‹ La quéstion ouvrièreChapitre 8 sur 66 · I. — La Ville française du Jouet · texte numérisé non relu

I. — La Ville française du Jouet

6. — Où chercher, parmi la foule des villes industrielles dont la fusion intime forme Paris, la Ville du Jouet, en opposition à la Ville du Meuble ? Et d'abord, cette Ville du Jouet existe-t-elle?

Non, lecteur : même il y a trente ans, à l'époque de la plus forte condensation du Jouet, on aurait vainement poursuivi une juxtaposition semblable d'ateliers identiques, se reproduisant pour ainsi dire à chaque rue, à chaque cour, devant les pas du visiteur. Le rôle du « Jouet », malgré son importance très sérieuse, est plus humble : c'est tout au plus s'il peut constituer un quartier d'une Ville réelle, matériellement déterminée, pendant symétrique de la Ville du Meuble, « la Ville de l'article de Paris > le Marais,

7. — La Ville ancienne du Jouet. — Dans l'enchevêtrement des vieilles rues, qui rayonnent autour de la place Royale et de l'hôtel de Soubise (actuellement les Archives), sur l'emplacement de la forteresse monastique, quia laissé là de si profondes empreintes et de si vifs souvenirs, le Temple, peu à peu créées dans la liberté de cet enclos privilégié jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, où du moins au point de vue industriel la juridiction du roi et des corporations s'arrêtait devant celle du grand prieur (1), une foule d'industries variées, capricieuses, ciselure, bijouterie, éventails, menus objets de toilette, jouets enfin, toutes choses élégantes et recherchées, qui ont pris le nom' à! articles de Paris, parce que Paris seul pouvait leur imprimer son cachet d'inimitable distinction et de grâce suprême, poussèrent de profondes racines et souvent de là dominèrent le monde. C'était là, dans ces rues paisibles, où les grands parlementaires avaient promené leurs hautaines prétentions et leur luxe sévère, au milieu de ces débris archéologiques du vieux Paris, qui mêlaient les souvenirs de la guerre des Anglais, aux traces des grandes guerres civiles de ce siècle.

(1) Voir la Maison du Temple de Paris, de H. de Gutzon, Lib. Hachette, 1888.

rapprochant la tour Barbette qui vît tomber le duc d'Orléans des cours sinistres où s'entassèrent les cadavres en 1832 et 1848, que les fabricants de jouets s'étaient localisés et se localisent encore pour la plus forte part de nos jours. Schaunard, le célèbre Schaunard de la Vie de Bohêmey de son vivant Al. Schanne (1) fabricant et marchand de jouets, n'habitait-il pas rue des Archives ? Et Schaunard, qui n'était pas seulement un importateur de jouets allemands à bon marché, malgré la maîtrise qu'exerçait alors Partiele allemand sur les places françaises, ne s'était installé là, si loin de son cher quartier latin d'autrefois, que pour tenir sous sa main les spécialistes divers qui avaient surgi, encouragés parle débit sans cesse croissant des capricieuses fantaisies, convoitise des enfants riches. Tout autour de lui se fabriquait la poupée, dont le corps de toile ou de peau, bourré de son, était surmontée d'une tête allemande pâte ou cire, mais sortait transfigurée des mains d'habiles couturières parisiennes, marquise poudrée à la fin de l'Ancien Régime, harengère aux émeutes d'octobre, incroyable sous le Directoire, jacobine en 48, comme elle a été aux jours de l'année terrible vivandière ou sœur de charité. Après la poupée, qui somme toute aune assez longue histoire, puisqu'on la retrouve dans les sarcophages égyptiens à côté des momies d'enfants, dans les catacombes de Rome, même à Venise (2) où la poupée de la merceria, ministre de la mode, apparaissait revêtue des nouveaux costumes français de l'année, le jour des fiançailles du Doge et de l'Adriatique (3), venait ce développement de la poupée, que les Français ont toujours cultivé avec passion, payé avec encore plus de gloire que d'argent : l'automate, rêve des cerveaux chercheurs depuis Vaucanson ; puis les chambres meublées, qui figurent pour la première fois au XVIP siècle et que Ton peut regarder comme un accessoire de la vie des poupées; enfin « les ménages », l'office des petites maîtresses de maison, et les mille riens d'actualité que Tima-

(1) Voir Al. Schanne, Souvenirs de Schaunard.

(2) Voir Arm. Baschet, Archives de Venise»

(3) Jour de l'Ascension •

gînatioîi crée pour un jour ; tout cela et bien d'autres choses encore se construisait dans les sombres chambres, où les réflecteurs ramènent une lumière parcimonieusement mesurée, et dont l'existence est révélée encore aujourd'hui par le cadre vitré, qui dès la porte-cochère annonce le talent particulier du spécialiste. De simples artisans < ouvriers chefs de métier > pour leur appliquer une étiquette sociale, voilà quels étaient les producteurs. Leur famille les aidait, à laquelle se joignaient quelques ouvriers, quelques apprentis. Vie assez dure d'ailleurs, faite de recherches opiniâtres, de succès inespérés et aussi de déboires. Une morte-saison de six mois — morte-saison encore persistante de nos jours — que coupaient seules de rares commandes ; puis la fièvre des découvertes au moins pour quelques-uns qui partaient à la poursuite du Jouet de l'année ; le labeur opiniâtre pendant novembre et décembre, ces précurseurs de la Noël et du 1" janvier ; et enfin les 2000 à 3000 francs de bénéfices à partager, terme dernier des périodes annuelles de cette existence, aujourd'hui réduite, non disparue. Alors c'était le retour du chômage, que l'on combattait par Texercice d'un métier différent. Indépendance, personnalité, tels étaient les traits dominants de ces artistes, de ces inventeurs, car la chasse de l'inédit et de l'inédit coûteux restait toujours le but de leurs efforts ; avec leurs compagnons de Tarticle de Paris, ils représentaient ces ouvriers de luxe, imbus de sentiments égalitaires, si curieux à rencontrer dans les milieux travailleurs de France, qui résumèrent assez originalement leur double caractère, lorsque sous la Terreur, ils mirent à la mode de coquettes bastilles à démolir ou de mignonnes et avenantes guillotines en carton.

8. • — La Ville moderne du Jouet. — Tel n'est plus, depuis trente ans déjà, l'aspect de la Ville du Jouet. Elle s'est agrandie, elle s'est rebâtie. Schaunard, d'abord, a eu pour successeurs des maisonsgigantesques,des comptoirs dont il a payé les premiers succès : les grands magasins. Grâce à eux, l'idée antique que le Jouet était un objet de luxe, et que la grande majorité des enfants deyait se contenter de ces riens traditionnels, balles ou

paumes, chevaux de bois rustiques, tel que les fabriquait Gargantua, au dire de Rabelais, s'est modifiée : elle a cédé la place à cette notion plus pratique qu'avec l'augmentation générale du bien-être des diverses classes sociales — cette ascension ininterrompue est suffisamment prouvée par les monographies comparées de nos < charpentiers > — le jouet doit devenir un < luxe bon marché à la portée de tous et que la petite production chère doit disparaître devant la grande production à bas prix. De plus, si les idées commerciales ont progressé, elles n'ont fait que suivre de loin les idées industrielles : de nouveaux procédés ont été découverts pour imprimer aux matières premières des formes de plus en plus parfaites : ils ont même permis de trouver des matières premières nouvelles ; caoutchouc, porcelaine, pâte et métal ont pris un développement ignoré jadis à Tâge d'or de la cire et du bois ; mille combinaisons inédites, en même temps qu'une organisation toute différente de la Ville du Jouet, en sont sorties.

9. — Resuivez, par exemple, après les visiteurs de nos Expositions universelles, 1855, 1867, 1878, 1889, le tour des vitrines de la « bimbeloterie », vieux mot qui dans les documents officiels désigne le jouet, en même temps que quelques articles secondaires. Chacune de ces haltes vous résumera une période; l'ensemble retracera l'histoire du jouet pendant sa phase de renaissance, ces quarante dernières années.

En 1855, où sur 77 exposants, 30 sont français, 47 étrangers, la poupée à tête de cire ou de pâte est une élégante, savamment respectueuse des dernières modes et protégée par une envahissante crinoline. Le « bébé », le futur successeur de la poupée — reproduction de l'enfant, comme la poupée est l'imitation de la femme — reste à l'état d'ébauche. Jumeau le père expose ses premiers bébés articulés, sans avoir découvert le ressort moteur de la tête. Tous les honneurs reviennent à Mademoiselle Calixte Huret et à son invention des poupées en gutta-percha. Les automates eux aussi soutiennent la réputation française : le rapport signale des singes faiseurs de tour et surtout une chèvre mécanique, devant

laquelle les souverains eux-mêmes sq pressent, et qui par le jeu d'un tube digestif habilement réglé laisse tomber à intervalles égaux des bonbons en chocolat. Gomme métal, des lanternes magiques, peu perfectionnées depuis le moyen-âge, des batteries de cuisine; puis des jouets d'actualité, le parachute, d'autres encore.

10. — En 1867, la marche en avant est sensible. Les poupées atteignent un luxe d'habits et d'installation extraordinaire. Certaines d'entre elles sont vêtues d'un véritable cachemire des Indes, coté à lui seul 600 francs. Elles ne se présentent plus d'ailleurs isolées au public : des groupes savants rappellent les salons du jour : une réception aux Tuileries, entre autres, où se distinguent les uniformes des généraux, des prélats et des ambassadeurs; puis d'autres, salons, plus risqués, mais célèbres, où l'enfance n'aurait pas dû être conduite — le régime impérial a eu ce mauvais côté, parait-il, de rabaisser outre mesure le niveau moral des poupées. — Les essais des bébés sont demeurés stationnaires. Les singes jouant du violon, par contre, se multiplient. Les oiseaux chanteurs viennent les rejoindre. Les derniers événements ont fait surgir une nouvelle spécialité, celle des équipements militaires, très florissante depuis lors ; entre Sadowa et le l®' janvier 1867, un seul industriel écoule 30.000 fusils à aiguille. Le métal se développe sans cesse, toupies, trains de chemins de fer, bateaux à vapeur, ménages, cuisines et attire l'attention du jury. Les cartonnages divers, les boîtes de physique amusante et d'escamotage inaugurent le jouet scientifique.

11. — Mais c'est en 1878 que l'on se rend réellement compte du chemin parcouru et que l'essor nouveau se constate dans toute sa puissance.

La poupée est redevenue honnête. A la place de la cour impériale, le public peut admirer Sarah Bernhardt dans son atelier. Tout autour, il est vrai, de respectables salons où Ton offre le thé à l'anglaise — l'heure est à l'alliance anglaise : nos plénipotentiaires s'en rapprochent au congrès de Berlin. Le « bébé » est né définitivement, perfectionnement de l'ancien poupard, ce jouet sans bras ni jambes des enfants pauvres : le mécanisme de l'arti-

culation centrale, celle du cou, a été imaginée par Jumeau fils, frère du chef actuel de la maison. La « mignonnette > Tancienne poupée, à tête de biscuit également, et dont toutes les parties sont fabriquées en France, l'accompagne : costume, ameublement fer et bois, literie, trousseau, tout s'est raffiné jusqu'au dernier degré du luxe. Les « bébés-pâte » directement inventés contre l'article allemand réussissent à arrêter Tinvasion ennemie. Le caoutchouc passe au premier rang : les poupées < incassables > se multiplient, et Paris fournit déjà le monde de ballons, surtout de ballons réclames, popularisés par les Grands Magasins, qui n'ont pas que des péchés sur la conscience. Les effets d'équipements, uniformes de cuirassiers ou de zouaves, décuplés par les préoccupations qui dérivent des défaites de 1870-71, sont livrés à des prix considérablement abaissés: les jeux divers, raquettes, volants, jeux de quille, croquets et lawn-tennis reconstituent les forces physiques ; les cartes de France découpées restaurent le culte de la géographie ; le jeu de l'oie lui-même est renouvelé, et devient le jeu de steeple-chase ou du « tour du monde en 80 jours > avant de se transformer en jeu < de l'alliance franco-russe ». Les boîtes de couleurs répondent aux encouragements prodigués à l'enseignementdu dessin. Chevaux peaucés et animaux variés sont groupés dans un décor pittoresque : le jardin d'acclimatation. Les automates, sans cessé perfectionnés, l'escamoteur, le valseur, forment centre. Enfin le jouet métal, le jouet bon marché, avec ou sans application de la mécanique, qui comprend les canons, les pistolets de plomb, les cuisines, les ménages, etc., etc., prend la tête, après des tâtonnements ininterrompus depuis 1840 : les soldats de plomb eux-mêmes, dont Nuremberg gardait jalousement le monopole international, se voient délogés par d'élégants et solides petits soldats parisiens, qui défilent en revue, ou qui, revêtus de costumes de l'ancien temps, paradent au pied de la Tour de Nesle, lorsqu'ils n^escaladent pas les brèches de la Bastille.

12. — 1889 ne fit qu'accentuer les succès de 1878 ; mais ici ce n'est déjà plus de l'histoire ;. c'est le compte-

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