DANS L EMPIRE RUSSE
1" Le Royaume de Pologne constitue le centre des territoires polonais. C'est, de toutes les parties de la Pologne, celle qui, dans le dernier siècle, a subi les plus grandes transformations. Au dernier démembrement (1795), il fut partagé entre la Prusse et l'Autriche. Depuis 1807, il constitua la partie principale du duché de Varsovie, État indépendant créé par le traité de Tilsitt ; en i8i5, il devint le Royaume de Pologne, autonome et constitutionnel, mais lié à la Russie par une union réelle; en 1882, après l'insurrection de i83o, il fut incorporé dans l'Empire de Russie, tout en étant gouverné, en vertu de lois spéciales, par des autorités organisées de façon particulière ; depuis i865, après l'insurrection de i863, on y introduisit graduellement les institutions russes ; on n'y laissa subsister que le Code civil (Code Napoléon), le régime des hypothèques, une organisation spéciale de la commune rurale, de l'administration des villes,
1. Statistique des provinces polonaises annexées à la Russie :
Royaume de Pologne, 126.952 kilom. carrés ; population environ 11.500.000.
Le chiffre de la population est approximatif. En 1897 (le seul recensement régulier) il était de 9.402.253.
Pays annexés : Nord-Ouest (gouv. de Kovno, Viina, Grodno, Minsk, Mohilev, Vitebsk) et Sud-Ouest (Volhynie, Podolie, Kiev). Ensemble 470.783 kilom. carrés, pop. env. 23.000.000.
Il n'existe pas de statistique des nationalités et même elle est impossible dans l'état actuel. Les données officielles émanent de sources qui ne méritent aucune confiance.
Sr) I.A QUESTION' POLONAISE
el quelques autres détails sans importance, et l'on y appliqua un violent système de russification. Enfin, en 1906, fut publié le manifeste d'octobre qui aurait pu rendre plus difficile l'application de l'arbitraire absolu des fonctionnaires et ouvrir aux Polonais la possibilité d'un travail plus étendu pour relever leur civilisation nationale. Mais, depuis cette époque, le pays est soumis à un régime d'exception, en vertu duquel les autorités décident non seulement des questions d'ordre public, mais en général de la vie politique, intellectuelle et économique.
Cette contrée est foncièrement polonaise , de civilisation purementpolonaise, que n'a véritablementaltérée aucune influence étrangère. Seule, sa partie septentrionale (les deux tiers du gouvernement de Souvalki, qui faisaient partie de la Lithuanie historique) possède une population lithuanienne compacte de 36o.ooo habitants, et dans la partie sud-est (dans les districts de l'est des gouvernements de Lublin et de Siedlce) il se trouve environ Soo.ooo orthodoxes (qui sont restés fidèles à la religion d'État après l'ukase de tolérance de igoS). Ces anciens uniales parlent le ruthène et sont tellement mêlés aux Polonais dans tous les districts, qu'ils s'élèvent à 5o p. 100 dans le seul district de Hrubieszow.
2° Les Pays annexés (Lithuanie et Provinces riithènes) appelés dans la langue administrative : r le Pays Nord-Ouest (gouvernements de Kovno, Vilna, Grodno, Minsk, Mohilev et Vitebsk) et 2" le Pays Sud-Ouest (gouvernements de Volhynie, de Podolie
LA QUESTION POLONAISE ACTUELLE iJ7
et de Kiev). Lors des trois démembrements de la Pologne ils furent successivement réunis à la Russie et constituèrent le lot qui lui échut au troisième partage. Cette vaste superficie de 470-783 kilomètres carrés, avec une population s'élevant aujourd'hui environ à 23 millions d'habitants, présente un mélange hétérogène de nationalités diverses, dans lequel les Polonais constituent une minorité parfois numériquement faible, mais forte au point de vue intellectuel et économique. C'est entre leurs mains que se trouve à peu près la moitié de la grande propriété foncière. En dehors de faibles espaces peuplés par des Polonais et des Lettes (catholiques les uns et les autres), le gros de la population est on lithuanien, catholique et possédant la conscience de son individualité nationale, ou blanc-russien, orthodoxe, mais n'ayant aucune idée de nationalité et se russifiant facilement, ou encore petit russien, également orthodoxe et se russifiant facilement dans la partie nord, mais possédant une individualité de race plus distincte dans le sud(Podolie, Ukraine). Voici comment ces éléments se répartissent par gouvernements, autant que le manque de données officielles permet une évaluation :
Gouvernement de Kovno (env. 1.800.000 hab.). — Population généralement lithuanienne; à peu près 10 p. 100 de Polonais.
Gouvernement de Vilna (env. 1.900.000 hab.). — Population en partie lithuanienne, en partie blancrussienne, en partie polonaise ; environ 25 p. 100 de Polonais.
38 LA OUITSTION POLONAISE
Gouvernement de Grodno (env. 1.800.000 hab.). — Population à moitié petit-russienne (par le dialecte seulement), à moitié blanc-russienne ; les trois districts de Podlaclîie (Bialystok, Biala et Sokolka) font partie de la Pologne ethnog-raphique. Dans tout le gouvernement, environ 3o p. 100 de Polonais.
Gouvernement de Minsk (env. 2.400.000 hab.). — Population blanc et petit-russienne; environ 10 p. 100 de Polonais.
Gouvernement de Mohilev (env. 1.900.000 hab.). — Population blanc-russienne. Polonais, 5 p. 100.
Gouvernement de Vitebsk (env. 1.700.000 hab.). — Population blanc-russienne, et, dans la partie occidentale (Livonie polonaise), catholique et lette. Polonais, environ 7 p. 100.
Gouvernements deVolln/nie, de Podolie et de Kiev (env. 11.000.000 d'hab.). — Population petit-russienne. Polonais en Volhynie, 11 p. 100; en Podolie, 10 p. 100; en Ukraine (Kiovienne), environ 4p- 100.
Les territoires qu'embrasse la question polonaise peuvent se répartir en quatre groupes importants :
1" Les provinces appartenant à la Prusse (duché de Posen, Prusse occidentale, Prusse orientale et Haute-Silésie) ;
.2° Les provinces annexées par la Russie, c'est-àdire la partie de l'ancienne Pologne qui fut jointe à l'Empire russe après les démembrements (1772, 1793, 1795), à savoir la Lithuanie et les provinces ruthènes ;
3° Le Royaume de Pologne, uni avec la Russie par le Congrès de Vienne (181 5);
4° Les pays appartenant à l'Autriche (Galicie et principauté de Teschen).
Au point de vue de l'importance qu'ont ces territoires pour les États auxquels ils sont annexés, on peut les diviser en- deux catégories. La première comprend les provinces qui, pour ces États, constituent, pour ainsi dire, une nécessité géographique. Et dans ce cas se trouvent celles qui rentrent dans les deux premiers groupes. La Prusse avait besoin des territoires polonais qu'elle s'est attribués pour réunir lerritorialement ses possessions, pour se créer une frontière orientale relativement normale et pour garantir sur ses derrières une province entièrement allemande s'étendant le long de la Baltique jusqu'à l'embouchure du Niémen. Quant à la Russie, elle avait déjà précédemment occupé la Livonie avec Riga et le littoral de la mer Noire avec la future Odessa. C'était un moyen d'arrondir son territoire et de se faire une frontière normale, que d'annexer les pays lithuano-ruthènes. D'ailleurs, ces pays n'avaient appartenu que durant quatre siècles à la République de Pologne, et l'élément polonais n'y constituait que la couche sociale supérieure créée par quatre siècles de civilisation et de colonisation.
Ni l'un ni l'autre de ces deux États ne saurait jamais consentir à renoncer volontairement aux pays en question; cette perte leur porterait un coup trop sensible, et c'est la nécessité de s'en assurer à
jamais la possession qui les fait tendre d'une manière inflexible à en assimiler entièrement la population, à en extirper complètement l'élément polonais. Cette tendance peut revêtir différentes formes, elle peut s'exprimer par des méthodes d'action différentes, mais il est difficile d'admettre qu'elle puisse cesser d'exister entièrement.
Les deux groupes appartenant à la seconde catégorie — le Royaume de Pologne et la Galicie — ne constituent pas, l'un pour la Russie, l'autre pour l'Autriche, une nécessité territoriale ; au contraire, leur annexion a enlevé à ces deux États leur frontière normale et a créé ce qu'on pourrait appeler des mon struosités géographiques. En effet, la Galicie est détachée du cours inférieur des rivières qui y prennent leur source, et le Royaume de Pologne, occupant le cours moyen de la Vis{ule,est séparé de la source et de l'embouchure de ce fleuve. 11 en résulte, pour ces pays, des conditions des plus anormales de développement économique, et une situation stratégique des plus difficiles. La possession durable de ces territoires ne peut avoir de sens pour les deux Etats en question, qu'au cas où ils nourriraient l'espoir de faire, fût-ce dans un avenir éloigné, de nouvelles conquêtes territoriales, — l'Autriche sur le cours inférieur de la Vistule, la Russie pour s'appuyer aux Carpathes et aussi pour s'emparer des embouchures du Niémen et de la Vistule. De plus, la Galicie et le Royaume constituent le centre même des forces polonaises ; elles sont donc loin d'être assimilables.
et il est difficile de se représenter un État disposant de forces suffisantes pour parvenir à y exterminer le polonisme. Les États qui les possèdent sont obligés de se résigner à renfermer dans leurs frontières une partie de la nation polonaise et à être aux prises avec une question polonaise, dont la solution par voie d'extermination des Polonais ou de destruction de la civilisation polonaise, est entièrement impossible.
L'Autriche n'avait pas pris Finitiative du partage de la Pologne et elle n'y a point poussé, parce qu'elle n'y avait pas d'intérêt politique; elle occupa la Galicie et la moitié du Royaume actuel comme une proie facile; et puisque les deux puissances intéressées se partageaient de vastes possessions, elle voulut s'enrichir, elle aussi, proportionnellement par de nouvelles acquisitions. Dans la période qui suivit les partages, bien que sa politique intérieure ait été fatale pour les Polonais, elle ne montra pas un empressement particulier à enterrer la question polonaise ; elle manifesta même quelque velléité de la soulever. Eni863 elle s'associa à la note des puissances qui réclamait des réformes pour le Royaume. Dans la suite, elle put même aller jusqu'à reconnaître définitivement la Galicie comme pays polonais et à y donner le pouvoir politique à des Polonais, sans toutefois renoncer à aucun intérêt politique qui pût être d'une importance essentielle pour l'avenir de l'Empire.
Alexandre P"", en demandant au Congrès de Vienne l'union du Royaur^e de Pologne avec son Empire, ne
ii La OtJÊStlÔN POLONAISE
regardait pas non plus ce territoire comme indispensable à la Russie considérée en elle-même. Aussi n'avait-il pas l'intention d'en faire un pays entièrement russe. Il unissait deux États distincts : l'État polonais et l'État russe ; tout en restant empereur autocrate de la Russie, il devenait en même temps roi constitutionnel de Pologne. Si, plus tard, ces deux régimes opposés se montrèrent inconciliables, si l'on rapprocha celui de la Pologne de celui de la Russie, ce ne fut point pour réaliser quelques vues politiques profondes, mais plutôt pour sortir de la situation difficile créée par les relations entre les deux pays et faute d'une meilleure solution de la part de la politique russe. Encore moins trouverait-on des vues profondes et une vaste pensée dans le programme appliqué après 1864. Il avait bien plutôt sa source dans la voracité des instincts nationaux, et dans l'insatiable avidité de la tourbe de fonctionnaires qui, comme une nuée de sauterelles, s'abattit alors sur cette proie nouvelle. Le seul motif raisonné de cette persécution était le besoin de détruire les forces du polonisme dans leur foyer môme, dans le Royaume, afin de paralyser leur influence sur les provinces limitrophes lithuano-russiennes et de faciliter la russification de ces dernières. Si c'était bien là le but poursuivi, et si nous admettons qu'il joua le plus grand rôle, nous pouvons en déduire tout d'abord que les vues dont il s'inspirait étaient relatives non au Royaume, mais bien t\ la Lithuanie et aux provinces ruthènes. De plus, sur le terrain du Royaume proprement dit, il ne condui-
Sait qu'à une action exclusivement destructrice qui, comme telle, ne pouvait constituer un programme suffisant et devait tôt ou tard se terminer par une banqueroute.
Après l'explosion d'une crise aiguë dans l'Etat et l'ébranlement simultané du système appliqué dans le Royaume de Polog'ne, la conduite du Gouvernement russe à l'égard de ce pays a perdu encore davantage le caractère d'un plan quelque peu rationnel, et a cessé d'être une véritable politique. De toutes manières, après quarante ans d'expérience, ceux qui dirigent la politique russe sont parvenus du moins à cette conclusion que leur système de russification est inefficace ; ils n'espèrent plus russifier le Royaume ; ils se résignent à son polonisme comme à un fait inéluctable, sans pourtant céder à ses aspirations et à ses besoins.
On voit donc que la question polonaise dans ses grandes lignes se ramène à deux problèmes essentiels. En ce qui concerne les territoires de la première catégorie (Pologne prussienne et pays annexés : Lithuanie et provinces ruthènes), le problème se pose dans les termes suivants : puisqu'il a été décidé depuis longtemps qu'ils doivent rester allemands ou russes, réussira-t-on à y détruire la prépondérance de la civilisation polonaise et à y exterminer avec le temps le polonisme? En ce qui concerne les territoires de la deuxième catégorie (Royaume de Pologne et Galicie), le problème est l'inverse du précédent: étant donné qu'il faut bien, bon gré
4i LA QUESTION POLONAISE
mal gré, se résigner à l'existence et à la suprématie du polonisme dans ces pays polonais, que faire de ces pays ? Sur quelles bases organiser leur existence politique?
Gomment les faits répondent-ils à ces deux questions ?
Germaniser les provinces annexées, tel fut le but que dès le commencement se proposa la Prusse, et dès le commencement, comme le fil la Russie sous Catherine II en vue de son programme de russification, elle inaugura une politique ad hoc. Le germanisme avait d'un côté sur les Polonais la prépondérance d'une civilisation supérieure, et, comme il a été dit plus haut, il disposait d'un puissant moyen d'expansion sous la forme de colonisation dans des terres faiblement peuplées. Aussi, la germanisation avait-elle fait dans la Pologne prussienne, avant la création de l'Empire allemand, des progrès considérables. Néanmoins, par suite du développement des forces nationales polonaises, et principalement par suite de l'élévation du niveau intellectuel de la masse populaire, le germanisme fut arrêté dans son expansion et commença même à reculer. Alors l'État fut forcé de recourir à la contrainte et à une colonisation artificielle ruineuse pour le Trésor public. Ge procédé n'ayant pas donné le résultat voulu, on a accru la pression exercée dans ce sens et l'on a employé des moyens de plus en plus violents, de plus en plus contraires aux principes sur lesquels
repose l'organisation légale de l'Étal lui-même. On peut affirmer dès aujourd'hui, qu'en voulant à tout prix détruire le polonisme, la Prusse a été forcée de compromettre sa propre existence, d'abaisser le sentiment de la légalité chez la masse de ses citoyens, de ruiner en eux la foi dans la stabilité des institutions sur lesquelles repose leur existence sociale et politique. Mais dans un État civilisé, situé au milieu de l'Europe et qui n'est que l'organisation d'une société dont la force principale réside dans la persistance de ses instincts légaux et do ses institutions, une politique de ce genre contient en germe un danger sérieux pour l'avenir de l'État lui-môme. De deux choses l'une : ou bien l'État entre dans une voie qui le fait à certains égards reculer dans le développement de sa civilisation, qui le conduit même, si l'on peut s'exprimer ainsi, à une sorte de suicide moral conscient, et dans ce cas il est menacé pour l'avenir de graves secousses intérieures; ou bien linslinct de conservation de la société, instinct non moins puissant en Allemagne que dans les autres pays civilisés, reprendra le dessus et mettra fin à des pratiques aussi funestes. Aussi, bien qu'à cause de cette politique du Gouvernement, le polonisme dans l'État prussien soit sérieusement menacé, on ne peut cependant affirmer en aucune façon que l'histoire lait d'ores et déjà condamné à disparaître. Quels que soient les résultats obtenus jusqu'ici, le Gouvernement prussien n'a pas encore fourni la preuve qu'il ait trouvé le moyen d'exterminer l'élément polonais
i6 LA QUESTION POLONAISE
OU même d'assurer la prépondérance sociale des Allemands dans les provinces polonaises. Les méthodes qu'il applique actuellement à l'égard des Polonais doivent plutôt faire craindre que la question polonaise ne devienne lepointde départ de complications intérieures redoutables qui s'étendraient sur un champ beaucoup plus vaste que les territoires polonais eux-mêmes.
L'organisme intérieur de la Russie est moins sensible aux procédés illégaux; au contraire il n'est pas encore arrivé à se fonder sur le droit. C'est donc sous un autre jour que se présente ce même problème dans les pays annexés où la Russie s'est proposé pour but de détruire la civilisation polonaise. Ici, d'ailleurs, la situation s'est toujours montrée différente à tous égards.
La supériorité de civilisation était et n'a pas cessé d'être du côté des vaincus, et non du côté des vainqueurs ; de plus, la Russie n'est pas assez riche en population pour employer la colonisation dans l'Ouest, où, enfin, les conditions se trouvent plus difficiles et plus compliquées qu'en Russie même.
Mais dans le duché de Posen et dans une partie de la Prusse occidentale, les Allemands ont afl'aire à une société polonaise qui possède toutes les classes et qui s'appuie sur une forte base populaire. En Haute- Silésie, ils se heurtent à la masse compacte du peuple, au-dessus duquel se trouve une couche superficielle de grands propriétaires et de bourgeoisie allemands ; de plus, dans toute la Pologne prus-
sienne, ce peuple polonais est instruit, bien organisé, relativement aisé au point de vue économique, et il se mêle d'une manière active à la vie politique. La Russie, au contraire, n'a eu presque exclusivement à combattre dans les pays annexés que la noblesse polonaise, à peine à côté d'elle une bourgeoisie peu nombreuse et, dans quelques contrées seulement, des paysans. Dans l'immense majorité des provinces, la masse du peuple était blanc-russienne et petitrussienne, apparentée aux Russes par la race et par la langue, de confession orthodoxe ou bien uniate, et dans ce cas si près de l'orthodoxie qu'elle était susceptible d'y être rattachée après une faible résistance. La Russie, enfin, grâce à son organisation politique et à son esprit centralisateur, avait à sa disposition des moyens de répression violente tels qu'aucun État européen n'en peut imaginer.
Dans ces conditions, l'œuvre de russification était infinimentplusfacile que celle degermanisation poursuivie par la Prusse. Après la détente qui s'était produite sous le règne d'Alexandre I"", lorsque ce prince avait reconnu la Lithuanie comme pays polonais et n'avait pas cherché à y entraver le développement de la civilisation polonaise, la Russie se mit énergiquement à l'oeuvre en Lithuanie et dans les territoires ruthènes. Nicolas P"" abolit dans les pays annexés l'union religieuse, réunit des millions d'uniates à l'orthodoxie et donna une vive impulsion à l'œuvre de russification dans les écoles et dans l'administration. Mais les résultats obtenus rest^rçi;^!^
superficiels et tout de forme ; en i863, les Polonais étaient encore, comme autrefois, l'élément dominant au point de vue intellectuel et économique, et le pays avait conservé presque intégralement sa physionomie polonaise. Il ne fallut pas moins que les agissements de Mouraviev pendant la dernière insurrection et que le système d'extermination acharnée appliqué dans la suite pendant quarante ans, pour lui porter un coup décisif.
Ce système a arrêté pendant près d'un demi-siècle le développement intellectuel du pays, il a même fait rétrograder à de certains égards sa civilisation, mais quant à écraser le polonisme, il a été d'une incontestable efficacité. Gela ne veut pas dire, pourtant, qu'il en ait fait un pays russe.
Il est vrai que la moitié des terres est passée entre des mains russes, mais il n'en est pas sorti une classe nouvelle de propriétaires, car la plus- grande partie des propriétés qui ont ainsi changé de maître appartiennent à des fonctionnaires qui n'y séjournent pas. Les Polonais ont perdu le privilège d'être dans le pays le seul élément instruit. Aujourd'hui, trois parties de la population sont cultivées : les Polonais, les Juifs et les Russes. De ces trois groupes, cependant, le russe est le moins développé et se compose surtout de fonctionnaires. Les Juifs, bien qu'ils aient adopté la langue russe et qu'ils prennent part à la vie intellectuelle russe, occupent une situation spéciale. Ils font partie de l'opposition et fournissent à la fois des adhérents au libéralisme
et des partisans acharnés au mouvement révolutionnaire. Aussi, le Gouvernement les considère-t-il comme des ennemis. Au point de vue numérique, ils sont prépondérants dans presque toutes les villes delà Lithuanie et des provinces ruthènes.
Mais, malgré tout, ce sont incontestablement les Polonais qui, en leur qualité déclasse rurale instruite, de classe des grands propriétaires, des fermiers, et des employés des exploitations agricoles, continuent à avoir la prépondérance dans le pays ; ce sont eux qui y représentent la civilisation et le progrès économique. Lors des élections au Conseil d'Empire, élections auxquelles prennent part seulement les grands propriétaires ruraux, les membres élus ont tous été desPolonais. De plus, pour diminuer lenombredesdéputés polonais à la Douma, l'ukase du i6 juin 1907 a laissé au ministre de l'Intérieur, quant à ce qui concerne les pays annexés, la liberté de créer à sa guise des collèges électoraux de districts, et a ouvert ainsi un large champ à l'arbitraire administratif. Il arrive même que des Russes établis dans ce pays, parfois russifîcateurs des plus acharnés, avouent que le seul moyen de le faire sortir de sa stagnation et de son inertie intellectuelle serait d'y donner aux Polonais une complète égalité de droits avec les Russes ; s'ils ne conseillent pas au Gouvernement de sengager dans cette voie, c'est qu'ils préfèrent le voir arriéré que d'avoir à y constater le progrès de la civilisation polonaise.
Sous l'inHuence des changements qui ont eu lieu
DMOWSKI. i
dans ces territoires pendant les quarante dernières années, lesPolonais ont cessé de s'en regarder comme les maîtres ; ils ne les appellent plus Polonais, ils n'y réclament pour eux que l'égalité de droits, la liberté du travail intellectuel et économique et des institutions locales de self-government. Mais, encore une fois, personne ne peut affirmer que le pays soit russifié. La vie et le travail russes n'y ont rien créé, rien établi sur des bases solides pour une œuvre d'avenir. Ce qui reste vrai, c'est que, désorganisé, considéré toujours comme conquis, ce pays est le terrain le plus propice à toutes sortes d'anarchie K Or il est difficile d'admettre qu'un tel résultat puisse être le but d'un État qui désire s'assurer à jamais la domination d'un territoire donné.
Il convient d'ajouter qu'une partie de ce pays vient d'être officiellement reconnue comme non russe. En effet, la loi du 16 juin 1907 établit, pour les gouvernements de Vilna et de Kovno, des députés particuliers à la Douma nommés par la population russe, en opposition avec ceux qui sont élus par tout le reste des habitants ^.
1. Cette anarchie peut être soit révolutionnaire, soit « vraiment russe » et teintée de propagande orthodoxe. Mais l'une et l'autre aboutissent aujourd'hui à des résultats identiques, à des actes de violence, et notamment à l'habitude, de plus en plus répandue, de mettre le feu aux maisons de ses voisins, grands et petits.
2. En vertu de cette loi, le gouvernement de Vilna élit B députés pour l'ensemble de la population et 2 pour la population russe ; celui de Kovno, 5 pour l'ensemble et 1 pour la population russe. Les élections générales à la
Il est donc certain qu'en dépit des coups portés au polonismc en Lithuanie et dans les provinces ruthènes, la Russie n'a pas encore trouvé le moyen de l'y détruire, et, que la civilisation polonaise y subsiste partout prépondérante au détriment de la sienne.
Le problème est en effet de savoir si l'on réussira à détruire la prépondérance de la civilisation polonaise et à exterminer le polonisme. Jusqu'à présent les faits n'ont pas permis de le trancher dans un sensaffirmatif, ni dans les provinces de la Pologne prussienne, ni dans les pays annexés appartenant à la Russie. Si la politique de ces deux États n'a pas trouvé jusqu'à ce jour de voies qui puissent les conduire à une solution de la question posée, c'est peut-être qu'il n'y a d'autre issue pour ces Etats que de se résigner à l'existence et au rôle du polonisme dans les territoires polonais et de s'efforcer de le rattacher à l'État en donnant satisfaction à ses besoins et à ses tendances légitimes. Pour le moment la possibilité d'une telle attitude ne se présente qu'en théorie.
Passons maintenant au second problème que comprend la question polonaise : il concerne les pays qui ne constituent pas un territoire indispensable pour les États auxquels ils appartiennent, les terres foncièrement polonaises, le Royaume et la Galicie (occidentale),dans lesquelles il est impossible de chercher à enlever aux Polonais leur situation dominante. Ce
troisième Douma, faites conformément à cette loi, ont donné dans le gouvernement de Vilna 5 Polonais ; dans celui de Kovno, 1 Polonais, 3 Lithuaniens, et 1 Juif.
problème consiste à se demander sur quelles bases doit être organisée l'existence politique de ces pays. Les deux Etals qui les possèdent ont suivi, pour le résoudre, deux voies entièrement opposées.
L'Autriche lors des partages était allemande et avait un gouvernement absolu fondé sur la bureaucratie et la police. Par le fait même qu'elle incorporait une province polonaise, elle lui apportait donc un régime d'oppression politique et nationale. En effet, cette oppression pesa longtemps sur la Galicie plus lourdement que sur les autres tronçons de la Pologne démembrée ; elle alla jusqu'à la ruine économique du pays et atteignit son apogée au temps du régime de Metternich ; elle finit par provoquer des essais d'insurrection qu'on ne put réprimer qu'à l'aide du terrible massacre de 1846, lorsque des paysans inconscients furent lancés par des fonctionnaires autrichiens sur la noblesse révoltée. Plus lard, après Tannée 1848 qui ébranla l'absolutisme et le règne du germanisme, cette oppression devint plus lourde encore lors de la réaction qui se produisit sous le régime centraliste de Bach. Pour affaiblir le polonisme, le Gouvernement suscita contre lui les Ruthènes, dont il lit artificiellement une nation distincte. Mais, finalement, l'organisation intérieure de 'Autriche se transforma, tout d'abord avec hésitation, puis, d'une manière définitive après Sadovva, et la situation de la Galicie changea radicalement.
L'Autriche lui concéda des institutions polonaises et y confia le pouvoir politique à des Polonais. Sans
doute, les limites assignées à ces institutions quasi aulonomiques et à cette autorité n'étaient pas de nature à satisfaire les Polonais. Néanmoins, avec ces concessions, un accord s'établit entre l'État autrichien et la partie de Pologne qui lui appartenait, et pendant toute cette période l'Autriche n'eut du fait de la question polonaise aucun désagrément. Bien plus, les Polonais jouèrent, dans sa politique intérieure si délicate et si compliquée, le rôle de conciliateurs. Ils soutinrent le Gouvernement même dans des questions où cette attitude était manifestement contraire à leur intérêt.
Cependant, les destinées de la Galicie et son rôle politique n'ont pas été définitivement réglés pai* ce modus Vivendi et par la politique pratiquée jusqu'ici par les Polonais. Plusieurs autres problèmes, en effet, se posent et c'est de leur solution que dépendent ce rôle et ces destinées. Les Polonais tendent à obtenir pour la Galicie une extension de son autonomie afin de conquérir une plus grande indépendance économique et des conditions plus favorables de développement intellectuel ; obtiendront-ils cette extension? La question polono-ruthène est entrée dans une phase où le conflit est toujours plus aigu ; quelle tournure prendra cette question ? Enfin, l'Autriche elle-même subit une évolution dans son organisation intérieure. Sera-t-elle un Etat à prépondérance germanique ou un État à prépondérance slave ? Et d'autre part, les liens qui unissent la monarchie des Habsbourg à l'Empire allemand se resserreront-ils
de plus en plus ? sa politique subira-t-elle de plus en plus l'influence de la Prusse, ou tendra -t-elle à s'en affranchir ?
Cette dernière question surtout commence à acquérir actuellement une importance de premier ordre ; elle peut dans un avenir prochain devenir la source d'un conflit intérieur des plus aigus, et, dans ce cas, les Polonais seront forcément appelés à jouer un grand rôle. C'est précisément pour cette raison, comme il est dit plus haut, qu'aujourd'hui moins qu'en aucun moment des quarante dernières années, on ne peut regarder la question polonaise en Autriche comme définitivement réglée.
Il en est de même pour le Royaume de Pologne. Le problème de son organisation politique est aujourd'hui, dans toute l'acception du mot, une question ouverte. C'est qu'en effet le Gouvernement russe ne possède actuellement aucun plan, qu'il est incapable d'élaborer pour ce pays aucun système d'administration. Sa manière actuelle de gouverner le Royaume ne peut-être définie que par les mots d'occupation militaire. Quant à ses intentions pour l'avenir, tout ce qu'on sait, c'est qu'il est absolument hostile à l'autonomie réclamée par les Polonais, qu'il est même résolument opposé à l'admission de la langue polonaise dans les institutions d'État et dans les écoles gouvernementales. La raison qu'il donne de cette attitude, ce n'est pas sa tendance à russifier le pays, mais ce principe abstrait que l'État russe ne
peut admettre dans ses institutions que la langue russe. Or, ce principe n'a aucune valeur politique, tant qu'on n'explique pas clairement le but auquel tend son application. En revanche, on ne sait pas encore par quelles dispositions le Gouvernement a l'intention de remplacer dans le Royaume le régime d'exception. On ignore quelle idée il se fait, selon ses principes, d'un régime normal dans ce pays polonais, étant donné qu'à l'égard de ces principes mêmes touslesPolonaisadoptent une attitude hostile. A vrai dire, depuis le moment où le Royaume de Pologne a perdu son organisation distincte, depuis l'insurrection de i83o-i83i, la Russie ne s'est inspirée d'aucun plan logique dans la politique qu'elle a suivie à son égard. Son autonomie une fois abolie, le statut organique imposé par Nicolas P"" en 1882 régla le nouvel ordre de choses ; mais il n'a jamais été mis en pratique. L'administration provisoire organisée par Paskewitch s'est changée en système. Les réformes de 'Wielopolski n'ont duré qu'un instant. Les oukases d'Alexandre II, après la dernière insurrection, enlevaient au pays ses institutions particulières; toutefois, ils le reconnaissaient comme polonais et respectaient dans une certaine mesure les droits de la langue polonaise. Mais ils furent immédiatement transgressés par la rapide introduction d'un système d'entière russification. On se demanda même s'il valait la peine de conserver le Royaume sous sa domination. Nicolas I"" fut disposé, à de certains moments, à s'en débarrasser. En 1862,
Alexandre II examina sérieusement le projet de le céder tout entier à la Prusse, ou du moins de lui en donner une moitié. Aujourd'hui encore, on peut entendre des nationalistes russes déclarer que la Russie aimerait mieux abandonner le Royaume que de lui accorder l'autonomie.
Ce pays se trouve dans la situation la plus étrange qu'on puisse imaginer; TÉtat qui le possède ne sait ce qu'il doit en faire. Il ne voit pas le moyen de le transformer en pays russe, et il ne veut pas lui permettre d'être polonais.
Cette destinée extraordinaire du Royaume est intimement liée à sa situation territoriale.
Au point de vue géographique, et, par suite, au point de vue économique et stratégique, la possession de ce pays serait avantageuse plus qu'à tout autre à l'État auquel appartient l'embouchure de la Vistule et le littoral de la Baltique jusqu'à l'embouchure du Niémen. Aussi, lors du dernier partage de la Pologne, la Prusse en avait-elle pris la moitié, y compris Varsovie. Plus tard, sur les territoires que Napoléon lui avait enlevés pour les joindre au duché de Varsovie, le Congrès de Vienne ne lui rendit que le grand-duché de Posen. Il l'allégeait ainsi d'une notable quantité de sujets polonais. Mais, depuis ce temps, la pensée de reporter sa frontière de l'Est plus avant dans les terres polonaises {Knesebecker Grenze) hanta toujours les hommes d'État prussiens. Toutefois dans la seconde moitié du siècle dernier, le polo-
nisme dans les provinces prussiennes se montra fort malaisé à digérer. C'est alors seulement que Ton comprit que toutes nouvelles conquêtes territoriales à l'Est rendraient extrêmement difficile et compliqueraient trop la question polonaise dans la monarchie des Hohenzollern. En effet, elles augmenteraient numériquement l'élémemt polonais ; elles relèveraient sa force de résistance, et fortifieraient sans aucun doute le polonisme sur le terrain même où le germanisme avait déjà conquis la prépondérance, principalement dans la direction de l'embouchure de la Vistule, et c'est vers ce point que les territoires nouvellement acquis graviteraient économiquement. Bismarck a plus d'une fois exprimé l'opinion que la Prusse a bien assez de ses Polonais et n'a pas intérêt à en augmenter le nombre. Il en irait autrement si la germanisation des provinces polonaises avait réussi et touchait à son terme. Alors on pourrait penser à s'emparer d'une partie du Royaume et à y recommencer l'œuvre de germanisation menée à bien dans le grand-duché de Posen, Si la Prusse, en effet, sent qu'elle a trop de sujets polonais, il n'en est pas moins vrai qu'elle a trop peu de terre polonaise ; il lui en faut encore beaucoup pour s'assurer à l'est une frontière normale. Aussi, la précipitation désespérée qu'on apporte aujourd'hui à germaniser la Posnanie provient certainement, pour une bonne part, de ce que l'on prévoit le temps prochain où, au point de vue même des intérêts prussiens, le démembrement du Royaume deviendra une nécessité.
Dans la situation présente, la Prusse ne peut actuellement prétendre à occuper le Royaume ou même une de ses parties. Mais elle est fortement intéressée à ce que le polonisme n'y entre pas dans la voie d'un rapide développement intellectuel et n'y acquière pas trop de forces. D'une part, en effet, c'est seulement à la condition qu'il se produise un arrêt dans le développement des forces nationales polonaises, que le Royaume peut un jour devenir un terrain propice à la germanisation. D'autre part, s'il poursuivait une large extension de la vie intellectuelle polonaise, cette extension réagirait du Royaume sur les provinces prussiennes voisines. Elle apporterait ainsi aux Polonais de Prusse de nouvelles forces morales dans leur résistance contre le flot germanique.
En général, pour les possesseurs de l'embouchure de la Vistule, rien n'est moins désirable qu'un développement national prospère dans les territoires de la Pologne proprement dite, ancien domaine des Piasts, occupant le bassin de ce même fleuve. Il menacerait cette embouchure, et cela d'autant plus que, encore aujourd'hui, par une langue de terre étroite, il est vrai, la race polonaise atteint, dans le sens de la basse Vistule, les bords de la mer Baltique.
Pour l'État qui a grandi sur les terres de la Slavie occidentale, et qui trouve dans ces terres mêmes son principal point d'appui dans sa domination sur l'Allemagne entière, pour cet État dont la puissance est due en grande partie à la chute de la Pologne, un relèvement du polonisme équivaudrait à un arrêt
dans son propre agrandissement, et, par conséquent, à un ébranlement de sa prépondérance dans l'Empire d'Allemagne. A cet égard, bien que ce soit la Prusse qui possède la plus petite partie de l'ancienne Pologne, aucun Étatn'a autant de raisons poursurveiller la question polonaise dans son ensemble ; aucun n'a autant d'intérêt à mettre obstacle à toute combinaison qui pourrait permettre à une partie importante de la nation polonaise de se développer en toute prospérité. « Nous sommes en lutte avec toute la nation polonaise », disent de plus en plus les journaux allemands dépendant du Gouvernement de Berlin.
Des trois États auxquels appartiennent des territoires polonais, l'Autriche, depuis 1866, a perdu, probablement pour toujours, sa position indépendante, et, depuis 1879, sa politique extérieure se subordonne chaque jour davantage à la politique prussienne. L'importance qu'elle a prise récemment tient avant tout à l'affaiblissement de la Russie. Outre la défaite qu'elle a essuyée dans la guerre d'Extrême-Orient, la Russie est en présence d'une crise intérieure qui semble devoir durer de longues années. Elle ne peut donc, semble-t-il, espérer de sitôt retrouver la forte situation dont elle jouissait, ni le rôle qu'elle jouait jusqu'en ces derniers temps dans la politique internationale. Seule, l'Allemagne grandit et acquiert une puissance d'autant plus redoutable que ses voisins sont plus affaiblis. C'est donc elle, à coup sûr, qui pourra exercer et qui peut-être exerce déjà aujour-
(ÎO I.A QUESTION POLONAISE
d'hui la plus grande influence sur les destinées de la nation polonaise et sur le développement de la question polonaise.
Depuis un certain nombre d'années cette conviction se développe et s'affermit dans l'esprit des Polonais, que le principal danger pour leur existence nationale vient de l'Allemagne et que la lutte contre cette puissance est le point essentiel de leur lutte pour l'existence et pour l'avenir de la nation.