‹ La quéstion ouvrièreChapitre 55 sur 66 · II. — Le grand atelier de jouets et jeux. La société des · texte numérisé non relu

II. — Le grand atelier de jouets et jeux. La société des

Lunetiers.

24. — En face de la citadelle sans cesse grandissante, derimmense entrepôt qui couvre toutes les industries de son ombre, d'autres citadelles, celles-là industrielles, s'élèvent, sous l'action des mêmes forces ; ce sont les grands ateliers en face des Grands Magasins. Le mouvement n'est pas général : il ne peut pas Têtre. Dans toutes les spécialités où la main-d'œuvre prédomine encore, et où par suite le petit atelier forme le groupement usuel, la nouvelle féodalité commerciale — l'expression se rencontre à chaque pas dans les plaintes des petits fabricants — ne trouve devant elles que serfs trop facilement taillables à merci par les procédés du « Sweating System >. Mais dans celles, où ce que l'on appelle le capital : loyer, outillage, matière première, joue le rôle principal et où la concentration devient le fait de plus en plus fréquent, dans la plupart des spécialités du jouet, métal, caoutchouc, bois, par exemple, le suzerain est en face de puissants vassaux, presque autonomes, bien maîtres chez eux, capables de révolte, assez forts pour lutter d'égal à égal. De ce nombre est la célèbre « Société des Lunetiers » du 6 de la rue Pastourelle, qui, même à l'étranger a monopolisé son industrie principale, celle des instruments d'optique, et s'étend sur des spécialités accessoires, entre autres celle des jeux et jouets : — proto-type d'une organisation industrielle, qui, si elle se généralisait, réduirait la grande maison (le commerce à la dépendance vis-à-vis du producteur et la ferait revenir, malgré ses dimensions colossales, à l'exacte proportion du magasin de détail de jadis, en face des vastes et solides usines qui Talimentaient.

25. — Le trait que nous allons emprunter à cette Association coopérative exceptionnellement florissante, mais assez peu solidaire, n'est pas la photographie d'ensemble de la grande fabrique d'articles de Paris, décentralisée en province et concentrant ses produits dans un comptoir d'échantillons, un « Warehouse » situé au siège primitif de l'industrie: ce n'est pas non plus un dé-

montage pièce par pièce du mécanisme, qui ferait repasser le lecteur par des rouages identiques à ceux du Bon Marché. La constitution économique du Bon Marché a été en effet empruntée à celle de la société des Lunetiers, et c'est une hiérarchie bien connue maintenant de nous, que ces trois directeurs, directeur du commerce, du travail, ducontentieux, assistés de cow^^i'Z^, que cette assemblée générale, plus énergique ici que dans la maison de commerce, et que ces ateliers commandés par un chef responsable et intéressé comme lechef de rayon, dontla réunion constitue une aristocratie de 150 membres régnant de haut sur le peuple des 1500 salariés (1). Notre intention serait d'en dégager une idée générale, qui contient à la fois l'explication du Bon Marché et de la Société des Lunetiers. Puisque la simple juxtaposition des deux entreprises a surabondamment démontré, que le danger dont le commerce aggloméré menace l'industrie, n'est en fait paralysé que par une agglomération industrielle analogue, il ne nous reste plus qu'à examiner comment l'agglomération s'opère, — comment elle entraine fatalement la puissante et terrible machine que Ton sait. Nulle histoire, plus que l'histoire des Lunetiers ne pourrait mettre en lumière la raison d'être du phénomène, principe des grands magasins et des grands ateliers.

26. — Lorsqu'en 1848 — deux ans avant l'entrée de Boucicaut au Bon Marché — les six lunetiers du Marais s'associèrent, ils étaient égaux; ils formaient une démocratie parfaite ; en outre ils se bornaient à une spécialité, la fabrication des montures en acier pour lunettes : leur but immédiat était la suppression du petit patron qui vendait directement à l'opticien — le marchand centralisant les verres, les montures différentes, et les faisant réunir par un façonnier, comme tout chef de fabrique collective. Or aujourd'hui, ils ont monopolisé l'industrie. Comment cela ?

27. — C'est qu'ils se sont engagés, presque malgré eux, dans l'un de ces grands courants de la circulation monétaire y phénomène familier aux civilisations compli-

(1) Voir pour le détail des études de M. Fougeroune sur la Participi^- Hon aux bénéfices dans les ateliers de Paris.

quées, et caractérisé par ce fait qu'une fois saisi dans leur pente on est porté par les événements môme, pourvu que Ton ait l'énergie et le coup d^œil nécessaires pour en profiter. C'est la chance du chercheur d'or, qui met la main sur un filon, à côté du camarade creusant le sable: c'est la souveraine fortunedu général, qui se trouve à l'endroit précis, où s'entend la canonnade et qui gagne la bataille en marchant droit devant lui. Les deux fortunes, financière et militaire, sont infinies. La fortune commerciale obéit aux mêmes règles.

28. — Les lunetiers, qui savaient se discipliner et obéir, fondus en une seule volonté — c'est le point exceptionnel de leur histoire — accroissaient leur fabrication. Ils répondaient si exactement aux besoins du milieu, que leur importance grandissait sans cesse. Ils s'adjoignirent des monteurs en écaille, en or et argent, réunissant ainsi toutes les catégories des monteurs. L'idée leur vint de faire fabriquer les verres ; ils achetèrent une petite fabrique près de Saint-Ambroise. A la fabrique collective, ils substituaient le grand atelier qui traite avec le marchand. En outre en accentuant leur montée sociale, ils devenaient patrons, après avoir voulu supprimer le patronat. C'était en 1860.

29. — Cependant, dès 1857-58, la main-d'œuvre de Paris leur sembla trop élevée pour les articles inférieurs. Repassant ainsi par l'évolution entière de l'industrie, poussés par une sorte de force fatale, ces ouvriers résolurent de ne garder au Marais que la production de luxe : leurs compagnons lunetiers se recrutaient autour d'une localité de l'Oise, à Songeon : un mouvement s'établit entre les deux centres ; les plus habiles de Songeon venaient à Paris ; les moins habiles de Paris retournaient à Songeon. C'était le premier essai de décentralisation de l'industrie. Un autre était tenté quelque temps après, dans un moulin de Saint-Mihiel (Meuse), toujours pour la même cause, le bas prix de la maind'œuvre ; plus tard, une troisième fabrique était fondée dans le Jura, où un certain nombre d'ateliers de lunetiers formaient un groupe où il fallait prendre place et qu'il était prudent de surveiller.

238 CHAPITRE vn

30. — - Ce moulin de St-Mihiel allait devenir le principe d'un développement extraordinaire de rassociation. Il avait un voisin, M. G..., fabricant de verres de lunettes et surtout d'instruments d'optique. Une série de tracasseries originales avaient contraint cet industriel à acheter un moulin qui dominait sa chute d'eau ; des ébénistes y furent installés, qui fabriquèrent les boîtes d'optiques et de compas ; à leurs moments perdus, ces ébénistes exécutaient des boites de croquet, des jeux, de la tabletterie inférieure. Par son extension même, M. G... se trouvait dans la nécessité de lutter à outrance contre les < Lunetiers > en envahissant la spécialité des lunettes ordinaires .

31. — Mais par leur extension également, les < Lunetiers » étaient forcés d'entreprendre la fabrication des instruments d'optique et de tous les développements de l'invention de Galilée. Une guerre à mort allait s'ensuivre, lorsqu'on s'entendit en s'associant. Ge phénomène de synœcisme ; — tel est en histoire le nom technique de ce genre d^inion — faisait faire un pas immense à la Société ; car elle s'assurait, après une période démarche parallèle, la succession de l'entreprise entière. En 1885 elle se trouvait maîtresse définitive, en quelque sorte, de toute l'industrie des instruments d'optique, et ses commerçants — car la spécialisation des tâches a fait succéder aux ouvriers devenus petits patrons, de gros patrons commerçants et de gros patrons industriels — distribuaient du Warehouse de Paris les multiples produits de ses usines, presque sans rivales, traitant sur le pied d'égalité la grande maison de vente du détail, qui s'est développée elle aussi en vertu des mêmes causes, parce que celle-ci n'est qu'une unité dans Vensemble de ses acheteurs^ parce que des centaines d'autres clients demeureraient, si l'entente devenait impossible avec le rayon de jouet (1).

32. — Pourquoi cette fortune inespérée ? pourquoi ce groupement? Exacteraentpour le même motif, qui a coiis-

(1) En janvier 1802, il était question pour la première fois d'une entente en vue de rachat d'instruments d'optique entre « le Bon Marché » et la société des Lunetiers.

titaéle groupement du grand magasin. Dans les agglomérations très denses, dans les civilisations extrêmement pressées comme la nôtre, une colossale masse de besoins flotte pour ainsi dire dans Tair. Celui qui en a la conscience nette et arrive à les satisfaire, devient le centre, où chacun se précipite et à qui chacun s'adresse. Le numéraire, objet d'échange, afflue vers lui, et lui-même, sentant son pouvoir décuplé, accroit encore sa force, en servant les besoins économiques qu'il est de taille à satisfaire, par la compensation des bénéfices et les jeux de banque, en un mot la spéculation. L'histoire secrète des Lunetiers conduirait ici aux mêmes résultats que l'histoire du Bon Marché.

32. — Donc la conception initiale, d'où nous avons tenu à partir, nous a conduit à un tableau d'ensemble tout nouveau. La grande maison de vente, la transformation économique du commerce de détail, le comptoir atteignant 140 millions d'affaires, dont une vingtaine à l'extérieur — sa puissance d'exportateur reste donc bien minime encore — nous apparaît comme exerçant un pouvoir dur, même cruel, sur la petite industrie; c'est le côté du < Sweating System >, et il est inutile d'insister. Mais, en même temps, sur toutes les spécialités où la grande industrie prédomine, elle trouve des bornes à sa puissance, parce qu'elle se heurte à une autre puis sance ; de même que pour les latifundia de la Rome antique ou les majorats de l'Angleterre moderne, il faut, pour arrêter les limites aristocratiques le contact d'autres limites aristocratiques. Au point de vue économique, la nouvelle forme de la circulation des produits n'est donc pas un danger par elle-même : elle ne le devient que par un défaut d'équilibre vis-à-vis de Vindustrie. C'est un premier point acquis. Mais grands magasins et grands ateliers — puisque leur rapprochement semble nécessaire — vont-ils rendre une réponse satisfaisante à la question toujours posée en face d'eux : « Détruisent-ils, reconstruisent-ils la classe moyenne,

aussi indépendante des petits comptoirs et des petits ateliers, que la petite propriété est indépendante de la petite culture? > C'est la réponse du chapitre suivant, où en bloc grands magasins et grands ateliers seront étudiés au point de vue de la reconstruction sociale.

NOUVELLES ORGANISATIONS SOCIALES. — PERSONNEL DES GRANDS MAGASINS ET DES GRANDS ATELIERS.

Sommaire. — L'analyse sociale s'attache surtout au Grand magnsin; le grand atelier offrirait des redites. — I. Le Grand magasin que l'on voit ; la journée d'un vendeur; le repos du dimanche ; tutelle des jeunes gens ; maladies ; accidents ; 28 et 13 jours ; invalidité et vieillesse ; l'avancement ; l'épargne ; la copropriété dn fonds social; les distractions. — IL Le Grand magasin que Ton ne voit pas ; tyrannie incessante ; fatigue physique ; abaissement moral ; impossibilité de la vie de famille ; vaines promesses de fortune. — La classe moyenne n'est pas reconstituée ; quelques individualités viennent seulement grossir le parti des riches.

1 Le précédent chapitre s'est arrêté suspendu sur

une question, une question capitale ; « Oui ou non les Grands magasins et aussi les Grands ateliers, que nous ne séparons pas — tout en laissant ces derniers un peu dans l'ombre, comme ces parties de dessin, simplement esquissées afin d'établir l'ensemble, mais que Tartiste s'abstient d'ombrer pour concentrer toute son attention sur un point distinct et choisi — oui ou non les Grands magasins vont-ils témoigner d'une perfection sociale, égale à leur perfection économique ? Ils ont substitué certes aux rouages simples et enfantins de la boutique primitive, à la patronne causant au comptoir, au marchand suivant ses pratiques jusqu'au pas de la porte, une merveilleuse et gigantesque complication, qui a poussé au maximum la spécialisation du travail intellectuel commercial et dont l'orgueil humain peut se glorifier comme de l'une de ses plus habiles combinaisons de coopération économique. Mais ont-ils, en même temps et par cela même, élaboré un ordre social — ne disons pas supé-

rieur, un minimum ici doit nous suffire — mais égal à Tordre social ancien ? Est-ce que la démocratie commerciale, ce régime qui juxtaposait côte à côte les humbles comptoirs, comme en Biscaye les domaines isolés des paysans égaux et gentilshommes, a transmis toute ses qualités à cette oligarchie, savamment hiérarchisée à la mode de Rome ou de Venise, qui concentre les initiatives suprêmes dans le triumvirat de la gérance, assisté du Conseil des Quinze, pour en animer les volontés soumises des multiples services, depuis le commandant jusqu'au dernier sous-ordre ! >.

2. — Une longue étude pourra seule déterminer la valeur sociale de la combinaison nouvelle : valeur sociale, qui doit être établie pour nous, si nous parvenons à établir que le grand magasin reconstitue, sous une autre forme, la classe moyenne détruite sous son aspect ancien. Nous sommes ici en présence de toute une constitution sociale, la constitution d'un peuple entier, d'une cité dans la cité, d'une petite république sur le territoire de la grande république française. C'est dire que les opinions les plus opposées vont être produites ; qu'à côté des historiographes racontant avec emphase les bienfaits et les gloires du nouveau règne, en face des chanteurs de victoires et des faiseurs d'apothéoses, il se trouvera un certain nombre de Procope, levant le voile qui cache les vilenies du Bas-Empire, quelques Saint- Simon mécontents, récoltant les propos d'antichambre ou de coulisses, parlant parfois au nom de leur expérience personnelle et cherchant à provoquer l'effondrement du mirage, dont le public crédule s'obstine à rester victime. Deux points de vue par suite contraires : le grand magasin que Von voit^ le grand magasin que Von ne voit pas, suivant une antithèse fameuse : le décor extérieur, les dessous cachés. Résumons ces deux voyages, assez curieux à entreprendre, plus curieux à rapprocher, dans les deux parties de ce chapitre — sauf à reléguer notre avis dans une conclusion, qui seule restera p^rsonnelle^ dont nous revendiquerons et la bienveillance, si la bienveillance en résulte, et la sévérité, si la sévérité doit être le dernier mot.

■^^■■MHBi

Page 1