I. — Théorie aristocratique
2. — Le succès a de ces miracles et l'histoire de ces inconséquences. C'est dans le bureau d'un grand fabricant de jouets, admirateur passionné de la Révolution, qui balaya il y a cent ans le pouvoir politique des aristocrates ruraux, que nous avons entendu développer avec le plus de logique, la théorie la plus parfaite de l'aristocratie pure. Gérants ou directeurs de Grands Magasins, tous n'ont pu qu'y ajouter l'agrément et le détail. Devant nous, surgit la société telle que la conçoit le parti des riches : la grande banque, le grand commerce, la grande industrie : toute une croissance démesurée de la production et de la circulation, qui permet de livrer au moindre prix les objets manufacturés à ce consommateur idéal, créé par le cerveau des économistes tout exprès pour consommer, sans que jamais il soit pour lui question de produire. Et spontanément nous repassions en notre mémoire le profond jugement, qu'avaient porté sur la nouvelle ère industrielle quelques conseillers de l'entourage intime du comte de Provence et du comte d'Artois : comme eux nous retrouvions, dans le développement des métiers sous le principe de liberté systématique, la reconstitution de cette féodalité, que le principe de liberté avait eu la prétention de renverser ; et aussi la conséquencepratique, qu'ils en avaienttirée pour leschefs
des hautes familles seigneuriales, de s'insinuer sans retard dans les conseils des sociétés de banque, de trafic, ou de transport, assises sur un monopole de droit ou de fait. Depuis ce temps-là, l'aristocratie nouvelle s'est définitivement formée, sans se confondre avec l'ancienne, et habilement Qlle s'est constitué toute une justification de
son existence, tout un chartrier dans l'esprit du jour, une théorie scientifique^ la < théorie de l'évolution d'Herbert Spencer, » qui s'infiltre de plus en plus dans la pensée publique, et en outre, une thèse plus étroite, à la mesure des discussions d'affaires, celle de l'économie politique, marquée au coin de Torthodoxie pure, le € laisser faire et le laisser passer. » Ain si fermement appuyée sur les arguments solides que met à sa disposition l'aristocratie voisine des lettrés, constituée en sociétés savantes, elle manœuvre au moyen de deux procédés dont l'un apaise ses auxiliaires techniques, hommes de génie parfois dans leur genre, sur qui repose toute la responsabilité de la machine à ramener les bénéfices, et dont l'autre assouvit les hommes du dernier rang, la tourbe aux promptes et subites colères, qui à certains jours se sent prise du goût de la poudre et des vengeances. Ces deux procédés, éternellement associés, au point que l'un appelle l'autre sans que leur divorce devienne possible, sont : les institutions de patronage ; les institutioyis de bienfaisance.
3. — Nous connaissons les premières. Nous avons longuement étudié comment, entendues avec la généiosité la plus large, elles n^arrivent qu^à rassasier, juste dans lamesuredanécessaire, le petit groupe des collaborateurs de premier rang, pour quiceseraitunjeuquedecoordonnerlarévoltedes classes inférieures. Nous avons repassé par les courbes des caisses de secours mutuels, d'assurances, de prévoyance, de retraite ; mesuré la portée exacte de la participation aux bénéfices, et estimé à sa juste valeur le dernier terme de la catégorie : la coopération.
4. — Restent les institutions de bienfaisance, remède qui lui non plus ne peut revendiquer le mérite de la nouveauté, car si les patriciens de la décadence romaine peuvent réclamer l'essai des libéralités consenties à leurs esclaves confidents, intendants ou chefs de service, ils ont à meilleur droit encore la possibilité défaire sonner bien haut les largitiœ, que l'Eglise Catholique, disciple fidèle de la civilisation païenne, a toujours systématisées, à toutes les époques, en les grandissant de toute sa hauteur morale. Ce développement sera emprunté à une
institution parisienne, la plus étrangement généreuse qui existe, créée, développée, entretenue par le propriétaire d'un grand Magasin, et d'un grand Magasin de jouets^ puisqu'il porte encore le nom de Bazar. Il s'agit du Bazar de l'Hôtel-de-Ville, et par suite de FAssistance-Buel. 5. — S'il est une organisation charitable vraiment royale, qui laisse de bien loin derrière elle toutes les ventes, les quêtes, les loteries, les sermons de charité usités sur l'ancien asile classique de la bienfaisance, le faubourg Saint-Germain, c'est incontestablement, cette Assistance — le nom décerné par la langue courante en accuse les dimensions vraiment démesurées — qu'un simple particulier, enrichi brusquement par le nouveau système de la vente au détail, a installé dans la vieille cité, entre ces deux débris des pouvoirs souverains d'autrefois : roi et évêque : le Palais, Notre-Dame. Au chevet même de l'église, au seuil des sombres bâtisses des dernières ruelles, tout un carré de terrain est couvert de constructions en planches : au centre un écriteau, qui sera expliqué, avec ces mots en grosses lettres : Casino] sur la porte d'entrée, une autre enseigne très différente : Assistance gratuite pour les enfants. C'est, en effet, une sorte de permanence pour les enfants — ces faibles toujours assurés d'exciter la sensibilité contemporaine — que ce dispensaire, fondé depuis cinq ou six ans au milieu de ces populations du centre de Paris, étiolées par les vices du sang et l'anémie, l'intempérance et le « Sweating System ». Dès le matin, 8 heures, tous les rouages de cette petite administration de la charité se mettent en branle ; car nombreux est le personnel nécessité par cet économat, ce réfectoire, ce cabinet de consultations, cette salle d'opérations, cette pharmacie, cette lingerie, cette salle d'habillement, ces salles de bain, de douches, cette cuisine, sans parler de ce casino, qui n'intervient qu'aux grands jours. Sous la surveillance de la très vigilante directrice, toujours en éveil sur les misères nouvelles, qui sans cesse viennent se faire inscrire sur le registre des admissions, les trois médecins et chirurgiens, le pharmacien spécial, l'employée-comptable, rinfirmièrepréposéeauxpansements, le baigneur,
la baigneuse et la cuisinière se mettent chacun à leur œuvre distincte, pendant que les enquêteurs^ fournis par le personnel du bazar, fouillent les mansardes et tâchent d'établir les identités. Les < clients » — ce mot, empreint d'une délicate modestie, semble de rigueur à TAssistance-Ruel — ce sont tous les enfants jusqu'à quinze ans, et pour certaines faveurs, les enfants du IV' arrondissement seul^ siège du Bazar del'Hôtel-de-Ville. Le cycle quotidien est immuable. A 8 heures du matin, distribution de lait, apporté directement d'une ferme de la banlieue. Immédiatement commencent les consultations, elles sont gratuites ; les médicaments sont délivrés gratuitement; les bains sont aussi gratuits et chaque enfant — l'établissement compte 16 baignoires — reçoit au sortir du bain un verre de lait et un croissant ; même règlement pour la salle des douches. A midi, soixante enfants sont nourris gratuitement, et un réfectoire est spécialement affecté à cet usage ; le menu se compose d'une soupe, un plat de viande, un plat de légumes, du pain à discrétion, une boisson composée de 1/3 de vin. Le dispensaire alors se repose ; la tâche journalière est finie.
6. — Mais il est des jours d'animation extraordinaire, symétriques en quelque sorte des expositions du Grand Magasin. Ce sont d'abord les fêtes de la charité : les distributions, depuis quelques mois transportées de préférence àla mairie du IV^ arrondissement; 10.000 francs de coke répartis en une fois, 120.000 francs de vêtements en une autre. — le terrain a été acheté à la ville d'un seul coup : 360.000 francs.
Puis aussi les fêtes et réjouissances : les fêtes enfantines à Pâques, la grande kermesse des enfants ; dans la vaste salle du Casino, qui a reçu cette destination principale, un guignol est dressé; après le spectacle, une distribution d'actualités : chaque garçon emporte un œuf de Pâques ; chaque fillette une petite poule en carton — couvant des œufs.
7. — Cette pente des distractions prodiguées aux pauvres, des jeux du cirque, après lasportule, n'apasde fin. Il y a deux ans, à la fête nationale, une armée de menui-
siers couvrit de gradins le parvis Notre-Dame. Les pauvres s'y entassèrent. Un ballet et une fête de nuit leur furent offerts aux frais du riche. L'an dernier — les preuves s'étalent tout au long dans les journaux de Tépoque — la fête devint nautique. Des bateaux furent amarrés solidement ; un plancher spacieux se construisit sur la Seine ; et soixante danseuses du Châtelet, sous la direction du maitre de ballet et du chef d'orchestre, vinrent reconstituer, pour le prolétaire, les jeux entrevus jadis sur Teau du Tibre.
8. — La popularité est au bout de telles largesses. D'autres les ont imitées : il serait aisé de citer des villes de province, où la puissance des Grands Magasins a pour plus ferme appui les distributions de soupes et les dons au bureau de bienfaisance. Entre les hauts employés rassasiés et le bas peuple satisfait, que peut tenter la classe moyenne ?