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LE TRAVAIL SPÉCULATEUR

Dans le travail spéculateur proprement dit, l'élément manuel se réduit à presque rien, la tenue d'un carnet de chèques. L'élément commercial se borne à l'observation de la hausse et de la baisse du prix des choses. Et Télément spéculateur se concentre dans le profit qui peut être tiré de leurs différences. « Nos pères, écrit notre regretté ami Armand Hayem, ne se seraient jamais avisés de vendre ce qu'ils ne possédaient pas pour l'acheter ensuite à vil prix (1) >;. C'est que nos pères ne se sont jamais doutés qu'en proclamant la liberté du travail ils en créeraient l'anarchie et que leurs fils en arriveraient fatalement à ce résultat.

Le grand magasin offre un beau ballon, gonflé d'hydrogène, à la mère pour son bébé, à la condition qu'elle achète à un rayon quelconque un autre objet. Il semble

(1) Vérités et apparences^ DXXVI.

que ce soit là une gracieuse attention en même temps qu'une réclame adroite ; le ballon aux mains deTenfant fera planer dans Tair le nom du magasin généreux. Personne ne songe que la maman a payé le double et le triple de la valeur du ballon sur Tobjet acheté, personne ne pense au petit magasin qui, ne pouvant faire de telles prodigalités, perd sa clientèle, ni au fabricant lequel, produisant ces ballons, n'en vend plus et tombe sous la coupe du grand magasin parce que celui-ci les donne pour rien.

Les Pools des Américains sont devenus célèbres. Une compagnie de transports par terre ou par mer se trouve en concurrence avec une autre. Elle baisse ses prix : les voyageurs et les marchandises affluent; l'autre compagnie l'imite: elle baisse ses prix davantage, jusqu'à ce que le transport tombant au-dessous du prix de revient, la compagnie concurrente cesse l'exploitation ; l'autre l'achète au taux qui lui plaît, puis impose les prix qui lui conviennent aux voyageurs comme aux marchands.

Anvers achète aux États-Unis tous les blés disponibles, livrés, non dans son port, mais au Havre. En France un ministre venait de déclarer à la tribune que la récolte de l'année serait mauvaise et, sans produire un grain de blé et sans en faciliter l'échange^ Anvers perçoit la différence du prix des blés dans les deux pays, aux dépens des consommateurs français comme des producteurs américains.

Peu importe la valeur sur laquelle on spécule. Que le grand magasin donne les ballons pour rien et regagne le triple sur un autre objet ; qu'il vende au prix coûtant les marchandises de tout un rayon pour profiter d'autant sur la vente des autres rayons, qu'au momentd'une exposition il offre les marchandises au prix de revient

pour attirer acheteurs et acheteuses et doubler les prix aussitôt l'affluence provoquée; ou que, exigeant le paiement au comptant, il ne solde la livraison qu'après deux mois avec escompte de 3 0/0, prélevant, sans déboursé aucun^ un intérêt annuel de 12 0/0 sur les producteurs aussi bien que sur les consommateurs, sous toutes les formes le phénomène est identique. Que le spéculateur de la Bourse, aux moments de baisse la plus complète, ou de hausse la plus grande, achète du Rio-Tinto pour vendre du Panama, ou achète du Panama pour vendre du Rio-Tinto; qu'il achète et vende des valeurs publiques, nationales ou étrangères, toujours il provoque des hausses ou des baisses artificielles dont les rentiers et les contribuables dans l'État, les producteurs et les consommateurs dans les entreprises industrielles et co*mme relaies paient les différences.

Par elle-même la spéculation ne produit pas la moindre valeur nouvelle et n'en facilite en rien l'échange. Elle ne diminue ni augmente la somme des ressources, ni la totalité des besoins, mais elle absorbe à son profit le gain d' autrui et asservit le travail de tout le monde. Ce n'est pas le vol sur les grands chemins; mais c'est le vol selon les règles d'un art tellement raffiné que le jurisconsulte le plus consommé ne saurait déterminer le point où le dol commence et où cesse l'acte licite. Conséquences fatales de la loi qui régit tout travail : du moment qu'il est libre, l'homme va toujours au travail le moins pénible, le moins coûteux et à la fois le plus rénumérateur qui est précisément celui delà spéculation.

Aussi la spéculation pure n'a-t-elle point d'autre objet. Du moment que le spéculateur, cessant d'être industriel ou commerçant, ne s'attache plus qu'aux gains et aux pertes résultant de la fluctuation des valeurs qu'il prévoit ou provoque, — depuis le jouet offert pour rien

jusqu'à la panique suscitée à la Bourse — tout ne représente plus que TefTort de jouir de l'avantage qu'offre le travail le moins coûteux sur celui qui l'est davantage. C'est le seul but des jeux de Bourse et de toutes les spéculations sur les valeurs privées et publiques. Quand les valeurs baissent c'est que le travail qui les produit devient moins coûteux, quand elles haussent c'est qu'il le devient plus. Peu importe l'accroissement ou la diminution du besoin qu'on éprouve d'en jouir ; ce besoin est compris dans l'offre comme dans la demande : le producteur offre parce qu'il a des besoins à satisfaire, le consommateur demande pour la même raison, et le spéculateur ne parvient à prélever sur les deux son gain propre qu'en prévoyant qu'une baisse sur une valeur provoquera une hausse sur une autre, ou que, sur la même valeur, une hausse momentanée sera suivie d'une baisse correspondante. S'il se trompe dans ses prémisses, c'est sa ruine ; s'il voit juste, c'est sa fortune. En réalité il ne fait pas autre chose que l'ouvrier qui, spéculant sur l'état du marché, au lieu de fabriquer l'objet de son métier qui est en baisse, fabrique le jouet correspondant : il abandonne un travail devenu trop coûteux pour en faire un autre qui l'est moins.

Il n'est point d'industrie plus éphémère que celle du jouet. Des milliers d'hommes, de femmes en vivent : travailleurs indépendants ou asservis, petits patrons et petits bazardiers, grands fabricants, grands commerçants. Et si, par l'accroissement des grandes fabriques et des grands magasins le nombre des asservis augmente et celui des indépendants diminue, l'ensemble n'en est pas moins fondé sur une production et une consommation réelles. Restait en dehors des baisses et des hausses sur les valeurs réelles, la spéculation sur une production et une consommation absolument imaginaires, les espé-

rances et les craintes humaines. Les spéculatears ne s'en sont pas abstenus.

Nous voulons parler des assurances de toute espèce sur les sinistres de terre et de mer, la vie, les accidents, les maladies, la vieillesse. Ce ne sont plus des spéculalions sur les fluctuations de valeurs réelles, mais des spéculations sur la sottise et les illusions humaines, sans qu'il n'y ait ni production, ni consommation d'aucune sorte. Un homme meurt, un navire se perd, une maison est incendiée. Que d'efforts, que de dépenses sont nécessaires pour remédier à la perte éprouvée 1 Tout ce qui dépasse cette somme d'efforts et de dépenses, n'est plus une perte mais une ruine pour tous ceux qui y contribuent, parce qu'au-delà de la somme de travail nécessaire, ces dépenses ne réparent et ne remplacent absolument rien. Cette ruine cependant fait les bénéfices de toutes les sociétés d'assurances, bénéfices qui sont, comme la sottise et la naïveté humaines, incalculables.

Enfin la toute-puissance du travail spéculateur se résume dans un dernier phénomène qui se manifeste par les courants qu'il imprime à la circulation de toutes les valeurs sans distinction et qui portent sa domination au comble. Quelque faibles que soient les primes exigées par les sociétés, d'assurances, plus elles s'étendent sur un grand nombre d'assurés, plus leur versement forme un courant régulier de valeurs se réunissant sous la direction de quelques-uns. Plus loin il existe une grande fabrique qui, par la concentration de la masse de ses ouvriers et sa production énorme, provoque un courant en tout semblable. Plus loin encore c'est un grand magasin qui, faisant des affaires pour des centaines de millions détermine un autre courant portant encore les mêmes caractères. Enfin, les caisses de l'État s'éten-

dent sur tout le territoire concentrant dans toutes les directions les valeurs publiques ; et, sur tous, domine la Bourse où Ton spécule sur les mous et les remous, le flux et le reflux de ces courants multiples, provoquant des hausses et des baisses au point d'en faire de vraies tempêtes. Les naufragés de la spéculation disparaissent, les courants se maintiennent amenant d'autres spéculateurs plus heureux. Des fortunes colossales surgissent, de nouveaux cataclysmes surviennent, les courants persistent toujours, redeviennent un moment plus calmes, pour reprendre plus impétueux, non pas selon la reprise des aff'aires, mais selon la reprise de la spéculation. Spéculation sans laquelle il n'existe pas de travail humain et qui ne conduit à ces crises profondes et dangereuses que parce qu'elle est, comme ce travail, sans limite et sans frein.

DISSOLUTION DE l'ÉTAT SOCIAL MODERNE.

On parle de Tavènement du quatrième état. Depuis un siècle les trois premiers ont disparu. Il y a longtemps que Tavènement du quatrième aurait dû se produire. S'il n'en a pas été ainsi c'est que des causes profondes ont fait obstacle. Avec la proclamation de la liberté du travail les trois premiers états, aussi bien que le dernier, ont perdu leur raison d'être. Avec la supériorité que possède la spéculation financière sur le travail purement manuel ou purement commercial, et tout le monde pouvant selon ses instincts et ses capacités s'y glisser, il n'y a plus d'état du tout ; mais la société moderne se divise en deux grandes classes : ceux qui profitent des bénéfices que donnent les grands courants de la circulation des valeurs, et ceux qui y perdent. Ce sont

les gagnants et les perdants au jeu de la vie. Mais voici que les gagnants perdent, les perdants gagnent, et le jeu continue de la même manière, au hasard des cartes que le désordre fait sortir de la coupe dont on a fait la liberté du travail. On en a fait la lutte pour l'existence : c'était prendre le jeu au tragique. Il n'a pas encore ce caractère. Mais il le prendra à mesure que les gains deviendront plus considérables, les misères plus profondes, et que les rancunes et les passions s'en njêleront.

De tous temps les fortunés ont instinctivement compris la solidarité des richesses et des misères ; ils la comprennent de nos jours comme autrefois. Aussi ne fondet-on pas une institution de bienfaisance, n'entreprend-on pas une œuvre de charité sans que la haute banque, les grands magasins, les grandes fabriques n'y concourent avec un empressement des plus louables ; ils sentent la nécessité de réparer un peu des maux dont ils sont involontairement la cause. 11 y a mieux. Nous rencontrons, et précisément dans la monographie du jouet, un marchand qui, grâce à son génie spéculateur, devenu fondateur d'un grand bazar, puis propriétaire d'un grand magasin, a fini par créer tout un établissement d'assistance pour les enfants pauvres, qui y sont reçus, nourris et instruits gratuitement, et, ne se contentant pas de sa générosité pour les enfants, il prodigue des vêtements et des secours considérables aux parents, leur offre des fêtes et des réjouissances publiques. Voici donc que nous arrivons au panera et circenses ; aux largites données à làpleùs romaine.

L'analogie paraît lointaine et due au hasard d'un fait exceptionnel. Mais ce qui nous présente un rapport d'identité complet entre Tancienne Rome des Césars et l'état social et économique moderne, c'est la disparition de tous les travailleurs et intermédiaires indépendants

au profit de quelques puissantes associations de pro^ duction, de commerce et de spéculation financière.

La loi qui veut que tout travail abandonné à lui-même, s'en aille de la production la plus coûteuse à la production la moins coûteuse, a prévalu à Rome comme dans la civilisation moderne, écrasant le travail indépendant par celui des esclaves chez les Romains, par la machine et les asservis chez les modernes. Mais aussi le rapport d'identité s'arrête là. Rome, souveraine du monde, a vu affluer chez elle, grâce à ses vastes compagnies pour l'exploitation des contrées conquises, et à Taction de ses proconsuls et proprèteurs rapportant les fortunes amassées dans leurs gouvernements, toutes lés richesses de l'univers et le panent et circences comme les largites devinrent des moyens nécessaires et réguliers pour faire subsister la masse des citoyens ne gagnant plus rien par un travail propre.

Dans les Etats modernes, dont aucun n'a pris le vaste ascendant de Rome, l'exemple cité plus haut restera donc une exception. Mais tous les États modernes, étant issus d'une même civilisation et ayant parcouru dans leur développement les mêmes phases, — absolument comme les Etats de la Grèce en leur temps, — subiront aussi le même sort sous l'action fatale de la loi du travail qui, livré à lui-même, entraîne la formation de richesses et de misères également excessives.

« Qu'on se figure, écrit Fustel de Coulanges, dans » chaque ville grecque deux classes ou deux sociétés, » l'une qui possède et s'enrichit chaque jour, fière » d'une richesse facile, et avide à la conserver; l'autre )) indigente à la fois et paresseuse, jalouse autant que » misérable, qui convoite la richesse et qui ne peut y » parvenir.

« Ces deux classes d'hommes devinrent deux factions

w le jour où les pauvres comprirent qu'une révolution » pouvait les faire riches ; et à partir de ce jour il suf- » fît que les pauvres sentissent leur nombre pour que » cette révolution fut inévitable.

« Toutes les fois que nous voyons une guerre civile » dans la cité, les riches sont toujours dans un parti et » les pauvres dans l'autre (1) ».

En nous traçant dans son Polybe le tableau de la dissolution sociale et politique de la Grèce, Fustel de Coulanges a cependant commis une double erreur. Ne possédant aucune charte relative à la vie économique des individus, il a méconnu la loi qui régit toute anarchie du travail : laprédominence du travail esclave sur le travail libre et du travail asservi sur le travail indépendant. L déminent historien écrit très sincèrement : « Chez nous grâce à une circulation rapide et généralement juste, elle (la richesse) passe du riche au pauvre et du pauvre au riche, courant de main en main et laissant partout quelque bien-être ». (2) C'est également la croyance de toute une école de nos économistes laquelle a enfanté une école contraire qui attribue à l'action qu'exerce la richesse toutes les misères et les souffrances, toutes les plaintes, grèves et révoltes des classes pauvres absolument comme jadis en Grèce. La richesse en était aussi peu la cause en Grèce que chez nous ; mais uniquement la loi qui régit toute anarchie du travail et qui ordonne que le travail le moins coûteux et le plus asservi anéantisse le travail indépendant et plus coûteux, peu importent les formes et les noms que prennent production et échanges.

La seconde erreur de notre éminent historien n'a été que la conséquence de la précédente. Méconnaissant la cause véritable de l'accroissement des misères et dés ri-

(1) Fustel d© Goulanges. Questions historiques, p. 126.

(2) Ibid., 123. . .

chesses chez les peuples, Fustel de Coulanges explique la dissolution dans laquelle il voit tomberla Grèce par le défaut de patriotisme, le manque d'affection réciproque, la paresse et Tégoïsmedes pauvres, Tégoïsme et lambitîon des riches, l'absence de vues politiques et sociales chez ces malheureux Grecs qui, après avoir atteint toutes les gloires, tombèrent dans toutes les dégradations. Il nous raconte cependant que l'abolition des dettes et le partage des biens des riches étaient devenus un mal périodique et qu'à chaque révolution les mômes violences et les mêmes excès reparaissaient. Les pauvres ayant un démagogue ou tyran à leur tête, se soulevaient contre les riches, abolissaient les dettes, partageaient les biens. Mais, nul d'entre eux n'ayant la connaissance des conditions du travail, et encore moins la pratique et l'exercice qu'il exige, chez les peuples vraiment prospères, les biens partagés, les dettes abolies, letravailsoustoulesses formes, industrie, commerce, spéculation reprenait les mêmes caractères qu'il avait auparavant ; les uns recommençaient à emprunter aux autres pour subsister, et ceux-ci prêtaient aux premiers pour qu'ils achetassent leurs produits ; les asservis se remettaient à leur même besogne, les spéculateurs reprenaient les mêmes affaires, et, au bout d'une génération, les mécontentements et les misères, les haines et les luttes reparaissaient, jusqu'à ce que l'anarchie du travail eût entraîné l'anarchie intellectuelle et morale.

Thucidide écrit : « Plus la lutta se prolongeait, plas la perfidie des attaques et la cruauté des vengeances s'accusaient. Le sens des mots se perdit. L'exaltation fut confondue avec l'honneur, la prudence parut de la lâcheté, la témérité brutale un dévoûment courageux... les liens mêmes du sang furent foulés aux pieds, et l'union des partis, qui eut pour objet, non pas l'intérêt

commun, mais la satisfaction des intérêts personnels, ne fut plus cimentée que par la communauté des crimes » (1).

Et dans cette partie de son œuvre Polybe nous explique jusqu'à la dépopulation de la Grèce: « Les hommes s'étant jetés dans la paresse, la lâcheté, les débauches, ne voulurent plus se marier ni élever les enfants nés hors du mariage, mais n'en gardaient qu'un ou deux tout au plus, pour les laisser riches et fortunés » (2). Mais lorsque Polybe ajoute « que ce fut là le principe du mal », il se trompe de la même manière que Fustel de Coulanges, car ce ne fut là encore qu'un effet de Tanarchie du travail.

Elle n'eut en Grèce, comme elle ne peut avoir dans les États modernes, d'autre résultat que d'entraîner à sa suite l'anarchie intellectuelle et morale. A chaque révolution la spéculation industrielle, commerciale et financière prend, comme jadis en Grèce, un caractère plus âpre, les travailleurs sont de plus en plus asservis, tandis que ceux qui sont demeurés indépendants, perdant leurs ressources, deviennent de jour en jour plus misérables, au point que tout accroissement de population loin de diminuer ne fait qu'augmenter la misère. Aucune théorie, aucune doctrine, aucune force humaine n'empêcheront que, de génération en génération, le mal ne se prononce davantage, dans les Etats modernes, comme dans la Grèce antique, parce qu'il est inhérent à la nature même des forces humaines, lesquelles, abandonnées à elles-mêmes, sans limite et sans frein, s'anéantissent réciproquement.

Th. Funck-Brentano.

(1) Voir les Sophistes grecs, p. 113,

(2) Polybe, liv. XXXVII, frag. XJI,

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