‹ La quéstion ouvrièreChapitre 54 sur 66 · I. — Le Grand Magasin de vente au comptant · texte numérisé non relu

I. — Le Grand Magasin de vente au comptant

Monographie d'atelier.

3. — Le point précis de Tétude — que le lecteur ne l'oublie pas — c'est le < grand magasin de vente au comptant » qui ne relève que de l'Economie politique. Le « grand magasin de vente à crédit > relève en même temps du procureur général, comme toute forme de l'usure ; les lois existantes peuvent l'atteindre, si au très grand étonnementdeshonnêtesgens elles ne Tout pas atteinteencore. C'est — nous l'avons avouéavec franchise, car les déguisements seraient superflus, puisqu'il s'agit d'une analyse scientifique, véridique et complète — c^est le « Bon Marché » le chef de file de ce groupe de Grands Magasins, qui à Paris a dépassé le chiffre de trente, depuis le « Louvre > jusqu'au < Pauvre Jacques, » depuis la « Samaritaine » jusqu'aux « Phares de la Bastille. > Le « Bon Marché » possède déjà toute une bibliographie, — une bibliographie descriptive — dont la pièce maîtresse est l'étude de M. Gucheval-Glarigny, de l'Institut, et de M. Flavien, ingénieur des arts et manufactures, éditée par le recueil des « Grandes usines » de Turgan et précédée d'une introduction de M.Jules Simon, de l'Académie-française ; tout autour, une brochure intitulée < la question des Grands Magasins, » publiée par la librairie Firmin-Didot en 1891, où l'auteur (1) s'attache à suivre pas à pas les coutumes commerciales du « Bon Marché, > sans en préciser l'origine; enfin les innombrables documents administratifs, que la gérance a très obligeamment consenti à mettre à notre disposition. Gonsullez ces documents. Les faits historiques y pullulent,

(1) M. Edmond Demolins.

aussi bien que les faits actuels extérieurs. Nous renvoyons en général aux bibliographies de ce genre, au lieu de nous en servir : il est inutile de répéter ce qui a été dit : de plus, au moins en ce qui touche le présent sujet, le principal reste à dire.

Croquis d'ensemble.

4. — Si vous voulez, lecteur, vous donner la sensation brutale de l'énorme, de Finconcevable puissance de cette immense machine à drainer les profits, qui a été constituée peu à peu, surtout par la force des choses, mais aussi par le flair d'un Normand, commerçant d'instinct comme ceux de sa race (1) ne vous bornez pas à contempler l'entassement, Técrasement des acheteurs et surtout des acheteuses aux portes lourdement dorées', comme il convient à un palais de parvenus, — ce flot épars, où s'engloutit fiévreusement « l'homme des foules > le passionnel deviné par le génie d'Edgar Poe, et où se commettent incessamment ces mystérieux délits, ces arrestations non moins mystérieuses, qui font des audiences criminelles l'annexe naturelle de ces halls populeux de la nouvelle vente au détail.

Ce qu'il vous faut considérer, c'est le sous-sol, ce sont les combles. Là se'meuvent les rouages gigantesques, qui dans les soutes du steamer, par exemple, vous imposent l'idée de grandeur plus impérieusement que la marche ailée et légère du grand corps de fer coupant les lames.

En bas, dans le deuxième sous-sol (2500 m. carrés) bâti à fleur d'eau — car les soubassements de ce quartier de Paris se laissent incessamment sillonner par la descente des eaux du plateau de Châtillon vers la Seine, —ce senties forces prodigieuses, qui dans les deux salles du Bac et de Sèvres (égales à 1025 chevaux-vapeurs, 275 daog une salle, 750 dans Tautre), distribuent à tous les étages lalumière, la chaleur, la force-motrice et l'eau, (2) protectrice permanente et toujours en éveil de l'ensem-

(1) Boucécout commença son œvvre en 1852, à 42 ans.

(2) Tirée de deux puits à 75 mètres et 100 mètres.

ble. Ici est le principe de vie. Si une bombe anarchiste — ce qu'à Dieu ne plaise. — s'abattait auprès de ces générateurs, emprisonnés dans des cuves de fer qui les garantissent contre les nappes souterraines, le mouvement s'arrêterait en un instant, les monte-charges et les ascenseurs se cramponneraient à leurs arrêts de sûreté ; les réservoirs se tariraient, et la lumière électrique, tout d'un coup disparue, ne laisserait même plus apparaître le nettoiement complet des vastes parquets, désertés subitement par la foule désormais évanouie.

En haut, au dernier niveau, où l'ascenseur fait sa halte, ce sont les vastes espaces, symétriques des soutes, (où des tombereaux emmagasinent chaque dimanche les 4.000 tonnes de charbon brûlées par année) ce sont les cuisines où se dressent côte à côte les pantagruéliques chaudières chauffant d'un seul coup 800 soupes, et les grils gargantuesques menant à point et de front 350 beefteaks ou côtelettes. Les réfectoires, où se serrent de longues tables à mille couverts, les réfectoires plus coquets des employés -femmes; vous permettraient déjà d'évaluer le total des forces humaines disciplinées là et dirigées vers un but unique : le chef, le véritable statisticien de Tentreprise, vous renseigne exactement sur l'armée que vous avez vue vaguement manœuvrer devant vous, en vous disant qu'à chaque repas il doit tenir prêtes 4.200 portions ! (1)

Après la mensuration des machines, travailleurs esclaves, voilà Testimation précise du travail libre qui y est réuni.

5. — Maintenant que vous vous êtes approchés du monstre, et que vous avez conscience de ses organes vitaux, par la comparaison avec les organes ordinaires du petit magasin de votre quartier ou de votre ville natale, rendez-vous compte que cette force motrice de 1.025 chevaux-vapeurs, que cette force humaine de 4.200 personnes, d'où dépendent près de cent attelages, constituent seulement le corps d'élite qui entoure immédiatement la puissance occulte, souveraine de céans, que

(1) 3.600 employés fixes ; 600 auxiliaires. — Sur ce nombre 450 femmes ; 660 garçons, (par opposition aux employés).

c'est là en quelque sorte Idifamilia urbana, qui dans la Rome des Césars avoisinait la personne du maître, qu'il faut deviner autour d'elle Tinnombrable foule des ouvriers extérieurs, des infinis ateliers : ateliers réduits à une chambre des tailleuses et des lingères, ateliers d'ébénistes du faubourg St-Antoine, liés par des promesses formelles ou des coutumes constantes de commandes; ateliers variés de l'article de Paris au Marais, parmi lesquels les « Jouets », que le lecteur n'oublie pas, et les fleurs, et les modes; puis les tissages, les filatures, le monde de la grande industrie, rattaché par un lien moins résistant, moins assujettissant, intime toutefois, car dans ce palais élevé aux convoitises féminines, la toilette et la parure, le tissu incessamment renouvelé et transformé, accaparent les premiers rôles : alors vous comprendrez que vous êtes en présence d'un ÉTAT, qui au lieu de grouper seulement 4.200 âmes — presque comme la République de St-Marin (7.816 hab.) — réunit en définitive une population immense, bien supérieure à celle des plus forts cantons suisses, celle du grand duché de Saxe-Weimar ou du grand duché de Mecklembourg-Schwerin. Lamainqui détient cette puissance est en vérité une main royale.

6. — Ne vous arrêtez pas là, et cherchez à définir l'intelligence centrale, qui règle les pulsations de ce corps énorme, car vous distinguez bientôt des périodes d'agitation et de demi-sommeil. Dans cette révolution annuelle qui part du l®"* août — c'est le point d'arrêt et de reprise de Tannée économique — il est des moments de fièvre, les grandes expositions, savamment espacées pour fouetter l'attention du public : l'exposition des rideaux et étofl'es pour ameublement, qui revêt les immenses halls vitrés d'une chaude enveloppe de tentures ; l'exposition générale des nouveautés d'hiver, et l'exposition spéciale des toilettes d'hiver, soldes et occasions, qui ouvre le prologue de cette transformation de la coquetterie féminine, avant-coureur de la frileuse période des fêtes ; l'exposition formidable des étrennes, jouets et articles de Paris, qui encombre les comptoirs, les escaliers, les balustrades de toutes les combinaisons

nouvelles des infatigables chercheurs du Marais, ou des produits exotiques des civilisations d'Extrême-Asie ; Texposition de blanc, qui couvre les sous-sols et les vastes allées de tous les étages de sa neige étincelante ; Texposition des gants de peau, dentelles, broderies, fleurs et plumes, qui annonce déjà les premiers retours de la saison tiède ; l'exposition des nouveautés de la saison, qui affirme Tavénement définitif des jours de soleil — toutes décuplées dans leur puissance parle rayonnement des voies ferrées autour de la ville-tête, et le lien des incessantes correspondances entre les gares et Tentrepôt. Mais le cycle annuel compte aussi ses mortesaisons — c'est le nom technique — soumises à un régime si différent que l'heure de l'arrivée et des départs des employés n'y est plus la même : la première, du 1" février au 1" mars, après la grande effervescence des étrennes ; la seconde plus longue, plus apaisée, celle des voyages, des Villégiatures, de l'exil d^été vers la montagne ou la mer, du 15 juillet au 15 septembre. C'est à cette époque peu mouvementée que se rédige l'inventaire, et telle est la raison qui a fixé le début de l'année économique au 1"" août. Or, toutes ces manifestations inégales de force, tous ces soubresauts dans l'âpre chasse du gain, obéissent aune direction unique, formidablement concentrée, à un pouvoir aristocratiquement tyrannique^ tempéré par la coutume, qui rappelle non pas précisément, ainsi qu'on l'a écrit, la constitution de Venise — car il n'y a pas de doge et l'assemblée des actionnaires n'a rien de commun avec le grand sénat — mais plutôt, et très exactement, celle de la Rome des triumvirs, avec ses trois maîtres égaux, responsables, son sénat oligarchique, son assemblée réduite de citoyens où le pouvoir se borne à chercher son origine, enfin son prolétariat immense de sujets, où l'on admet à peine l'existence du droit.

7. — Voici le cerveau : ce sont les trois rouages, révélés, tout en haut, presque sous les combles — là où s'égarent les acheteurs de tapis — par une longue suite de solliciteurs faisant antichambre : la gérance^ le conseil, rassemblée des actioyinaires. Regardez vivre les

sections et les articles de la nouvelle société en commandite par actions, déterminée par l'acte de juin, juillet et août 1890. L'ensemble peut se définir : un agrandissement démesuré de l'organisme du petit atelier de sept personnes, même du vaste atelier, qui en réunissait deuï cents, avec toutes sortes de compartiments nouveaux, ramenés à une impulsion centrale, qui a poussé au summum la division du travail commercial, sur les bases anciennement découvertes de la division du travail industriel.

8. — Assemblée générale des actionnaires. — L'assemblée générale, très eflacée, qui se réunit régulièremeut une fois par an, au mois d'août, est déjà l'expression la plus pure de l'oligarchie. Le capital social s'élève — ou le sait, — à 20 millions (art. 4), divisé en parts de 50.000 francs. En bon calcul, le résultat accuse 400 parts. Ces parts peuvent être scindées en coupures de 1/8, correspondant à un capital nominal de 6,250 francs chacune ; mais il n'existe actuellement que 400 à 450 propriétaires de parts ou coupures par acquisition à titre onéreux, donations ou legs. Or l'assemblée ordinaire n'est composée que des seuls associés propriétaires de quatre parts sociales au moins, ce qui réduit — puisque quatre parts forment nécessairement le centième de quatre cents — l'assemblée à un maximum de cent personnes, très diminuée par les achats successifs des plus forts actionnaires. Le lecteur n'a en effet qu'à jeter les yeux sur l'article 6. « Toute transmission à des personnes étrangères ne seront valables qu'après avoir été agréée par la majorité absolue des voix de l'assemblée ordinaire », ce qui est synonyme de cet axiome : « le capital de l'exploitation se concentre sur lui-même : il ne se disperse pas au dehors. > Cette assemblée, pourtant peu révolntionnaire, apparaît une fois par an, pour entendre « le rapport sur l'exercice et la répartition des dividendes ». Elle rentre ensuite dans le néant, jusqu'au lent, où il lui faut intervenir pour combler un vide l'imperium tout-puissant, la gérance.

— La gérance. — Les gérants sont des triumvirs. )nt égaux, solidaires, responsables in infinitum. Eu

échange, ils ont reçu Tomnipotence la plus absolue. Ils sont trois — par définition même — renouvelables un à un, afin que Tesprit de tradition se maintienne fortement dans le groupe directeur. L'un est étranger au commerce : M. Plassard (1); c'est un ancien avoué au tribunal civil de la Seine, ce qui prouve que tout mène aux Grands Magasins, môme TEcole de Droit : les deux autres sont des commerçants de carrière auxiliaires de Boucicaut, grandis avec lui. De plus en plus, les professions libérales envahissent le haut personnel des puissantes compagnies de commerce au détail : M. Honoré, directeur du Louvre, est un architecte. C'était un terme fatal de la division à outrance du travail intellectuel, que cet accaparement des premières places par ceux qui ont cultivé les parties élevées de leur intelligence. De plus, en ce qui touche le Bon Marché^ il y avait là une nécessité. On avait à craindre que cette masse d'employés, privés de leur chef naturel : le fondateur de Tédifice, ne vint à se diviser et à laisser Tœuvre interrompue. Le coup de génie — inaperçu — du testament Boucicaut a été de nommer premier gérant, presque dictateur, un homme habile, insinuant, tenace, et étranger aux compétitions antérieures. C'était le podestat tiré du dehors et rétablissant la paix dans les aristocraties italiennes.

10. — Le conseil, — Au-dessous des trois gérants, des inférieurs, des émanations, si hautes qu'elles soient, dévouées, obéissantes, toutes hiérarchisées, ainsi que les auteurs mystiques hiérarchisent les puissances du ciel.

C'est une émanation en définitive, que ce conseil, ce sénat des quinze employés supérieurs, payés par une part sur les bénéfices, parvenus à ce point de grandeur après de longues années d'expérience et de souplesse. Toujours consultés, caries coutumes de courtoisie complaisante ne sont jamais oubliées à leur égard, ils forment un sénat, un état-major plutôt, car ce sont des divisionnaires détenant chacun sous leurs ordres un quinzième des services et des rayons de la maison. Or

(1) M. Plassard s'est retiré le l" août 1893.

il y a cinquante rayons et cinquante services. Le lecteur entrevoit déjà Timmense faisceau des forces divergentes, qui descendant de là haut, du service capital, la came centrale, à travers les halls, les couloirs, les esplanades, abaissent d'un côté l'argent, paiement des achat§ et des salaires, et le remontent de l'autre, formidablement grossi, devenu l'argent des ventes.

11. — Au milieu de la foule, compliquée à première vue, simple cependant à l'analyse, de ces divers services, caisse, comptabilité, expédition, surveillance (service des incendies), etc., etc ; entre tous les rayons des tissus, lainages, gants, dentelles, ameublement, literie, qui se meuvent sous l'incessante vigilance des inspecteurs, — les 56 inspecteurs-chefs ou simples, — incarnation directe de la gérance, portant en tous lieux et sans halte la présence du prince même, choisissons un rayon ; ou plutôt allons droit au rayon qui intéresse le sujet dominant de ce livre : le rayon de jouets. Il s'agit de le démonter devant vous et de nous élever ainsi, grâce à une idée rigoureusement complète d'une pièce maitresse, jusqu'à la conception de l'harmonie de l'ensemble.

Le rayon de jouets.

12. — Le rayon de jouets du Bon Marché, placé nécessairement, comme tous les rayons, comme tous les services,sous la juridiction d'un administrateur, —d'un membre du conseil des quinze, — forme une maison de commerce distincte, commandée par un commerçant responsable : le chef, qui porte aussi le nom de premier. Il laisse d'ailleurs ressortir un trait particulier : c'est une ramification en trois hTsmches : jouets proprement dits, papeterie ^ librairie, à la tête desquelles se trouvent préposés trois sous-chefs, ou seconds. A quoi tient cette bizarrerie ? A une cause fort simple. La vente des jouets n'est rémunératrice que pendant une période restreinte: à elle seule, elle n'arriverait jamais à constituer la proportion de recettes nécessaires pour motiver l'existence d'un comptoir spécial, dans la halle aux multiples produits ; aussi appelle-t on à son aide la librairie, surtout

la papeterie, source d'affaires considérables et uniformes. Au-dessous des trois seconds, qui entre eux n'ont d'autre hiérarchie qu'une hiérarchie morale, résultant de Fâge, trente employés hommes et tous égaux : hommes, parce qu'il leur est imposé un service dur, pénible, exigeant une forte résistance, et aussi parce qu'il s'agit de servir des femmes avec la politesse et la patience que d'autres femmes chercheraient vainement à atteindre, avec leur nervosité instinctive, si aisément avivée par les froissements de classes. Les fonctions de ce rayon — le plus extensible de tous, puisque ce chiffre de 30 employés s'élargit en décembre jusqu'à 160 vendeurs, vendeuses et débitrices (1) — se décomposent en deux actions symétriques: la vente, V achat. Peut-être, une critique minutieuse déclarera-t-elle que Tordre exact est l'ordre inverse. Le procédé suivi transparait cependant avec une netteté suffisante : c'est la marche du simple au composé, de l'évident au caché.

13. — A. — Description de la Vente, — Souslahaute surveillance du chef et des trois seconds, les trente employés attendent la vente. Ils ont commencé leur journée à 8 h. 1/4 en hiver, à 8 h. en été. En arrivant, on leur a remis leur numéro de pointage, qui constate leur présence : et ils ont en main leur « livre de guelte » — d'un mot flamand qui tire son origine de l'allemand geld argent — livre de compte à souche, dont le maniement va former la base du mécanisme des transactions. C'est un carnet sur lequel le vendeur inscrit rapidement le nom de l'objet débité et le prix, avec le signe distinctif du rayon, ST par exemple pour les jouets. La feuille détachée est piquée en face du caissier comptable et sera reprise par le contrôle, qui confrontera tous ces feuillets, un à un, avec la grande feuille de guelte de l'employé — récapitulation de la vente quotidienne — et aussi avec le livre-journal de la caisse correspondante. L'achat, au lieu d'être direct, a-t-il lieu par une de ces innombrables lettres, dont les prospectus de la maison pèseiit

(1) Employés-ferames Urées du service de Ja correspondance, qui aux périodes de presse évitent aux vendeurs le voyage de rayon en rayon et du rayon à la caisse.

complaisamment la masse prodigieuse, le service du dépouillement envoie au rayon une pièce dite extrait : l'article est débité à Yextrait, considéré comme personne vivante. Si par hasard, l'achat est remplacé par un rendu, la marche est à peu près intervertie. Seul le chef du rayon, ou le sous-chef remplaçant peut donner l'autorisation nécessaire : Tobjet est examiné minutieusement : dans un coin discret se cache toujourslenuméro d'ordre du vendeur, qui Ty a glissé jadis sans que nul ne le remarque. Donc le vendeur est connu et on l'appelle. La reconnaissance de Tobjet effectuée, le chef signe la feuille du rendu en notant le prix et la restitution s'opère

à la caisse.

14. — D'en haut jusqu'aux degrésles plus infimes, d'ailleurs, l'intérêt personnel surexcite, agite toute lahiérar chie du désir de multiplier ces ventes, dont le mécanisme vient d'être exposé.

Outre son traitement fixe, le chef de rayon a droit à un tant pour cent, non pas sur le chiffre de la vente, mais sur V augmentation des aflaires de son rayon, comparativement au chiffre de l'année précédente, du V^ août au 1" août. Si les affaires restent stationnaires, pas de tant pour cent, au moins en principe, — c'est un coup de fouet continuel pour la marche en avant. Il est vrai que dans certains rayons arrivés à leur apogée, ce tant pour cent est calculé d'après le chiffre acquis. Toujours, d'ailleurs en vue de la possibilité d'une défaveur de la mode, comme en 1892 pour la passementerie, ou d'an écrasement motivé par la spéculation, comme au rayon de gants, victime habituelle de la compensation des bénéficesy un minimun est garanti, et avec les années ce minimun augmente.

Calcul identique pour les sous-chefs, qui ne sont que des dédoublements du premier.

Quant aux employés, c'est sur leur feuille de « guelte >, cette récapitulation dont il a été fait mention plus haut, que se devine le genre de stimulant auquel ils sont soumis. La, à côté des colonnes du métrage, des prix, des sommes, s'alignent d'autres colonnes, portant comme en tête le mot de taux ; et les feuilles de guelte une fois rem-

plies, les 2 0/0, les 3, les 4, les 50/0 se succèdent. C'est qu'indépendamment de son salaire régulier, l'employé vendeur reçoit un tant 0/0 sur les objets vendus, autrement dit une pri7ne d'atelie?^ — c'est le nom technique de cette variété de la participation aux bénéfices — et cette prime, bien loin d'être uniforme, suivant en cela Fesprit général de l'entreprise, est variée, graduée, comme ;

devait être graduée l'invite à écouler des produits, qui sont classés sous les trois rubriques : vente aisée, médiocre, difficile. Le principe est tellement général, qu'il s'étend au contrôle, chargé de comparer la feuille même au livre de caisse. Un tant pour 0/0 sur les erreurs relevées est abandonné aux apprentis-comptables, qui au bureau de Paris (le grand contrôle) reçoivent la tâche monotone de repasser les interminables additions.

15. — L'intérêt personnel ainsi éveillé, prêt à faire des miracles, est livré à lui-même sous sa propre responsabilité. C'est là une vue hautement juste sur la nature humaine. Excité par le gain, menacé par les risques, l'homme se débat et triomphe. L'indépendance du rayon dans le règlement de ses prix de vente est absolue. En principe le conseil d'administration — le terrible conseil — décide que tel rayon, considéré comme un rouage animé d'une vie à pa;rt, avec son budget spécial, recettes et dépenses, devra s'élever à telle proportion de bénéfice brut. Et ce bénéfice brut n'est nullement uniforme ni de 25 0/0 par article (à cet égard l'étude déjà citée de la Heviie des deux Mondes se complaît dans la plus évidente des erreurs) c'est un résultat d'ensemble finalement imposé et rien de plus. Dans cette limite, et d'après son appréciation personnelle de l'état de Yoffre et de la demande — de la concurrence et de la mode — le premier distribue ses majorations : là aussi la même souplesse réapparaît, se pliant aux circonstances, avec de fortes surcharges sur l'article de haut luxe, des pesées moindres sur l'article courant et des dégrèvements presque complets sur l'article inférieur, le voisin immédiat de l'article bazar, que le Bon Marché ignore, puis- I qu'il s'arrête à 1 fr. 25 ; là aussi dans le peuple énorme des jouets se glissent les rossignols vendus au-dessous du

prix d'achat, qui achèvent la toute-puissante réclame des < bonnes affaires ». Exceptionnellement, au moment des Expositions, le Conseil décide sur la généralité des étiquettes une de ces baisses transitoires et bien vite effacées, qui viennent renforcer la prodigieuse, l'invraisemblable publicité — estimée à 4.745.000 francs annuels (1) — des agendas, des chromolithographies, des affiches, des prospectus, des catalogues, et de la quatrième page des grands journaux, auxquels s'adjoignent parfois des articles de revue, — tout cela par une manifestation plus accentuée de cette compensation des bénéfices, retrouvée depuis la feuille de guelte, jusqu'à la fixation des prix, jusqu'aux manœuvres d'ensemble du pouvoir directeur, et par laquelle tout le mécanisme des ventes est dominé.

16. — B. — Description des achats. — Chaque rayon, maison de commerce dans la grande, est maître de ses achats. Le chef est ici souverain, peut-être encore plus que sur le chapitre des ventes. Ici écartez d'abord toutes les suppositions d'actes malhonnêtes toute entente indélicate avec les fournisseurs de la grande, moyenne et petite industrie, sur lesquels ce chef de rayon va exercer une influence décisive. En vain vous rechercheriez ces manœuvres déloyales que la rive droite, par exemple, pourrait vous révéler ; ces pots-devins déguisés sous la forme d'emprunts, que l'acheteur se gardera bien de rendre et que le directeur du grand magasin le « plus fin de siècle » appelle « des petits profits négligeables, lorsque croit le gros bénéfice brut du rayon ». Le Bon Marché — ce point reste acquis — est hors pair au point de vue social. C'est le bon riche de rÉvangile, à qui seul sera ouverte la porte du royaume des cieux. Néanmoins, telle est la force du système, telle est la logique de l'impitoyable machine, qu'elle va nous apparaître exigeant de l'industrie soumise, obéissante, un triple tribut : 1® le prix d'achat le plus faible, abaissé par le « Sweating-system » ; 2° des entrepôts et des docks, empruntés sans indemnité ; 3** un

(1) N. 23 mars 1890, de la Revendication^ organe de la Ligue hostile.

fonds de roulement sans intérêt car les fournisseurs se transforment en banquiers gratuits. Voici les faits :

17. — a) Lechef^ onles seconds, ses auxiliaires, n'ont pas à remplir de lourdes fonctions, au moment de Pafflux du public. Souvent même, les flâneurs, les observateurs se demandent en quoi peut consister leur tâche, en dehors de Tœuvre assurément nécessaire de surveillance et de police. Ils n'en sont pas moins les véritables chevilles ouvrières de Timmense agglomération — comme les commandants, les chefs de bataillon et d'escadron, sont les chevilles ouvrières d'une armée. Le chef doit avoir présent à l'esprit l'état de situation de son industrie tout entière : industrie française, industrie anglaise, industrie allemande, etc ; son cerveau élabore sans cesse et met à jour une minutieuse monographie de métier. Il possède la carte des prix d'achat sur toute la surface du monde : carte évidemment réduite pour les jouets. En une maison comme celle-ci, en effet, où patriotisme et commerce s'unissent aussi étroitement que possible, il est assez superflu de se douter de la production des ateliers du Tyrol, de Sonneberg ou de Furth, sauf pour quelques articles non fabriqués en France ; et le questionneur entêté ne s'attirerait pas cette réponse : « Jamais nous ne nous adressons à l'étranger, et cependant notre industrie nationale est en baisse ; ce cartonnage est allemand ; ce jouet métal est allemand ; le grand succès de l'année, le tigre rugissant, est une invention allemande ». Ce sera entre les maisons françaises — et entre elles seulement — que le jeu de la concurrence entraînera ses effets bien connus : le camelotage au point de vue artistique, le « Sweating System » au point de vue industriel ; en un mot la montée incessante des escomptes, qui dépassent même les 5 et 3 (cinq pour le rayon, trois pour la caisse centrale). La manœuvre s^entrevoit surtout dans le premier sous-sol, au service de réception, un service indépendant, composé de 14 employés^ 30 garçons et 65 dames, là où s'entassent toutes les marchandises d'une nature quelconque, après reconnaissance du chef de rayon compétent ou de son délégué.

18. — ]3) Le plus bas prix d'achat est atteint :1a caisse ce ntrale est déjà assurée du plus petit déboursé possible : mais il faut diminuer encore les frais généraux du rayon, car le rayon dans la comptabilité générale est représenté par un chapitre à part, franchement individualisé, payant sa part de loyer, sa part d'imprimés, sa part de réclame, etc., etc. Le chef de rayon fait transporteries jouets livrés et acceptés, avec quelque refus, dans les réserves du rayon ; (chaque rayon a les siennes) ; mais en même temps il procure à sa comptabilité particulière — partant à la caisse centrale — un second bénéfice: des entrepôts extérieurs, qui éviteront des loyers lourds, même pour Texploitation la plus colossale. Rien n'est plus faux que de se représenter, à la suite de certaines études bienveillantes, ces réserves sans fond, où la petite industrie paternellement protégée, trouve un débouché permanent pour ses travaux de morte-saison. Dans le rayon du jouet, comme dans tous les autres, l'approvisionnement est calculé en vue des deux tiers du mois environ, sauf à recourir pour le surplus à des approvisionnements supplémentaires. Ainsi la surface exigée est réduite au minimum ; et tout le poids de la rente du sol, de l'amortissement de l'édifice, passe de la maison de vente à la maison de production, qui ne détient pas d'engagement écrit, qui doit se tenir prête aux commandes les plus imprévues, toujours conclues d'une façon ferme (1). Et cette exigence, qui de plus en plus impose à l'entreprise de production un capital plus fort, devient une des causes de la concentration industrielle, maintes fois constatée.

19. — 7). Nous voici au troisième profit, réalisé pour l'avantage direct de la caisse centrale : l'acquisition gratuite du fonds de roulement formidable, nécessité par les opérations de la maison. La vente au comptant des grands magasins a pour symétrique, chacun le sait, l'achat au comptant. C'est un point de dogme. Et, d'a-

(1) Les livraisons à condition sont usitées en d'autres grands magasins. Bien plus le « Louvre » contraint certains fabricants de jouets à fournir le personnel vendeur. C'est une économie que le Bon Marché ne pratique pas.

près les économistes les plus orthodoxes, le renouvellement rapide de ce fonds de roulement renferme le secret des prodigieux bénéfices, que Ton a longtemps étalés avec orgueil et que Ton cache aujourd'hui avec prudence. A ce principe, il convient cependant d'opposer un correctif. La vente au comptant est la règle. Mais Tachât au comptant n'est même pas l'exception ; bien au contraire. Par mesure générale, toute fourniture commandée par le comptoir des jouets — c'est un exemple — est accepté à la réception, sans qu'il soit délivré de mandat immédiat sur la caisse centrale. A la fin du mois, le fabricant envoie un relevé, totalisation des difi*érentes factures, et ce relevé est payé à trente jours, c'est-à-dire à la fin du mois suivant. Tout achat de marchandises — telle est la formule — est donc soldé à un mois d'échéance, sans compter le mois de livraison, ce qui porte le délai à un mois et demi^ ou deux mois, si la livraison a été effectuée dans la première huitaine. C'est en définitive un prêt gratuit, contracté par la toute-puissante maison de vente, aux dépens des producteurs — obligés de payer comptant leurs ouvriers, avec la perspective d'un remboursement tardif, et acculés à ce dilemne, ou disparaître, ou conquérir avec les larges capitaux l'installation coûteuse de la grande industrie.

Conclusion générale.

20. — Ramenons tous ces détails au centre, en les multipliant par l'infiiûe variété des petites nuances, que présentent les cinquante rayons, taillés cependant sur un modèle identique, dans l'indépendance de leur comptabilité distincte, et de leurs frais généraux fictifs : vous tenez tous les fils de l'énigme ; vous avez atteint l'idée adéquate de l'institution elle-même, le secret de la force croissante, qui lui fait donner de si formidables coups de râteau sur le tapis vert. Au cœur de Pimmense cohue d'acheteurs que concentre ce Paris, où aboutissent les hommes et les nouvelles du. continent et même du monde — le développement des transports a été la cause première de la création des Grands Magasins — la machine

nous apparaît comme réduisant ses frais généraux à un niveau inconnu des petites entreprises ; son loyer s'est abaissé à mesure que le local s'élargissait par le système des entrepôts à l'atelier ; son personnel, nourri à l'établissement, surveillé, incité, enti'ainé de toute sorte, sans cesse sur pied pendant la révolution entière de la journée marchande, a été porté au maximum de production, c'està-dire réduit au moindre salaire ; le chauffage, l'éclairage obtenus directement par les chauffeurs et les électriciens de la maison y ont supprimé tous les bénéfices réalises par les intermédiaires ordinaires — sur tous ces points l'étude de M. Georges Michel reste aussi exacte que possible. — Surtout, en dernière analyse, elle puise son énergie à deux sources ignorées de parti pds, mais que toutes nos observations en matière de commerce et d'industrie nous préparaient à découvrir: le jeu sur les 'prix de chaque rayon et aussi sur l'ensemble des rayons même par le procédé de la compensation des BÉNÉFICES : enfin la banque, la banque, au moyen du formidable fonds de roulement gratuit, qui se trouve mis à sa disposition et qui couronne ainsi tous les commerces agglomérés par le commerce de l'argent.

31- — La Compensation des bénéfices ne peut être niée:àchaque pas de la description, elle s'est révélée par un détail nouveau. Là est tellement la force des Grands Magasins, que sans elle, lajuxtaposltion de petits comptoirs commerciaux, comme jadis les sections du Palais Bonne-Nouvelle ou du Bazar de l'Industrie, aurait pu aisément lutter contre eux. Dans chacune des villes de France, attaquées par le mouvement de concentration du commerce, une immense halle, une sorte de Marché du Temple se serait élevé : le syndicat directeur aurait lui aussi diminué les frais généraux, le loyer, l'éclairage commun à tous, le chauffage également réparti, les transports qui auraient fait rayonner là aussi les articles divers avec une rapidité et une sûreté invariables; ià aussi, bénéficiant de l'entrée libre, du prestige de l'étaige et de la commodité de l'agglomération, le négociant n son compartiment distinct, aurait pratiqué tous les rocédés de lutte, la distinction des articles de hautpro-

fit, de profit moyen, de réclame, la livraison à perte des soldes et des coupons, toute la variété d'une compensation des bénéfices restreinte. Mais on devine le pied d'argile. En face, le Grand Magasin, dominé par cette unité de commandement qui fait sacrifier une individualité au succès de l'ensemble, aurait répondu par une compensation des bénéfices plus vaste, portant sur les rayons même : il aurait pesé sur une catégorie des petits comptoirs; il aurait transformé toute la catégorie en articleréclame et les humbles boutiques se seraient effondrées piteusement sous la débâcle des prix : elles mortes, l'effort se serait porté plus loin, promenant sa fantaisie sur les cinquante catégories comme sur les cinquante touches d'un gigantesque clavier. C'est cette tactique, décisive sur le petit commerce uni et discipliné, qui a effectivement entraîné la défaite du petit commerce éparpillé, divisé, ébranlé déjà par la concurrence.

22. — Quant à la banque, qui en doute ? L'usage général fait accorder de plein droit, sans convention expresse, 3 0/0 d'escompte sur la valeur de chaque commande, au profit de la caisse centrale. D'après les calculs de la Ligue contre les Grands Magasins, auxquels nous recourons avec la plus grande sobriété, — bien que ses renseignements, recueillis au moyen d'employés renvoyés, offrent autant de garantie que les renseignements fournis par un espionnage politique, — le chiffre d'affaires annuel, soigneusement dissimulé, oscille entre 130 et 140 millions. Ce total supposerait, étant donné la proportion normale des bénéfices, environ cent millions d'achats : soit, à cause de l'escompte, 3 millions prélevés d'un coup, qui, sans autre bénéfice, font rapporter au capital social de 20 millions un dividende de 15 0/0. Voilà le profit commercial déjà assuré. Que deviennent cependant les 20 millions du capital lui-même, ou du moins la partie en numéraire ? Ils rapportent un intérêt convenable dans un placement de père de famille. Et le fonds de réserve, ces 22 millions, qui doivent parer à toute éventualité ? Placés aussi en valeurs de tout repos. Ce sont les opérations de la banque de dépôt, d'autant plus accentuées, que les versements des employés eux-

mêmes sont reçus, par mesure « philanthropique > à raison de 6 0/0 d'intérêt. Mais ce n'est pas tout. Le fournisseur qui veut être payé au début du mois suivant n'a qu'àenmanifesterl'intention; le soldeimmédiatdu compte aura lieu ; même en certaines maisons la demandede règlement sera présentée avec l'escompte tout calculé, l'escompte modeste de 1 0/0; ce qui renouvelle pour douze mois Pintérêt romain de 12 0/0. Ce sont les opérations de la banque (Tescompte, Mais d'autres essais plus audacieux peuvent être tentés : le Grand Magasin peut acheter des usines, et des usines étrangères à sa vente normale, raffineries ou sucreries par exemple ; il achète des terres aux colonies, devient lanceur d'affaires. C'est la banque de spéculation. Enfin le trait suprême est fourni par le Grand Magasin de vente au crédit, qui sur les à-comptes retirés contre la restitution de l'objet — cette ressource reste toujours permise — prélève une commission de 9 0/0. Après le fonds de roulement que l'on exige gratuitement, voici le fonds de roulement que l'on se fait payer pour recevoir. C'est la banque usuraire^ dernier mot, apogée définitive de la spéculation.

23. — Aussi, repliant toute cette complication sur elle-même, l'observateur, ému malgré lui de la puissance infinie qui se réunit en quelques mains, s'étonne du prodigieux vassal que l'État a laissé s'élever à quelques pas même du siège de sa puissance — levant ses formidables tributs, qui ont fait hausser à 45.000 francs la coupure de 6.250 francs, et à 350.000 la part de 50.000 francs (1), par une moyenne de 27 0/0 de bénéfice, — exerçant sur la masse des grands et des petits ateliers une juridiction despotique, car un mot de ces chefs de rayon peut en un clin d'œil abaisser l'industrie française, seul objet des préoccupations nationales, et déjouer ainsi toutes les combinaisons de protection, tous les projets d'indépendance et de grandeur. En vérité, depuis le jour où Louis-le-Gros monta à l'assaut du château de Thomas de Marie, pareille forteresse, appartenant à un sujet, ne s'était pas dressée sur le territoire de l'Ile de France.

(1) Ces chiffres ont été obtenus par voie détournée.

da

Page 1