CHAPITRE PREMIER
État actuel et caractère général de la question polonaise.
Après la défaite essuyée en i864 par les Polonais dans l'insurrection qu'ils tentèrent pour reconqviérir leur indépendance, la question polonaise fut considérée comme ayant cessé d'exister.
La nation elle-même était déprimée par les cruautés qui signalèrent la répression dans tout le Royaume et spécialement en Lithuanie; de plus, elle avait vu s'évanouir ses illusions sur le peuple des campagnes qui, en présence de cet effort désespéré contre l'ennemi commun, s'étaitgénéralement comportéavcc indifférence et même en certains endroits avec hostilité. Du reste, elle reconnaissait que ses forces matérielles étaient désormais insuffisantes pour lui laisser entrevoir, dans un avenir prochain, la possibilité d 'une nouvelle guerre d'indépendance. Mais surtout,
l'opinion publique jugeait la dernière insurrection comme un acte de folie, comme l'entraînement d'une jeunesse sans expérience excitée par une émigration sans contact avec le pays, comme un coup de tête irréfléchi que la génération plus âgée avait condamné sans avoir eu le courage de s'y opposer. L'insuccès d'une entreprise aussi téméraire conduisit naturellement la nation polonaise à douter de son intelligence politique, de ses aptitudes à mener à bien une action suivie et à plus forte raison à constituer un État indépendant.
Comme pour renforcer cet état d'esprit et pour lui faire complètement perdre confiance en elle, la situation internationale s'était considérablement modifiée. Sept ans après l'insurrection, la France fut vaincue et humiliée; il ne restait plus en Europe que deux puissances dominantes : l'Allemagne unie sous l'hégémonie de la Prusse, et la Russie fortifiée par les réformes d'Alexandre II.
Or, l'une et l'autre étaient ennemies acharnées de l'indépendance polonaise. La Pologne était ainsi livrée à elle-même. Les optimistes les plus obstinés durent renoncer à l'espoir de tout secours étranger, et, de l'aveu des Polonais eux-mêmes, la cause polonaise parut définitivement perdue.
En elTet, avec la nouvelle situation internationale, quel État avait intérêt à soulever la question polonaise ? Les Polonais ne pouvaient alors présenter, au point de vue politique, aucune valeur appréciable. D'un autre côté, dans le cas même où se serait ma-
nifesté quelque part le désir de les émanciper, les deux États les plus puissants de l'Europe n'auraienl-ils pas su imposer à cet égard un silence absolu ?
Pour chacune des trois puissances qui possédaient des territoires polonais, la question polonaise subsistait naturellement; mais elle n'était plus qu'une question intérieure, ne concernant que cette puissance même, et ne comportant aucune intervention étrangère. Toutefois, même sous cette forme, nulle part elle ne semblait revêtir un caractère trop aigu, à plus forte raison constituer un péril pour l'État. Au contraire, chacun des trois gouvernements avait trouvé le moyen de la résoudre chez lui, et dans le cours des quarante années qui suivirent l'insarrection, aucun événement ne put faire suspecter le succès de la politique suivie à l'égard des Polonais. Ils se plaignaient, sans doute, de l'oppression dont ils souflraient; mais ces plaintes pouvaient-elles être prises en considération, si l'on envisageait l'accroissement constant de la puissance de l'Allemagne et de la Russie, leur influence chaque jour plus grande dans la politique internationale, quand cette influence surtout était soutenue par le progrès réel ou apparent de leurs forces nationales.
Dans la Pologne russe, on réprima tout d'abord l'insurrection, et dans cette répression comme dans les actes qui suivirent immédiatement, on appliqua un programme d'extermination à outrance.
En Lithuanie, Mouravief se distingua par une sauvagerie sans exemple ; ce qu'il voulait, ce n'était pas seulement écraser le mouvement insurrectionnel, c'était déraciner le polonisme lui-môme. Aussi décimait-il la noblesse qui en était le principal représentant et détruisait-il le catholicisme, qui était la religion polonaise dominante. On incendiait et l'on rasait entièrement des villages polonais, après en avoir déporté les habitants en Sibérie; on confisquait les fortunes polonaises, puis, par des lois d'exception, on empêchait la terre de passer dans les mains de « personnes d'origine polonaise » ; on fermait les églises et l'on interdisait toutes les manifestations extérieures du culte catholique dans tout le pays; on interdisait les journaux polonais, les représentations théâtrales en polonais; enfin Ton punissait d'amende toute conversation en polonais dans les lieux publics; on allait même jusqu'à proscrire les attelages à la polonaise. Et ces procédés tendaient tous à l'extermination radicale du polonisme pendant l'insurrection comme aussi pendant les années de tranquillité absolue qui la suivirent. Également appliqués en Volhynie, en Podolie et en Ukraine, ils avaient pour but de remplacer le plus tôt possible, dans ces provinces à population lithuanienne, blancrussienne ou petit-russienne, la classe dirigeante de nationalité polonaise par une classe analogue mais purement russe.
Ce programme de russification, on l'appliqua également aux masses populaires ; la chose étant moins
difficile, on pouvait être moins radical dans les procédés. Du reste, on avait le concours efficace de rÉglise orthodoxe. La tâche était plus ardue dans les localités à population rurale polonaise et aussi sur un territoire lithuanien au point de vue ethnographique, et en même temps catholique: là, en etTct,loin d'être un instrument de russification, l' Église était plutôt une entrave à cette russification, et la langue maternelle ne pouvait pas être regardée comme un dialecte de la langue officielle. Aussi eut-on recours à des moyens spéciaux. On interdit, par exemple, l'emploi de livres lithuaniens imprimés en caractères latins. Des ouvrages et des atlas, publiés par des savants aux gages du gouvernement, prouvèrent que cet immense espace de neuf gouvernements, officiellement appelé le Pays du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, était un pays foncièrement russe, auquel les Polonais avaient superficiellement imposé leur civilisation. C'était le travail polonais de plusieurs siècles que l'on se hâtait d'anéantir, et l'on exprimait tout haut l'espérance, qui semblait alors fondée, d'en faire disparaître au bout de quelques années jusqu'à la dernière trace.
Dans le Royaume de Pologne, selon l'opinion généralement accréditée en Russie, c'étaient les seigneurs et les prêtres qui représentaient la tradition historique et l'idée nationale polonaise. On émancipa donc les paysans; et l'intention qui fit concevoir cette réforme et qui présida à son exécution, était d'afîaiblir le plus possible la grande propriété, et de
créer une puissante classe paysanne. Reconnaissant de ce bienfait, le peuple des campagnes devait entrer en hostilité permanente avec ses anciens seigneurs et avec leurs tendances. Du reste, pour entretenir cette hostilité, les fonctionnaires fomenteraient une excitation continuelle contre la noblesse dans un sens purement socialiste. Au surplus, elle trouvait déjà un terrain favorable dans Tinslitution des servitudes conservée à cet elîet.
En même temps, on achevait d'abolir ce qui restait de l'organisation spéciale de Tadministralion locale et des autorités particulières au Royaume, on remplaçait par des Russes les fonctionnaires et les professeurs polonais, et la langue polonaise, employée jusqu'alors dans Tadministralion, dans les écoles et dans les tribunaux, faisait place à la langue russe. Ces réformes semblaient réussir ; démoralisée par la défaite, la nation ne leur opposait aucune résistance. Aussi appliqua- t-on dans toute sa rigueur le système de russification qui se proposait de transformer le pays, même au point de vue intellectuel, en province entièrement russe. Toute organisation du travail de la pensée polonaise fut entravée. La langue polonaise fut exclue de partout : dans l'administration, l'on défendit aux employés de parler polonais dans leurs rapports avec le public, et ils furent obligés de n'user que de la langue russe, même dans les communesrurales ;devantles tribunaux, quandlesintéressés ignoraient le russe, on avait recours à des interprètes; dans les écoles, le polonais ne figura plus
L\ QÙKSTtON POI-ONAISE ACTUELLE 1
que comme nialière facultative à raison de deux heures par semaine; il fut enseigné en russe à partir de la première classe de l'enseignement secondaire; on finit môme par en réduire l'étude à de simples traductions de textes polonais en russe. Quant aux jeunes gens qui parlaient polonais entre eux dans l'enceinte de l'école, ils étaient sévèrement punis. Enfin on exclut la langue polonaise des chemins de fer, môme appartenant à des compagnies privées, et l'on alla jusqu'à commencer à la bannir d'institutions sans aucun caractère officiel, comme les sociétés de crédit par exemple. Un étranger traversant la Pologne n'entendait dans le train que la langue russe, car défense était faite au personnel de s'adresser en polonais aux voyageurs ; il ne voyait que des inscriptions russes, et, même dans les gares, il ne rencontraitaucuneannonce privée en polonais; toutes les autres langues en eflet y étaient permises; le polonais seul était interdit. Notre étranger ne pouvait même pas se douter que le pays qu'il traversait était un pays polonais. Bien que le droit public russe ne connût d'autre nom légal que celui de Royaume de Pologne, on se mit à exclure ce nom de la langue officielle et on le remplaça par celui de Pays de la Vistule. De cette façon, le programme du gouvernement russe dans le Royaume de Pologne, programme qui, de prime abord, semblait n'avoir pour but que de détruire les sources du séparatisme polonais, devint nettement, quelques années après l'insurrection, un programme de destruction de la civilisation
polonaise et de russification à outrance; et non seulement cette russification fut jugée possible, mais les rapports officiels en constatèrent presque partout les rapides progrès.
On remarqua de plus que ce pays n'était pas purement polonais. En effet, à sa frontière du nord, il se trouvait quatre districts et demi ethnographiqueraent lithuaniens, et dans dix autres districts (au sud-est), à côté de la population polonaise et catholiqueromaine, on rencontrait, au début de la période de russification, une quantité considérable d'uniates ou catholiques du rite oriental \ parlant principalement le ruthène (dialecte petit-russien). Afin d'affaiblir le polonisme, le gouvernement prêta un chaleureux appui au mouvement nationaliste lithuanien qui prit naissance après 1870, et qui, sous l'influence de la protection gouvernementale, devint furieusement anti-polonais. Quant à l'Union le gouvernement a supprima : on vint à bout de la résistance des uniates attachés à la foi de leurs pères à l'aide d'exécutions militaires où furent employés le bâton, le massacre, la destruction des biens, etc. Après plusieurs massacres, après la déportation d'une foule de récalcitrants, cette population put être officiellement reconnue orthodoxe et russe. Et pourtant une notable partie des habitants était, en réalité, restée catholique, refusait de fréquenter les églises
1. L'Empereur Nicolas I" avait aboli l'Union et annexé les uniates à l'Église orthodoxe en Lithuanie et en Volhynie ; mais, dans le Royaume, l'Union subsista jusqu'en 1875.
oilhodoxes, pratiquait en secret le baptême, le mariage, renterreraent catholiques. Elle persistait dans sa résistance en dépit des plus cruelles persécutions, et se fortifiait dans son attachement au polonisme.
On ne s'est pas contenté de cette conversion en masse. Les consistoires orthodoxes n'ont cessé d'agir dans ce sens jusqu'à ces dernières années ; on a scruté avec soin les actes de l'état civil des deux dernières générations ; on y a retrouvé des familles entières, dont les ancêtres à la deuxième ou à la troisième génération avaient été uniates, ou tout au moins avaient reçu le baptême dans une église uniate. Or, il arrivait assez fréquemment que les catholiques romains s'adressaient à l'église paroissiale uniate quand elle était plus rapprochée de leur habitation que l'église romaine. Ces familles, souvent foncièrement polonaises et catholiques, ont été rangées malgré elles parmi les orthodoxes ; on leur a défendu de baptiser leurs enfants, de se marier à l'église catholique et aussi d'enterrer leurs morts dans un cimetière catholique, et aucune réclamation ne pouvait les garantir contre celte « conversion » forcée.
A l'aide de tels procédés, les rapports officiels constataient un accroissement de plus en plus considérable de la population orthodoxe et russe dans ce pays reconnu jusque-là pour foncièrement polonais. En même temps,grâce à la contrainte, la langue russe se répandait parmi les Polonais eux-mêmes, et ses rapides progrès étaient regardés comme une preuve évidente de russification. En un mot, tout portait
à croire que la question polonaise, au cœur même du polonisme, c est-à-dire dans le Royaume de Pologne, était près d'être résolue par la destruction graduelle de ce qui faisait la base de la civilisation polonaise et par lassimilation de la population tout entière.
En Prusse, le système de germanisation des territoires polonais s'était développé graduellement, avec quelques oscillations, depuis l'époque des partages, en se servant d'un moyenpuissant,quela Russie n'a jamais eu à sa disposition, à savoir la colonisation allemande sur les terres polonaises. Cette colonisation d'ailleurs durait depuis des siècles ; elle n'avait cessé de progresser même durant l'existence de l'État polonais : et, grâce à elle, les provinces polonaises annexées par la Prusse possédaient déjà, en 1772, une notable part de population allemande sur laquelle le gouvernement put s'appuyer plus tard. Du temps où la Prusse Royale appartenait encore à la République de Pologne, la moitié de ses habitants étaient Allemands et le foyer même du polonisme dans la Pologne prussienne, le Grand-Duché de Posen, au moment où le Congrès de Vienne le restitua à la Prusse, en i8i5, comptait environ 20 p. 100 d'Allemands. Les progrès de cette colonisation ne firent que s'accélérer au cours du dix-neuvième siècle; ainsi en 1867 on comptait en Posnanie environ 45 p. 100 d'Allemands (il y avait plus de 33 p. 100 de protestants). Mais ce chifTre est assurément majoré du fait que chez beaucoup de Polonais
la conscience de leur nationalité était oblitérée et que par suile ils se considéraient comme Allemands. Possédant déjà une si g^randc quantité d'Allemands dans les pays annexés, et vojant que le nombre s'en accroissait si rapidement, les hommes d'Etat prussiens furent naturellement amenés à regarder la germanisation définitive de ces territoires comme une simple question de temps ; et c'est ainsi que la situation était envisagée par un grand nombre de Polonais eux-mêmes. Le succès du programme de germanisation parut encore plus assuré lorsque, après la défaite de la France, on eut déclaré au polonisme une guerre systématique et implacable. C'est en grande partie du moins de la nécessité de l'exterminer que Bismarck s'inspirait lorsqu'il inaugura le Kulturkampf. Les résultats de cette tactique trompèrentles espérances prussiennes ; elle eut même pour efîet de réveiller le sentiment de la nationalité dans la partie de la population où il n'existait pas. Mais par la suite, on expulsa en masse environ 4o.ooo Polonais, sujets russes et autrichiens; l'interdiction de séjour prolongé dans les pays annexés fut prononcée contre les étrangers de nationalité polonaise ; la langue polonaise fut complètement exclue des écoles et l'on transféra les instituteurs polonais dans TAllemagne occidentale. Toutes ces mesures et en outre les essais de plus en plus accentués de germanisation par l'Église, enfin l'établissement de la fameuse Commission de colonisation disposant de plusieurs centaines de millions de marks, semblaient faire présa-
ger la victoire certaine de l'élément allemand. En dépit des échecs du système de germanisation constatés sur tel ou tel point particulier, personne ne doutait que la question polonaise dans l'État prussien ne dût être bientôt résolue à l'avantage du germanisme.
Pour ce qui est de l'Autriche, cette puissance était obligée d'appliquer un système différent à l'égard des Polonais. Après 1866, la monarchie des Habsbourg avait cessé d'être un État national allemand ; son droit constitutionnel avait reconnu les nationalités, nonallemandes et le particularisme des pays qui faisaient partie de l'empire. Parmi ces pays, la Galicie occupait une place spéciale ; ni numériquement, ni historiquement, l'élément allemand ne pouvait prétendre y jouer aucun rôle. Aussi, polonaise par son histoire et par sa civilisation, et bien qu'ayant une population mi-partie polonaise, mi-partie ruthène, elle obtint une diète provinciale à Lwow ( Léopol) et en outre l'usage du polonais comme langue officielle dans les institutions gouvernementales \ Enfin, le pouvoir politique fut confié à des Polonais ayant à leur tête un lieutenant-gouverneur choisi parmi les citoyens polonais delà province.
Le caractère spécial de cette politique fit tout d'abord supposer que TAutriche serait un jour con-
1. A côté du polonais dans les relations des autorités avec la population, on emploie le ruthène dans la Galicie orientale et l'allemand dans toute la province.
duite à sotilever au dehors la question polonaise. D'ailleurs elle était moins que la Prusse et la Russie intéressée à l'enterrer définitivement. Mais les prévisions de ce genre furent bientôt démenties et les craintes dissipées. En effet, par une évolution de sa politique étrangère, l'Autriche resserra ses liens avec l'Allemagne et les rendis beaucoup plus intimes que ne le comporte une alliance ordinaire entre deux États. Quant à la représentation polonaise, elle n'essaya nullement de faire de l'opposition sur ce point; elle ne s'efforça pas d'exercer sur la politique extérieure de l'Autriche une influence quelconque dictée pardes vues polonaises plus étendues, et ceux des Polonais qui parvinrent à des fonctions dirigeantes dans l'État, se considérèrent toujours et uniquementcomme des hommes d'Étal autrichiens. Si l'on reconnut les droits nationaux polonais en Autriche, ce fut simplement un moyen de régler la question polonaise comme question intérieure de la monarchie des Habsbourg, et ce moyen profitait autant à cette monarchie qu'aux Polonais. Car, tout en facilitant, dans l'intérieur de l'Empire, la solution d'une question délicate, il n'empêchait pas les voisins d'en donner, quant à eux, une solution différente. L'Autriche contribua donc aussi, à sa façon, à écarter la question polonaise de l'ordre du jour des affaires internationales, et à faire faire le silence complet autour d'elle.
En résumé, une nation, occupant au point de vue
U LA OUKSTIO.N POLONAISK
de la populalion la sixième place en Europe, avait cessé d'exister à l'extérieur, et cette question polonaise qui, récemment encore, causait une telle inquiétude sur notre continent, était non seulement reconnue comme définitivement tranchée en tant que question internationale, mais encore semblait, aux yeux de tous, être à la veille d'être résolue comme question intérieure dans chacun des Etats auxquels appartiennent des territoires polonais.
Les Polonais seuls étaient d'un autre avis.
Après 1864, il y eut dans la vie de la société polonaise une période de travail intérieur dans des conditions notablement modifiées. Ces conditions nouvelles et la concentration de l'énergie de la nation sur elle-même, furent la source de profondes transformations dans la structure môme de la société et dans son caractère. Pour ne citer que les phases principales de ces changements, le centre de gravité de la vie nationale se transporta dans les couches profondes de la nation, y compris les éléments populaires jusqu'alors entièrement passifs; l'instruction des masses se développa, la société se démocratisa et le sentiment national se réveilla dans la classe des paysans. A la suite de ces faits nouveaux, la nation prend une conscience entièrement nouvelle de ses propres forces, et elle acquiert par là une énergie politique qui caractérise nettement les jeunes générations. La génération précédente, ayant assisté à la dernière défaite, en conservait une impression déprimante, et cette impression luiavaitenlevé toute foi dansl'avenir
et toute aptitude à appuyer ses vues politiques sur les propres forces de la nation. Déjà dans les dix dernières années du siècle dernier commence à se manifester, chez les Polonais, le sentiment bien net d'une renaissance nationale, la conviction que la nation n'est pas un banqueroutier auquel il ne reste que son passé, mais qu'elle a devant elle un nouvel avenir.
Il se forme une tout autre conception de la cause polonaise. Ce sera désormais la lutte pour l'existence, la lutte pour le droit, pour le maintien de l'individualité nationale, pour l'affirmation delà personnalité de la nation polonaise dans chacun des trois Etats copartageants. La période des insurrections, la période des luttes à main armée pour l'indépendance est désormais fermée; la question polonaise, considérée comme question internationale, comme ayant pour objet immédiat la reconstituiion de l'État polonais, ne se pose pas aujourd'hui pour les publicistes polonais eux-mêmes. En revanche, ils affirment qu'à l'intérieur des puissances co-partageantes, cette question devient de plus en plus aiguë, de plus en plus brûlante, et que c'est par cette voie nouvelle qu'elle reparaîtra sur le théâtre de la politique internationale.
Dès aujourd'hui, ces prévisions commencent à se réaliser. L'époque actuelle est en effet le moment où la question polonaise s'accentue fortement dans les trois États possesseurs de territoires polonais.
En Prusse, grûce au progrès rapide de la renais-*' sance nationale qui s'est produite dans les dernières dizaines d'années au sein de la population polonaise, la politique de germanisation a rencontré une résistance d'une force inattendue, résistance à la fois pacifique et organisée. C'est à l'époque où l'on faisait le plus d'efforts du côté allemand, que le polonisme s'est le plus fortifié. Bismarck, et à son exemple ses successeurs, afin d'alarmer l'opinion allemande en agitant le spectre « du péril polonais », exagéraient les conquêtes mômes du polonisme dans les provinces orientales de l'Empire; souvent même, ils falsifiaient les chiffres pour faire adopter leur politique; il n'en est pas moins vrai que le polonisme s'est fortifié en Prusse depuis la fondation de l'Empire unifié. Ainsi, tandis qu'en 1867 on comptait en Posnanie environ ^b p. 100 d'Allemands, en 1890 la statistique officielle n'en donne plus que 39,87 p. 100, et cette proportion tombe en 1900, à 38, /Jg. En 1905, elle était de 38,54 p. 100; cette élévation de o,o5 p. loo peut être regardée comme une conquête de la Commission de colonisation.
Dans le Grand-Duché de Posen, il n'est pas douteux que les villes se soient polonisées dans une notable mesure, bien que tous les Juifs de cette province se regardent comme Allemands et soient les plus fermes soutiens de la germanisation. Mais l'élément juif tend à émigrer ^ en Allemagne, et,