‹ La quéstion ouvrièreChapitre 52 sur 66 · II. — Le « Travail · texte numérisé non relu

II. — Le « Travail

13. — Il existe un autre ennemi des classes moyennes. C'est l'autre branche de l'étau, le travail^ le salariat.

Que notre pensée soit comprise. Elle peut se condenser ainsi : « Il n'est pas aujourd'hui une poussée de la foule des ouvriers inférieurs, si légère qu'elle soit ; pas une mesure réclamée par les comités, par la presse, par les cham bres, par l'opinion publique en vue de l'amélioration du sort des travailleurs, qui ne retombe sur les classes

moyennes. Chaque essai de résoudre Isiquestion ouvrière avive, jusqu'à l'exaspérer, la question sociale ».

14. — Ici le lecteur se heurte à une nouvelle définition de Téconomie politique courante ; celle de la loi — pourquoi dire loi ? — de la hausse et de la baisse du salaire, de cette portion congrue^en définitive, attribuée à l'aide inférieurdans le partage du butin. « Deux patrons courent après un ouvrier, le salaire monte, disent les orthodoxes ; deux ouvriers courent après un patron, le salaire baisse. » Et le socialiste Lassalle en extraitla terrible fatalité du salaire minimum réduit aux besoins extrêmes, l'implacable « loi d'airain ».

15. — Mais de même que pour comprendre le copzYaZ, il faut fixer l'activité humaine et ses manifestations tyranniques ou paternelles, suivant la main qui détient la force ; de même pour comprendre ]e salaire, il faut fixer l'activité humaine et le point de vue éternellement mobile, auquel elle se place pour apprécier ses indispensables besoins. Pourquoi un salaire de 7 francs est-il tour à tour considéré comme extraordinaire, courant, insuffisant, en supposant même que ces 7 francs aient conservé une rigoureuse identité comme valeur d'échange, en supposant qu'ils permettent d'acheter le même nombre de kilogrammes de pain , le même nombre de kilogrammes et la même qualité de viande, le même nombre de livres de café, la même quantité de verres d'eau-de-vie et de paquets de cigarettes? C'est que l'organisation de la machine humaine, incessamment raffinée, sent naître en elle par la satisfaction des besoins jusqu'alors à peine éveillés, l'éclosion de désirs nouveaux, ayivés encore par le spectacle du luxe, que ces formidables agglomérations urbaines exposent sans cesse aux regards. Il y a en quelque sorte une montée ininterrompue des besoins de toute famille ouvrière, transplantée de son milieu rural dans le milieu fébrile et surchauffé de Paris, qui transparait à chaque ligne de nos budgets monographiques, comme des innombrables précis on croquis, crayonnés en passant. Suivons l'une de ces familles, isolée dans son évolution. Vous l'avez peut-être jadis observée dans le village, où l'ancêtre exerçait le dur travail de la

terre. Cette monotonie, cette uniformité, coupée seulement par les visites au cabaret de la petite ville, a pesé au fils, qui n'était pas d'ailleurs attaché par la possession du sol et qui s^est empressé de vendre ou de louer la mince parcelle, à lui attribuée par un rigoureux partage. Au retour du service, il s'est dirigé vers Paris, où un parent lui a procuré une place d'homme de peine, de journalier, terme vague, qui lui permet d'errer d'une corporation à l'autre, et qui désigne le premier échelon, celui des hommes sans métier au-dessous des « artisans » proprement dits, des ouvriers qui ont acquis les principes d'une profession. Le chantier où il est embauché est un chantier de bois; son fils sera ébéniste; le fils de celui-ci sculpteur. Il est autour de nous des observateurs, qui ont étudié les métiers annexes de l'ébénisterie, et qui pourraient témoigner au besoin de la régularité presque mathématique de cette ascension sociale. Le chantier a-t-il cédé la place à un dépôt de fers ou de fontes ; le fils sera serrurier, le petitfils mécanicien, ouvrier du jouet, — car c'est là, en quelque sorte un métier de second degré. Évidemment ces lignes graduées restent un peu idéales. Telle génération saute deux échelons : la femme de l'ouvrier fondeur, jadis passementière de luxe, est fille d'un fermier ruiné de l'Oise : la mouleuse en cartonnage a respecté la règle : elle est fille d'un forgeron : l'ouvrier en chambre est fils et petit-fils de canuts : mais les canuts sont à part et sortent d'ailleurs du courant d'idées parisien. Toujours et incessamment de nouvelles pensées, de nouvelles aspirations paissent, poussent en avant la famille ouvrière, et, lorsque celle-ci est assez puissamment disciplinée au point de vue moral pour ne pas se dissoudre et disparaître en débris dans les multiples tentations du vice ou du crime, lorsqu'elle peut s'arrêter à la limite de ces mondes coupables, décrits par D. Poulotou Parent-Duchâtelet, elle finit par s'élever à travers des niveaux superposés, où le travail réclamé, le genre de la vie, prennent des formes de plus en plus considérées ^^dj^ les préjugés ambiants : ce n'est pas seulement une question de somme des jouissances : c'est aussi une question

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de qualité ; tel fils d'un mécanicien payéO fr. 80 l'heure se félicitera d'être petit employé à 1200 francs.

16. — Mais un second point de vue s'unit au précédent. Dans chacun des niveaux, ainsi escaladés par la famille ouvrière, un lent exhaussement, horizontal celuilà, se produit. Une partie des < charpentiers de Paris > fut consacrée à l'établissement de cet axiome général : le compagnon du devoir de 1856, sa femme et ses enfants se contentaient d'une certaine somme de jouissances, assez inférieure au minimum exigé par l'indépendant de 1889, sa femme et ses fillettes, qui suivent des cours d'enseignement commercial et apprennent l'anglais. C'est que le niveau du premier degré, le subsiratum sur lequel tout est construit en définitive, le milieu rural, s'est exhaussé lui-même dans les campagnes françaises : nourriture, vêtements, mobilier, tout s'y transforme et se dirige vers un idéal imposé par la mode parisienne (1). Le niveau des journaliers a suivi, si bien que dans les grandes villes les métiers les plus pénibles et les plus repoussants sont envahis de plus en plus par une infiltration étrangère, c'est-à-dire par des familles inférieures au point de vue des besoins aux populations rurales du nord de la France ; et voilà, en passant la justification de cette transfusion de sang nouveau, qui peut être bienfaisante, lorsqu'une identification complète de mœurs, jointe à la perte de l'esprit de retour, parvient à assimiler les immigrants. Que dire des niveaux supérieurs ? sinon que pour y maintenir les salaires uniformes, dans Pindustrie du jouet, par exemple, les patrons doivent aller au devant du flot envahisseur, le saisir avant son arrivée, sortir des vieilles barrières du Marais, aller à Montreuil, à Grenelle, à Asnière-sur-Oise, comme la maison DeroUand, dans l'Oise, dans la Meuse, comme la Société des Lunetiers pour ses jeux de croquets et sa tabletterie. Là se trouvent l'ouvrier et l'ouvrière demiruraux, qui dans les fabriques de la banlieue ofl'rent un si curieux contraste avec l'état-major préposé aux besognes délicates, avec le sculpteur, parisien de deux géné-

(1) Voir Métayers du Confolentais, Ouvriers des deux mondes, t. III, 2'' série.

rations, dandy-ouvrier sous sa blouse blanche, ou la < demoiselle » élégante, contre-maîtresse de Fatelier de coiffure, — et qui se contentent du salaire d'hier, parce qu'ils n'en sont encore qu'aux exigences des ouvriers urbains de la veille. Ainsi s'assouplit sans halte et sans trêve Télastique et non pas rigide loi d'airain.

17. — En présence de ce mouvement de croissance si rapide des besoins ouvriers, mouvement sur lequel on ne saurait insister avec trop de force, — car sans la conscience de ce mystérieux courant qui agite intérieurement ces classes laborieuses en apparence immuables, on ne peutse rendre compte de leurs subites agitations (1);» — en présence de ces appétits qui l'emportent sur ceux des possesseurs du capital, et que les nouvelles satisfactions n'assouvissent pas, quelle va être la situation de la classe moyenne, du petit marchand, du petit industriel? Lui aussi, sauf pour les types les plus dégradés, lecamelot et l'ouvrier en chambre isolé— encorepour cette catégorie, le passementier des oustitis en chenille nous a-t-il prouvé que l'isolement complet n'était pas la règle — il a des sous-ordres, des employés, des ouvriers ; lui aussi, comme le citoyen romain de condition humble, au temps de la Rome des Césars, écrasé entre les manœuvres patriciennes et le travail esclave — éternellement réapparaissent les mêmes figures historiques, — il a ses hommes de peine, ses esclaves qu'il commande et sur lesquels il spécule, mais en spéculateur pauvre, par conséquent condamné. Et ses esclaves, exactement au même niveau que ceux de ses puissants voisins, achetés de la veille dans la familia de quelque grand comptoir ou de quelque grande usine, n'ont pas abdiqué les exigences, que les larges capitaux de leur précédent maître leur ont appris à formuler. Gomment va s'y prendre ce boutiquier, cet artisan chef de métier, dont la part sur la richesse générale est incessamment réduite, pour faire face àcette entreprise chaque jour plus envahissante du salariat, d'autant plus audacieuse qu'on discutera avec

(1) En s'embarrassant en des difficultés enfantines comme celle-ci : « Le bien-être des ouvriers a augmenté depuis trente ans, et cependant ils se déclarent plus malheureux. »

ce patron faible, qu'on ne se sentira pas effrayé par la rigidité d'un règlement, et qu'en définitive ces terribles concurrents Lefèvre, Rossignol, Jumeau, Fleischmann, obtiendront toujours sans peine des supplémentaires moins payés : il en sera réduit à spéculer sur Tapprentissage, forme de spéculation qui démontre par elle-même son imprévoyance, puisque Tapprenti est le concurrent de demain, et que facilitent certaines sociétés de bienfaisance, allant à Taveugledans une complication de faits inextricables et pratiquant certes la plus sotte façon de faire le mal, celle qui consiste à vouloir faire le bien : il se soumettra au < Sweating System » il rationnera enfin son lot dans le partage, la part du soi-disant capital, retournée cette fois et qui devient la portion congrue, tandis que le salariat, par une évolution bizarre, se taille la part du lion.

18. — Ce n'est pas tout, lecteur ; et cette pression du salariat sur le patronat inférieur, dont il nous a été donné si souvent de recueillir les angoisses, dans les petits ateliers du Marais ou de Belleville — car tout ce développement n'est que la transcription dramatique et littéraire des doléances des petits patrons du jouet — cette poussée menace de s'accentuer, de devenir irrésistible, victorieuse, car tout un courant d'opinions se dessine, dictant déjà les décisions d'Etat, qui, sous le nom d'institutions de prévoyance etnotamment d'assurances, rêvent pour remède à cette question ouvrière, toujours envisagée étroitement comme question des rapports entre patrons et ouvriers, un régime d'assistance légale, constitué aux dépens des patrons mêmes, — une transformation modernisée des largitiœ, qui jadis servirent à apaiser la plèbe romaine. Sur les traces de PAllemagne, qui de 1885 à 1888 a adopté toute une réglementation infiniment minutieuse, — sans tenir compte delà profonde différence, qui sépare le monde industriel allemand, créé d'un seul coup, avec ses deux camps nettement tranchés, les patrons libérauxetles ouvriers collectivistes, de notre vieuxmonde industriel français, oùle« tierS'état>,{\)ovL

(1) Cette expression, qui rappelle l'existence de deux premiers ordres

les demi-fortunes, sont reliées par une gradation mieux ordonnée, on a songé à Tassurance contre les accidents, avec la triple nuance de la faute du patron, des risques professionnels et de la faute de l'ouvrier ; on a équilibré des combinaisons d'assurance sur l'invalidité et la vieillesse ; bien plus, dans les projets déjà acceptés en partie par les Chambres, la nécessité de l'intervention publique a été proclamée ; et toutes ces institutions patronales, qui déjà à l'état libre n'étaient pas sans nuire aux patrons de second et troisième rang, comme primes sans cesse offertes aux individualités éminentes du métier et désireuses de rencontrer enfin un asile calme, vont devenir obligatoires. Ce sera l'inauguration d'un impôt de capitation fixe par ouvrier, et croissant avec le nombre des ouvriers, inversement proportionnel par conséquent, puisqu'il ne constituera qu'un appoint insignifiant dans les contributions de la grande industrie, ou même la consécration d'un état de fait, tandis qu'il achèvera de dévorer dans la petite industrie le profit si réduit, qui avait échappé à l'accroissement progressif du salaire. Que deviendront, avec ces charges nouvelles, les petits ateliers luttant encore dans les spécialités, où le capital prédomine; le petit patron du métal par exemple, qui gagne à peine 7 francs pour douze et treize heures de travail. Ils étaient condamnés à la mort lente. La mort violente les frappera. Et dans les spécialités, où prévaut la main-d'œuvre, dans l'atelier de la cartonnière-mouleuse, dans celui du petit patron passementier, quel affaissement et quelle misère, ajoutés à rafi*aissementet à la misère actuels, du jour où la jurisprudence, très favorable à l'ouvrier d'ailleurs, très sévère dans l'appréciation de la faute du patron, mais impuissante contre eux en principe (1) cédera la place à une loi fiscale, quiles contraindra à payer par provision et abonnement, qui ajoutera même sur la feuille annuelle la part de la maladie,

abolis n'est exacte qu'en remplaçant la noblesse et le clergé par les riches et les pauvres.

(1) Car elle ne peut leur attribuer la blessure provoquée par la chute d'un moule en fonte, ou la piqûre des épingles qui maintiennent le petit personnage en chenille.

la part de l'invalidité, la part de la vieillesse, et à force de prévoir les infortunes probables de leurs inférieurs, les plongera dans une infortune au moins équivalente, eux qui auraient peut-être été de taille à se sauver seuls ; leur détresse, il est vrai, sera aussi paternellement garantie que les détresses voisines et ce sera pour eux le chefd'œuvre de cette campagne nécessaire en faveur des besoins nouveaux du < quatrième état. > (1)

19. — Entre les nouvelles organisations industrielles sans pitié et le salariat sans sympathie, car la haine sociale a recouvert le petit atelier assimilé au grand, les classes moyennes, petits marchands, petits industriels, dominées par la puissance des causes qui agissent autour d'elles, sentent en elles-mêmes se développer ces deux phénomènes, dont révolution vient d'être analysée en deux développements symétriques.

20. — Le capital, si faible qu'il soit, si parcimonieusement que l'aient mesuré les circonstances, revêt chez elles le même caractère d'impitoyable dureté et de despotique tyrannie à l'égard du plus faible. Ils spéculeront eux aussi, ceux qui souffrent cependant des formidables spéculations des puissants : ils tenteront des spéculations identiques, malheureusement moins efficaces, car la force n'est pas à la hauteur du désir. C'est un spéculateur sur la misère, que ce petit bazardier en face de l'ouvrier, qui quête, son panier au bras, offrant les animaux laine, les brouettes métal micrpscopiques, les sabres ou les articles de fête. C'est un spéculateur, et surtout un spéculateur, que ce petit patron du métal, à l'affût des inventions, perfectionnant, créant lui-même, et que la perspective des coups heureux tira jadis d'un journal financier. C'est un spéculateur, un peu fourbu, que l'ouvrier en chambre, le passementier de la troisième zone, qui sur votre remarque qu'en définitive, salariant des ouvrières, il n'est qu'un exploiteur^ répond avec une

(1) L'expression n*est pas à recommander, mais eUe existe.

verve comique: < Exploiteur! et qui n^a qu'un regret, c est de ne pas pouvoir exploiter davantage ! > A quoi bon la morale théorique et son conseil d'universelle sympathie? « Il faut que Thomme qui veut faire profession d'être tout à fait bon, au milieu de tant d'autres qui ne le sont pas, périsse tôt ou tard. > Et le vieux principe de la perversion des civilisations italiennes, formulé il y a quatre siècles par le secrétaire florentin (1) fait refleurir ce « sémitisme », nullement vice de race, ni de la race juive, puisqu'on le voit réapparaître partout, à tous les degrés du pôle, chez les Grecs, les Arméniens, les Italiens, les Anglo-Saxons, les parisiens de race pure, et qui n'est en définitive que Tégoisme transcendantal de chaque individualité sociale, recroquevillée sur ellemême, sans pitié pour les autres, fermée à tous les courants d'altruisme, d'amour d'autrui,'par qui les civilisations se fondent et se maintiennent. Et la diffusion de ce sentiment, à laquelle les classes moyennes prennent tant de part, retombe sur elles-mêmes, par une réaction naturelle, et les soumet de plus en plus au bon plaisir de ces dominateurs géants par rapport à elles, vis-à-vis de qui elles se trouvent un peu comme ces agioteurs sur les bons d'exposition, qui se tiennent modestement aux portes de la Bourse, tandis que, dans le palais, les maîtres de la finance drainent les millions sur les valeurs internationales.

21. — Mais en même temps, Vexpansioyi des besoins, explication véritable de tous les mouvements du salaire, se manifeste dans les classes moyennes avec une incroyable puissance, qui correspond aux facultés Imaginatives et intellectuelles de celles-ci. Le tiers-état a commencé par secouer ce joug religieux, que la sagesse des temps avait imposé aux peuples, et qui, en leur découvrant dans l'au-delà les satisfactions individuelles^ compensations infinies de la mort, de la vieillesse, de la maladie, des misères, leur imposait cette discipline nécessaire à la vie paisible des hommes en réunion. Il l'a secoué, car ceux qui le composaient « sortis de l'ignorance naturelle et

(1) Machiavel. Fe Prince. XV.

n'ayant pu arriver à l'autre extrémité où parviennent les grandes âmes — le mot est de Pascal, lecteur — font les entendus sans se soucier de troubler le monde. » Il Ta secoué surtout « par une sorte de haine et de peur » dont nous avons trouvé parmi des familles de fabricants de jouets, athées depuis deux générations, de curieux exemples, et qui reproduit exactement la nuance épouvantée et méprisante de Lucrèce discutant la nature des dieux. C'est que, dans ces religions mystiques et méditant le sacrifice, il voit précisément un obstacle incessant au désir de jouissances nouvelles, éveillé par la richesse entrevue, pressentie. Son culte à lui n'a pas pour emblème le dieu humilié et offensé : il rêve la satisfaction des énergies qui fermentent en lui, et prend pour symbole l'étalon indompté, qui dans la Franc-Maçonnerie représente l'individu humain étendant ses droits à rinfini. Ses églises, ce sont les loges, aujourd'hui peu mystérieuses, qui vulgarisent par les procédés du compagnonnage, familiers aux lecteurs dela<ç Question ouvrièr^e », (1) les doctrines de l'individualisme à outrance, issu de Puffendorf et de Wolf ; et leur puissance de propagande est telle, que dans cette industrie du jouet, point de vue unique de ces tableaux distincts, la marque française de la fabrication, cette marque qui doit défendre l'industrie nationale contre la concurrence étrangère, est le triangle sacré entouré des mots révélateurs. C'est là le signe protecteur sous lequel s'est abrité pendant près d'une année « le Jouet français (2) ».

22. — Indomptable volonté pour faire triompher ses passions ; besoins sans cesse développés, voilà l'essence de nos classes moyennes, dans ce milieu parisien où nos études les ont suivies; et elles se trouvent étreintes dans l'étau que ce chapitre a décrit: entre les possesseurs du capital sans merci, et les réclamations du salariat impitoyable. L'avenir leur est fermé dans la hiérarchie ou du moins n^est ouvert qu'à des individualités très rares; elles ont désappris la souplesse de se plier aux dures besognes. Que vont-elles faire ?

(1) Voir « Charpentiers de Paris ».

.(2) Journal de la Chambre syndicale.

23. — Ici, lecteur, agrandissant démesurément notre sujet, nous découvrons l'explication de toute notre politique depuis trente ans.

Nous tenons le secret du développement prodigieux de nos administrations françaises. Ne cherchez pas à diminuer le fonctionnarisme. C'est le refuge obligatoire de ce tiers-état, incessamment grossi et sans pain. Ne cherchez pas à résoudre la question coloniale en vous écriant ; < Commençons par ne plus créer de colonies à fonctionnaires. > C'est une sorte de débouché dont nous avons besoin, comme l'Angleterre en a besoin pour sa surproduction industrielle, comme Rome en avait besoin pour les spéculateurs, qui dirigeaient sur elle les blés de Vannone. Ne cherchez pas d'issue à notre guerre intestine au sujet de l'instruction publique. Jamais la hiérarchie des instituteurs d'état ne sera détruite, comme certains fcatholiques le rêvent; jamais l'anéantissement des écoles libres ne sera prononcé, ainsi que certains libéraux l'espèrent ; car ces deux administrations symétriques otfrent chacune à une moitié de notre tiers-état une égale utilité.

24. — Le même phénomène avait marqué les siècles de décadence à Rome : l'asile des derniers citoyens libres, conservant quelque dignité, fut les charges inférieures du trésor public, des institutions alimentaires, des administrations de finances, les bureaux de publicains, les douanes, les impôts divers : mais de toute part surgirent, comme elles surgiront de plus en plus, — ici nous citons une page que son auteur n'a certes jamais tenté d'appliquer à l'époque présente — les carrières interlopes, détournées, souvent inavouables : « on se faisait histrion, prêtre d'Isis, prêtresse d'Adonis, devin, astrologue, gladiateur, laniste, cocher, bouffon. On devenait à des degrés divers leno^ lena^ hétaire, meretrix, scor^z^m, tout cela plutôt que travailler. » Et surtout le parasitisme vous recevait, cette fonction presque officiellement reconnue des temps antiques. (1)

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