‹ La quéstion ouvrièreChapitre 59 sur 66 · II. — Théorie démocratique · texte numérisé non relu

II. — Théorie démocratique

9. — La classe moyenne cependant n'a pas désespéré de la lutte. A la politique habile de ses adversaires, à ces moyens renouvelés des oligarchies antiques, elle qui pousse encore de si profondes racines sur le sol de France, elle qui depuis les croisades forme toute Toriginalité et toute la stabilité de notre civilisation, elle a répondu par l'entente, les projets, les réunions déjà menaçantes et tumultueuses. Ici, le lecteur Ta pressenti, nous arrivons à la Ligue de défense du commerce et de r industrie (1), qu'il nous faut analyser dans son histoire, son organisation, ses procédés de lutte et ses réclamations présentes. En annexe, nous lui adjoindrons, la classe moyenne collectiviste^ la Chambre syndicale des employés de la Seine et leurs griefs. Car la démocratie se trouve coupée en deux parties, il est vrai, très inégales : deux parties qui se font vis-à-vis en France depuis la Révolution : la démocratie libertaire^ qui sous la réglementation, maintient l'initiative individuelle et la propriété : la démocratie collectiviste^ qui n'admet le

(1) Siège, 99 rue Montmartre.

développement de Tindividu que dans le cercle du groupement général et de la propriété commune : c'est Robespierre, ami du menuisier Duplay, voulant réduire tous les français à 3000 francs de rentes ; c'est Gracchus Babœuf, plus radical encore, et rêvant Tavènement de la complète et indestructible égalité : l'un divisant les terres des prêtres et des nobles qui font retour à la nation ; l'autre voulant en maintenir la réunion à la seule individualité possédante, qui n'aurait jamais dû les abandonner.

A. La ligue de défense du commerce et de C industrie (1).

10. — Il est certain que si les débuts troublés et laborieux présagent les victoires, la Ligue contre les Grands Magasins est assurée d'un triomphe complet et définitif. Aussitôt après la promulgation de la loi des patentes du 15 juillet 1880 — car nous allons voir toute cette lutte pour la répartition de la richesse graviter autour de la loi des patentes, comme nous avons vu, comme nous voyons, toute la question de politique économique extérieure, protection ou liberté, graviter autour d'un tarif, le tarif des douanes — un certain nombre de commerçants parisiens, une dizaine environ, se réunirent spontanément pour déterminer les conséquences inéluctables de la législation nouvelle et aussi les conjurer. Un titre fut pris : on s's.ppela : Ligne du commerce et de Vindustrie ; un manifeste même parut, très rare aujourd'hui, que l'auteur de ces lignes a eu entre les mains : la loi y était approfondie ; la « féodalité nouvelle », notamment « le Bon Marché > dénoncée. Mais les conférences tentées n'eurent aucun succès : l'une d'elle, salle des Spirites, rue du Bac, fut un désastre. On se méprit sur le caractère du mouvement : l'intervention de M. Laroche-Joubert, le coopérateur bien connu, grand ami des classes moyennes, qu'il avait toujours essayé de soutenir par l'association coopérative de production, pendant qu'il les ruinait d'autre part à l'aide des associa-

(1) CeUe étude a été écrite en février 1892.

tions coopératives de consommation, fit croire à une campagne bonapartiste. La remarque fut naturellement exploitée par les Grands Magasins, qui se piquent de républicanisme orthodoxe et de démocratie. En 1883, les causes de l'agitation grandissant sans cesse, un nouveau groupement se forma. Il s'intitula : Chambre syndicale du commerce de détail et des spécialités diverses. Cette appellation était on ne peut plus exacte : elle définissait le point sur lequel porte le mal. La constitution en était légale : un arrêté ministériel l'avait consacrée. La déposition de cette chambre syndicale devant la commission d'enquête de 1884 (1) fut extrêmement mouvementée. Même froideur de la part du public : les conférences réunissent 18 à 30 personnes. C'est un échec à ajouter au premier. En 1888, les mêmes hommes, tenaces et indomptablement attachés à leur idée, essaient d'un nom nouveau. Ils prennent pour signe de ralliement le titre de ; Syndicat commercial et industriel du département de la Seine, Pas de déclaration, d'ailleurs, à la préfecture : l'état libre, l'état de nature, comme tous les autres syndicats ouvriers. Ils concentrent à Paris — 187 adhérents. Or la Ligue récente, la Ligue syndicale pour la défense du travail^ de l'industrie et du cornmerce^ fondée un an plus tard en 1888, avec son organe officiel, ses brochures, ses tracts de propagande, ses cadres fortement centralisés, rayonnant sur Paris, le nord, l'est, l'ouest de la France, avec ses assemblées particulières et ses assemblées générales, relie quatre-vingtmille meynbres à l'heure actuelle, et ces quatre-vingtmille membres, trouvés .en trois ans, s'accroissent en progression ininterrompue. Quelle est la cause de cette formidable poussée, et de cette agitation qui ne peut que grandir encore ?

11 . — C'est que mathématiquement, progressivement le fonctionnement normal des prodigieuses machines commerciales, des grandes compagnies de commerce au détail, que cette fin de siècle a créées, broie autour d'elles toute concurrence etparTéconomie des frais généraux,

(1) p. 121, Enq.

et surtout par d'incessantes spéculations : spéculations sur la compensation des bénéfices, voire même spéculations de banque. Et cela, non plus seulement à Paris, dans les rayons immédiats du Bon Marché^ au. Louvre^ inPrintempSy du Tapis Rouge^ de la Samaritainey mais en province, partout où peuvent atteindre les expéditions savamment combinées, partout où par instinct d'imitation d'autres machines identiques se construisent, pour rayonner de nouveau et tout détruire. Si bien que dans des villes comme le Mans, par exemple, la rue St Jacques, qui aboutit à la place Ghanzy,au cœur commerçant de la ville, reste vide de locataires ; si bien qu'il suffit d'une apparition de la Ligue à Amiens, à Nancy, pour entraîner les imposantes manifestations que Ton sait ; si bien que dans les villes de TOuest, Angoulôme, Limoges, la question politique aux prochaines élections municipales sera primée par la question sociale, celle des Grands Magasins.

12. — C'est aussi que le mouvement a trouvé son chef, un homme d'une énergie et d'une puissance oratoire peu communes ; manœuvrier habile qui a appris son métier aux côtés de nos meilleurs stratégistes politiques dans les loges de la fin de l'empire, et qui — assez hardi pour reprendre le rôle historique des deux Gracques soutenant la petite propriété libre à Rome ou de Georges Scali tâchant de relever les métiers inférieurs à Florence, — a su donner aux misères, aux ruines dissociées, s'ignorant entre elles, une forme d'association puissante et pratique, un programme, des moyens d'action. (1)

13. — Etudions par conséquent, la forme — l'action — - et la doctrine — l'inspiration — de ce tiers-état, de cette petite démocratie libre qui ne veut pas mourir.

Vue d'en haut, en quelque sorte, et dans la surface extérieure, l'organisation de la Ligue nous présente un Comi^^C^n^raZ, appelé comité de centralisation, composé d'un président, de deux vice-présidents, de secrétaires, etc. — ordinaire division du travail de tous les bureaux

(1) M. Christophe, président de là Ligue.

des ligues, syndicats ou cercles en France. Au-dessous, dans chaque arrondissement — à Paris — , dans chaque département — en province — (ces deux unités s'équivalent) un comité local, avec président, vice-président, secrétaire, trésorier. Voilà le cadre administratif. Du premier au dernier échelon, les décisions circulent : les mots d'ordre sont envoyés. Cette ligue, qui ignore la loi de 1884 sur les syndicats, et que le parquet surveille, sans avoir la force ni la volonté de l'arrêter en son essor, ne nous révêle pas encore la constitution de ses pouvoirs. Nous voyons des fonctiovs. Qui les délègue? où est le pouvoir souverain ! L'analyse d'un simple groupe de quartier va nous le faire saisir, en nous permettant de remonter jusqu'au faite.

14. — Vous habitez le V° arrondissement ; vous voulez être ligueur. Il suffit d'envoyer au président, au viceprésident, secrétaire ou trésorier, peu importe, de votre arrondissement une feuille d'adhésion, distribuée en petit imprimé. Obligations contractées : le paiement de Ofr. 50 par mois, plus 1 franc de droit d'entrée. En échange, vous recevez la € Revendications ^ le journal de laligue, soudé à elle par un lien que nous établirons. A partir du moment où il a signé, l'adhérent devient l'une des unités de ce groupe autonome d'arrondissement, où, en vertu d'un principe d'égalité absolue, nul n'a plus ni moins de droits que ses co-associés, et dont la réunion forme l'assemblée souveraine d'arrondissement. Convoquées sur toute la surface de Paris, pendant que les assemblées départementales y répondent sur toute la surface de la France, ces assemblées d'arrondissement désignent leurs bureaux indépendants dans le courant de février.

15. — Déjà le lecteur découvre l'organisation du pouvoir provincial ; rassemblée où réside la pleine puissance ; le comité d'exécution à qui elle la confie. Pour se figurer l'assemblée souveraine, qui représente le pays tout entier, il lui faudra considérer comment de chacun de ces conseils locaux — arrondissement ou département — se détache une émanation de six membres, deux de droit : président et trésorier, quatre élus. Cette masse de

120 représentants pour Paris seul, (et les députés provinciaux n'ont garde de manquer à l'appel), c'est la convention dominante et directrice. Elle désigne un certain nombre de délégués issus de son sein et fournit ainsi Texplication du comité de centralisation.

16. — A côté de ce comité, un peu à part, afin de conserver la franchise d'allure, mais sous la surveillance de cinq ligueurs élus par le comité même, Torgane officiel de l'union. < la Revendication » parait toutes les quinzaines : le premier numéro est daté du 5 juillet 1888 ; le dernier de la semaine dernière. Collection curieuse dans son ensemble, qui permet de porter un jugement sur le dernier point : les doctrines générales de la Ligue, ses réclamations immédiates et son mode d'action.

17. — Ce serait une tâche lourde et inutile, que de condenser les innombrables articles, discours, révélalions que le journal de la Ligue a accumulés pendant les cinq ans et demi de son existence. La doctrine économique des chefs du mouvement — les doctrines ne se rencontrent guère que chez les chefs — a été réunie en maintes petites brochures, bien écrites, clairement exposées, telles que les deux opuscules intitulés : la Ligue syndicale pour la défense des intérêts du travail et aussi le Projet de révision delà loi sur les patentes (loi du 14 juillet 1880). Tout en part, tout y revient, et c'est vraiment le catéchisme pratique des nouveaux apôtres. Si Ton veut apprécier l'originalité des vues politiques et sociales de MM. Christophe, Ratel, Fayet, Ragasse — car tels sont les porte-voix habituels de l'association des classes moyennes — il convient d'y voir comme un mou- ^'eraent complémentaire du grand mouvement protectionniste, qui dans tous les milieux français, milieux urbains ou agricoles et sans nuance de parti, a regroupé momentanément des hommes depuis si longtemps divisés. Nous savons comment depuis février 1892 cette formidable campagne est arrivée, par le moyen d'une loi fiscale, la loi de douanes, à tailler rigoureusement la part dévolue à l'industrie et au commerce nationaux, à la transfomer en chasse réservée, pour ainsi dire, par Texclusion rigoureuse de tous les concurrents et de tous

les compétiteurs. Mais par le fait seul que grand commerce et petit commerce, grande industrie et petite industrie se trouvent ainsi enfermées en vase clos, fatalement, avec une rigueur mathématique, on voit s'opérer la destruction des faibles au profit des forts, et se dessiner la division définitive en deux camps opposés : riches et pauvres. Alors des hommes surgissent, qu'ils descendent des hauteurs de la théorie, ou qu'ils sortent de la foule engagée dans la lutte pour le pain quotidien: au nom du môme principe, qui a fait intervenir Is. puissance publique pour répartir les zones entre nationaux et étrangers : — le danger de la guerre civile; l'indépendance à regard de l'extérieur, — ils viennent exiger une répartition imposée par l'État entre les dift'érents concurrents sur le territoire de chasse déterminé ; une sorte de sous-partage, de subdivision de zone. Et eux aussi, ils ont une loi fiscale sous la main, une de ces terribles lois fiscales, d'où la liberté politique est sortie jadis au moment des discussions de budgets en 1789, 1830,1848, et à qui il serait aisé d'établir Végalité, avec un peu d'audace. Cette loi, c'est la loi des patentes, arme favorite des répartionnistes — pourquoi ne pas forger ce mot très distinct de socialistes? — puisqu'ils réclament la répartition, comme leurs prédécesseurs ont réclamé la protection ?

18. — Quelle va être tout d'abord l'esprit de cette répartition ? Elle peut être entendue de façon plus ou moins large, et fort aisément se résoudre dans le tirage au sort de lots égaux, rêvé par les « partageux > de tous les siècles. Or ici c'est la répartition conçue à un point de vue modéré, comme gardienne de cette liberté révolutionnaire^ qui restera toujours incompatible avec l'élévation démesurée de grandes compagnies, dressant contre l'Etat la souveraineté d'un monopole. Car, en définitive, pour rester conforme avec l'esprit véritable de la Révolution française, révolte du tiers état contre l'aristocratie, il faut avant tout que le tiers état se conserve, € qu'il y ait possibilité pour le salarié d'arriver au patronat, qui est l'indépendance de l'individu et lui donne la faculté de jouir du fruit de son travail et de son in-

dustrie. > — ce sont les considérants même du nouveau projet des patentes — et < que le bien-être, au lieu d'être réservé à quelques-uns, soit accessible à tous. >

19. — Par quel jeu savant la loi des patentes va-t-elle maintenant, sur les traces de la loi douanière, arrêter l'extension toute-puissante des uns, relever le développement pénible, mal affermi, des autres?

11 s'agit — tel est l'objectif précis de l'attaque — de préserver cette gradation insensible d'entreprises modestes, compromise par les grands entrepôts de vente au détail, qui concentrent en un seul point toute une armée d'employés, tout un superbe défilé d'attelages, se ramifient en cinquante maisons de commerce juxtaposées, — cinquante rayons appuyés sur cinquante services auxiliaires — et décuplent la puissance de l'ensemble par les compensations de bénéfices, ainsi que les jeux de banque. Les grands spécialistes, qui fabriquent ou exposent des produits de même ordre, Allez pour la quincaillerie, Revillon pour les fourrures, sont politiquement respectés.

Or pour atteindre ce résultat, il faut appuyer le procédé sur une idée simple, éminemment juste, qui contraigne Topinion publique à s'incliner devant elle, comme devant une expression de l'éternelle équité.

Il faut aussi, que le plus ou moins de pesanteur des deux taxes essentielles de la loi des patentes, — la taxe fixe, la idiUQ proportionnelle^ conservées par Fart. 2 de la loi de 1880, et qui demeureront indestructibles en tout projet nouveau, — soit réglé d'après les éléments visibles des ruineuses maisons de vente, les éléments impossibles à dissimuler, à dérober, comme le serait le chiffre d'affaires, le total des bénéfices bruts ou nets, toutes choses fuyantes et par nature insaisissables.

20. — L'idée (Téqiiité a été empruntée à cette considération assez plausible, qu'il est un seiil moyen d'asseoir des impôts i éQ\\exnQiiiproporiio7inels — le grand ennemi est en effet le spectre de l'impôt progressif— sur cette inconnue toujours visée, et jamais entrevue par les lois de patentes : la quantité plus ou moins forte de bénéfi^

ces nets ; c'est d'établir des taxes progressionnelles, augmentant de classe en classe, sur les différents éléments, loyer, nombre d'employés, que l'on prend pour indices de l'inconnue. Cette nécessité est de plus en plus admise, et à Paris notamment, Timpôt mobilier, proportionnel en principe sur l'inconnue du revenu total, est constitué par une taxeprogressionnelle sur la valeur locative du loyer ; la raison de doctrine, qui justifie cet usage, est qu'un loyer de 2000 francs, succédant à un loyer de 1000, peut être regardé comme une preuve que le revenu total a plus que doublé. Exactement pour la même raison un local, porté de 5000à 10.000, un chiffre d'employé haussé de 10 à 20 est un signe révélateur d'affaires élevées au-dessus du double, et doit servir de base à des taxes progressionnelles^ seules gardiennes delà véritable proportion.

21. — Ce point établi et développé, les éléments considérés comme le baromètre de la prospérité commerciale sont : le local — abstraction faite de l'habitation personnelle du négociant. (1) — les employés, les attelages, conformément à cet axiome de bon sens, que sauf exception (nul ne pourra jamais courber sous des mesures uniformes Tinterminable, la prodigieuse liste de tous les commerces et de toutes les industries), le commerçant d'une catégorie déterminée, qui arrive au bénéfice le plus fort est celui qui occupe le local le plus vaste, le plus nombreux personnel, les plus nombreuses voitures.

22. — Donc étant donné le pivot central des deux taxes, dites fixes et proportionnelles^ Tapplication au Grand Magasin, qui nous est familier, « le Bon Marché > devient la suivante :

a) Taxes fixes (Voir art. 3 du projet et tableaux A. B. C et D annexes. )

1 . Taxe sur le loyer. — Il est supérieur à 200. 000 francs et correspond par suite à un taux de . . 10.000. fr.

2. Taxe sur les employés . — Le tableau G soumet chaque emi^loyé des deux sexes (2) à une taxe égale — du

^1) Cette réclamation de la Ligue est déjà admise par FAdministration.

(2) Attachés à la vente ou aux achats à l'intérieur ou à l'extérieur, aux

caisses, à la comptabilité, à la surveillance, aux recouvrements, à la ré-

moins à Paris — à autant de fois un franc qu^il existe de têtes d'employés. Soit pour 4200 personnes, 4200 fois 4200 francs ou 17.640.000 17.640.000. fr.

3. Taxe sur les attelages, — Au-dessus de 100 et à Paris, la taxe est de 2000 francs par voiture attelée, de 200 francs par voiture à bras. Soit environ 220.000 francs 220.000. fr.

6) Taxe proportionnelle. — D'après le tableau E, la taxe est de 1/10 de la valeur locative pour les entreprises parisiennes, dont le local dépasse 1 million ; soit pour un immeuble de 8 millions : 80. 000 francs. . . 80.000 fr.

Autrement dit i9 millions en chiffres ronds.

23. — La « répartition >, tentée par la loi, surtout au moyen de la taxe un peu plus que progressionnelle des employés (elle est hardiment et géométriquement progressive), équivaut déjàpour les maisons de commerce de premier rang àun arrêt radical. — 11 est bien entendu que les ouvriers d'usine y échappent et que la grande industrie se trouve hors d'atteinte (tableau G). — Mais nous avons passé deux articles, les articles 8 et 14, qui s'acharnent sur les morts : TarticleS, en réunissant, pour l'application des droits fixes, toutes les succursales de province à l 'établissement central, dont elles ne forment plus que des rayons nouveaux; l'article 14, en ne tolérant, sous la perception unique du droit proportionnel, que l'exercice de quatre commerces distincts, et exigeant une perception nouvelle pour chaque commerce ou industrie entreprise en sus. Gomme complément à cette intransigeante mesure de protection envers le petit commerce — qui reste sensiblement préféré à la petite industrie — l'article 1" vise toute délivrance gratuite de toute marchandise ou bons spéciaux donnant droit à la délivrance d'objets quelconques, écrasant ainsi les articles réclames ou de propagande : l'article 17 frappe les « soldeurs », les déballeurs installés en boutique, ces marchands ambulants, qui échappent à peu près à l'impôt et r uinent les marchands sédentaires par un jeu à la baisse

ception ou à r expédition des marchandises, ou portant un uniforme. — (Voir projet de la Ligue Syndicale, p. 29.)

efficace sur des articles acquis à vil prix. La tâche d'assainissement est complète et les dangers sous lesquels succombait l'ancien tiers-état, définitivement anéantis. 24. — Avec une doctrine aussi nette et d'ailleurs aussi habilement combinée, d'accord avec les traditions de notre politique nationale, et n'ayant contre elle que l'arbitraire trop transparent de sa très pratique taxe sur les employés, la Ligue, bien décidée à certaines modifications qu'imposerait l'expérience, ne pouvait manquer de saisir les esprits anxieux, éperdus même au milieu de la misère grandissante, à qui elle découvre d'un seul coup la justification de leurs ardents désirs, en même temps qu'elle leur en présente une immédiate réalisation Aussi aurait-on grand tort de s'étonner devant la vogue de la nouvelle doctrine < répartilionniste », de l'adhésion des Syndicats, à laquelle semble se joindre le Syndicat des propriétaires de la Seine, émus d'une subite € solidarité, » des assemblées passionnées, de celle du Trocadéro, entre autres, la troisième assemblée générale du 18 novembre 1891, où M. le député Mesureur, — l'initiateur de la Bourse du Travail^ de V Office du Travail, c'est-à-dire de tout un courant d'idées qui semble en pleine force, — s'écriait, au milieu du bureau, où siégeaient d'autres députés MM. Jamais, Saint-Martin, etc. et des conseillers municipaux de toute nuance. « Il faut améliorer la situation de la masse et non pas de quelquesuns. Si Ton veut déclarer que c'est un progrès d'avoir dans Paris trois établissements arrivant au total à faire plus de 600 millions d'affaires commerciales, nous répondrons que c'est un progrès à rebours, qui doit cesser et prendre fin à bref délai. » Ce n'est pas un élan isolé d'ailleurs. De toute part, d'autres assemblées locales, celles-là, grosses de colère et de menaces, surviennent; organisées de façon à y faire figurer les sénateurs, les députés, les chambres de commerce, voire même le cortège des autorités administratives et à se revêtir ainsi d'une sorte de prestige emprunté à la puissance publique, les assemblées d'Amiens ou de Nancy, dont la < Revendication » publiait naguère de brûlants compte-rendus, envoient vers la Commission des 22 — la commission

législative des patentes — des réclamations de plus en plus impérieuses, et vont môme jusqu'à cette suprême sommation, en vain combattue par les discours des chefsde la Ligue : la coalition universelle, subitement éclatée , du refus de Vimpôt.

B. La chambre syndicale des employés de la Seine.

25. — La deuxième forme de la cî^mocra^i^ des classes moyennes, cependant, celle que nous avons déjà comparée aux amis dévoués de Gracchus Babœuf, et que ne groupe plus la Ligue syndicale de défense^ mais la Cham^bre syndicale des employés de la Seine (1) va se lever à son tour devant nous et précisément s'insurger contre le mouvement de sa puissante voisine.- Sans doute Tannée 1891 a pu faire croire à la veille d'une fusion. Des aflBches furent placardées, où des réclamations se concentraient en dessus de la signature des chefs de ces deux armées, de force assez inégales, puisque lune prétend à 80.000 affiliés et que l'autre n'en accuse que 5242. Mais bientôt la scission s'est produite ; le prospectus-affiche de la grande réunion des employés, annoncée pour le mercredi 11 novembre 1891, protestait « contre les employeurs, qui tâchent de faire de nous des instruments dans la lutte commerciale — le mot est gros de sous-entendus — qu'ils soutiennent contre les Grands Magasins.» Et cette issue d'une alliance, imposée surtout par les employés de maisons modestes, en contact constant avec leurs patrons, et convaincus d'une identité d'intérêts que l'écrasement commun démontre, pouvait aisément être prédite. La Chambre Syndicale des employés de la Seine, bien qu'elle ait fait disparaître toute nuance d'école depuis les dernières discordes du parti possibiliste, et qu'elle s'efforce de se maintenir sur le terrain professionnel en vue des esprits flottants et sans doctrine, n'en possède pas moins un état-major collectiviste, permanent en quelque sorte, car il se remplace par un roulement aux fonctions directrices. Or, le principe des collectivistes, tiré de Karl Marx même, c'est

(1) 95, rue J. J, Rousseau, à la Bourse du Travail.

< qu'il faut favoriser toutes les grandes concentrations industrielles et commerciales, parce que le capitalisme réduit à quelques têtes sera rapidement écarté pour laisser place nette à l'État. > Ils sont sans doute ennemis irréconciliables de la constitution oligarchique de ces grandes administrations commerciales ; mais celles-ci présentent si nettement les caractères de la grande administration du commerce de l'état collectiviste, qu'on définitive la première réclamation du Syndicat porte sur la non admission des employés après trente ans, autrement dit sur la difficulté d'y pénétrer. Que le lecteur jette les yeux sur le petit programme des réformes économiques de la Chambre Syndicale, (car cette chambre imprime force documents, programmes, pétitions aux Assemblées législatives, rapports de fin d'année) : c'est V amélioration des Grands Magasins et non leur destruction^ qui transparait sous chaque article. C'est une amélioration, que cette limitation des heures de travail, qui établira la journée à^huit heures, facile à accorder pour les vendeurs, car le surmenage pèsera encore longtemps sur le « contrôle » et les € expéditions » ; c'est une amélioration que l'indemnité en cas de renvoi, que l'institution des prud'hommes commerciaux, devant qui toute difficulté relative au contrat de louage serait portée ; c'est une amélioration que la faculté de prendre ses repas à l'extérieur, cette liberté si légitime, qui seule rétablirait la vie de famille et que les Grands Magasins restreignent au lieu de l'élargir, ainsi qu'il est facile de s'en assurer par l'exemple du Louvre. Et par contre, toutes ces mesures constituent autant de machi nés de guerre contre les petites entreprises, qui voyant diminuer chaque jour le chiffre des bénéfices, restent plus incapables que jamais d'organiser le repos forcé d'un jour, la limitation de la journée, la responsabilité en cas d'accidents, ou simplement la nourriture copieuse, et réconfortante, que la plus vulgaire équité commande, — comme les bazars, dont les employés forment incontestablement la catégorie la plus misérable, gagnant 5 francs par jour, avec 16 heures de travail quotidien et une sortie par mois. La « petite maison » c'est l'ennemi, pourrait dire la Gham-

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bre Syndicale, c'est le maître pauvre, qui rationne et exploite d'autant plus durement ses subordonnés.

26. — Aussi quelle différence d'accent, lorsqu'un membre du syndicat des employés, qui en reflète bien nettement les aspirations diverses, le citoyen Dalle, tente d'étudier cette loi des patentes, refondue avec une sorte de rage impitoyable parles ligueurs de la grande coalition ! Quelle nuance tranchée d'appréciation dans la courte réclamation adressée officiellement par le syndicat aux sénateurs et députés! Le principe n'est plus : «destruction des grosses maisons au profit des petites . » Il n'est pas non plus : « sacrifice des petites aux puissantes » ce qui dénote une certaine résistance à la pure doctrine du collectivisme international. « L'intérêt de la chambre syndicale^ en effet, affirme une de ses brochures, est de s'efforcer à conserver le nombre des maisons qui subsistent aujourd'hui. La disparition des magasins secondaires jetterait sur le pavé un nombre considérable d'employés, que les grands magasins de premier ordre, malgré Taugmentation du personnel, qui résulterait de ces faits, ne saurait intégralement occuper. « Cette considération, profondément enracinée dans le syndicat des employés, (elle leur a dicté un projet spécial des patentes, vague celui-là et simplement esquissé autour de l'idée générale des taxes nettement progressionelles) (1) contient peutêtre le germe d'un retour d'entente, encore passager, entre les deux formes de la démocratie commerciale et industrielle, — qui, par phases successives se recherchent, se combattent, et, radicalement opposées en théorie, surprennent l'observateur peu familiarisé avec leur analyse, par de subites réconciliations sur le terrain pratique. A vrai dire leur succès dépend de cette concentration.

27. — Gomme conclusion de ces deux politiques contraires : politique de l'aristocratie spéculatrice, d'une part, qui sous divers noms, prévoyance ou charité, s'achemine de plus en plus vers l'assistance légale — poli) Uimpôt en France : la revision de la loi des patentes y par Victor Dalle, 1890 — Biblioth. de la Bourse du travail.

litique démocratique, d'autre part, soutien des classes moyennes par une réglementation basée sur l'essence même de la Révolution française, ou déroulée dans rimmense et majestueux programme d'un collectivisme scientifique, — de ces deux tactiques qui semblent converger vers une lutte décisive, il résulte de singulières combinaisons de forces. Le lecteur se rend compte du point de vue. Ce n'est pas une ébauche de doctrine nouvelle : cette suite de livres puise son originalité dans son absence complète de doctrine, dans son positivisme^ si l'on peut employer, pour désigner l'absence même de doctrine, le nom d'une doctrine particulière. Ce n'est pas un essai de prophétie, une excursion derrière le voile mystérieux des années que l'humanité doit vivre : la tâche est trop lourde pour quiconque n'a pas reçu la grâce suprême d'une illumination venue de Tau delà. C'est l'établissement possible, presque facile, de la résultante rigoureuse de ces énergies contradictoires, qui agissent sous nos yeux, de ces énergies supposées identiques à elles-mêmes comme nombre, intensité, direction, — sans qu'il survienne parmi elles une seule énergie nouvelle, que rien ne ferait prévoir, sans qu'il se produise une déviation ou une transformation par des éléments nouveaux, hors de l'atteinte de notre observation présente. Autrement dit, et telle serait l'exacte formule : « Etant donnée la répartition actuelle des classes et leurs proportions, oligarchie de richesses, classes moyennes, prolétariat ; étant donnés les idées et les dogmes qu'elles partagent, quel va être le résultat de cette lutte contre la concentration des fortunes, dans les grands ateliers ou les grands magasins ? Le tiers état (1) parviendra-t-il à sauvegarder son rang, ou s'évanouirat-il dans la défaite définitive? » Ainsi posé le problème devient simple : il est possible d'en entreprendre la démonstration avec une certaine sécurité.

28. — L'oligarchie marchande et industrielle reste le facteur dominant. Elle a eu cette habileté suprême, de montrer le danger oligarchique à côté d'elle, alors qu'il

(1) Tiers état avec un sens nouveau, milieu entre les riches et les pauvres.

était en elle : elle a ameuté les colères de toutes les fractions de la démocratie vers ses ennemis anciens, Varistocratie terrienne et l'église catholiqice, les nobles et les prêtres ; elle a conquis la plus grande partie des intelligences de la classe libérale par l'usage adroit d'une belle et régulière théorie de la richesse, qui guérit toutes les fatigues de la recherche des remèdes par le principe du « laisser faire >, et aussi parle grandiose développement à travers toutes les sciences de la prédominance des forts, de la fameuse « lutte pour la vie >. Elle s'est concilié toutes les classes par l'économie de la vie matérielle, chaque jourplus estimée, à mesure que la diminution des profits rationne la consommation : quel moyen de persuader, par exemple à cette famille d'avocat, de fonctionnaire, de commerçant môme qu'un avantage impérieux ne les pousse pas vers le grand magasin? La foule immense des consommateurs, a qui leur intérêt immédiat dérobe qu'ils sont eux aussi producteurs, n'admet pas le dénigrement de cette combinaison si pratiquement utile. L'oligarchie a attiré vers elle les hauts ouvriers, ou du moins une partie d'entre eux par l'appât de ses institutions de prévoyance ; elle a calmé la plèbe, la foule, les mendiants, les déclassés par son assistance, ses dispensaires, ses distributions, ses fêtes. Plus les temps s'écouleront, plus cette politique s'accentuera. Et enfin les ouvriers ordinaires, les plus probes, les plus intelligents parfois, combattent pour elle gratuitement, en se persuadant servir la cause collectiviste et préparer par une manœuvre savante les futures administrations du commerce et de l'industrie.

29. — Que peut contre cette puissance démesurée la démocratie du tiers-état libre, les petits patrons, les petits commerçants ? Elle s'agitera, comme s'agite la Ligue. Son influence électorale est immense : elle fera passer dans le domaine législatif une partie de ses réclamations sur la loi des patentes : les taxes progressionnelles s'établiront ; mais on reculera toujours devant regorgement des grandes maisons de vente ; l'impôt nouveau, dépouillé de sa logique intraitable, entraînera ce résultat déjà signalé parles brochures de la Chambre Syndicale

des employés, d'accroître de 80 0/0 la patente des magasins, qui réunissent 100 employés et de 70 0/0 la patente de ceux qui s'élèvent de 300 à 1000. Une partie des classes moyennes, la plus haute, paiera les frais de la guerre. Les cimes hors pair émergeront toujours.

30. — Et ce dénouement s'imposera avec une nécessité d'autant plus fatale, que, jusqu'à nouvel ordre, la question agraire n'existe pas en France, et qu'un tiersétat agricole vigoureux viendra peser de tout son poids conservateur, fidèle auxiliaire de ce triomphe de l'oligarchie commerciale et industrielle. Ainsi, après avoir repassé par les phases victorieuses de l'oligarchie anglaise, l'oligarchie occidentale gouvernera de haut une classe moyenne diminuée, non disparue, un prolétariat entouré d'œuvres d'assistance, les maintenant au besoin par des baïonnettes paysannes, par une force armée recrutée dans les milieux ruraux.

NOTES PRATIQUES A l'USAGE DES MONOGRAPHISTES

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