LE TRAVAIL COMMERCIAL
C'est une loi absolue. Le travail commercial y est soumis comme le travail producteur.
Sous le régime de la liberté du travail tout un monde d'intermédiaires, commissionnaires, placiers, agents de dépôt, petits commerçants, s'est interposé entre le producteur et le consommateur ; monde qui a fini par peser sur l'un et sur l'autre d'un poids tel que l'on a créé des sociétés coopératives deconsommationpoury échapper ; de môme que l'on a fondé des sociétés coopératives de production dans l'espoir de se défaire de la domination des chefs industriels. La prospérité générale ne tend-elle pas déjà à disparaître d'elle-même sans qu'on en précipite la chute par des combinaisons aussi maladroitement ingénieuses ?
Dans l'industrie du jouet l'intermédiaire a une importance considérable ; par la raison que pas un fabri-
cant, pas un travailleur indépeDdanl ne produit toutes les sortes de jouets. Le commissionnaire qui les offre, le magasin qui les réunit au choix des amateurs paraissent donc être une nécessité, et cependant il n'existe plus guère de commissionnaires en jouets; les marchands, se consacrant exclusivement à leur vente peuvent se compter sur le bout des doigts ; et personne n'a jamais songé à fonder une société coopérative de consommation du jouet. C'est que la spéculation commerciale détruit d'elle-même tous les intermédiaires dans te commerce du jouet comme dans les autres commerces.
Pour tous, la partie manuelle se borne à la tenue des
caisses et des livres, au transport des marchandises du
producteur au consommateur. La partie commerciale
n'en es't que plus importante : elle consiste à acheter le
moins cher possible au producteur et à vendre le plus
cher possible au consommateur et impose ainsi ses
exigences de gain à l'un et à l'autre. Quant à la partie
spéculative elle consiste pour tout intermédiaire, fut-ce
Ifi directeur d'une société coopérative de consommation,
iroître les bénéfices en diminuant les frais généraux
! étendant la vente, de même que le simple ouvrier
gne davantage en dépensautmoiûs,etproduit d'au-
plus qu'il entend mieux son travail, ou que le chef
ibrique qui divise plus adroitement la besogne de
ouvriers et au besoin les remplace par une machine.
<i est la même pour les intermédiaires comme pour
roducteurs, les profits s'en vont au travail le moins
;ux. C'est la ruine forcée de tous les intermédiaires
teeption du grand magasin.
jà dans le moindre village, le mercier réunit à ses handises les objets de bimbeloterie les plus recherles jouets qui sont au goût de sa clientèle ; c'est à la
fois une diminution des frais généraux et une extension de son marché. Qu'il en comprenne bien la portée, et, comme l'ouvrier venu en sabots à Paris peut devenir, grâce à son génie industriel, le créateur d'une grande fabrique, le mercier entraîné par son intelligence des affaires, quittera le village, s'établira dans un grand centre de commerce, et, à mesure qu'il continuera à diminuer ses frais généraux et à étendre sa vente en abaissant ses prix, il transformera sa mercerie en bazard, réunissant la mercerie, la bimbeloterie, le jouet de tout un quartier de la ville, puis transformera son bazard en grand magasin en augmentant encore le nombre de ses rayons dont les articles inonderont la capitale, la province, l'étranger.
Sauf lui, tous les intermédiaires disparaissent, les commissionnaires, les placiers, les petits marchands deviennent inutiles. Subsistant par eux-mêmes avec leur famille, indépendants, vendant peu ou point, leurs frais généraux sont trop considérables, leurs prix trop élevés et ils deviennent l'un après l'autre, — comme le travailleur indépendant est devenu un salarié — des commis de tout grade, effectuant les ventes et lès achats, recevant les commandes et expédiant les produits dans un ordre d'autant plus parfait que tout aura été simplifié. Du même coup les rayons peuvent être multipliés, appelant de toute part les acheteurs par le choix et la variété des marchandises, les prospectus, les catalogues, les programmes, les 4" pages des journaux, les expositions périodiques, au point que le jouet lui-même, par sa valeur minime, n'y devient qu'un article de réclame, et un moyen de plus d'écraser petits bazards et petits magasins.
Rien au monde ne saurait résister à cette marche triomphante de la spéculation commerciale. C'est au
point que la grande fabrique elle-même y succombe. Achetant partout au meilleur compte possible, à Touvrier indépendant, au petit patron, faisant venir les produits du dehors, s'adressant aux pays où on les fabrique dans les meilleures conditions, àrAUemagne, à l'Angleterre, à rAmériquê, à la Chine, au Japon, le grand magasin ne laisse finalement à la grande fabrique d'autre débouché que le trottoir avec ses camelots et ses baraques des jours de fête. A moins que la grande fabrique, et c'est sa dernière issue, se livrant à son tour à la spéculation commerciale, établisse à tous les coins de rue des commis détaillants, dans des magasins construits d'après le même type, et soumis à la même surveillance et à la même direction. Cela n'est guère possible pour les jouets ni pour les modes, qui sont des objets de fantaisie et ne s'imposent que par leur variété, mais c'est facile pour les productions alimentaires, les besoins de nourriture étant partout et toujours les mêmes.
Quoique l'on fasse, l'anarchie du travail a pour conséquence fatale la victoire des grands magasins sur le moindre dans les objets de fantaisie, du grand producteur sur les petits dans les objets d'alimentation, partout la victoire du fort sur le faible et l'asservissement de ce dernier. Le capital, la concurrence, la division du travail n'y sont pour rien ; parce qu'ils ne sont que des effets et non des causes. La cause profonde, unique est la spéculation industrielle et commerciale qui, née du génie humain, crée le capital, suscite la concurrence, divise le travail, et, du même coup, fonde la domination des uns, rive l'asservissement des autres, d'après une loi immuable, allant toujours au travail le moins coûteux comme les corps tombent selon leur poids et leur vitesse acquise.
Cette loi vaut pour le travail de la maciiine et deFesclave, comme pour celui de l'ouvrier salarié et du commis, et de même que les corps dans leur chute écrasent à volume égal ceux qui sont doués d'une vitesse moindre, le travail de la machine, de l'esclave, du salarié, du commis ruine tous les intermédiaires et travailleurs indépendants quelque grands que soient leurs efforts et leurs privations. Encore si ses effets s'arrêtaient là. La spéculation, troisième élément du travail, se détachant de plus en plus des deux autres, en arrive, sans produire quoique ce soit ou sans échanger la moindre marchandise, à prélever ses gains rien que sur la fluctuation des valeurs, leurs hausses et leurs baisses successives.