II. — Le Grand Magasin qu'on ne volt pas
21. — Il nous reste à suivre un autre guide, lecteur — un guide pessimiste celui-là. Ce sera, si vous le voulez bien, un haut dignitaire de la puissante ligue de défense, dont le prochain chapitre décrira rorganisation et les moyens d'attaque, la ligue de 80.000 membres, relevant du petit commerce et de la petite industrie et fédérés sur toute la surface de la France. Ce haut dignitaire assume le rôle certainement difficile de lutter à la fois contre la puissante œuvre philanthropique, contre le jury de l'Exposition, contre TAcadémijB des Sciences morales et politiques. C'est sous sa propre responsabilité. Écoutons-le.
22. — Nous avons jusqu'ici regardé l'homme isolé, entouré des effets bienfaisants du système; lui, vise l'ensemble et nous ramène droit à l'autorité directrice, au triumvirat dictatorial. < Vous l'avez décrit, nous dit-il, au point de vue économique ; que venez- vous nous parler de liberté et de sécurité au point de vue social? Qu'est-ce que pèse l'individu, dans la balance qui de 1 autre côté penche sous cet effroyable pouvoir? Tout en part ; tout y revient. Prenez une à une les institutions de prévoyance, celles dont les statuts sont publiés. Qu'est-ce qui dirige la < Prévoyance Boucicaut »? La gérance (art. I du règlement). Qu'est-ce qui dirige le choral, la fanfare, les cours d'anglais, les cours d'escrime ? Les délégués de la gérance. Qu'est-ce qui est maître de la caisse des retraites ? Un conseil dépendant de la Société civile, qui se confond avec la gérance et les administrateurs (art. VI du règlement). On épargne par ordre ; on chante par ordre ; on danse par ordre. En vérité, ce premier aperçu rappelle plutôt les plantations bien ordonnées de l'ancien Saint-Domingue, qu'il n'annonce le germe des organisations futures, ménagées par le progrès du XX' siècle >.
23. — Enserré par cette force impérieuse, que devient rindividu désormais enlevé à lui-même ? Son corps est soumis à l'énervante fatigue des dix heures de travail, passées debout. Mais peu importe : il est bien nourri, nous ne croj'ons pas aux économies que Ton prête au surveillant du service du réfectoire : c'est un bruit regrettable, auquel sont exposés les surveillants de tous les réfectoires du monde, sans que cette identité de reproches puisse servir à les justifier tous. Soit, la quantité de forces restituées est à peu près égale à la quantité de forces prélevées. Avouons même qu'aucun des autres grands magasins — car il faut agrandir le débat, et juger non une maison, mais un système — ne pourrait se prévaloir à cet égard de soins aussi minutieux, qui ne sont après tout que l'expression d'une étroite justice. Néanmoins, pourquoi la statistique des malades n'est-elle jamais publiée, à côté de la statistique de l'épargne ? Pourquoi l'inspecteur, qui annonce avec un sourire satisfait, que l'on casse en moyenne 10.000 œufs pour faire une omelette, ne vient-il pas nous dire combien on a broyé de forces humaines, parmi les 40.000 hommes, qui ont défilé en cette maison depuis 1852. Pourquoi n'expliquet-il pas surtout ce simple article du règlement de la caisse des retraites, qui évoque devant vous l'idée des métiers où les hommes s'usent vite : < Uâge de la retraite est cinquante ans (art. 4) ».
24. — Laissons ces misères ; passons à l'âme. Les précautions morales, qui entourent l'employé des Grands Magasins, sont d'étrange sorte. Les écrivains de la iî^i;^/^ des Deux Mondes devraient rendrejvisite à une puissante maison des environs des Halles. Cette maison a un traité avec le plus fameux des Magasins de Vente à crédit, Grespin-Dufayel, que M. Georges Michel considèrecomme un danger public, au moins à mots couverts. Bien que vendant au comptant, elle accepte les bons Crespin (1). Mais comme la caisse est débitrice vis-à-vis de Grespin d'une remise de 18 0/0 sur l'article ainsi vendu, (rémunération du service de banque), le commis-vendeur est contraint
(1) V. « Ebénistes du faubourg St- Antoine » c. 4.
de deviner — le fait est absolument garanti — d'après les allures etles réflexions de Tacheteur, si celui-ci paiera en bons ou en argent. Dans le premier cas, l'objet doit être majoré par confusion d'article ou substitution d'étiquette, (1) — le coup de pouce érigé en institution de patronage ! Sans doute, cette infamie est inconnue des maisons sérieuses. Mais si renseignement mutuel de Tescroquerie en est absent, reste Pexpérience des détournements, dont l'infortuné vendeur est victime — delapart du contrôle ; les jeunes comptables, payés à tant 0/0 sur les erreurs, aiguisent jusqu'à la plus extrême limite leur perspicacité, — de la part des caissiers, car « Terreur retombant sur le vendeur » est passée en principe. Etles amendes? faudra-t-illes énumérer: amendepourle retard, amende pour l'erreur, amende pour la négligence. Le Bon Marché les a supprimées^ rien n'est plus vrai, pour y substituer le renvoi : on doit lui en savoir gré, comme à un législateur qui aurait rayé d'un trait tous les articles de son Gode correctionnel et les aurait remplacés parce mot fort simple : « Une seule peine, la mort. » Abaissé par ces préjudices que nulle attention ne peut écarter, et sous lesquels il faut plier en victime soumise, anéanti sous ces punitions qui prolongent sur son existence entière l'ombre peu réconfortante de Técole primaire, remployé vit dans la perpétuelle terreur de l'espionnage qui l'enveloppe : un espionnage incessant, sournois, insaisissable, car il n'y a pas là seulement cette surveillance ouverte, régulière, d'une hiérarchie acceptée, il y a aussi celle des faux acheteurs, qui se font débiter un article, quand ils se sentent observés, procédé si familier à toutes les grandes compagnies de commerce, que tous les parisiens en ont observé la manœuvre pour la Compagnie des Omnibus ; il y a celle des employés les uns à l'égard des autres, les rapports envenimés et amplifiés, Téternelle et perfide délation, vice fatal des états aristocratiques. Aucune initiative personnelle: songer à défendre ce que partout ailleurs on entend appeler du nom de droit, devient crime : s'affilier à la Chambre
(1) Tout ce développement est la reproducUon des attaques journalières des « Ligueurs ».
syndicale des employés de la Seine, fédérée à la Bourse du Travail, et politiquement tolérée, jette sur rirrégulier une défaveur, qui saura se traduire au moment opportun. Il faut s'apprendre à recevoir les inspirations d'en haut, aux jours où un enthousiasme discipliné impose une cotisation forcée pour offrir un buste au directeur; il faut s'habituer à ces déférences, que les écrivains confessionnels, très favorables aux grands magasinsen considération dureposdu dimanche, devraient aisément se figurer dans ces cadres, où les sexes sont imparfaitement séparés — mais ici la Gazette des Tribunaux se chargerait de répondre à la Revue des Deux- Mondes. Toujours plane, en effet, l'inexorable menace du renvoi, le renvoi qui n'épargne personne, qui, il y a quelques mois, atteignait un chef de rayon propriétaire d'une part, remercié en dix minutes par le Conseil pour une parole imprudente, le renvoi qui frappe avec une complaisance marquée à la veille de la limite d'âge, nécessaire pour la retraite, et d'autant plus terrible, qu^une secrète entente, une sorte de syndicat occulte entre les Grands Magasins, « fixe à 30 ans le maximum de l'âge d'admission, et déclare incapable d'occuper une place quelconque le rebelle plus jeune condamné et expulsé > le renvoi sans autre recours que la misère ou l'acte coupable.
25. — Reste au moins la vie de famille, car il faut bien au moins que la vie de famille lui reste à ce surmené, à ce garrotté d'une réglementation de fer; sinon, que deviendrait la conformité avec les six coutumes des ateliers prospères, si complaisamment développée par les fondateurs ou directeurs de Grands Magasins dans leurs exposés personnels ou leurs inspirations évidentes, et le respect de la première de toutes: la forte constitution de la famille. (1) Or cette vie familiale, ce resserrement d'un petit groupe profondément uni par les sentiments et les idées, où la formation intellectuelle et morale de l'enfant s'élabore, où se prépare l'avenir de la race, cette intimité faite de dignité et de charme dans les milieux prospères,
(1) Organisation du travail. Le Play, p. 158.
ne peut plus présenter ici que la plus lamentable des instabilités. Pas un repas en commun : pas même le repas du soir. La dernière < table > commence avant 8 heures, le départ a lieu peu après ; Tarrivée au petit appartement loué dans le voisinage vers 8 h. 1/2, 9 h. moins le quart. Les enfants sont déjà couchés. La mère est à peine entrevue, car il y a le travail long et pénible parfois de la € feuille de guelte > ; qu'il faut construire sur les talons du livre de recette ; puis le sommeil lourd, qui suit les journées de fatigue, et le départ de grand matin, à 7 h. 1/2, au moment même où les bambins regagnent l'école et la femme peut-être l'atelier. Mille fois plutôt le célibat; et nombre d'employés, voire des plus élevés, le proclament. Si cependant des mariages s'y échelonnent, catalogués avec soin et produits avec emphase devant les sociétés savantes, (1) qu'on en complète la liste à Taide de la statistique des enfants par mariage. Le travail existe, puisque l'on donne 1 franc par jour et par enfant à tout employé appelé au service des 28 jours. Qu'en ressortirait-il ? deux faits concordants : la faible proportion des naissances, la forte proportion des décès d'enfants dans les nourrisseries de province; et l'un et l'autre découlent d'une cause unique : le relâchement des liens domestiques, dans ces institutions modèles que les récompenses de l'Etat viennent distinguer pour leurs eflets moralisateurs.
26. — Ni hygiène, ni dignité morale, ni vie de famille : il faut décidément nous rabattre sur le bien suprême de notre civilisation sceptique à l'égard des plaisirs d'ici-bas : la fortune, la propriété, le dernier des dieux encore vivants. L'employé a incontestablement, n'est-ce pas, le soutien de son épargne grandissante? U acquiert sa coupure de 45 .000 francs — nous n'allons pas jusqu'à dire sa part, car le taux de celle-ci a augmenté avec une rapidité malaisée à atteindre. Il est copropriétaire de la maison de commerce. Il sent son orgueil d'homme se décupler, en songeant qu'en définitive une parcelle de chacune des pièces de la machine toute-puis-
(1) Voir « Réforme Sociale » Louvre, 1»^ juiUet 91.
santé lui appartient. En ôtes-vous très sûr ? Le fait est faux pour tous les grands magasins sauf un. Ce point indiscuté suffirait déjà à ébranler l'optimisme; et dans ce magasin unique, dans cette petite zone si réduite, où la copropriété ouvrière s'est réfugiée, que voyons-nous ? 400 à 450 propriétaires de parts ou coupures — c'est le chiffre avoué — et les employés dépassent 4.000 ; enfin, à côté et au-dessus de ce groupes d'élection, le comité des gros actionnaires, des propriétaires de quatre parts, des possesseurs de 1.400.000 francs, puisque la part est coté 350.000, des millionnaires, maîtres de la transmission des actions de par Tarticle 6 des statuts, qui apparaissent comme la continuation même de la volonté unique, du despotisme bienfaisant, qui jadis pouvait tout et décidait tout. Survivance destinée à veiller jalousement sur Tœuvre, à en empêcher les écarts; combinaison merveilleuse, qui montre comment le « numéraire > peut se concentrer, nullement comment il peut se morceler. Les approches en sont gardées : plus de droit à la caisse des retraites, en cas de démission ou de renvoi (art. 7) ; plus de droit même à l'épargne de la caisse de prévoyance (art. 12) (1).
27. — Et sur le tout domine, ajoute notre guide qui définitivement s'arrête, l'impression des employés euxmêmes, dont l'expérience personnelle est un juge en dernier ressort, supérieur aux plus doctes assemblées d'économistes. Connaissent-ils oui ou non les effets de ces institutions de patronage, absolument sans secondes ? Oui, ou sinon, qui les connaît ? Et ce point admis, d'où vient :
1** Que pas une seule employée-femme âgée de plus de 30 à 32 ans ne s'y rencontre : le détail est facile à constater ?
2^ Que malgré les ruines accumulées du petit commerce, vendeurs, caissiers ou comptables soient à l'aflfût de la plus humble des entreprises personnelles ?
(1) La Société civile (412.000 fr. de capital), organisée d'après un mode analogue à celui de la Société commerciale, dirige la caisse des retraites. Elle est la survivance de l'idée philanthropique. Au moment de la mort de Madame Boucicaut, elle facilita comme personne interposée la transmission de rimmeuble à la nouvelle Société commerciale.
3** Qu'après le versement des legs célèbres de la fondatrice, la plupart des anciens employés se soient retirés ?
28. — Cette seconde et dernière partie du chapitre nous a fait entendre des choses dures et choquantes, n'est-ce pas, lecteur ? Si en face des institutions de prévoyance du Grand Magasin, nous avions placé celle du grand atelier ; si après le Bon Marché, nous avions refait, conformément à notre plan, le même voyage d'observation sociale à travers les règlements et la vie courante delà Société des Lunetiers, notre étude nous aurait conduits à des découvertes, qui auraient été des redites. Entreprise patronale, qui s'est inclinée peu à peu par des considérations philanthropiques vers les institutions de patronage ; association ouvrière de production, partie de la solidarité et élevée peu à peu vers la concentration nécessaire pour le triomphe, tout se réunit en un point presque identique. Rien ne se ressemble davantage, en Tétat actuel des mœurs, que ces concessions de chartes, octroyées par les barons, et ces constitutions centralisées, établies par les républiques commerciales (1). Deux idées principales en résument l'essence.
29. — D'un côté, c'est la formation incontestable, non pas d'un tiers-état nouveau, — car on chercherait en vain à en détacher les caractères essentiels de Tancien tiersétat: hérédité, indépendance; — mais d'un état-major d'individualités, dignitaires élevés par les chefs, dignitaires élus par leurs pairs, grands officiers, grands vizirs ou dictateurs, ceux qui profitent des partages de pouvoirs, des institutions prévoyantes, les intelligents, les habiles, les forts ; ceux-là depuis le gérant ou le directeur, jusqu'au chef ou sous-chef de rayon ou d'atelier, arrivent à se tailler une place confortable dans la vie.
30. — Mais les autres, la tourbe, le peuple, incessamment renouvelé sous la verge de fer de la force brutale, venant apporter là le maximum des forces jeunes qu'il
(1) « Charpentiers de Paris », c. XI, in fine.
peut fournir, il vit, surexcité par l'appât du gain immédiat et emprisonné dans un lien impitoyable, qui n'est pas l'esclavage, qui n'est pas le servage — ces grands mots de réunion publique ne doivent pas avoir de place en un compte-rendu marqué au coin de l'impartiale science — mais qui n'est pas non plus la liberté. Car il vaut mieux ne pas se le dissimuler, telle est aujourd'hui l'énergie des groupements économiques, magasin, atelier ; tel est aussi l'encombrement des bonnes volontés qui s'offrent, que tout expulsé est condamné à une peine terrible, celle de frapper longtemps de porte en porte, avant qu'il lui soit ouvert, comme ces abdicati^ ces excommuniés des familles romaines, qui n'avaient d'autre asile que le vagabondage et le crime. Tour à tour la liberté humaine est ainsi paralysée par l'attache au sol ou la menace de l'en déraciner. Les industriels américains du nord ne combattirent la première forme, Vesclavage que lorsque la seconde, le renvoi^ leurparut asseoir assez fortement leur puissance.
31. — Or les privilégiés, combien sont-ils ! 400 à 450 au Bon Marché, et les autres 4200 — 150 aux lunetiers et les seconds 1.500. Proportion maxima: 10 0/0. Sur 100 collaborateurs, 10 0/0 gouvernent, 90 obéissent; 10 s'acheminent vers le bien-être ; 90 stationnent dans l'humilité primitive.
La proportion du petit commerce s'élevait à 1 patron pour 4 ou 5 employés: celle de la petite industrie, au Marais, sa terre classique, était de 1 patron contre 8 à 9 ouvriers, c'est-à-dire supérieure.
La non-reconstruction de classe moyenne, mais aussi l'apparition d'un groupe nouveau d'individualités dirigeantes, est démontrée.
32. — Maintenant, n'existerait-il pas un procédé pratique, pour accroître la force de ce dernier groupe, et, dans l'impossibilité de réaliser l'égalité universelle, pour hausser du moins ces 10 0/0 au coefficient de jadis ? La tyrannie n'est pas nécessairement la conséquence des états aristocratiques. Nous sommes entourés de puissantes aristocraties, nos administrations françaises, où les chefs n'oppriment pas leurs subordonnés parla plus
insupportable des dictatures. Il est vrai qu'elles se recrutent dans un milieu supérieur par les traditions à celui des employés de commerce, à peine sortis de la rusticité des classes ouvrières. — supérieur aussi par l'indépendance, puisque le traitement n'y est que rappoint d'une petite fortune personnelle. Il est vrai aussi que le principe même de Tassociation reste fort différent et qu'il semble graviter beaucoup plus autour de l'idée de s'entraider dans une activité modérée, qu'autour de l'idée commerciale ou industrielle : s'enrichir avec les autres et aux dépens des autres. De plus — et les travaux du Comité central des Associations Coopératives en font foi — nous assistons à tout un mouvement, qui espère démocratiser les plus vastes organisations économiques, et augmenter de quelques unités ce groupe-chef toujours enclin à sauvegarder le vieux monde ; — car les associations coopératives qui réussissent sont conservatrices et non révolutionnaires. La situation actuelle, qui serait peu changée, est moins rassurante. Le Grand Magasin et le Grand atelier au point de vue social nous contraignent à résumer notre impression dans la formule suivante : « A l'état pur, c'est la sujétion de tous au profit d'un seul. A l'état mitigé, constitutionnel, avec association coopérative ou institutions de patronage, c'est la sujétion de tous au profit de quelques-uns >.
Sommaire. — Deux partie se dessinent : riches et pauvres. — I. Théorie aristocratique. — Ses auxiliaires : les institutions de patronage, les œuvres d'assistance : l'assistance Ruel : distributions et fêtes. — IL Théorie démocratique, a) La ligue de défense du commerce et de Vindusirie : histoire, organisation ; doctrine : le projet de réforme des patentes, « les répartionnistes ». ô) La chambre syndicale des employés de la Seine; théorie collectiviste, moins hostile aux grands magasins.— Triomphe probable de Toligarchie des riches (1).
1. — Un simple métier, profondément creusé par une minutieuse analyse, nous a fait poser sur ses véritables bases la véritable question sociale. Nous avons vu, dans le monde commercial et industriel — le monde agricole, du moins en France, échappe pour notre salut au redoutable problème — le mal social se traduire par la concentration de la fortune sur quelques points, par la montée de la misère sur tous les autres, en un mot par la destruction de cette gradation insensible, qui jusqu'ici étageait à des hauteurs régulières les différents niveaux de la société : nous avons vu la reconstitution tentée, qui n'apporte que bien peu de terre en un fossé chaque jour plus grand. Riches et pauvres, les deux camps existent déjà. Laissons aux années le soin d'y parquer les attardés, qui s'obstinent à demeurer sur la limite, et examinons la politique latente de ces deux partis, qui en sont venus si souvent aux massacres impitoyables dans l'histoire de l'humanité et qui s'observent encore,
(1) Ce chapitre a déjà paru dans le 1" numéro de la « Revue Interna-' tionale de Sociologie » (Giard, éditeur, 16, rue Soufflot).
en essayant de prévenir par des mesures relativement pacifiques, les terribles angoisses de l'avenir. Cette politique, autrement dit ce plan d'action et de conduite — car il convient de dégager ce mot du sens banal, où le prennent encore les partisans des différentes étiquettes gouvernementales — doit constituer, par ses deux théories opposées et radicales, les deux moitiés du présent chapitre.