fabricant... et le plus souvent celle des fournisseurs, ce qui prépare la voie aux conditions draconiennes ou aux égorgements immédiats. Le nom et le prestige ? La fortune va aux riches, et les commissionnaires préfèrent les grosses maisons, où les attend un stock considérable et où la variété des genres leur permet un choix aisé et sans déplacement, à cette multitude de petits patrons localisés dans les subdivisions d'une spécialité. Tout cela se renforce de la crise commerciale actuelle, de cette guerre de tarifs, qui ferme tous les débouchés à cette petite industrie tournée vers le dehors plus que vers le dedans, car
86 CHAPITRE m
ses articles démodés trouvaient toujours populations arriérées — de ce reflux surie marcneirançais des maisons formidables, qui ainsi parquées avec les plus faibles obéissent à la loi de l'immolation des débiles par les forts, loi souveraine des espèces. Et cette manifestation suprême de l'écrasement du travail libre se résume dans cette réflexion du petit patron, à qui nous demandions quels étaient ses bénéfices : < Mes bénéfices ! Je n'arrive même plus à une journée convenable. Je vaux 8 à 10 francs par jour. Je ne monte pas à 7. Et je ne songe pas à tirer le plus petit intérêt du capital engagé dans mon industrie. >
14. — Absorption des épargnes antérieures, réduction ininterrompue du salaire quotidien, correspondant au plus haut chifl're d'heures, voilà la part faite dans l'industrie du jouet, spécialité du métal, aux petits ateliers.