‹ La quéstion ouvrièreChapitre 56 sur 66 · I. — Le Grand Magasin que Ton voit · texte numérisé non relu

I. — Le Grand Magasin que Ton voit

3. — C'est en démontant une fois de plus, au point de vue social, tous les rouages du Grand Magasin, choisi comme exemple : le Bon Marché, le seul qui se soit aventuré hardiment dans une sorte de tentative de reconstitution des classes moyennes ; c'est en se livrant à ce travail d'analyse si passionnant et si révélateur, que Ton reconnaît la vérité de cet axiome d'un penseur anglais : € Un sentiment est à la base de tout raisonnement: toute philosophie a pour point de départ Yoptimisme ou le pessimisme. Avant de dévoiler les mystères de la vie, toute intelligence possède déjà sa manière de considérer la vie toute faite. » Tâchons de débuter par un sentiment radieux d'optimisme. Choisissons pour compagnons de voyage, pour guides, les membres d'un jury d'exposition, les associés vénérables d'une Société d'Economie politique très orthodoxe. Immédiatement, nos yeux découvrent devant eux, sous forme d'institutions de prévoyance, d'organisation patronale, de caisses de prévoyance, d'assurances, un Eden merveilleux, comme celui où SuUy-Prudhomme nous a transportés dans un de ses derniers poèmes intitulé « le Bonheur ».

4. — Quelle existence, en effet, plus heureuse pourrait se rencontrer ici-bas, que celle de cet humble employé, perdu dans les grades subalternes de la grande armée, dont le premier des triumvirs — nous allions dire le premier des consuls — vous désigne le nom sur l'état de situation tenu à jour par le Secrétariat ! Aucun secret, aucun nuage ne vient en dérober le cadre aux investigations même les. plus indiscrètes, et chaque jour, au coup de 3 h. 30, sans recommandation d'aucune sorte, sans donner une carte, sans décliner une seule de vos qualités, vous pouvez l'examiner en ses plus petits détails, à la suite de l'inspecteur de service, qui, dans le grand salon de lecture, — devenu peu à peu une exposition permanente des œuvres de la jeune école, — invite les visiteurs à cette promenade circulaire, depuis la salle du conseil jusqu'aux appartements des femmes, depuis le salon de Zz^mièr^ jusqu'aux écuries.

La Journée du Vendeur.

5. — Reconstituant dans leur ordre tous les détails infinis, que multiplie. notre guide avec une inépuisable complaisance, figurons-nous la journée de cet employé, la journée ordinaire, qui n'est coupée d*aucun événement insolite, qui correspond en un mot au rôle du vendeur âgé de 22 à 23 ans — du vendeur ; seul, en effet, celui-ci représente le véritable commerçant : les jeunes gens relevant du service de la caisse, de la comptabilité, des expéditions ne nous offriraient que des caractères trop spécialisés. Depuis six ans, il est arrivé de la petite ville de province, où ses parents exerçaient un petit commerce, car il est fils de petits commerçants comme Boqcicaut lui-même, fils d'un chapelier de Belleme (Orne), et aussi comme la plupart de ses camarades. Une statistique dressée il y a trois ans par le secrétariat établit ce curieux principe de la prédominance des provinciaux: les parisiens restent en minorité dans cette hiérarchie militairement conçue : les juifs sont presque absents (1). Raison identique: les parisiens sont individualistes; les juifs encore davantage, puisque depuis dix huit siècles ils n'ont pu constituer un Etat, c'est-à-dire apprendre à obéir (2). Le sentiment qui rend les uns et lesautres assez impropres au métier des armes, les éloigne d^une organisation, qui n'est pas sans analogie avec celle des casernes. En arrivant à Paris, lejeune employé marchait déjà droit à son but : l'entrée à la célèbre maison dont ses parents avaient si souvent maudit au fond de leur petite ville la concurrence redoutable : une influente recommandation, celle d'un inspecteur, d'un chef de rayon l'encourageait. Mais il lui a été imposé, de par la volonté du gérant chargé des admissions, dix-huit mois de stage dans une maison commerciale ordinaire : il lui

(1) Il est aisé de s'en convaincre par les répartitions de certaines caisses de la maison qui entraînent des listes nominatives (prévoyance Boucicaut, par ex. situation du l»»" août 1891.)

(2) Ce sentiment est tellement fort chez les juifs, que les rares représentants de leur race ne se classent que dans le rayon de « confection ï d'où il leur sera possible de sortir plus tard pour s'établir.

fallait, en effet, cette sorte de dégrossissement, de raffinement social, qui permet de juger rapidement, d'un coup d'œil, les diverses catégories de la clientèle parisienne, et fait mettre la main sur l'objet convenable et désiré — expérience assez longue, assez dure, qui doit être acquise ailleurs, parce que elle entraine des pertes de temps et des impairs, dont la toute-puissante compagnie sait se débarrasser, comme des autres raisons d'infériorité, sur les plus faibles. Le stage terminé, les « références commerciales parisiennes » une fois prouvées, il est enfin admis dans un rayon quelconque — le rayon de jouets, si le lecteur désire se maintenir dans le métier qui englobe toutes ces observations ; — il est présenté théoriquement par le chef, agréé par Tadministrateur de la section, admis par le conseil. Il est immatriculé. Il est installé : il a dix-huit ans juste ; — c'est Tâge nécessaire — et débute avec quatre cents francs de fixe. Que ce chiffre de quatre cents francs ne vous effraie pas : il se grossira peu à peu de nombreuses recettes supplémentaires, dont l'énumération va suivre.

6. — Sa journée commence à 8 h. 20 par ces jours d'hiver, où le public lui-même ne se lève que fort tard, à 8 h. 05 en été. Ces chilî'res vous sont déjà connus par la monographie commerciale. Il est arrrivé en hâte de la petite chambre meublée, qu'il a louée le plus près possible de rétablissement — il nous sera appris en passant qu'il peut aussi être logé en une sorte de maison de surveillance et d'apprentissage, sise 106 rue du Bac, anciennement rue de la Chaise, et relevant directement de la Compagnie. A peine a-t-il traversé la crémerie habituelle, poursuivi par la peur de manquer à l'heure dite le numéro de « pointage », le jeton qui constate sa présence effective. Les retards, en effet, sont à peine connus. Malgré l'abolition complète des amendes,— le système florissant des autres grands magasins, — à peine un employé est-il en retard par mois ; c'est que la paresse est vice d'habitude et les vices d'habitude ne sont pas tolérés. Le jeune vendeur s'installe au rayon : on a fini le nettoyage ; les seconds, le premier, l'inspecteur même le suivent sans tarder. Toujours debout —les employés-

femmes, au nombre de 450 environ, sans compter les débitrices auxiliaires, ont reçu le privilège de s'asseoir avec trop peu de temps pour en user — il lui faut se tenir aux aguets et hardiment s'emparer de la clientèle : dans le rayon du jouet il n'existe pas de ligney d'ordre de vente, déterminé par un petit tableau, où chaque employé < qui va servir » s'efface pour se remettre au dernier rang ; les achats sont courts et variables : c'est une sorte de loterie à Facheteur. Alors commence la filière déjà connue des procédés de la vente ; livre de guelte, voyage à la caisse, et gain au tant pour cent variable, prime dC atelier attachée à l'écoulement de chaque produit.

7. — Cependant l'heure du déjeuner s'approche, car l'établissement nourrit ses hommes, et la nourriture constitue un salaire en nature, qui se.doit toujours ajouter au salaire en argent. C'est là une nécessité, et les maisons les moins philanthropiques y ont eu recours : il s'agit d'un gain de temps; parsuite d'un bénéfice surlesappointements du personnel, qui rend une plus grande somme de travail, proportionnelle aux heures épargnées. Trois € tables > : ce mot, qui a une allure sinon distinguée, du moins sérieuse, a remplacé l'argot des « trois gauches » d'autrefois ; le « calicot » raillé jadis par les journalistes et les classes libérales, acquiert une conscience de plus en plus fière de sa dignité : c'est une conséquence de la montée des besoins de la classe moyenne. Une table donc à 9 1/2; une seconde à 10 1/2; une troisième à 11 1/2, sans parler de la quatrième à midi 1/2 pour les acheteurs arrivés en retard des courses à travers la « fabrique ». Chaque rayon détriple son personnel en un ordre de marche, qui garantit un service ininterrompu. Promenade d'ailleurs monotone et souvent décrite vers l'immense salle à manger, qui au dernier étage, devant les croisées ouvertes sur le square, aligne mille couverts autour de tables rectangulaires en acajou, solidement assises. Le personnel, les mille invités delà première table, arrivent par trois couloirs à la file indienne et droit en face des cuisines.

Là un immense tableau noir offre à leurs yeux le

menu, qui leur assure pour le déjeuner 1 plat de viande, 1 plat de légumes, 1 dessert. Suivant la catégorie de viande choisie, ils se dirigent vers le guichet correspondant, que Tardoise a eu soin de désigner. Chacun défile, prend son assiette pleine d'une main, et s'arrête une demi-seconde devant le deuxième guichet, celui de la « sommellerie » où remise est faite d'un demi-litre de vin, part rigoureusement mesurée sur les seizebarriques, qui s'engouffrent là chaque jour. Puis c'est l'installation dans Pimmense salle — les chefs de rayon et de service aux deux bouts ; les simples employés au centre — le dépliement des journaux, et un bourdonnement prolongé, fait du silence de chaque table et de la hâte de tous ; car tout doit être terminé, y compris l'absorption du supplément gratuit, — du supplément de viande que chacun peut réclamer et qui a été baptisé : supplément Boucicaut — y compris les suppléments payés, le café par exemple, en trois quarts d'heures. Un quart d'heure doit rester pour nettoyer, aérer et desservir.

8. — Quand la première table est descendue à dix heures et quart précises, le « coup de feu » de la journée commence: c'est alors que le vendeur va avoir à payer de sa personne dans la chasse au client, sous l'œil attentif de ses chefs. Vente d'ailleurs loyale avant tout, qui par elle-même ne peut que lui imprimer des qualités morales ; car, ainsi que le remarquent les écrivains de la Revue des Deux Mondes, ce n'est plus l'ancienne routine du vieux commerce, la « vente au procédé » majorant Tarticle suivant l'intelligence, en style de métier suivant « la tête » de l'acheteur et préface d'un honteux partage de bénéfice : c'est la cession franche, honnête, au comptant et à prix marqué. Ni erreur, ni subterfuge ; rien qui puisse troubler la conscience la plus scrupuleusement délicate dans ce gain de la journée, constitué surtout par cette fameuse « prime d'atelier, » ce tant 0/0 différemment dosé sur les objets vendus, qui forme la grosse partie du salaire, puisqu^un vendeur à 400 francs de fixe peut atteindre une moyenne annuelle de 1800 à 2000 francs. Et en outre^ pas de tracasseries incessantes, oomme il se pourrait en signaler ailleurs ;

pas d'amendes sur chaque oubli ou distraction, négligence dans la remise des feuilles de guelte, erreurs dans les additions repassées au contrôle, qui réduisent si traîtreusement en d'autres grands magasins le salaire journalier. Légitimement acquis, ce salaire n'est pas compromis après coup ; mais ferme et assuré.

9. — Le soir à 5 h. 1/2, montée de la première table : ici rordinaire devient plus copieux : 1 potage, 1 plat de viande, 1 légume, 1 salade, 1 dessert; puis le retour, et enfln le départ, après la mise en ordre du rayon, à 7 h. et demi pendant la morte-saison, à 8 heures en principe. Journée de douze heures, avec deux heures pour les repas : en réalité journée de dix heures, pleines, complètes, sans autre distraction, que la distribution des rafraîchissements Tété de 2 à 4 heures. En face, comme compensation, douze heures entières et continues de liberté.

10. — Ajoutez-y la halte absolue du septième jour — le droit au dimanche de Tassociation de MM. Léon Say, de Nordling et de Pabbé Garnier — pendant laquelle tout le personnel s'éparpille dans la banlieue, au milieu des mille séductions des excursions champêtres et du canotage — sauf quelques sédentaires obstinés ou économes, qui se retrouvent dans le réfectoire trop vaste, et ne profitent pas de Falléchante sortie de minuit et demi, accordée par les maisons de garde du 106 et du 115 de la rue du Bac. Ajoutez-y surtout la grande fête mensuelle des employés, mathématiquement régulière, le jour depaye et vous aurez aussi exacte que possible la photographie de la semaine, du mois, de l'année même de ce vendeur concret, qui est devenu le type synthétisé de l'armée dont il fait partie.

Les phases exceptionnelles de la vie.

11. — Jusqu'ici le lecteur a pu constater la sécurité de cette vie au jour le jour ; mais il n'a pu saisir encore qu'il était en présence d'une œuvre philanthropique, dont les rouages s'exposent devant lui comme devant un jury officiel ; la philanthropie est restée au second

plan. Pour la faire apparaître, il faut reprendre ces événements imprévus, qui peuvent surgir dans la vie du vendeur et que les monographistes de métier ont baptisés du nom barbare de « phases exceptionnelles de Texistence. >

12. — L'employé peut être orphelin, privé de parents, abandonné de tous et ne gagnant à ses débuts qu'un salaire insuffisant : la maison de garde du 106 de la rue du Bac le reçoit alors dans ses petits dortoirs de trois à quatre lits, et Ty conservera jusqu'au moment où un gain plus élevé lui permettra de louer au dehors ]a chambre indépendante, que les jeunes commerçants rêvent avec autant d'impatience que les étudiants des classes libérales.

13. — L'employé peut être malade, et ici les précautions deviennent infinies. Nul n'est accepté dans la maison, employé, garçon-livreur, garçon de recettes, simple ouvrier, etc., s'il n'est affilié aune société de secours mutuels. Au besoin le secrétariat metàla disposition dunouvea u venu la liste et les statuts des sociétés les plus variées, professionnelles, de quartier ou autres. Les cotisations restent naturellement à la charge de l'intéressé. Au-dessus de cette initiative individuelle intervient alors le pouvoir protecteur de la direction . Le médecin commence ses consultations quotidiennes à 9 heures ; chacun peut s'y présenter: les malades sans famille sont évacués sur l'infirmerie, 106 rue du Bac, assez étroite d'ailleurs, d'où pour les cas graves, ils repartent vers les hôpitaux de de l'Assistance publique, aux frais de la caisse centrale, toujours compatissante. D'ailleurs, le célèbre testament de la fondatrice du Bon Marché, a ouvert de ce côté tout un programme encore inachevé : l'hôpital Boucicaut, qu'un million légué fera sortir un jour de .Grenelle, et dont les plans des Agendas portent déjà le nom sur un large carré, la maison de Fontenay-aux-Roses, elle-même transformée en asile de convalescence, deviendront les prolongements nécessaires de la petite infirmerie.

14. — En cas d'accidents, évidemment assez rares pour les employés, plus fréquents pour les ouvriers et garçons, mécaniciens, chargeurs, etc. ,1a même série d'à-

vantages devrait être reprise, en accentuant retendue des générosités.

15. — Mais dans quelques années, le vendeur — nous l'avons supposé âgé de 22 à 23 ans — aura à traverser une antre phase, souvent assez pénible, que lui imposent les visées de notre politique inte rnationale. Ici encore il rencontre l'assistance paternelle de la tutelle qui l'enveloppe. Il serait peu que sa place lui demeurât, avec tous ses droits à la caisse de prévoyance et de retraite, que nous allons retrouver plus loin : pendant ses 28 jours et ses 13 jours, il touchera 2 francs d'indemnité quotidienne, plus 1 franc par enfant. Les chefs — chefs de rayon et de service — conservent leur intérêt intégralement et la moitié de leurs appointements fixes.

16. — Enfin, le vendeur vieillit : il est menacé d'invalidité peut-être, de vieillesse plus sûrement. Cette partie des institutions de prévoyance, la plus difficile, la plus lourde pour une entreprise si opulente qu'elle soit, la dernière tentée — ainsi que les <k Charpentiers de Paris » ont pu nous en convaincre à Tassociation coopérative de la rue St-Blaise — a été créée dès le 4 août 1886. Le titre III des statuts de la caisse des retraites du Bon Marché pose d'abord le principe général de la distribution des secours à tous les employés nécessiteux, quels qu'ils soient, à leurs veuves et à leurs enfants (art. 12) : c'est le remède contre V invalidité. En ce qui concerne \q^ retraites proprement dites, ce couronnement de la vie normale du commerçant transformé en fonctionnaire, l'article 1 des statuts en restreint le droit aux plus humbles, à ceux « qui n'ont et n'auront aucun intérêt, soit sur les bénéfices généraux, sur les affaires générales, ou la vente générale d'un rayon quelconque >. C'est l'exclusion des chefs : administrateurs, inspecteurs, chefs de rayon, mais aussi l'admission de tous en dehors du cercle de ^exception. Indépendamment des retraites proportionnelles, qui peuvent toujours être liquidées pour raisons diverses, des retraites entières variables de 600 à 1.500 francs — chiffre maximum — sont accordées après vingt ans de service et cin-

quante ans d'âge (quarante cinq pour les employés-femmes). Cette caisse a une existence bien à part, soustraite aux revirements toujours menaçants du commerce, et relève de la Société civile, distincte de la Société commerciale du Bon Marché .

L'avancement; la fortune.

17. — Les nécessités de Texposé nous ont fait supposer l'employé stationnaire, ce qui est une impossibilité. Nous Pavons dépeint vieillissant sur place et entouré de toutes les prévoyances, de toutes les prévenances sociales. Mais ridée dominante reste encore à apparaître: il avance, il progresse, il grandit — voilà enfin la reconstitution des classes moyennes — il peut arriver à la fortune, à une fortune même prodigieuse. Ses aînés en sont la preuve et il n'a qu'à regarder vers la gérance pour découvrir que trente-six ans de service (1) mènent au maréchalat. Chaque année ses appointements fixes s'accroissent sans changement de grade. Le chef de rayon propose une augmentation de 100 francs. Le Conseil décide. Lorsque ses preuves d'activité, d'initiative auront été établies, il pourra prétendre à l'une de ces places ^'officiers du rayon^ si l'on ose dire, qui portent le nom de seconds^ mais qui peuvent être au nombre de cinq, six et davantage. « L'avancement aura lieu au choix »; l'ancienneté n'interviendra que pour départager deux mérites égaux ; règle nécessaire en une forteresse toujours assaillie, où pour répéter un mot célèbre : < on ne peut prendre pour guide ni celui qui est de meilleure maison, ni celui qui revendique le plus d'années. » A partir de ce moment, l'accès aux plus hautes positions lui est ouvert. 11 sera chef de rayon, payé là encore, outre ses appointements fixes, par un tant 0/0 sur la hausse de la vente. Il sera inspecteur, représentant direct, missus dominicus de l'autorité centrale, intéressé sur le chiffre général des affaires ; enfin administrateur, avec part aux bénéfices : et il ne lui res-

(1) M. Morin.

tera plus, comme dernier degré, qxiela. g érance, dont rien ne Tempéchera de s'emparer,

18. — Car, à mesure qu'il aura escaladé les différentes marches superposées, que nous venons d'énumérer, son épargne aura grandi — rapidement, sans cesse — et il se trouvera porté comme malgré lui vers la copropriété du fonds social, dernier terme de révolution du grand magasin, coopération des circulateurs de richesse, qui complète la coopération des producteurs. La « prévoyance Boucicaut, > cette fondation particulière, qui date du 31 juillet 1876, porte au compte de chaque employé, ayant cinq années continues de présence et non encore élevé au grade de chef de rayon, une somme variable, résultat de la répartition d'un prélèvement sur les bénéfices (art. 2 et 3 du règlement, modifié à partir du 31 juilletl887.)Ghaque compte est productif d'intérêt à40/0, et la masse ainsi formée est remise pour 1/3, 2/3 ou la totalité, suivant les années de service, aux employés, qui se retirent sans mesure disciplinaire ou parviennent à des grades supérieurs. Mais à côté de cette épargne forcée, l'épargne spontanée, volontaire, fonctionne: et les mêmes cinq années de présence entraînent pour tout employé le droit de déposer ses fonds à la Caisse centrale, < pourvu que la somme déposée ne soit pas supérieure aux appointements de l'année » : un intérêt exceptionnel de 6 0/0 lui est immédiatement assuré. Ainsi peu à peu s'agglomère et se développele fonds, qui servira un jour à acquérir ce 1/8 de part, cette coupure estimée au cours actuel — cours naturellement occulte, qui ne peut être constaté que sur les registres de l'enregistrement et encore avec un prudent contrôle (1) — 45.000 f. La division de la propriété commerciale en effet reste toujours le but définitif. L'ancienne société V^ Boucicaut et G% qui comprenait 96 commanditaires, s'est toujours efforcée de distribuer ces coupures comme primes de services ; le testament voulut doubler la part de chaque associé, qui s'éleva ainsi en réalité de 7/8; plus tard, si les attributions ont cessé, les achats, partages, donations et

(1) A cause des dissimulations dans les déclarations de succession.

legs, ont porté les titulaires d'actions à 400, le quadruple du nombre primitif.

19. — Incessamment donc, les plus capables et les plu& énergiques montent endignité et en fortune, conformément aux aspirations de la classe moyenne d^aujourd'hui.

Distractions et bonnes œuvres.

20. — Et tout ce tableau, cette vie confortable, cet avenir sans cesse amélioré et grandissant, se déroule au milieu des plus prévenantes attentions intellectuelles et morales. Les plus saines distractions sont mises à la portée du personnel ; ce sont, depuis l'organisation de 1872, les cours de langues étrangères, qui préparent aux fonctions si enviées d'interprètes ; ce sont les cours d'escrime, dirigés par Mérignac, le choral et la fanfare, qui font les honneurs du square éclairé à la lumière électrique, les soirs d'été, et aussi les fêtes luxueuses, quelque peu suspendues par le deuil de ces derniers quatre ans, qui dans la « lanterne >, autrement dit le hall n^ 9, étincelant des feux d'un seul globe de 1 m. 68 de diamètre, réunissent un bal de six mille acheteurs et acheteuses, émerveillés du prestigieux décor: ce sont encore les soirées plus intimes du salon des demoiselles, ço^\ilB.visées^ par le crayond'E.Bayard,la fête de«Ste Catherine » entre autres, où s'exhibent les plus fantastiques coiffures cauchoises, sous l'œil paternel des portraits du fondateur et de la fondatrice — presque des tableaux de famille. Si bien que, malgré lui, le visiteur, repassant en un seul élan de mémoire, toutes les grandeurs morales des dispositions testamentaires, dont il lui a été tant parlé, et les rapprochant de ces magnifiques résultats pratiques, applaudit aux décisions du jury de l'exposition de 1889, qui a décerné au Bon Marché deux grands prix, l'un dans la section II (participation aux bénéfices) ; l'autre dans la section XII (institutions patronales), une médaille d'or dans la section VI (caisse des retraites) ; une médaille d'argent dans la section XII (cercles d'ouvriers) — et aussi au verdict de l'académie des Sciences Morales et

Politiques, qui lui a accordé la grande médaille d'or du prix Audéoud destiné par son fondateur < à encourager les travaux, les études et les services relatifs à ramélioration des classes ouvrières. >

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