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CHAPITRE II

La situation internationale depuis la création de l'Empire d'Allemagne.

C'est la journée de Sedan qui a rendu à l'Allemagne son ancien rôle en Europe. Celte nation, jadis, avait été fortement unie sous le sceptre impérial qui avait fait d'elle en Europe le principal appui du pouvoir laïque; mais, brisée en deux tronçons par les querelles religieuses, elle dut, ainsi morcelée, politiquement affaiblie, laisser grandir Philippe II et Louis XIV. Elle était tombée impuissante aux pieds de Napoléon, et depuis, pendant un demi-siècle, avait tendu vers son unité politique : à Sedan, elle se sentit redevenue la première de l'Europe. Dès le moment de la proclamation, à Versailles, du nouvel Empire, l'État allemand, dirigé par Bismarck, occupe le premier rôle dans le concert des puissances, et devient Taxe de la politique internationale. Dès lors, ce qui influence le plus l'orientation des États européens, c'est la situation de chacun d'eux vis-à-vis de

l'Allemagne, et les plans de la politique allemande. Et c'est avant tout le besoin de se garantir des entrepiises de l'Allemagne qui, dans ces derniers temps, décide des alliances et des ententes entre les puissances.

L'Allemagne est aujourd'hui la seule puissance européenne dont les forces soient dans une période de rapide accroissement et dont en même temps les aspirations s'étendent encore. Plus qu'aucune puissance, elle se trouve à l'étroit dans les limites de ses possessions actuelles. Du reste, elle est conquérante par tempérament, agressive dans ses façons d'agir. De plus en plus, les autres puissances sont tenues d'adopter à son endroit une attitude défensive.

C'est l'État le plus peuplé de l'Europe ; par la création de l'Empire, elle a reçu l'organisation qui lui convenait ; enfin, grâce à sa vitalité, à son énergie, à son instinct d'organisation, et aussi à son degré de civilisation, elle s'est assuré un rôle mondial bien plus considérable que celui qu'elle avait joué pendant les siècles précédents. Les forces des petits États allemands étaient considérables ; mais, éparses, elles se paralysaient mutuellement. Désormais elles sont enserrées dans la discipline d'une organisation homogène, ramenées dans un seul courant, forcées d'agir en vue d'un môme but. Avant tout, la puissante structure de l'État moderne a créé pour l'Allemagne les conditions d'un imposant développement industriel et commercial ; et ce développement n'a pas tardé à inquiéter les nations qui l'avaient

devancée à cet égard. Il menaça bientôt leurs marchés, entrava leur progrès. Aussi éveilla-t-il chez elles le sentiment de plus en plus vif d'un « péril allemand ». De jour en jour, on est plus fondé à craindre que cette expansion économique ne soit suivie d'une expansion politique. En eflet, l'Allemagne en prépare rapidement les voies, et, pour parvenir à un tel résultat, elle possède des conditions bien meilleures que ses voisines.

Parmi ces conditions, une des plus importantes consiste dans les forces que le germanisme possède hors des frontières de la monarchie des Hohenzollern et qui sont ou peuvent être employées à la réalisation de ses plans.

La race germanique a toujours été d'humeur remuante et envahissante. Mêlée à la nation anglaise, elle a fourni le plus brillant exemple d'expansion au delà des mers, à savoir la colonisation anglaise. Comme nation allemande, elle s'est étendue, depuis plus d'un millier d'années, sur le continent européen (Drang nach Osten). Elle a colonisé surtout des territoires slaves, en y fondant de nouvelles * marches », ou en les conquérant sous l'étendard des ordres militaires. La puissance de l'Angleterre, ou, pour mieux dire, de la race anglo-saxonne, a son fondement principal dans les pays américains, conquis par elle dans le cours des trois siècles derniers. De même, la puissance actuelle du germanisme a sa source principale dans des régions où, il y a mille ans,

la langue allemande était entièrement inconnue.

C'est à cause de cette expansion, à cause aussi du morcellement politique de l'Allemagne pendant des siècles qu'à l'heure présente les intérêts allemands sur le continent européen dépassent de beaucoup les limites des États de Guillaume II. Pour les mêmes raisons, la domination allemande et à fortiori l'influence allemande immédiate ne s'arrête pas toujours à l'endroit précis où se tient le dernier douanier de l'Empire. En réalité, la puissance du germanisme est bien plus grande qu'elle ne paraît l'être d'après le budget du Bundesstaat et d'après le chiffre de ses effectifs militaires.

Les liens qui unissent tous les Allemands et les relations qui existent entre la nation allemande unie et ses congénères vivant hors des frontières de l'Empire, trouvent leur expression dans le pangermanisme contemporain.

L'année 1871 n'a pas marqué l'union définitive de TAlIemagne. L'union qui fut alors réalisée, c'était celle de l'ancien programme prussien, l'union à l'exclusion de l'Autriche. Elle laissait en dehors des frontières de l'Empire les terres de la couronne autrichienne. Pourtant, ces terres sont aussi allemandes que la Bavière ou le Wurtemberg. Le fait seul de leur possession séculaire par la maison des Habsbourg ne les empêcherait pas d'appartenir à l'Empire confédéré; et, en effet, la Bavière n'en est pas empêchée par son attachement à la non moins ancienne dynastie des Wittclsbach. L'esprit d'un pangermaniste eu-

thousiaste n'admet aucune différence entre ces pays; il ne voit pas pourquoi l'on ne pourrait pas porter jusqu'à l'Adriatique les frontières de l'Empire allemand. Une fois lancé dans cette direction, il envisage d'autres horizons ; il s'annexe en Hongrie les Allemands de Transylvanie, et ceux des provinces baltiques de l'Empire russe; il afiirme que les Suisses aussi sont aux deux tiers un peuple der deutschen Zunge, que la Hollande et les Flamands de Belgique ne sont à tout prendre que des Allemands, parlant un plaltdeutsch à peine distinct de celui dont se servent des millions d'habitants du Nord de l'Empire. Dans ses rêves, il voit déjà tous ces peuples réunis en une seule nation, en un seul Etat allemand, faisant la loi à toute l'Europe et englobant par degrés le monde entier. Voilà l'État que, confiant dans la force de l'Allemagne actuelle, il n'hésite pas à faire figurer dans son programme ; et ce programme, il le publie ouvertement, il le développe dans des brochures, dans des articles et des cours publics; enfin, avec l'esprit de suite propre au caractère allemand, c'est dans le sens de ce programme qu'il organise toute son action politique. Les ligues pangermanistes fondent en pays étranger des écoles allemandes, y entretiennent des publications périodiques, y subventionnent des associations, y font une incessante propagande nationale. D'ailleurs, toute cette agitation se trouve facilitée : en effet, les Allemands ont une tendance prononcée à aller chercher leur pain hors de leurs frontières ; leurs relations commerciales se

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développent, et, par suite, le nombre des résidents influents établis dans les pays voisins, et même dans le monde entier, s'accroît très rapidement. Dans presque tous les pays limitrophes de l'Empire, on voit se former une trame compliquée d'influences allemandes et d'activés organisations pangermaniques. Tout ce mouvement attire l'attention des nations qui y sont intéressées; il leui cause de vives inquiétudes. Souvent elles le considèrent comme une manœuvre politique du cabinet de Berlin.

Mais, à vrai dire, l'agitation pangermanique se développe indépendamment du Gouvernement. Ce n'est pas seulement en Prusse qu'elle a ses foyers, mais aussi dans les provinces méridionales de l'Empire et hors de ses frontières. Sans doute elle prédispose en faveur de l'Allemagne l'opinion publique dans les contrées voisines ; elle augmente le nombre de ses chauds partisans et même celui des agents et des informateurs de son Gouvernement qui, de son côté, lui donne son appui. Il est vrai, d'autre part, que le pangermanisme constitue une force dont le Gouvernement doit tenir compte et dont il tient compte de plus en plus. Toutefois, ce serait une erreur d'identifier complètement la politique du cabinet de Berlin avec les tendances pangermanistes.

La politique actuelle de l'Empire unifié reste encore aujourd'hui la vieille politique prussienne, et celle-ci n'a jamais tendu à l'unification de l'Allemagne au sens où l'on entend ce mot quand il s'agit, par exemple,

de ruililé de l'Italie. La Prusse a joué le rôle de Piémont allemand, mais de telle façon que, sur son propre territoire convenablement augmenté, elle ne cessât pas d'être la Prusse ; elle a fortifié son organisation selon les traditions prussiennes, et ensuite elle a préparé son union avec les autres petits États confédérés. Mais elle l'a fait sous une forme qui lui assurait à elle une prépondérance durable. Dans la conception prussienne de l'Empire confédéré, tous les pays distincts de l'Allemagne unie se gouvernent eux-mêmes, mais ils n'ont pas de politique à eux. Seule la Prusse a sa politique particulière et en même temps c'est elle qui dirige la politique de l'Empire dans son ensemble. Pour réaliser dans ce sens l'unitication de l'Allemagne, il fallait exclure de l'union l'Autriche, car l'Autriche était la rivale de la Prusse et elle aurait pu constituer un contre-poids à son influence. Et telle fut, en effet, la tendance constante de la Prusse pendant tout le dix-neuvième siècle. C'est par Sadowa et par Sedan que ce plan se réalisa : l'Allemagne tout entière, à l'exclusion de l'Autriche, se resserra autour de la Prusse ; elle accepta sa direction politique grâce « au sang et au fer » que Bismarck regardait comme des moyens indispensables d'unification. Et aujourd'hui encore, autant l'Allemagne catholique verrait volontiers les pays allemands de l'Autriche figurer dans l'État confédéré, autant les hommes d'État de Berlin regarderaient cette extension de l'Empire comme la fin de la prépondérance de la Prusse et du protestantisme. Aussi

s'écoulera-l-il encore bien des années avant que l'achèvement de l'œuvre d'unification de rAllemagne devienne la tendance immédiate de la politique du cabinet prusssien.

Pendant longtemps encore, c'est dans une autre voie que cette politique profitera du sentiment de la solidarité allemande, et pendant longtemps elle aura à son service des Allemands établis hors des frontières de l'Empire. L'organisation actuelle de l'Allemagne fédérée est telle, qu'elle laisse l'autonomie aux pays allemands qui en font partie et qu'en même temps elle met leurs forces à la disposition de la politique prussienne. Cette politique a aussi àsonservice la première puissance militaire de l'Europe tout en étant débarrassée de tout obstacle dans sa politique intérieure. En effet, l'on fait passer à la Chambre prussienne ce qu'on ne pourrait faire approuver par le Parlement allemand. De même, l'Autriche, possédant des pays allemands, mais constituant un État distinct, ne peut exercer une influence quelconque sur la politique de l'Empire d'Allemagne, et elle n'en reste pas moins libre de contracter avec l'Empire des engagements étroits qui l'attellent au char delà politique de Berlin.

iMèmc si l'Autriche était un État purement allemand, les arguments ci-dessus développés subsisleraieiiL pour prouver que la politique de Berlin n'a pas de desseins sur elle. Mais ce qui leur donne une signification encore plus grande, c'est que la monarchie des Habsbourg contient des éléments

non allemands, à savoir des Slaves et des Hongrois, et qu'au point de vue numérique ces éléments ont une immense prépondérance. A supposer qu'il fût possible de les introduire dans l'Empire d'Allemagne, il en résulterait pour sa politique intérieure des difticulté^ inouïes. Ou bien, en efTet, il lui faudrait renoncer à son caractère national d'Etat allemand; ou bien, s'il tenait à le conserver, il surgirait des embarras dont on peut se faire une idée d'après ceux auxquels se heurte la Russie et même d'après ceux que la Prusse elle-même rencontre de par ses quatre millions de Polonais. Supposons, au contraire, que, d'une part, ces éléments non allemands restent en dehors de l'Empire d'Allemagne, et que, d'autre part, ils soient dégagés du lien qui les unit aux pays allemands de l'Autriche, Dès lors, dans cette partie de l'Europe, il se formerait un groupement politique dont le centre ne serait plus le germanisme, comme dans l'Autriche actuelle, mais qui aurait une tendance très prononcée à faire opposition à la politique de l'Allemagne. Pour toutes ces raisons, l'existence de l'Autriche actuelle, c'est-à-dire d'une Autriche où prédomine l'élément allemand, est profitable à la Prusse, et à la Prusse plus qu'à tout autre État.

La politique de l'Allemagne unie se développe aujourd'hui dans deux directions : la première concerne le continent européen. Là, cette politique est avant tout, comme nous l'avons dit plus haut, la

conlinuation de celle de la Prusse ; si elle aspire à étendre l'influence et la domination de l'Allemagne dans cette partie du monde, pas un seul instant elle ne perd de vue son but traditionnel : le maintien de la prépondérance de la Prusse dans le monde allemand. La seconde direction s'étend au delà de l'Europe sur le terrain de la politique mondiale (WeltpolHik). Les Allemands y sont entrés il y a une vingtaine d'années, et ils y ont été lancés parle développement de l'Empire uni. C'est dans cette voie nouvelle que la nation allemande se prépare à jouer un rôle de premier ordre, et c'est dans cette voie qu'elle se pose aujourd'hui en rivale de l'Angleterre.

Cette extension de la sphère de la politique allemande et ce redoublement d'activité de sa part, on les attribue souvent à Guillaume II, à ses vues et à ses tendances personnelles. A coup sûr, l'individualité de l'empereur imprime à la politique de l'Allemagne un caractère bien marqué, mais elle se manifeste surtout dans ses méthodes d'action. Pour ce qui est de la ligne même de la politique, de son agressivité, de la force de sa pression sur les autres États, elles sont, en réalité, le résultat du développement logique de la nation dans les nouvelles conditions où l'a placée la création de l'Empire uni. Et à cet égard le progrès sera sans doute continuel, indépendamment de la personnalité qui tiendra le gouvernail de cette politique et qui sera appelée à la représenter.

La politique de Guillaume II et du prince de

Bùlow est moins profonde dans ses plans et moins prévoyante de l'avenir que la politique du chancelier de fer, moins habile à se rendre compte de tous les obstacles qu'elle rencontrera sur son chemin, enfin, sans comparaison, moins adroite dans son action même. Mais elle en est en majeure partie la suite et le développement. C'est la ligne de la politique allemande, et cette ligne résulte du développement des forces de la nation et de sa puissance en Europe. Ceux qui viendront plus tard seront forcés de suivre cette môme direction, et s'ils en étaient empêchés, ce ne pourrait être, comme pour les dirigeants actuels, que par des obstacles extérieurs.

Si la politique d'aujourd'hui est, en comparaison de celle de Bismarck, fébrile et impatiente, si elle engage souvent TAllemagne dans des impasses d'où des obstacles imprévus la forcent à sortir en reculant, c'est sans aucun doute en grande partie à cause du tempérament et de la mentalité de Guillaume II, qui est affligé, semble-t-il, d'une singulière propension aux décisions rapides. Mais il faut bien se dire aussi que la nation allemande, quels que soient le calme, l'équilibre inlellectuel et la patiente persévérance du caractère individuel des Allemands, est aujourd'hui, dans sa psychologie collective, fiévreuse et impatiente.

Après 1871, l'Allemagne était «saturée », comme disait Bismarck s'appropriant une expression favorite de Metternich; son principal souci était de conserver ses récentes acquisitions territoriales, son

unité politique récemment acquise et sa position de première puissance de l'Europe. Bismarck, d'une part, était préoccupé des difficultés constitutionnelles intérieures; il cherchait les moyens d'assurer à sa politique la majorité dans le jeune Parlement de l'empire; il voulait écarter de son chemin les obstacles que lui opposaient l'Église catholique et les droits qu'en Prusse on avait récemment concédés à cette Eglise [Kulturkampf), enfin il avait à lutter contre le polonisme et le socialisme; d'autre part, il avait à conjurer, du côté de la France, le danger d'une revanche. Aussi s'appliquait-il à établir en Europe, une situation internationale qui rendît impossible une coalition contre l'Allemagne devenue redoutable pour tout le monde.

L'Allemagne actuelle possède une organisation intérieure solidement établie, une unité dont les liens ont été fortement resserrés. Les tendances pacifiques ont fait des progrès en Europe et principalement en France; les gouvernements démocratiques se sont développés, rendant impossible la préparation des guerres dans les cabinets diplomatiques; enfin d'une manière très durable à ce qu'il semble, l'Autriche est entrée dans la sphère de la politique prussienne. Il en résulte que ce « cauchemar des coalitions », qui tourmenta longtemps Bismarck, est en grande partie écarté. En même temps, dans le domaine économique les forces de la nation se sont développées, suscitant de nouveaux besoins et de nouvelles aspirations; la puissance de l'État

s'est accrue et inspire une foi de plus en plus grande dans la possibilité de les satisfaire. L'Allemagne a depuis longtemps cessé de se sentir « saturée »; au contraire, la pensée politique de la nation recherche ardemment des conquêtes nouvelles. Dans ces conditions, lu souverain .actuel exprime exactement les dispositions collectives de la nation.

Guillaume II aime à se préoccuper du domaine de la politique mondiale. Mais c'est que ce domaine, par suite du développement indu.striel et commercial de l'Allemagne, est devenu, dans ces derniers temps, la sphère d'intérêts allemands réels. C'est aussi qu'il y a vingt-cinq ans le centre de gravité de la politique internationale a commencé d'une manière générale à se transporter en dehors de l'Europe. C'est précisément l'Allemagne qui a donné la plus forte impulsion dans ce sens, et cela encore sous le règne de Guillaume I", quand Bismarck inaugura la politique coloniale dont il avait longtemps méconnu l'importance au point de vue prussien.

Si l'on peut dire aujourd'hui que l'Allemagne est de toutes les puissances celle qui tend le plus à troubler l'équilibre actuel, après 1871, au contraire, personne ne s'allachait plus qu'elle à maintenir l'état de choses alors établi.

Malgré cette différence fondamentale entre l'Allemagne d'aujourd'hui et celle d'alors, il est incontestable que les bases établies par Bismarck dans ses rapports avec les puissances du continent euro-

péen sont restées jusqu'à présent inébranlables. C'est sur ces bases que la politique de l'Allemagne s'appuie actuellement, comme elle s'y appuyait alors. Seulement, jadis elle était uniquement défensive et conservatrice; aujourd'hui, elle est nettement agressive. Cela montre à quel point la politique de l'Empire unifié a conservé sa continuité, et comme elle marche toujours en avant dans la direction que Bismarck lui a imprimée.

Après la défaite de la France, l'Allemagne dut rechercher une alliance intime avec l'une au moins des grandes puissances européennes. Il lui fallait ainsi rendre impossible l'entente de toutes les autres contre elle seule, car cette entente était devenue vraisemblable, étant donné les craintes qu'avait éveillées l'accroissement de sa puissance.

Le système de la politique anglaise n'admettait pas d'alliances durables; il ne pouvait être question de se concilier la France récemment humiliée et dépouillée ; il ne restait donc qu'à choisir entre la Russie et l'Autriche, à moins de renouveler la Sainte- Alliance; et l'on y pensa sérieusement, à ce renouvellement, autant qu'on peut le savoir, pendant un certain temps après 1871.

Il pouvait sembler que l'allié le plus approprié pour l'Allemagne fût la Russie. Depuis le démembrement de la Pologne, ces deux puissances sont liées par un intérêt commun. La Russie a trouvé dans la Prusse un puissant secours dans la période qui a suivi i8i5. Pendant sa guerre contre la Turquie en

1829, lors de l'insurrcclion polonaise de i83o-3i, durant la guerre de Crimée et enfin au cours de l'insurrection polonaise de i863, c'est l'attitude de la Prusse qui a sauvé la Russie. En revanche, si la Prusse a pu accomplir son œuvre et la mener à bien, c'est seulement grâce à ses relations amicales avec la Russie. C'est la Russie, cela n'est pas douteux, qui a empoché les puissances d'intervenir lorsque l'armée allemande se trouva sous Paris et que le comte de Beust s'efforça de provoquer une intervention diplomatique. En outre, la Prusse était attirée vers la Russie par son intérêt dynastique et par son conservatisme politique; l'union de ces deux États n'était-elle pas une réponse décisive dans le sens monarchique à la question posée: « L'Europe sera-t-elle républicaine ou cosaque ? » Cette question, on la formulait autrement sur les bords de la Sprée; mais la politique de Berlin l'avait toujours devant les yeux. Ce qui constituait encore un lien puissant, c'était ce nombre considérable d'Allemands prolestants qui occupaient en Russie les plus hautes situations g-ouvernementales; il en résultait, en effet, que l'Allemag-ne possédait dans l'Empire russe des influences considérables. Au surplus, en Russie, la politique extérieure a toujours été influencée par les relations de la maison régnante avec les cours étrangères. Aussi, n'était-ce pas peu de chose que l'amitié cordiale qui existait entre Alexandre II et Guillaume I".

Mais Bismarck possédait un très grand avantage:

il connaissait la Russie d'une manière très complète ; par suite, il pouvait avec une certaine habileté calculer l'influence des affaires intérieures sur la politique de cet État. Déjà, quand il occupait le poste d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg-, il avait appris à redouter de la part de la société russe « les sottises libérales » et le panslavisme, dont les débuts s'étaient nettement manifestés à l'époque du mouvement polonais qui précéda la dernière insurrection. Pour réagir contre ces tendances, il jugeait indispensable de rapprocher Berlin de Saint-Pétersbourg. « Si j'ai accepté les fonctions de ministre des Affaires étrangères, dit-il dans ses Pensées et Souvenirs, c'est sous l'impression que l'insurrection qui éclata le 1" janvier i86.3 ^ ne mettait pas seulement en jeu la question de l'intérêt de nos provinces orientales ; elle posait encore une question bien plus vaste, celle de savoir si le cabinet russe s'inspirerait des tendances polonaises ou antipolonaises, s'il pencherait vers la fraternité russo-polonaise dans un intérêt pansla viste anti-allemand , ou vers l'entente réciproque de la Russie et de la Prusse 2. » Mais, d'un autre côté, Bismarck pressentait qu'il se produirait dans la société russe des courants nouveaux, qui donneraient naissance à une tendance anti-allemande, et cette tendance, il la vit en effet se manifester immédiatement après la guerre contre la France non seule-

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