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LES FORMES ÉLÉMENTAIRES DU TRAVAIL ET LE TRAVAIL PRODUCTEUR

La mère qui achète un jouet pour son enfant accomplit d'abord un acte matériel — elle prend le jouet ; elle fait en outre un échange — en donnant l'argent du prix convenu ; et ce qui l'a déterminée à l'un et à l'autre a été

si VOUS le voulez, une espèce de spéculation — le jouet occupera et amusera Tenfant.

Tout travail ayant pour objet, dans un état social quelconque, de contenter les besoins de l'homme, renferme les mêmes éléments : un acte matériel, sinon l'homme n'agirait point ; un échange fait avec son semblable, sinon son travail serait individuel et non social; et une initiative, une spéculation intellectuelle qui lui dicte les actes matériels et les échanges à faire. De ces caractères élémentaires du travail surgissent, avec le progrès des sociétés, les formes multiples de l'activité humaine, la variété infinie des métiers. Dans certains métiers les actes physiques, manuels, prédominent ; c'est le travail producteur proprement dit. Dans d'autres ce sont les échanges qui vont jusqu'à se transformer en travail commercial. Et dans les derniers enfin, c'est la partie intellectuelle, spéculative, qui contribue principalement à la satisfaction des besoins. Mais tout travail quel qu'il soit implique ces trois éléments, quoique dans des proportions différentes selon les personnes et les circonstances.

Bien qu'il y eut des enfants de tous temps, la fabrication du jouet ne formait pas autrefois un métier distinct. Ni Beaumanoir ni Etienne Boileau ne font mention d'une corporation, d'une jurande, d'une maîtrise du jouet. Le plussouventlechef-d'œuvre n'était pourtant qu'unjouet : une cathédrale minuscule pour le charpentier, un cheval d'enfant tout harnaché pour le sellier, uu.haubert, une épée de petit prince pour l'armurier. Dans tous les métiers on fabriquait le jouet, le patron le livrait à l'amateur, père, mère, enfant, en échange du prix convenu. Le jouet restait, sous l'ancien régime, l'image de la production de l'époque. Avec l'abolition des franchises et des privilèges des corporations, la fabrication du jouet

devint, grâce à la liberté du travail, non seulement un métier mais une industrie distincte. Des commerçants du jouet s'établirent, et, avec l'extension des relations et l'application de la vapeur aux transports et à la production, l'industrie et le commerce du jouet devinrent à leur tour une image de la production moderne. Personne ne pouvant concentrer dans ses mains tous les métiers occupés à la fabrication du monde des jouets, celui-ci suivit le développement pris par tous les métiers sans distinction.

11 en dérive une première et grave conséquence : chaqy^ piUvrier peut, dans ses moments de loisir ou de chômage, produire le jouet correspondant à son métier, et, par là, provoquer une dépréciation du travail chez l'ouvrier qui s'y consacre exclusivement. En vain ce dernier lutte, redouble d'adresse, invente du nouveau, l'abaissement de la valeur de ses produits est dans la force des choses.

Ainsi, à partir de la mouleuse de têtes de poupées, véritable artiste, ayant reçu une instruction supérieure, qui travaille jour et nuit avec les siens, jusqu'au petit patron qui n'a plus ni atelier ni meuble à lui, et avec un ou deux aides, travaille dans une chambre garnie dont il parvient avec peine à payer le loyer, quelle que soit la monographie que nous consultions, la misère est partout la même. Ouvriers et ouvrières isolés, patrons et patronnes en garni, façonniers, façonnières, tous succombent, non sous le capital, il est dérisoire dans la spécialité, ni sous la concurrence, les têtes de la mouleuse sont uniques par leur perfection, le petit patron ne fabrique qu'un jouet tout nouveau qu'il fait offrir au hasard de la rue ; mais, tantôt sous la valeur minime du produit qui ne répond qu'à un caprice, tantôt sous le poids des besoins qui fait que le travailleur qui gagne

un salaire insuffisant dans le naétier ordinaire, y supplée parla fabrication d'un jouet correspondant, ce n'est plus là du capital ou de la concurrence. C'est le travail en lutte avec les besoins, la loi d'airain de l'humanité.

En nous élevant d'un degré dans l'échelle de la production du jouet nous rencontrons les premières sources de fortune. Ici une petite tailleuse en chambre fait des robes de poupées ; plus loin une petite couturière dans les mêmes conditions ourle ou brode le linge ; plus loin un mouleur, une mouleuse fait le corps, les membres, la tête ; un coiffeur leur applique les perruques ; une modiste façonne les petits chapeaux ;. tous sont de& ouvriers, des ouvrières indépendants produisant à eux seuls, ou avec leur entourage, la partie qui les concerne. Et ce n'est en aucune façon un effet de la division du travail, à moins que l'on ne veuille appeller division du travail ce qui n'est qu'un résultat de la diversité de& aptitudes et des métiers. Mais que l'un ou l'autre d'entre eux, plus avisé, doué d'un esprit plus spéculateur, prenne ridée d'offrir la poupée entière au client, il centralisera le travail de tous. Les monographies nous révèlent l'histoire d'un coiffeur qui centralise de la sorte le travail de différents ateliers ; par cela, il donne plus d'importance à l'élément commercial, évalue, selon ses espérances de* vente, le travail des autres et leur impose ses prix. Son atelier se transforme en un atelier dominateur dont les autres deviennent tributaires.

Les ateliers tributaires sont asservis ; mais l'ouvrier, l'ouvrière en chambre, le petit patron, la petite patronne demeurent indépendants. Ils travaillent à leurs heures et à leur choix, emploient leur savoir-faire à la même production ou à une autre, cessent ou pressent leur labeur. C'est à leur volonté : ils sont libres pour autant que l'on peut être libre, forcés qu'ils sont au travailparlesnécessi-

tés de l'existence ; liberté, si minime soit-elle, qui a sa valeuret, commetelle, son prix. Il y a des hommes, des femmes quiTestiment si haut, qu'ils ne la sacrifieraient àaucun autre avantage. La nécessité néanmoins les y pousse et la spéculation industrielle, non le capital, force leur résistance. Le patron de l'atelier dominateur trouve que le travail exigé pour la confection du produit serait t%. mieux et plus rapidement fait, si tous ceux qui y con-

^g^; courent, l'accomplissaient sous sa surveillance immé-

diate ; moins de besogne serait gâchée, moins de temps perdu. En raison des avantages qu'il est certain d'en retirer, il leur offre donc de venir travailler chez lui, à heure fixe, sous sa direction, leur promettant en retour un gain plus élevé. C'est le prix de leur indépendance.

Dès ce moment l'atelier dominateur se transforme en fabrique. Ce n'est plus le produit du travailleur qui est asservi, c'est le travailleur lui-même. Il devient ouvrier salarié et la fortune du chef, qui cesse d'être un patron, s'accroît, non pas en raison de son capital, mais en raison de son intelligence du marché et de son adresse à commander le travail de ses ouvriers.

La fabrique produit plus et envahit davantage le marché abaissant à mesure le gain des travailleurs indépendants, gain déjà réduit par la force des choses à une modicité voisine de la misère. C'est le point où les doctrines économiques, orthodoxes et hétérodoxes, se divisent, les premières pour montrer la toute-puissance du capital, les secondes pour l'accabler de tous les anathèmes.

On a démontré que le travail esclave était plus cher que le travail libre. On peut démontrer que le travail asservi est plus cher que le travail indépendant, parce qu'il faut payer aussi bien l'indépendance que l'on prend à l'ouvrier libre, qu'on paie la personne même quand on achète un esclave. Mais dans les deux cas le fait n'est vrai

qu'à la condition que Ton néglige les produits du travail. L'exemple delamanufactured'épinglesd'AdamSmilhest connu. Six ouvriers travaillant ensemble, chacun à une partie difîérente de Tépingle, produisent 48.000 épingles par jour, alors qu'un travailleur indépendant n'en fabriquerait peut-être qu'une centaine. 100 ouvriers payés 1 francs à lajournée et disposant de machines ayant une force de 100 chevaux de vapeur, sont moins coûteux que 900 ouvriers qui représentent la même somme de force et ne reçoivent qu'un salaire de 3 francs.

C'est une loi fatale, qui est l'expression de Téternelle tendance, inhérente à tout être humain, de parvenir à la plus grande somme de satisfaction avec le moins de dépense possible. Peu importe le taux des salaires, la production est d'autant plus considérable que le travail est mieux divisé et que Thomme se sert davantage des forces naturelles.

Il en résulte que toujours la spéculation industrielle s'en va au travail le moins coûteux, fût-ce aux dépens du travailleur indépendant, fût-ce aux dépens de la prospérité nationale. Il n'est de limites que celles qui sont imposées d'une part à l'intelligence humaine et d'autre part au degré de misère que la masse est capable de supporter.

Revenons au monde du jouet. La fabrique est établie dans un grand centre d'industrie et de commerce ; elle déprime le gain des travailleurs indépendants, soit par uae division et une direction meilleure du travail, soit par l'emploi des machines. Le travailleur qui tient à son indépendance, produira, tant qu'il pourra supporter des privations plus grandes, à meilleur compte que la fabrique. Lutte dans laquelle cette dernière succombe fatalement si la division du travail et l'emploi des machines n'atteignent p;as un degré de production proportionné

aux privations que le travailleur indépendant est capable d'endurer. C'est le cas surtout dans Tindustrie du jouet dont chaque rien forme un ensemble et où la division du travail comme Temploi des machines sont fort limités. La fabrique, pour subsister, se transportera en province où les besoins sont moindres et, par suite, les salaires moins élevés. Le travail y est asservi au point que la besogne est déterminée pour chaque minute et pour chaque espèce de labeur. Fabriques de jouets en métal, fabriques de jouets en caoutchouc, fabriques de jouets en bois : Elles ont deux, trois cents ouvriers et produisent à la fois pour la capitale et le monde entier.

C'est en vain. Au delà de la frontière il y a des hommes, des femmes qui, éprouvant des besoins moindres encore, se consacrent à la fabrication des jouets pour des gains dérisoires. Leurs produits arrivent en France défiant toute concurrence et un spéculateur hardi s'en servira pour achever d'accabler le travail national. Il paiera des salaires superbes à ses ouvriers français, les entourera de la plus grande sollicitude; mais ils ne feront que le travail le plus difficile, le plus délicat ; tout le reste il le fera venir du Tyrol, où, pendant les longues journées inoccupées de l'hiver, le travail des ouvriers n'est qu'un supplément léger à leur gain de l'été. On y fabriquera en masse les bras, les jambes, les torses, qui seront expédiés par ballots à Paris et ne paieront que des droits d'entrée minimes. C'est la grande fabrique internationale qui livrera pour deux francs cinquante centimes une poupée qui en coûterait huit à produire en France.

Dans toutes les formes de l'industrie, ce qu'on est convenu d'appeler la liberté du travail, et ce que nous en nommons l'anarchie, entraîne les mêmes conséquences ; à un moindre degré dans celle du jouet, dans une

proportion plus importante dans les industries telles que les filatures où l'application des machines et la division du travail sont plus praticables : disparition du travailleur indépendant, asservissement de l'ouvrier libre et domination de la spéculation industrielle allant toujours V3rs des productions de moins en moins coûteuses.

Fondez des syndicats de toute espèce ; créez des sociétés coopératives de productions de tout genre ; les directeurs diviseront le travail, emploieront des machines et exerceront la même domination, sinon syndicats et sociétés disparaîtront devant la marche ascendante du premier fabricant venu qui réalisera par une initiative meilleure une production moins coûteuse.

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