Pensées et Souvenirs, cbap. XV
menl dans l'opinion russe, mais aussi dans la conduite de Gortchakow. En 1876, l'intervention du chancelier russe sauva la France de la menace réelle ou apparente d'une nouvelle invasion de la part de la Prusse; ce fut pour Berlin un sérieux avertissement.
C'est seulement après la guerre de 1870-71 que la diplomatie russe, se rendant compte des changements apportés par cette guerre à l'équilibre des forces européennes, commença à craindre la puissance allemande. De son côté, après la défaite de la France, l'Allemagne n'avait personne à redouter sur le continent, sauf la Russie. Si donc l'intérêt de la Russie était contraire à un nouvel accroissement de la puissance allemande, il était dans l'intérêt de l'Allemagne d'affaiblir la Russie plutôt que de favoriser les progrès de son développement extérieur.
Cet antagonisme des deux puissances les plus fortes de l'Europe et, d'autre part, l'intérêt commun qu'elles avaient dans la question polonaise devenue des plus importantes surtout pour la Prusse, furent l'origine de la politique de Bismarck. Cette politique, tout en recherchant des relations amicales avec la Russie, tendit en même temps à l'affaiblir. Mais puisqu'elle se proposait de tels buts, l'Allemagne dut chercher un allié dans un autre État, et cet État, ce fut l'Autriche.
Après Sadowa, l'Autriche perdit toute influence sur l'Allemagne proprement dite. Rejetée en même temps hors de l'Italie, elle regarda principalement vers la presqu'île des Balkans. Sur ce terrain, elle se rencon-
Irait avec la Russie. D'ailleurs, elle avait déjà des raisons de redouter celte puissance à cause de la Galicie orientale où se développait énergiquenient, sous la protection du Gouvernement russe, la propagande dite u russophile » [moskalofilstwo). Bien qu'elle eût conclu momentanément avec la Russie une entente dans la question des Balkans et obtenu son consentement à l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine (Convention de Reichstadt) , cependant elle ne pouvait pas douter qu'en accentuant davantage sa nouvelle politique elle entrerait inévitablement en conflit avec elle. Pour se garantir contre ce danger, elle avait besoin de l'appui de l'Allemagne.
11 y avait un motif encore plus sérieux de rapprochement avec l'Allemagne : c'était la situation intérieure de la monarchie des Habsbourg. Les deux éléments dominant en Autriche, les Allemands et les Hongrois, avaient besoin d'un point d'appui contre les Slaves qui se tournaient du côté de la Russie. Les Hongrois surtout, se souvenant du rôle de la Russie en 1848, désiraient un rapprochement avec l'Allemagne. Appuyé sur ces deux éléments, le rapprochement entre l'Autriche et l'Allemagne promettait d'être durable. Pour l'Allemagne, l'union avec une puissance où l'élément dominant était constitué par des Allemands de plus en plus menacés par les éléments slaves, et qui, d'ailleurs, était bien plus faible qu'elle, devait être un jour quelque chose de plus qu'une alliance entre deux États ; et Bismarck le prévoyait sans aucun doute.
Le slavisme russe redouté de Bismarck vint à passer du domaine de l'idéologie dans celui des actes ; les panslavistes prirent pour mot d'ordre l'affranchissement des Slaves des Balkans, et, pour répondre à ce mot d'ordre, la Russie déclara la guerre à la Turquie ; quand le Congrès de Berlin présidé par Bismarck révisa les clauses du traité de San Stefano, l'Allemagne se trouva du même côté que l'Angleterre contre la Russie. Alors la haine de l'Allemand se manifesta avec violence dans l'opinion russe, et dès ce moment la diplomatie de Pétersbourg commença à se mieux orienter en ce qui concernait les véritables desseins de la politique de Berlin.
L'alliance de l'Allemagne avec l'Autriche fut conclue en 1879. En 1881, après l'occupation de la Tunisie par la France, elle se transforma en Triple Alliance par l'adhésion de l'Italie. Ce fut le couronnement de la diplomatie de Bismarck, et pour un temps indéfini, la politique de l'Empire se trouva consolidée. L'alliance défensive avec l'Autriche contre la Russie, et avec l'Italie contre la France, garantissait l'Allemagne sur ses deux fronts menacés, et assurait simultanément le calme des relations austroallemandes et austro-italiennes. Mais elle avait une portée bien plus vaste et bien plus grande, qui n'apparaît en pleine lumière que dans la suite des événements.
Au Congrès de Berlin, ce premier acte important de la diplomatie de l'Empire unifié, on posa les trois bases fondamentales de la politique de Berlin :
1° TAulriche est entrée sous la dépendance de TAUemagne moyennant une aide relative dans sa politique des Balkans; 2° la Russie est affaiblie, et cependant rAllemagne entretient avec elle de bons rapports {contre-assurance avec la Russie après la formation de la Triplice) ; 3° enfin la Turquie est sous la protection de Berlin, cette protection prenant de plus en plus l'aspect d'une sujétion complète à l'influence allemande.
A ce congrès, Bismarck avait souligné le désintéressement de l'Allemagne dans la question d'Orient ; il avait joué le rôle d'honnête courtier, et plusieurs années plus tard il exprimait sur les affaires des Balkans l'opinion « qu'elles ne valaient pas les os d'un seul grenadier poméranien ». Il n'en est pas moins vrai que sa politique contrecarra systématiquement les projets russes, et prépara en Turquie un terrain propice aux influences allemandes.
Nous ne saurons probablement jamais jusqu'où tendaient les plans de Bismarck dans cette direction, de môme que nous ne saurons jamais dans quelle mesure il se représentait d'une manière concrète la conquête graduelle et pacifique de l'Autriche. L'Autriche, en effet, était liée à l'Allemagne par une convention spéciale sur les postes et télégraphes, qui étendait aux deux États le tarif intérieur. Elle réformait peu à peu ses institutions sur le modèle des institutions de TEmpiro d'Allemagne; enfin, elle ouvrait ses frontières aux agissements des sociétés pangermaniques ayant leur siège central dans l'État des HohenzoUern. Ce
qui est certain, c'est que Bismarck pensait déjà à toutes ces choses lors de son voyage de Gastein à Vienne en 1879, alors qu'il élait reçu par les foules allemandes avec un enthousiasme assez vif pour lui faire oublier qu'il se trouvait en pays étranger.
A l'égard de la Russie, la politique allemande a traversé, depuis le Congrès de Berlin, une évolution très intéressante et très compliquée; pendant un assez long temps, on put même croire à son échec complet. Elle n'en est pas moins restée jusqu'à présent ce qu'elle était à ses débuts.
Deux ans après le congrès, dans un toast, Alexandre II appelle encore Guillaume I*""^ son meilleur ami. Mais déjà il se prépare en Russie une politique nettement anti-allemande, et cette politique prend définitivement le dessus après la mort tragique du tsar; puis elle se développe pendant le règne d'Alexandre III, pour aboutir enfin à l'alliance de la Russie avec la France. Celte alliance avait été plusieurs fois sur le point de se conclure, mais la Prusse avait toujours travaillé contre elle, parce qu'elle en voyait le rapport avec l'attitude de la Russie à l'égard des Polonais * .
1. « Pour l'avenir allemand de la Prusse, l'attitude de la Russie était une question de grande importance. La politique polonophile de la Hussie [il s'agit ici des courants d'avant 1863 {noie de l'auleur)] était bien faite pour réveiller les sympathies franco-russes, contre lesquelles les efforts de la Prusse étaient dirigés depuis le Traité de Paris, et dans un certain cas précédemment ; l'alliance [favorable
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Il faut remarquer ici qu'entre la question polonaise et le développement du panslavisme et des tendances antigermaniques en Russie d'une part, et le rapprochement de la Russie et de la France d'autre part, le lien ne s'accentua pas le moins du monde sous le règne d'Alexandre III ; à cet ég-ard, les craintes de la Prusse étaient chimériques. En effet, le panslavisme russe se transforma rapidement ; il ne tendit plus qu'à envahir et à russifier tous les Slaves. Sur le sol polonais, sa phraséologie ne servit qu'à légitimer la plus rigoureuse oppression. Et, du reste, n'était-ce pas avec raison que cette oppression était infligée aux Polonais ? Ils sont les ennemis du slavisme puisqu'ils professent la religion catholique et représentent dans l'orient de l'Europe la civilisation de « l'Occident pourri ». Quant au rapprochement de la Russie et de la France, il n'eut pour la question polonaise d'autre résultat que de pousser la presse française à discréditer les Polonais à chaque occasion avec un zèle digne d'une meilleure cause et à effacer les traces de leur existence comme nation.
Si le revirement de l'opinion et de la politique russe contre l'Allemagne n'amena point en faveur des Polonais un revirement qui semblait logique,
aux Polonais [note de Bismarck)] entre la Russie et la France était, dans l'air avant la révolution de .Juillet; elle aurait placé la Prusse d'alors dans une position difficile. II était de notre intérêt de réagir contre le parti qui, dans le cabinet russe, adoptait la direction polonaise, cette direction eût-elle été même celle d'Alexandre I". » (Bismarck, Pensées et Souvenirs, chap. XV.)
il faut en chercher la cause aussi bien en Pologne qu'en Russie.
Un État faisant une politique anti-allemande et se préparant à la guerre contre l'Allemagne, comme la Russie d'Alexandre III, n'aurait eu de raisons de rechercher une entente avec les Polonais qu'autant que ces Polonais auraient représenté une sérieuse force politique capable de peser d'un certain poids dans la balance et de faire pencher les chances de la guerre de l'un ou de l'autre côté. Or, cette force, la Russie ne la voyait pas dans les Polonais. Après i864, il s'était produit en Pologne une telle dépression, la nation était â ce point terrorisée, elle avait tellement peur de toute chose, que les attentats de plus en plus violents du Gouvernement contre l'existence nationale ne rencontraient plus aucune résistance ouverte. On avait érigé cette crainte et cette passivité politique en une sorte do principe : l'immense majorité prenait pour parole d'évangile l'affirmation que le patriotisme polonais exigeait de n'indisposer en rien le Gouvernement et d'épargner au pays de nouvelles victimes. Dans ces conditions, le système de russification, que rien ne venait entraver, faisait en apparence de rapides progrès; le Gouvernement russe n'avait donc nul besoin de penser à une entente avec les Polonais ; il les voyait réduits à l'impuissance et il comptait qu'en russifiant ce pays h outrance, il parviendrait plus vite à s'y fortifier. Lorsqu'ils eurent appelé le Royaume « Pays de la Vistule», les Russes s'imaginèrent qu'il était devenu province
russe, que la Pologne n'existait plus, et quant aux Polonais, ils les rangèrent parmi les inorodtsy (indigènes d'origine non russe), avec ces nombreuses peuplades à demi sauvages peu à peu assimilées par la Russie. D'ailleurs, par leur soumission, les Polonais eux-mêmes les aidaient à se confirmer dans cette conviction.
Ces progrès apparents de la russification en Pologne inspirèrent assurément une grande confiance en soi-même au nationalisme conquérant dos Russes; ils influèrent, par suite, sur l'évolution de leur panslavisme dans le sens « de la réunion de tous les ruisseaux slaves dans la mer russe ».
Il venait justement de s'accomplir récemment en Russie des transformations sociales, qui allaient fournir de nombreux champions à ce genre de nationalisme et de faux panslavisme.
Les écoles du règne d'Alexandre II avaient formé un contingent considérable d'intellectuels nouveaux, recrutés dans les classes indigentes et comprenant principalement des fils de popes. Étant donné le faible développement économique du pays, ce nouvel élément intellectuel si nombreux était forcé, beaucoup plus que partout ailleurs, de chercher des carrières dans les service de l'État. Il avait donc intérêt au développementd'unepohtique conquéranteàl'intérieur et à l'extérieur. Et en effet, d'une part, l'on confiait à des Russes toutes les places dans les provinces non russes de l'Empire pour la russification des pays frontières, et d'autre part on tendait à de nouvelles
conquêtes qui ouvriraient de nouveaux champs aux fonctionnaires de toute sorte.
C'est à cette époque que se fixadéfmitivement, dans un grand nombre d'esprits, la conception de l'État qui consiste à voir en lui une organisation propre à fournir des revenus, aux Russes aux dépens des autres nationalités, bien entendu aux « vrais Russes », à ceux qui font preuve de patriotisme; quant au patriotisme, ce n'était pas le désir de relever sa nation et de travailler efficacement pour son avenir, mais la tendance à ruiner les autres pays et à se nourrir à leurs frais. Il y avait en tout cela une forte dose de tartuferie pseudo-patriotique ; mais peut-être y avaitil encore plus de naïveté. Les gens étaient sincèrement convaincus qu'il devait en être ainsi : que l'Empire russe n'existait et ne s'agrandissait qu'afin de créer le plus grand nombre possible de places lucratives pour les fonctionnaires russes, que c'était là sa raison d'être.
Étant donné cette conception du patriotisme, les patriotes russes ne voyaient dans la Pologne qu'un champ d'exploitation où se multipliait sans cesse le nombre des places ouvertes à des Russes, et ils jetaient un regard d'envie sur le moindre morceau de pain mangé par un Polonais. Or, toute politique de conciliation avec les Polonais aurait eu pour conséquence d'enlever à un certain nombre de Russes leurs prébendes gouvernementales en Pologne; c'eût été à leurs yeux une véritable trahison. Telle était l'opinion dominante. Quand bien même des vues po-
litiques plus larges l'auraient engagé à suivre une autre voie, le Gouvernement était forcé de compter avec celte opinion ; peut-être même n'eût-il pas été capable de s'y opposer. C'est que l'autocratie russe était minée par les courants libéraux et par le mouvement révolutionnaire ; elle se subordonnait de plus en plus à la bureaucratie. Au surplus, en même temps qu'elle servait les intérêts de la bureaucratie, cette espèce de politique « patriotique » répondait aux desseins du Gouvernement. Alexandre III s'était en effet donné pour but principal d'étouffer la révolution qui avait fait périr le précédent monarque ; et c'était le meilleur moyen de réagir contre elle qu'il trouvait dans ce nationalisme avide et agressif.
Ce nationalisme si jeune, si primitif, était plein d'une confiance naïve dans les forces de la Russie ; il avait foi dans son aptitude à annexer des territoires illimités et à en assimiler la population. Il poussait donc ses appétits jusqu'à la mer Egée et à l'Adriatique, et dans une autre direction il pensait aux Indes orientales et voyait en rêve sur tous ces territoires des gouverneurs et des isprawniks russes avec des traitements doubles et une quantité illimitée de revenus supplémentaires.
Naturellement il était tout à fait anti-allemand. A l'ouest les Allemands entravaient l'expansion russe; ils gouvernaient des pays qui devaient en toute évidence l'être par les Russes. Dans les Balkans, la politique de Berlin semait des pièges sous les pieds de la Russie. En mettant en pratique la formule :
« TEmpire russe exclusivement aux Russes », les nationalistess'aperçurent qu'à l'inlérieur de la Russie même les Allemands occupaientde hautes situations dans le Gouvernement, et que, dans leurs provinces baltiques, ils jouissaient d'institutions spéciales qui leur permettaient de.se gouverner à l'allemande. Aussi, sous la pression de l'opinion nationale russe, on commence bientôt à éliminer les Allemands des situations officielles ; et, si l'on peut s'exprimer ainsi, on « nationalise » la machine gouvernementale russe ; d'autre part, on unifie les provinces baltiques ; on y introduit des autorités russes ; on y remplace l'allemand par la langue russe dans l'administration, dans les tribunaux et dans les écoles. L'Université allemande de Dorpat est transformée en Université russe, et la ville de Dorpat elle-même reçoit le nom de louriév.
Les Allemands de Russie, qui jusqu'alors avaient exercé une immense influence sur la politique intérieure et extérieure de l'État, se trouvèrent dans une position critique : ce n'est pas seulement leur influence qui fut menacée, mais leur existence même. Les uns prirent le parti de se soumettre et se transformèrent plus ou moins réellement en Russes ; mais d'autres organisèrent la résistance à la russification. Beaucoup émigré reut en Prusse et y excitèrent l'opinion publique contre la Russie. Alors une grande indignation se manifesta en Prusse contre la Russie. Cette indignation provenait sans doute d'une sympathie naturelle pour des frères de
race opprimés, comme aussi de la crainte de perdre les provinces baltiques regardées comme allemandes, mais elle avait aussi sa source dans une vue très nette des intérêts de la politique extérieure de la Prusse. Pour cette politique, en effet, il ne pouvait pas être indifférent de perdre une base d'opérations comme celle que lui assurait en Russie l'influence des Allemands qui y résident.
De même encore, l'influence prussienne diminua considérablement à la cour de Saint-Pétersbourg. Marié avec une princesse danoise, Alexandre III se tenait à l'écart de Berlin, et c'était avec Copenhague qu'il entretenait des relations intimes.
A l'égard des Slaves, le panslavisme russe n'était qu'un nationalisme envahisseur. El quant aux prétendues sympathies qu'il affichait à leur endroit, on peut se rendre compte de leur peu de sincérité en suivant simplement la politique russe en Bulgarie, lorsque celle-ci se fut affranchie du joug des Turcs.
Après une guerre qui avait acquis à la Russie parmi les peuples slaves du prestige et de la reconnaissance, cette politique fît tout ce qu'elle put pour anéantir ce résultat mo)-al. Les Russes qu'on avait laissés en Bulgarie (mission du général Kaulbars) n'eurent rien de plus pressé que de substituer l'oppression russe à l'oppression turque. Ils provoquèrent ainsi dans le pays une politique anti-russe, dojit le principal représentant fut Stamboulof, et cette politique même, les Russes la regardèrent comme une preuve de l'ingratitude des Slaves.
Ainsi, dans les Balkans, la politique slave de la Russie échoua piteusement, et elle échoua non point parce qu'elle était slave, mais parce qu'elle l'était faussement, parce qu'elle avait porté atteinte à l'individualité d'une nation slave. Et par la suite, elle eut encore dans les Balkans le même caractère. Il s'ensuivit entre la Russie et l'Angleterre une interversion de rôles à Constantinople. Du moment où il apparut clairement que les peuples des Balkans possédaient leur individualité nationale, qu'ils voulaient et savaient être autre chose que l'avant-garde de la Russie, qu'une proie pour la russification, la Russie cessa de les soutenir, et l'Angleterre cessa de les craindre. La Russie se mit à défendre l'intégrité de la Turquie et à réagir contre les aspirations bulgares ; au contraire, l'ancienne protectrice de la Turquie, l'Angleterre, commença à soutenir les chrétiens, parce qu'elle voyait dans les petits États des Balkans une digue plus sûre que le Gouvernement turc contre l'invasion des aulres puissances.
Irritée de ses échecs dans les Balkans, la Russie les attribua en partie à la diplomatie allemande ; elle fit des préparatifs militaires sur sa frontière occidentale, et l'idée d'une guerre avec l'Allemagne devint de plus en plus populaire dans tout l'Empire. Cependant l'œuvre de Bismarck, la Triplice, montrait beaucoup de vitalité et se révélait comme invincible. Les Etats plus petits gravitaient autour de cette combinaison des trois grandes puissances. Il en résultait le complet isolement, sur le continent européen, d'un
côté de la France, et de l'autre de la Russie. La situation devint dangereuse pour ces États, et cela d'autant plus que l'Angleterre était en antagonisme avec chacun d'eux : la Russie était sa perpétuelle rivale dans la question d'Orient, et môme elles en étaient venues à un conflit aigu sur le terrain de l'Asie centrale ; d'autre part, elle rivalisait avec la France en Afrique, et la redoutait surtout depuis l'occupation de l'Egypte. 11 est vrai que, conformément à ses . habitudes traditionnelles, elle maintenait son attitude des mains libres. Pourtant, elle se rapprochait de plus en plus de la Triple-Alliance. Ses rapports intimes avec l'Italie se resserrèrent après l'établissement des Français en Tunisie ; elle regardait d'un œil bienveillant l'évolution de la politique balkanique de l'Autriche; enfin, bien que l'Allemagne l'eût inquiétée par le réveil soudain de son énergie coloniale (^i884-i885) néanmoins, depuis 1888, elle commençait à s'entendre avec cette puissance sur les afTaires d'Afrique, moins importantes pour elle que la question de l'Asie centrale.
La Fi'ance et la Russie se trouvaient dans une situation telle, qu'un rapprochement entre elles était fatal, malgré les diftérences si grandes de leur organisation politique.
Mais ces différences de leur organisation diamétralement opposée constituaient, cependant, un sérieux obstacle à leur mutuel rapprochement. Il y avait entre elles non seulement des répulsions et des préventions bien naturelles qu'il n'était point facile de surmonter,
mais aussi des doutes tout à fait réels et de nature politique, qui devaient forcément prendre naissance à Pétersbourg. Une amitié fraternelle avec la France républicaine devait avoir quelque influence sur la situation intérieure de la Russie ; et ce n'était pas à désirer pour un gouvernement qui se proposait de raffermir les fondements ébranlés de l'absolutisme.
Aussi la Russie garda-t-elle pendant longtemps une attitude d'isolement, et Alexandre III buvait à la santé « de son seul ami, le prince de Monténégro ».
Cependant, depuis que la question polonaise avait disparu de l'ordre du jour des affaires internationales et que l'Allemagne était montée au rang de première puissance de l'Europe, une alliance entre la France et la Russie était devenue inévitable. Et en effet elle se prépara peu à peu. En 1888, on réalisa l'entente cordiale qui se resserra de plus en plus pour devenir, en 1891, une alliance formelle.
A ce moment, les relations entre la Russie et l'Allemagne se firent de plus en plus hostiles, et la guerre sembla ne tenir qu'à un fil.
L'Allemagne croyait tellement à la possibilité d'une guerre imminente qu'elle comptait avec elle et qu'elle commença à se montrer moins dure pour les Polonais. Le Gouvernement de Caprivi inaugura à leur égard une politique « de conciliation », et Guillaume II se mit à employer dans ce sens son charme personnel. A l'archevêché de Gnesen-Posen fut nommé un Polonais, l'abbé Stablewski (pour remplacer Mgr Dinder, le premier évêque allemand) ; on fit quelques légères
concessions dans les écoles en faveur de la langue polonaise, et les conducteurs de trains nommèrent les stations en polonais. Il va de soi que cette période de flirt fut très courte ; elle se termina dès que les relations avec la Russie se furent un peu améliorées.
A cet égard, la Russie n'imita point la Prusse, bien que, pour elle, la russification dans le Royaume n'ait jamais eu l'importance capitale qu'avait pour la Prusse la germanisation de la Posnanie. Il est vrai qu'un journal, inspiré de fort près par le Gouvernement, publia alors plusieurs articles sympathiques aux Polonais; mais le système appliqué en Pologne par le Gouvernement ne fléchit pas un instant; la russification sévit plus que jamais, et les autorités locales semblaient avoir à cœur de faire tout ce qu'elles pouvaient pour exaspérer la population. Les agents russes du Royaume, ayant à leur tête Gourko et Apouchtine, se sentaient plus affermis que jamais dans leurs positions, et môme le Gouvernement n'eût pu sans un grand eftort leur faire admettre n'importe quelle concession en faveur du polonisme.
La répartition des puissances du continent européen en Triplice sous l'égide de l'Allemagne et en Duplice groupant la Russie et la France, s'est maintenue jusqu'à ce jour. Cependant, depuis la création de la Duplice, les relations internationales ont subi de profondes transformations, amenées par la rivalité toujours croissante de l'Allemagne et de l'Angleterre. Cette rivalité constitue aujourd'hui le point
principal de la politique allemande, mais elle n'a rien changé à ses rapports avec l'Autriche, la Turquie et la Russie.
Bismarck avait longtemps manifesté le plus grand dédain pour la politique coloniale, et n'avait compris le rôle de la Prusse que sur l'échiquier européen. Néanmoins, quand les questions européennes essentielles eurent été tranchées, quand l'Allemagne unie eut acquis, à l'aide de la Triplice, sur le terrain européen, une position inébranlable, et que son développement intérieur commença à donner une rapide extension à la sphère de ses intérêts en dehors de l'Europe, le moment vint pour elle d'inaugurer ime politique maritime et coloniale. Jusqu'alors il n'y avait pas de puissances qui eussent entre elles moins de motifs de conflits que l'Angleterre et la Prusse.
Il existait entre la politique de ces deux États une analogie en sens inverse. L'Angleterre avait renoncé à tout intérêt sur le continent européen ; elle se servait des guerres continentales pour étendre ses colonies et se rendre maîtresse des routes maritimes. La Prusse, jusqu'à ce moment, ne s'était pas sentie relativement rassasiée sur le terrain européen ; elle pouvait donc mettre à profit les conflits entre les États ayant des intérêts hors de l'Europe, pour réaliser ses buts en Europe, Leurs sphères d'intérêts étant complètement divergentes, tout conflit sérieux entre elles était impossible ; au contraire, elles s'étaient souvent rendu dans le cours de leur histoire des
services mutuels. Le développement de la puissance coloniale anglaise avait été fortement, bien qu'indirectement, favorisé par la Prusse (guerre de Sept Ans, époque napoléonienne) ; de même, c'est à coup sûr aux luttes de l'Angleterre avec la France que la Prusse, indirectement, avait dû son accroissement. Cette réciprocité de services mutuels se manifeste encore au Congrès de Berlin ; et dans les années qui suivirent, elle se traduisit par la position de l'Angleterre vis-à-vis de la Triplice. Mais voici que, d'une façon imprévue pour l'Angleterre et avec une gravité dont elle ne s'était pas tout d'abord rendu compte, la politique de l'Empire allemand commence, il y a vingt ans, à franchir les limites de l'Europe.
Les premiers pas dans cette voie furent faits sous le régime de Bismarck.
En 1884, profitant de la complaisance du cabinet anglais, qui faisait peu de cas des aptitudes coloniales de l'Empire allemand, l'Allemagne s'installe dans l'Afrique sud-ouest; puis, cette même année et l'année suivante, elle occupe le Togo, le Cameroun, forme une colonie est-africaine, met la main sur les petites îles encore inoccupées du Pacifique et sur une partie de la Nouvelle- Guinée. A la conférence africaine réunie à Berlin vers cette époque, l'Allemagne force l'Angleterre à renoncer en uii certain sens à sa situation de puissance privilégiée de par la force des événements dans les autres parties du monde. Jusqu'à cette époque, l'Angleterre avait
l'habitudo de n'occuper de nouveaux territoires au delà des mers que lorsqu'ils avaient pour elle une valeur palpable, qu'ils constituaient d'importantes positions sur les voies maritimes, ou qu'ils étaient sur le point d'être occupés à son désavantage par une puissance rivale. Quant aux autres, tant qu'ils n'étaient occupésparpersonne, elleles regardait comme anglais en puissance, si l'on peut s'exprimerainsi.Acette conférence, Bismarck proclama ce principe que les territoires non occupés de fait n'appartenaient à personne et pouvaient devenir la propriété de l'Étal qui les occuperait. Or, l'Angleterre sentait suspendu audessus de sa tète le conflit avec la Russie dans l'Asie centrale. En Afrique, sa rivalité avec la France entrait dans une phase de plus en plus aiguë ; elle tut forcée d'admettre ce principe et de se résigner au nouveau rôle de l'Allemagne comme puissance prenant la parole dans ies questions coloniales. Alors commença une occupation hâtive de territoires ne présentant pas une utilité immédiate et en quelques années s'acheva cet « écorchemeni de l'Afrique », et cette annexion des petites îles du Pacifique n'appartenant à aucune puissance. Maiscette période d'acquisition pacifiquede terres coloniales sans possesseurs se termina bientôt; elle avait duré deux ans à peine. Du reste, les pays que l'Allemagne avait occupés de la sorte n'offraient jusqu'à présent aucune valeur productive, et, par leur situation géographique, ils n'avaient pas non plus l'importance de posilionsraaritimesde premier ordre. A partir de ce moment, les efforts de l'Allemagne
en matière de politique maritime et coloniale durent s'engager dans une antre voie présentant plus de difficultés.
Le pionnier naturel de cette voie nouvelle fut le commerce d'outre-mer de l'Allemagne. Ce commerce croissait avec un rapidité inouïe; subventionnées par le Gouvernement, les compagnies de navigation se développaient et par làm«^me se multipliait le nombre des résidents commerciaux allemands. Ajoutons h cela le développement des forces navales de l'Empire : en 1898, le Parlement vote le grand programme de la construction d'une flotte de guerre. Étendu en 1900, ce programme devait, en 1920, donner à l'Allemagne trente-huit cuirassés de ligne.
En même temps, les aspirations coloniales croissaient rapidement en Allemagne. L'idée d'une Allemagne devenant grande puissance maritime et maîtresse de riches colonies s'empara de la nation. Ce fut désormais la pensée directrice de sa politique. On organisa la Ligue de la flotte, ligue qui compte plusieurs dizaines de milliers de membres; on fonda des sociétés de colonisation; l'imagination des professeurs, des journalistes, à côté d'un État pangermanique en Europe, entrevit la perspective d'un empire colonial allemand qui s'étendrait en Afrique, dans l'Amérique du Sud et dans celle du Centre, ainsi que dans les Indes hollandaises : ils démeubraientla Chine; ils annexaient en tout cas la Turquie et l'Asie Mineure jusqu'au golfe Persique. Depuis le moment où Guillaume II força Bismarck qui lui résis-
tait, à prendre sa retraite, et dirigea lui-même la politique de l'Empire, cette politique fut orientée avant tout vers les intérêts non européens. Ce sont ces intérêts qui, dans cette période, occupent la première place dans la politique internationale.
Du reste, il y avait dans les relations européennes un état d'équilibre relatif. L'unité allemande était réalisée de même que l'unité italienne; pour de longues années, le silence s'était fait sur la question polonaise rayée de l'ordre du jour des afTaires internationales; l'Autriche s'était transformée, et cette transformation lui assurait pour longtemps l'équilibre intérieur; dans la question d'Orient, un nouveau facteur était entré en scène dans la personne des petits États indépendants, et principalement de la Bulgarie, si pleine de vitalité et d'énergie; enfin, la Triple-Alliance et l'Alliance franco-russe présentaient des garanties de durée. Les États pouvaient donc porter leur attention sur les affaires extra-européennes, dont l'importance croissait rapidement, à mesure que se développaient l'industrie et le commerce des pays européens.
Après la chute des anciennes puissances coloniales, l'Espagne, le Portugal et la Hollande, il n'était resté en présence que deux nations rivales, l'Angleterre et la France. Mais, pendant la guerre de Sept Ans, la France avait été vaincue dans l'Amérique du Nord et dans les Indes; à l'époque napoléonienne, elle avait perdu ses principales positions maritimes; elle se retira donc quelque temps de l'arène.
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Et c'est ainsi que l'Angleterre, au commencement du siècle dernier, resta le seul État dominant sur les mers ; elle possédait des colonies vastes et riches et avait hors de l'Europe de grands intérêts.
Mais la France revient, dans le cours du dix-neuvième siècle, à la politique coloniale ; elle occupe l'Algérie, la Gochinchine; après la défaite de 1871, comme si elle cherchait une compensation à ses pertes territoriales en Europe, elle déploie hors d'Europe une énergie particulière : elle pénètre au Tonkin, elle étend son protectorat sur la Tunisie, enfin elle développe une grande activité dans l'Afrique centrale D'autre part, étant donnée la position maritime qu'elle possédait, et le relèvement de son énergie nationale qu'avait produit son unification politique, l'Italie devait forcément voir naître en elle, coïncidant avec ce relèvement, des aspirations coloniales. Ces aspirations furent dirigées avant tout vers l'Afrique du Nord où elle rencontrait dans la France une rivale dangereuse, et ce fut même la cause de son rapprochement avec l'Allemagne. Enfin, last but nol least, l'Allemagne devait à son tour paraître dans l'arène, car les intérêts qu'elle avait hors d'Europe croissaient rapidement par suite de son développement intérieur.
La Russie s'étendait en Asie par voie d'expansion continentale. Elle subissait l'influence des causes intérieures mentionnées plus haut, notamment du développement de la rapacité bureaucratique et d'un nationahsme sui generîs, auquel s'adjoignit plus tard
rinlérôt économique de la jeune industrie russe; aussi commença-t-elle à déployer de vastes plans asiatiques sans renoncer à sa tendance constante vers une mer ouverte. Arrêtée dans la direction du Bosphore, elle tourna d'abord ses regards vers le golfe Persique où elle menaçait rAngleteire, puis les fixa définitivement sur l'Extrême-Orient.
Enfin, ce qui augmenta encore l'importance des questions extra-européennes, ce fut le rôle des Etats- Unis et du Japonqui s'élevèrent au rang Je puissances de premier ordre.
En somme, à l'exception de l'Autriche, tous les grands États européens se montrèrent fortement intéressés aux afïaires extra-européennes, et l'on y vit alors apparaître les principales sources de conflit entre eux. Sur ce terrain, du reste, leurs relations réciproques se combinaient autrement qu'en Europe,
C'est entre l'Allemagne et l'Angleterre, nécessairement, que ces changements dans les relations devaient s'accuser le plus fortement. En eitet, l'une a les plus nombreuses possessions en dehors de l'Europe et fonde sur ces possessions toute son existence comme grande puissance ; l'autre ne possède encore presque rien, mais elle a de grandes forces, sans cesse croissantes, et des appétits en proportion. L'Allemagne doit conquérir ce qu'elle n'a pas ; l'Angleterre ne peut perdre ce qu'elle a. De là un antagonisme entièrement nouveau dans l'histoire et qui domine aujourd'hui toute la situation internationale.
A la fin du siècle dernier, l'Allemagne a déployé une grande activité dans toutes les parties du monde. La politique allemande a dit son mot dans toutes les questions importantes qui ont été à l'ordre du jour; souvent elle a joué le rôle de ferment pour provoquer des questions nouvelles.
De concert avec la Russie et la France, elle est intervenue après la paix de Simonoséki (1895) et a empêché le Japon de profiter de sa victoire sur la Chine; en 1897, elle s'est emparée de Kiao-Tchéou, et par là s'est acquis en Chine une position qui semblait alors être d'un grand avenir. Par ses agissements dans l'Amérique centrale et méridionale, elle commença à éveiller la susceptibilité des États-Unis. Pendant la guerre d'Espagne, elle témoigna d'une véri table hostilité envers les Américains; puis, ce furent ses projets sur le Brésil méridional, où il existe depuis longtemps de nombreuses colonies allemandes; on parla ensuite de sa proposition d'acheter les Antilles danoises, qui pouvaient fournir à sa flotte une base d'opération dans les eaux américaines; ce fut enfin le difl^érend entre elle et le Venezuela. Les susceptibilités de^ Américains finirent par aller jusqu'à l'irritation. En Afrique, c'est elle qui pousse les Boers à la guerre avec l'Angleterre (télégramme de Guillaume II au président Kriiger), et elle provoque dans ce pays un violent mouvement d'indignation contre elle. En Polynésie, elle entre en conflit avec l'Angleterre et les États-Lïnis à propos des Samoa. En Turquie, elle afl'ermit son influence. En Asie
Mineure elle étend ses intérêts; elle obtient un firman pour la construction du chemin de fer de Bagdad; pendant son voyage à Jérusalem, Guillaume II s'est proclamé l'ami et le protecteur de Tlslam et jusqu'à présent il s'efTorce de persévérer dans ce rôle. Enfin, dans ces dernières années, l'Allemagne a suscité l'affaire du Maroc et fait réunir la Conférence d'Algésiras.
Depuis la conclusion de l'Alliance franco-russe (1891), l'antagonisme de l'Allemagne à l'endroit des deux puissances alliées s'est rapidement affaibli. Bien plus, Guillaume II a commencé à rechercher activement l'amitié de la France et il lui fait toutes sortes d'avances. En même temps, il se rapproche de la Russie. Il veut être « le troisième dans la Duplice ». Les alliés de la Triplice sont utiles en Europe, mais ils ont moins d'importance pour une politique extraeuropéenne anti anglaise, ou même, comme l'Italie, ils s'entendent avec l'Angleterre. Sur ce terrain, c'est l'aide de la Russie et de la France qui est nécessaire à l'Allemagne.
S'unir avec la Russie, même en tendant à l'affaiblir, était dans la tradition prussienne. C'était surtout dans la tradition de la politique de Bismarck. Guillaume II s'était débarrassé de ce chancelier trop indépendant, mais il suivait ses traces. Vers la fin du siècle dernier, on trouva même en Europe, des raisons pour resserrer à nouveau ces liens ; car simullanément les causes d'antagonisme tendaient à disparaître.
La Russie avait commencé à construire le chemin de fer transsibérien el faisait déjà des plans relatifs aux rivages de l'océan Pacifique. Ces plans dominaient dans la politique russe depuis l'avènement de Nicolas II, qui, en qualité de prince héritier, avait fait un voyage autour de l'Asie et était revenu par la Sibérie. Étant donné le caractère russe si téméraire dans ses projets, les aspirations asiatique» s'accrurent si rapidement qu'on adopta pour devise : « L'Asie à la Russie ». Des écrivains influents se mirent à démontrer que l'âme des peuples asiatiques était sœur de l'âme russe et que la destinée de la Russie était avant tout de devenir un État asiatique. Pour mettre à exécution ces plans d'Extrême- Orient, il fallait se garantir à l'Occident; avant tout, il fallait s'assurer la tranquillité dans les affaires du Proche Orient. C'est ce qui amena l'entente avec l'Autriche (programme de Mùrzsteg). Les préoccupations de la Russie relatives à l'Extrême-Orient lui permirent de voir avec indifférence les progrès de l'influence allemande en Turquie.
La Russie et l'Allemagne avaient des intérêts communs. Cela ressortait en quelque sorte de l'évolution de la politique intérieure de la monarchie des Habsbourg. Les antagonismes étaient foitement accentués dans cette monarchie entre Slaves et Allemands, et même, sous le ministère du Polonais Radeni, l'hégémonie allemande sembla sérieusement menacée. Pour l'Allemagne, il sera toujours de la plus haute importance qu'en Autriche l'élément allemand ne
perde pas sa prépondérance, et, d'autre part, il est essentiel pour la Russie que l'État autrichien ne commence pas à faire une politique slave, et ne lui enlève pas la possibilité des revendications slaves dont elle se sert dans sa politique européenne. Autrefois déjà, la diplomatie russe s'était défendue contre cette intrusion, et il lui serait difficile de se résigner à renoncer au rôle d'unique représentante du monde slave.
Enfin, au point de vue de la question polonaise, il commençait à se manifester des symptômes inquiétants qui annonçaient qu'elle était sur le point de renaître.
A l'avènement du nouvel empereur, il fut bruit en Russie d'un « nouveau cours », c'est-à-dire d'une politique plus tolérante à l'égard des nationalités étrangères. Les Allemands eurent l'espoir que la position de leurs frères de race en Russie serait améliorée ; mais d'autre part ils eurent à craindre une amélioration dans le sort des Polonais. Ce qu'il y avait de fondé dans ces bruits, c'est que, sous l'influence des préoccupations asiatiques, le nationalisme russe cessa d'être menaçant pour les Allemands et devint moins agressif à leur égard tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Mais on ne put regarder comme un changement de politique en Pologne un certain adoucissement de ton et la nomination dans le Royaume de généraux-gouverneurs un peu plus diplomates : il eût fallu pour cela une transformation plus radicale; or, ni le Gouvernement ni l'opinion
russe n'y étaient disposés, et les inlénUs de la toutepuissante bureaucratie s'y opposaient absolument.
C'est pourtant sous l'influence de ces espérances d'un « nouveau cours », que se forma en Pologne un groupe politique peu nombreux, appelé groupe de la réconciliation. A l'exemple des Polonais de Galicie, ce groupe entreprit de réaliser un rapprochement avec le Gouvei'nement russe, en tâchant d'inspirer confiance à la Couronne par des manifestations de loyalisme. Il euttout d'abord une influence notable en Pologne, mais cela ne dura qu'un ou deux ans, car on ne fut pas long à se convaincre que ses calculs étaient entièrement erronés; néanmoins, son apparition suffit pour éveiller dans les sphères politiques allemandes une certaine crainte de voir se produire une entente polono-russe.
Mais la principale source des craintes allemandes et le principal motif d'un rapprochement de l'Allemagne et de la Russie, ce furent les nouvelles manifestations du mouvement national et de l'énergie politique dans les trois parties de la Pologne. Ces manifestations devinrent de plus en plus sensibles dans les dix dernières années du siècle dernier.
En considérant de près ce mouvement, il était facile de s'apercevoir qu'il avait partout sa source dans le réveil politique des masses populaires, et surtout de la classe paysanne. C'était cette même évolution qui, dans la Pologne prussienne, avait donné au polonisrae une force nouvelle pour défendre ses positions menacées en Posnanie et en Prusse Occi-
dentale ; c'était elle qui avait provoque la renaissance (lu polonisme en Silésie, qui avait suscité, dans la Pologne autrichienne, une lutte d'influence politique entre le conservatisme aristocratique dominant et les partis démocratiques. Dans la Pologne russe, et principalement dans le Royaume de Pologne, elle se révéla tout d'abord par des manifestations nationales ; ces manifestations furent suivies de l'organisation graduelle d'une lutte systématique contre la politique de russification. Puis ce furent les paysans qui, d'une manière de plus en plus marquée, résistèrent aux abus des autorités dans le domaine de l'administration communale ; le mot d'ordre de cette résistance était la « lutte pour le droit ». Enfin il y eut tout un effort d'instruction et de relèvement intellentuel et moral du peuple, effort largement organisé, bien que forcé de resîer secret à cause des persécutions du gouvernement. Ce mouvement arbore de nouv<'aux mots d'ordre patriotiques ; il marche sous le drapeau de la Pologne, et ce qui le distingue des anciens mouvements polonais, c'est qu'il ne tend pas comme eux à une insurrection armée ; au contraire, il inaugure une lutte politique quotidienne, systématique, pour les droits de la nation polonaise, pour la reconnaissance de son individualité dans les trois Etats. Le nombre des procès politiques crût sans cesse à Varsovie. Il augmenta de même à Posen, où le Gouvernement se mit à chercher un lien entre le mouvement local et le mouvement polonais général, et où se montra mani-
lOt; LA QUESTION POLONAISE
festement la collaboralion de la police prussienne avec la police russe. Cet accroissement du nombre des procès politiques prouvait quelle attention sérieuse les deux Gouvernements prêtaient à ce nouveau mouvement.
En réfléchissant à ces symptômes, les hommes d'État durent comprendre qu'il se préparait un changement radical dans l'attitude des Polonais dans les trois États. Ils durent reconnaître qu'il se formait une politique polonaise nouvelle, et que cette politique ne se bornerait plus aux démarches purement diplomatiques et aux questions politico-légales, comme celle des conservateurs aristocratiques, mais qu'elle s'appuierait sur les masses, et s'avancerait graduellement sur la voie d'une lutte énergique, aussi bien aux parlements, que sur le sol même du pays. Pour les hommes clairvoyants, il était hors de doute qu'on assistait à une renaissance de la question polonaise sous une nouvelle forme, cii elle devenait plus dangereuse que précédemment, lorsque ses efforts tendaient à conquérir l'indépendance par la force des armes.
Piéagir contre ce mouvement, ne pas laisser se poser à nouveau cette question qui semblait enterrée, tel était l'intérêt commun des deux Gouvernements , et ce fut là le lien qui les unit une fois de plus.
Sous l'influence d'une part des motifs ci-dessus indiqués, et d'autre part de leur connexité d'intérêts dans leur politique anti-anglaise en Asie, on voit se
développer un nouveau rapprochement russo-allemand, consolidé par l'amilié personnelle des deux souverains.
Gomme troisième dans la Duplice, l'Allemagne joue son rôle dans l'intervention organisée par la Hussie après la guerre- russo-japonaise ; et, dans le proche Orient, ces mêmes puissances agissent toutes trois ensemble pendant la guerre grécoturque. Il y eut même un moment, après Fachoda, où il sembla qu'offensée dans son amour-propre, et voyant que l'alliance avec la Russie ne la préservait pas d'échecs hors de l'Europe, la France allait conclure une alliance avec l'Allemagne, et cette alliance trouva de nombreux partisans dans l'opinion publique française.
Mais elle se heurta à la tendance contraire, celle qui poussait à l'entente avec l'Angleterre, tendance représentée par les éléments radicaux arrivés au pouvoir, à la suite de la crise intérieure qui se produisit dansla République, crise tissée sur la trame étrange de l'afTaire Dreyfus. Toutefois, il s'était amassé trop de contrariétés et d'offenses réciproques, pour que cette tendance de la politique extérieure pût devenir facilement populaire en France,
il était évident que l'Allemagne avait conçu le plan de former une coalition des puissances européennes contre l'Angleterre, et il semblait bien que ce plan touchait à sa réalisation. La grande puissance coloniale se trouvait dans un isolement complet ; il n'y avait pas d'antagonismes nettement déclarés
entre ses adversaires. Cette splendid isolation risquait de devenir très redoutable pour l'avenir de rÉtat britannique. Elle le mit donc dans la nécessité de rompre avec la politique traditionnelle des mains libres.
La première pensée des hommes d'État anglais, comme de l'opinion publique, se tourna vers les colonies anglaises, vers les nouvelles sociétés de race britannique, qui ont grandi pendant le siècle dernier au-delà des Océans. Alors domine l'idée impérialiste. Cette idée consistait à vouloir resserrer les liens de ces nouveaux organismes (le Commonwealth australien, le Canada et la colonie du Cap) avec la métropole, de leur donner une plus grande égalité de droits et de devoirs avec elle, de créer un Empire britannique qui, étant le bien commun de tous ses membres, leur fût à tous également cher. A la tête des hommes politiques de l'Angleterre parut le représentant de cette idée, un homme d'Etat dans toute la force du mot, C-hamberlain, qui mit tous ses efforts à résoudre une question dont les événements ont prouvé qu'elle n'était pas encore mûre.
Une fois né dans les esprits, le sentiment de l'affinité de race se tourna vers sa jeune sœur d'outremer, les États-Unis. En Angleterre, les sympathies pour les États-Unis s'exprimèrent de plus en plus fortement. Et lorsqu'elles se manifestèrent pendant la guerre hispano-aniéricaine, elles éveillèrent, de l'autre côté de l'Océan, une sincère réciprocité de
sentimeiils. Ces sympathies ne furent pas même affaiblies par l'affaire des Boers qui pourtant étaient assez populaires en Amérique. Notons en passant que la résistance à main armée de ce peuple plaçait l'Angleterre dans une position très difficile, car elle la forçait à rester neutre en présence des importants événements d'Extrême-Orient.
Les réciproques sympathies anglo-américaines, jointes à un antagonisme commun contre l'Allemagne, firent pâlir momentanément les espérances que nourrissaient les Allemands de lutter avec succès contre la dominatrice des mers, avec l'aide de la Duplice. Tout à coup, l'Allemagne change de front et se tourne vers l'Angleterre. (Guillaume II se charge toujours en personne, de tirer la politique allemande des situalions difficiles où elle s'est engagée, et de réparer les fautes qu'elle a commises ou plutôt qu'il a commises lui-même. Quelque temps donc après le télégramme à Kriiger, télégramme qui avait provoqué à Londres des symptômes alarmants pour les Allemands, Guillaume II part pour l'Angleterre et y fait des déclarations d'amitié. Ensuite, il olïre cette même amitié à l'Amérique, il lui fait cadeau d'une statue de bronze de Frédéric le Grand, et y envoie en visite le prince Henri de Prusse.
Un arrangement définitif relatif à Samoa termina le débat entre l'Angleterre, les États-Unis et l'Allemagne ; ensuite fut conclu entre l'Angleterre et l'Allemagne un traité garantissant l'intégrité de la Chine. La diplomatie anglaise commença à croire ;i
la possibilité d'un rapprochement avec TAllemagne pour réagir en commun contre la marche de la Russie en Extrême-Orient. Il fut même question d'une triple alliance entre l'Angleterre, l'Amérique et l'Allemagne, et au commencement de 1900, l'Angleterre aurait fait, à ce sujet, des propositions aux deux autres puissances. Mais les vues de l'Allemagne avaient pris une direction entièrement opposée.
Bientôt l'Angleterre se convainquit de la mauvaise foi germanique aussi bien dans l'affaire du Venezuela qu'en Extrême-Orient. Là l'Allemagne continuait à soutenir l'action russe, et elle commentait l'entente relative à l'inlégrité de la Chine en disant que celte entente ne concernait pas la Mandchourie puisque les Allemands n'y avaient aucun intérêt.
Aussi, est-ce la tendance hostile à l'Allemagne qui, d'une manière définitive, prend le dessus en Angleterre. Les Anglais commencent à voir en elle leur principal adversaire sur le terrain des intérêts politiques essentiels, et non seulement sur tel ou tel point, mais sur le globe entier, à la suite des conquêtes que fait partout l'exportation allemande. La presse anglaise se remplit d'articles des plus alarmistes sur « le péril allemand ». Et la diplomatie anglaise se rend compte que là où elle lutte contre la Russie, elle rencontre également l'hostilité de l'Allemagne.
Voyant que son isolement ne pouvait durer plus longtemps, surtout en présence des événements d'Extrême-Orient, l'Angleterre se décida pour une
combinaison hardie : elle résolul de conclure une alliance avec un État asiatique. Cet acte produisit une impression d'autant plus forte que, promu par cette alliance à la dignité de puissance civilisée, le Japon était peu connu en Europe et se trouvait apprécié au-dessous de sa valeur, principalement en ce qui concernait ses forces militaires.
Le Japon se préparait alors à une guerre inévitable avec la Russie. Il espérait bien vaincre son adversaire. Mais cette alliance le garantissait, en tout cas, contre l'intervention des autres puissances au cours de la lutte. Elle avait donc pour lui une importance de premier ordre.
La Russie était fatalement poussée vers cette guerre par toute son action en Extrême-Orient. Par suite de la désorganisation générale, toujours croissante, de la machine gouvernementale pendant les années qui précédèrent la guerre, la politique russe n'avait pas une direction nette et homogène. C'était un enchevêtrement confus d'actions en sens contraires, entreprises par ditïerentcs autorités, dont aucune n'était nettement responsable de l'ensemble de l'opération. D'un côté, possédant certaines données relatives aux forces militaires du Japon, le ministre des Aiîaires étrangères s'efforçait d'éviter la guerre; le ministère de la Guerre relirait une partie des armées de la Mandchourie et ne mettait aucune hâle à fortifier Port-Arthur. De l'autre, au contraire, la vice-royauté d'Extrême-d'Orient, munie de pleins pouvoirs, faisait une politique aggressive, qu'aggra-
valent encore des entrepreneurs particuliers qui, sous la protection del'Élat, s'insinuaient dans la sphère des intérêts japonais. En même temps, on consacrait des sommes folles à la construction d'un port magnifique à Dalny, point soi-disant entièrement garanti, sans prévoir les services que ce port rendrait à l'ennemi pendant la guerre. La Russie avait cessé d'avoir un seul gouvernement; il n'y avait plus de contrôle, non seulement sur la conduite des affaires à l'intérieur, mais encore sur son action à l'extérieur.
L'expansion de la Russie vers la mer Jaune pouvait à un certain point de vue passer pour une politique à larges vues. Port-Arthur était le premier port russe ne gelant jamais et situé sur une mer ouverte. On pouvait également expliquer les nouvelles conquêtes par les intérêts commerciaux qui jouaient déjà dans la politique russe, surtout sous l'influence de Witte, un rôle d'une certaine importance. Mais, pour entrer dans celte voie, il aurait fallu précédemment avoir organisé autrement la Sibérie, surtout la Sibérie orientale. Si la Russie avait réussi à peupler, comme il convenait, un pays d'ailleurs riche, depuis longtemps en son pouvoir, elle aurait ou là une base d'opérations pour s'avancer dans le sud, vers des territoires cultivés et habités par une nombreuse population de race étrangère. Mais en Russie, on ne se doutait pas, qu'à certains égards, la Chine et le Japon ont une civilisation supérieure à celle de l'Europe occidentale. Des opérations de guerre contre ces pays, ayant pour
base les territoires vides de la Sibérie, devaient aboutir au même échec que l'œuvre de l'administration russe en Pologne, dirigée d'un centre situé dans un pays, la grande Russie, éloigné de la Pologne et moins civilisé qu'elle.
Cette voie d'expansion où s'engageait la Russie était d'autant plus périlleuse qu'elle n'était pas préparée historiquement. Mais la Russie y étaitpoussée par ses instincts conquérants et la légèreté de ses politiciens ; elle l'était aussi par les influences allemandes.
L'Allemagne déployait une activité de plus en plus grande dans le Proche Orient ; elle étendait ses entreprises en Asie Mineure et elle y avait même déjà des colons; enfin, elle possédait déjà une influence dominante à Constantinople. Il était donc pour elle d'un intérêt de premier ordre de détourner dans une autre direction l'attention et les forces de la Russie. Une foi^: son action engagée en Extrême Orient, la Russie aurait pour de longues années des préoccupations, et, pendant ce temps, l'Allemagne pourrait tranquillement mener à bien son œuvre en Turquie, sans s'exposer à un conflit avec son voisin de l'Est.
La politique rusye en Extrême-Orient devait conduire à miner, dans ces contrées, la situation de l'Angleterre et promettait à l'Allemagne de nouvelles conquêtes territoriales et commerciales. N'allait-on pas jusqu'à parler alors du démembrement de la Chine? C'était sans doute à quelque chose de ce genre que pensait l'Empereur Guillaume, quand il proclamait avec enthousiasme sa croisade contre la race jaune.
Il est difficile de hasarder des suppositions sur les espérances qu'on nourrissait à Berlin au sujet de lissue de celte g-uerre : ce qu'il y a de certain, c'e!?t que la défaite des Russes a complètement renversé l'habile construction de la politique anti-anglaise de l'Allemagne. Du reste, môme avant la guerre, elle avait déjà é'é ébranlée du côté de la France.
Saluée en son temps avec tant d'enthousiasme par lî Fi ance isolée, par le gros public qui n'avait pas de foi en ses forces et qui désirait la paix av;int tout, par quelques rêveurs qui pensaient à la revanche, et par les capitalistes qui trouvaient en Russie un placement avantageux, l'alliance franco-russe commença à rencontrer de nombreux critiques. Elle n'avait pas préservé la France de l'humiliation de Fachoda ; elle n'avait donc donné aucune satisfaction aux sentiments nationaux ; l'avenir des emprunts russes éveillait des craintes ; bien plus, après le rapprochement de la Russie avec l'Allemagne, l'alliance conduisait de plus en plus la France à servir d'instrument à la politique de ces deux États. La République s'éloignait peu à peu d'une politique extérieure indépendante et s'inspirantdes intérêts de la France largement conçus.
A l'aurore du vingtième siècle on sentit que la politique française se ranimait et qu'elle reprenait son initiative. La diplomatie de la République fait aboutir l'entente avec l'Italie (1900-1902) dans les affaires méditerranéennes, par le fait de la renonciation, du côté de la France, à tout intérêt
dans la Tripolitaine, et du côté de l'Italie, à tout intérêt dans le Maroc. Étant donné les bonnes relations anglo-italiennes fondées précisément sur les questions méditerranéennes, cette entente présageait un rapprochement de la France et de l'Angleterre, et la France, en effet, en prépara peu à peu les bases. Après l'explosion de la guerre du Japon, qui paralysa du coup la Russie en Europe et la mit sous la dépendance de l'Allemagne, la France éprouva le besoin de s'assurer un autre appui. Elle le devait surtout à cause de ses plans sur le Maroc. Aussi, l'entente anglo-française s'établit-elle bientôt après les débuts de la guerre, en avril igo/J. Elle réglait tous les débats coloniaux qui existaient entre les deux puissances. Mais surtout elle laissait à la France les mains libres au Maroc, et ce fait était d'une importance considérable. En effet, il rapprochait la France de l'Angleterre, isolée en Europe, et, en même temps, ces deux États mettaient l'Allemagne de côté dans les affaires de la Méditerranée.
Cette entente porta un coup décisif à la politique de l'Allemagne qui tendait à isoler l'Angleterre, et réduisit à néant dix années d'efforts incessants. Elle marque le point de départ d'une nouvelle combinaison de puissances, et en présence de cette combinaison, les alliances formelles existantes perdent en partie leur importance.
L'entente entre la France et l'Angleterre, complétée par l'entente de ces deux puissances avec l'Italie et lEspagne, excluait pour la première fois, depuis
llfi LA QUESTION POLONAISE
fort longtemps, la voix de rAllemagne dans une grande question internationale comme la question marocaine. Ce fut à coup sûr un grave échec pour la politique de Berlin. Elle s'y résigna d'abord avec une apparente indifférence. Il est possible qu'on n'ait pas cru sérieusement à Berlin à la durée du rapprochement franco-anglais; d'autre part, la guerre d'Extrême-Orient venait seulement de commencer; on ne savait comment elle tournerait pour la Russie, et par suite jusqu'à quel point il faudrait désormais tenir compte en Europe de l'alliance franco-russe.
Mais, après une année de guerre, vint la bataille de Moukden, et dès lors l'issue finale ne laissa aucun doute. En même temps, la crise intérieure russe entra dans une phase aiguë qui paralysa la Russie à l'extérieur; d'un autre côté, en France, sous le ministère Combes, une lutte acharnée se livrait contre l'Église et en même temps les luttes politiques trouvaient leur écho dans l'armée où se développait avec énergie la propagande antimilitariste. Ce moment parut favorable à l'Allemagne pour briser le groupement qui se formait. Alors, à l'occasion de l'affaire marocaine, sous le prétexte que l'on n'avait pas tenu compte de ses intérêts, elle accomplit une attaque diplomatique contre la France. Le seul résultat avantageux qu'elle obtint, ce fut de forcer la France à consentir à une conférence internationale dans l'affaire du Maroc. C'était un triomphe pour l'Allemagne, mais un triomphe de forme, plutôt que de fait. Quant au rapprochement franco-anglais, il a résisté à l'épreuve de
Ja conférence d'Algésiras. Il s'est même resserré grâce à la politique anglaise qui ne connut pas d'hésitations, et se montra au contraire bien décidée à soutenir la France.
L'entente cordiale anglo-française devient un fait qui domine la situation internationale.
C'est d'Algésiras que datent les essais de l'Angleterre dans le sens d'un rapprochement avec la Russie.
Le traité de Portsmouth atténua le plus possible pour la Russie les conséquences de sa défaite. Les Etats-Unis pesèrent fortement sur sa rédaction ; ils voulaient empêcher un trop grand accroissement de la puissance japonaise, qui menaçait leurs intérêts dans l'océan Pacitique. Mais il est hors de doute que, moins ostensiblement, l'Angleterre agit dans le même sens. S'il était conforme à son intérêt que la Russie fût arrêtée dans sa marche en Asie, il était contraire à cet intérêt même qu'elle fût affaiblie au point de tomber sous la dépendance de l'Allemagne qui aurait eu désormais le chemin libre vers le Proche Orient. D'autre part, elle commençait déjà à chercher un rapprochement avec son adversaire traditionnel sur le terrain de leurs intérêts communs menacés par l'Allemagne.
Les démarches de l'Angleterre ont abouti à l'entente avec la Russie (1907) dans les affaires d'Asie. Cette entente était très profitable pour la Russie, eu égard surtout à sa situation d'alors en face des puissances. Avec les deux ententes
franco-japonaise et russo-japonaise elle complète un système de conventions dont le ressort est la politique anglaise, et d'où l'Allemagne est exclue. Ce ne sont que des ententes et non des alliances, et il est impossible d'y voir une coalition contre l'Allemagne, C'est grâce à elles pourtant qu'ont été écartées les questions litigieuses entre les puissances, questions que l'Allemagne exploitait dans sa politique agressive, surtout dans sa politique antianglaise. Elles lient en quelque sorte les mains de la diplomatie de Berlin et mettent un frein à l'impétuosité avec laquelle elle s'était lancée dans la politique extra-européenne.
Étant donné les excellentes relations de l'Angleterre et de la France avec l'Italie et l'Espagne, et la bonne intelligence qui règne entre les puissances directement intéressées dans les affaires méditerranéennes, l'entente cordiale anglo-française a transformé radicalement la situation de l'Europe occidentale en présence de l'Allemagne. L'influence allemande dans cette moitié de notre partie du monde est détruite. Mais le plus grand avantage est pour la France : en 1871, elle avait perdu la situation dont elle jouissait de puissance de premier ordre ; pendant longtemps, elle avait été isolée, et même elle s'était trouvée sous la menace d'une nouvelle attaque de la part de l'Allemagne. Ensuite, la Russie, dont elle s'était fait un appui et qui tenait à faire d'elle l'instrument de la politique allemande,
se montra moins puissante qu'elle ne l'avait cru ; si bien qu'après la défaite de son alliée en Extrême- Orient, la France risquait d'être entièrement subordonnée à l'Allemagne.
Par ce rapprochement avec l'Angleterre, elle retrouvait son indépendance ; elle put même de nouveau avoir une politique à elle sur le point qui lui importait le plus en dehors de l'Europe, c'està-dire dans le Nord de l'Afrique. L'Allemagne, se fondant sur la puissance et sur l'antagonisme des autres États, se préparait à donner des ordres à toute 1 Europe ; et voilà qu'elle rencontre aujourd'hui à l'ouest une force réelle qui s'oppose à elle, dans la personne delà France liée avec l'Angleterre. En présence de cette force, elle est obligée de se résigner à ce fait que le temps n'est pas encore venu de son hégémonie.
La nouvelle situation internationale ainsi créée réduit l'Allemagne en Europe à un rôle plus modeste que celui qu'elle avait joué jusqu'à ces derniers temps, et, hors d'Europe, l'entrave — pour combien de temps? on ne peut le savoir, — dans sa politique agressive.
Mais l'Allemagne n'est rien moins que disposée à accepter ce nouvel état de choses. A la deuxième conférence de la Haye (1907), elle joue le rôle de principale puissance militaire, et l'attitude de ses représentants fait augurer pour l'avenir les intentions ambitieuses de la politique de Berlin.
Quoi qu'il en soit, la situation internationale qui
s'est établie au commencement du dix-neuVième siècle est devenue très désavantageuse pour l'Allemagne, et cela sur tous les terrains, à l'exception d'un seul qui a pour elle, il est vi'ai, une importance capitale. Après l'affaiblissement de la Russie et l'amoindrissement de son rôle politique, l'Europe orientale reste le principal champ ouvert à l'activité allemande et devient la sphère de l'influence directe de l'Allemagne.
Les intérêts les plus urgents de l'Angleterre et de la France ont été garantis grâce à l'entente de ces deux puissances. Cette entente permet de conserver pour un temps indéterminé le slatu qiio dans les aflfaires extra-européennes. L'Allemagne, en effet, étant donné l'état de ses forces maritimes, peut être réduite encore longtemps à un rôle passif dans sa politique mondiale. Môme dans Taflaire du Maroc, qui a été en ces derniers temps l'objet d'un conflit diplomatique entre elle et la France, et qui sembla par instants devoir amener la guerre, l'accord franco-allemand, qui l'a relativement réglée, aura pour résultat de réduire son activité politique dans la Méditerranée.
Dans ces conditions, presque toute l'énergie politique de l'Allemagne s'est concentrée sur l'orient de l'Europe, où l'affaiblissement delà Russie, à la suite de ses défaites en [Extrême-Orient et de sa crise inté-
Heure, a créé une situation entièrement nouvelle. Aussi, est-ce sur ce point que se transporte rapide ment, dans ces derniers temps, le centre de gravité de la politique internationale.
Depuis un certain nombre d'années, l'attention de l'Allemagne a commencé à se tourner vers la Turquie, dont le désarroi politique promettait des avantages certains à un État qui était la seule grande puissance de l'Europe orientale.
Depuis Moukden et Tsoushima, la Russie a cessé d'être une rivale redoutable dans le Proche Orient ; depuis la guerre avec le .îapon, elle se sent elle-même mise sous la dépendance de l'Allemagne, et ses hommes d'Élat ont pris pour principal objectif de conserver avec le voisin de l'ouest des relations amicales. Cette amitié assure à la Russie la sécurité sur sa frontière occidentale, et sans elle la guerre avec le Japon eût été impossible. A plus forte raison s'estelle montrée indispensable après la guerre. Et en effet, tout le monde en Russie, y compris le Gouvernement, reconnaît qu'on ne saurait s'exposer à une nouvelle guerre, surtout avec un État puissant. Tout s'y oppose, et l'état de l'armée, sans parler de la flotte en partie détruite, en partie désorganisée, et l'état des finances, et enfin la situation politique intérieure qui est si loin d'être équilibrée. Sans doute le mouvement révolutionnaire russe s'est apaisé à la suite de la répression sévère organisée par Stolypine et par l'effet, du reste, de sa propre décomposition ; les partis tendant à la réforme constitutionnelle se sont
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considérablement affaiblis et ont perdu l'espoir d'une prompte victoire; il n'en est pas moins vrai que le Gouvernement n'est pas solide sur ses bases On a pu écraser pour un temps l'anarchie qui se manifestait dans les faits, et encore d'une manière incomplète, comme l'attestent les événements; mais on n'a pu écarter l'anarchie qui règne dans les esprits. Celle-ci est à l'état chronique, et elle persistera sans doute aussi longtemps que la Russie n'aura pas réalisé les réformes profondes qui lui permettront d'organiser les forces sociales de la nation, qui infuseront une âme nouvelle dans la vie politique du pays et combleront enfin entre le Gouvernement et la nation le profond abîme qui n'a nullement cessé d'exister. Une notable partie de la nation russe ne croit plus à la portée ni aux forces de la révolution, mais elle n'en est pas moins restée mécontente; elle voit, en effet, combien le Gouvernement et les partis qui le soutiennent sont incapables d'entrer définitivement dans la voie de ces réformes qu'on promet toujours et qu'on ne réalise jamais. Pourtant, il y a, comme nous venons de le dire, des partis qui soutiennent le Gouvernement ; ils forment même la majorité dans la Douma; mais ils n'ont jamais joui d'une grande popularité. S'ils ont obtenu la majorité aux élections, c'est en partie à cause des fautes commises par l'opposition, et c'est surtout grâce à l'appui des autorités ; mais leur influence sur l'opinion est des plus faibles et semble aller encore en diminuant. D'ailleurs, le Gouvernement lui-même manque de
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cohésion : la moitié des ministres, Stolypine en tête, représente la tendance à réformer la Russie dans le sens du manifeste d'octobre, en réduisant d'ailleurs notablement sa portée; et l'autre moitié représente les idées réactionnaires. Cette dualité empêche le Gouvernement d'avoir une ligne de conduite bien nette; elle provoque de continuelles hésitations dans sa politique intérieure; il se pourrait fort bien que tout finît par le triomphe du parti réactionnaire, qui aurait bientôt fait d'achever la désorganisation intérieure de la Russie.
Après les années de troubles auxquelles nous venons d'assister, il s'est produit en Russie un sensible apaisement ; mais le pays n'est pas encore entré dans la voie de la régénération de ses forces, ni dans celle de la restauration de sa puissance extérieure. Rien, non plus, ne permet d'espérer qu'elle puisse bientôt reconstituer sa flotte et réformer son armée, dont l'organisation défectueuse a éclaté à tous les yeux dans la dernière guerre.
Dans ces conditions, l'Allemagne a cessé pour longtemps de craindre la Russie comme une rivale ; elle a au contraire la certitude de la maintenir dans sa dépendance.
Quant à l'Autriche, l'Allemagne s'est habituée dans ces derniers temps à la considérer comme un instrument de sa politique.
L'alliance austro-allemande fut d'abord une alliance défensive contre la Russie ; mais, depuis de longues
annéesdéjà elle a perdu son importance à cet égard. Le rapprochement russo-allemand, déjà sensible depuis une quinzaine d'années, l'expansion de la Russie vers rExtrême-Oriont, sa passivité dans les Balkans, et par suite son entente avec l'Autriche dans les affaires de Macédoine, enfin son affaiblissement politique résultant de la guerre avec le Japon — tous ces faits ont enlevé à l'Autriche toute crainte d'une attaque de la part de la Russie, Or, c'est cette crainte qui avait été le point de départ de son alliance avec l'Allemagne. La raison d'être de cette alliance s'est donc effacée de plus en plus. Pourtant, l'alliance ellemême s'est resserrée chaque jour davantage, et dans les derniers temps les représentants officiels de la diplomatie autrichienne apprenaient au monde que c'était plus qu'une alliance ordinaire. Que ce rapprochement intime soit quelque chose de plus qu'une alliance, cela signifie non seulement qu'il intéresse la politique extérieure des deux empires, mais encore qu'il comprend une certaine sphère de relations intérieures. Sans se demander si, à ce dernier point de vue, l'union de l'Allemagne et de l'Autriche est seulement une union morale ou si elle s'appuie sur quelques engagements formels, il faut constater qu'elle est réellement très intime.
En dépit de tous les changements qui se sont produits en elle depuis Sadowa, l'Autriche est restée, par ses institutions et par son esprit, un État allemand. C'est en allemand que se traitent les affaires communes aux deux moitiés de la monarchie ; c'est
Tallemand qui, en dépit des réclamations ardentes des Hongrois, est resté la langue de l'armée ; c'est lui aussi qui, malgré les droits divers accordés aux autres langues du pays, est la langue officielle de la Cisleithanie. Allemande est la plus forte nationalité de l'Empire; allemandes sont les sphères d'influence qui, malgré la durée du régime parlementaire, agissent sur la politique de l'Empire, et principalement les cercles des conseillers de confiance de la Couronne, la haute hiérarchie militaire et la bureaucratie centrale ; allemande est enfin la dynastie et toute la tradition de l'État. Le catholicisme, le sentiment dynastique, un siècle de rivalité au sujet de l'hégémonie en Allemagne, enfin les ambitions et les intérêts de Vienne considérée comme grande capitale allemande, séparent les Autrichiens de la Prusse ; il n'en est pas moins vrai qu'ils sont unis à elle par leur civilisation, par leur langue et la vie intellectuelle qu'elle exprime et qui leur est commune. Lorsque les tendances des peuples non allemands de la monarchie et surtout les aspirations tchèques commencèrent à menacer l'influence allemande, la lutte contre ces aspirations exalta le sentiment national et par suite renforça l'attraction qui les attirait vers le grand État national allemand créé par la Prusse. Les Allemands, habitant les territoires slaves limitrophes de l'Empire des Hohenzollern, sont par leur esprit très peu Autrichiens mais beaucoup plus Allemands du type prussien. Or, il s'est produit parmi eux un courant pangerraanique qui,
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en aboutissant presque au loyalisme envers les Ilohenzollern et en jetant le mot d'ordre Los von Rom, menaçait déjà nettement l'existence même de l'Autriche. En efifet, il semblait alors que l'antagonisme entre Allemands et Slaves allait désagréger l'Empire des Habsbourg et en amener le démembrement. Grâce à une évolution de la politique tchèque dans un sens, plus conciliateur, cet antagonisme est entré dans une phase moins aiguë, et par là même le mouvement pangernianiste s'est affaibli. Mais le sentiment national allemand des Autrichiens, lui, ne s'affaiblit pas. Au contraire, il grandit encore à mesure que s'efface le souvenir des luttes contre la Prusse. Du jour où les questions maritimes et coloniales ont pris la première place dans la politique internationale, l'Autriche a reculé au second plan dans le concert des puissances ; et par suite les aspirations et les ambitions des Allemands d'Autriche ont trouvé une satisfaction et une compensation dans l'accroissement de la puissance de l'Allemagne ; c'est en elle, en effet, que les Autrichiens voient l'avenir du germanisme et ils prennent moralement part à tous ses triomphes. L'Autriche vit désormais sous le charme de la puissance de l'Allemagne, et, du reste, tout en excitant l'inquiétude des autres nations, cette puissance exerce sur les Allemands du monde entier une irrésistible attraction. Déjà, même, les Allemands d'Autriche commencent à adopter cette opinion que, dans l'avenir, leurs aspirations nationales venant à s'élargir et leurs
intérêts économiques se développant, ces aspirations et ces intérêts ne trouveront un débouché sur les grandes voies mondiales que sous la protection de la puissance politique, de l'armée et surtout de la marine de la monarchie des Hobenzollern.
Le rapprochement intime de l'Allemagne et de l'Autriche est, dans le sentiment des Allemands d'Autriche, un point d'appui pour leur germanisme; pour beaucoup d'entre eux, c'est môme le prélude d'une fusion politique complète avec le monde allemand. La crainte de la Russie est tombée dans le domaine du passé. C'est donc bien cette conviction qui est le principal fondement de l'aUiance austro-allemande.
Dans cette alliance, l'Empire des HohenzoUern possède une prépondérance naturelle qui tient à sa puissance et à son caractère national germanique. Elle est moins la coordination de la politique de deux États que la subordination de la politique autrichienne à la politique prussienne. Gela se voit clairement dans l'attitude de la diplomatie autrichienne, qui, surtout hors d'Europe, joue souvent un rôle auxiliaire à côté de la diplomatie allemande. L'expansion de l'Autriche dans les Balkans est une expansion avant tout allemande, en ce sens que les Autrichiens y font des progrès, non en qualité de Hongrois, de Tchèques, etc., mais en qualité d'Allemands ; ceux qui d'Autriche vont dans ces contrées sont des Allemands, ne différant en rien des Reichsdeiilscheii (Allemands de l'Empire), et c'est avec ces Reichsdeutschen qu'ils y fortifient l'inlluence
allemande en général. Jusqu'aux chemins de fer autrichiens construits dans la direction des Balkans qui profilent à l'expansion économique allemande ; de plus en plus ils font le transit des marchandises allemandes, qui supplantent peu à peu l'importation autrichienne dans l'Empire ottoman.
L'Allemagne n'envisage pas l'Autriche comme un obstacle à son expansion vers le sud-est, mais plutôt comme un pont allemand réunissant Berlin avec Constantinople. Plus l'union entre les deux États se resserrera, plus ce rôle sera efficacement rempli par l'Autriche, et l'extension des influences autrichiennes dans les Balkans ne sera qu'une préparation à l'expansion allemande.
L'Autriche elle-même est l'objet d'une conquête allemande, et cette conquête, pour se poursuivre par des voies pacifiques, n'en avance pas moins rapidement. D'ailleurs, elle ne se produit pas seulement sur le terrain de la politique étrangère où la monarchie des Habsbourg est subordonnée à celle des Hohenzollern. Elle s'accomplit aussi à l'intérieur. Les institutions autrichiennes se modèlent par degrés sur celles de l'Empire allemand. La conquête nationale s'opère simultanément : la vie intellectuelle de l'Autriche se traîne de plus en plus dans la sphère de la vie proprement allemande ; les ligues pangermaniques, dont les comités sont en Prusse, en Saxe et en Bavière, déploient avec une grande liberté leur agitation dans les pays slaves de l'Autriche et dans le Tyrol italien.
130 LA QUEStlON POLONAISE
Enfin la conquête économique fait, elle aussi, de rapides progrès : l'importation allemande constitue presque la moitié de toute l'importation en Autriche- Hongrie, y compris la Bosnie et l'Herzégovine ; en ce qui concerne spécialement les produits manufacturés, l'Allemagne, à elle seule, en importe au moins les deux tiers. Par contre, étant donné son développement industriel, l'Allemagne tend à devenir le consommateur exclusif des produits de l'agriculture austro-hongroise; elle en absorbe déjà la plus grande quantité, aussi les liens économiques se resserrent-ils rapidement entre les deux États, et ils peuvent aboutir à une union douanière qui serait la conséquence logique de ce processus.
Sans doute, il existe en Autriche des nationalités slaves qui ne voient pas sans crainte les progrès de cette conquête et qui voudraient les arrêter. Cette tendance a commencé à se manifester avec force dans les délégations autrichiennes, lorsque, du côté polonais et du côté tchèque, on s'est livré à la critique de la politique étrangère de l'Empire. Mais il est difficile de se faire illusion. Nous avons indiqué les bases générales sur lesquelles s'appuie la politique de l'Autriche; étant donné ces bases, un changement radical de cette politique est impossible. Ce qui est vraisemblable, c'est que les éléments slaves feront à l'alliance avec l'Allemagne une opposition plus énergique ; il en résultera avant tout un conflit intérieur aigu, dont les suites sont difficiles à prévoir. Ce qui complique encore la situation, c'est
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rattitude des Hongrois ; il est vrai que leur crainte d'une conquête allemande s'accentue de jour en jour; mais l'accroissement des forces de l'élément slave dans l'Empire présente pour eux un danger plus direct. Les Hongrois ont été les premiers promoteurs de l'alliance austro-allemande, et c'est en eux qu'elle a toujours trouvé son plus ferme soutien.
Appuyée sur l'Autriche devenue sa subordonnée, n'ayant rien à redouter de la Russie, l'Allemagne se hâta de développer en Turquie son influence politique et ses entreprises : tout portait à croire qu'elle tendait à s'y créer une situation semblable à celle de l'Angleterre en Egypte et à celle de la France en Tunisie, et qu'elle pensait à faire, dans l'avenir, de l'Empire ottoman un protectorat allemand.
L'imagination des partisans enthousiastes du pangermanisme, qui devancent peut-être d'un peu trop loin la pensée des hommes d'Etat de Berlin au point d'avoir déjà dans leurs plans englobé toute l'Autriche, courait à bride abattue à travers des possessions allemandes ininterrompues depuis Berlin jusqu'au golfe Persique et à Téhéran, ils entouraient la Russie à l'ouest et au sud, depuis la mer Baltique jusqu'à l'Asie centrale, de la frontière en demi-cercle de l'Empire allemand, et en même temps ils menaçaient l'Angleterre en Egypte et dans les Indes Orientales.
Les hommes qui dirigent la politique de Berlin et les entreprises allemandes en Turquie ne s'amusaient pas à combiner ces rêves fantastiques;
mais pratiquement, au contraire, ils poussaient en avant leur œuvre qui semblait présenter toutes les chances d'un succès ininterrompu.
Mais il se produisit des faits qui compliquèrent singulièrement la politique de l'Allemagne dans cette direction.
La révolution turque que, grâce à son organisation merveilleuse et à l'appui de l'armée, le parti libéral accomplit avec une maestria incomparable, fut accueillie avec sympathie par l'Europe occidentale. Elle prit pour programme d'une partd'introduire ou plutôt de rétablir le régime constitutionnel, et d'autre part d'affranchir la Turquie des influences étrangères, surtout de l'influence allemande. L'Allemagne fut donc menacée de voir son influence à Gonstantinople contrebalancée par celle de la France et de l'Angleterre ; et, en effet, le nouveau Gouvernement turc entra aussitôt en excellentes relations avec ces deux puissances.
Après des années et des années d'un travail systématique savamment dirigé, dont le but était de conquérir la Turquie par son influence et d'exploiter à son profit la désorganisation du Gouvernement ottoman, l'Allemagne se trouva subitement en présence d'une situation entièrement changée. Le nouveau régime amena au Gouvernement des éléments jeunes et énergiques, inspirés de l'idée de régénérer l'État, de renouveler sa force et de le délivrer des influences des puissances étrangères ; il écartait les bases principales sur lesquelles s'appuyaient les plans de
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la politique allemande à l'égard de la Turquie. La révolution fut menée si rapidement qu'on n'eut pas le temps d'organiser par l'intrigue la défense de l'ancien régime. L'Allemagne fut donc contrainte de montrer de la sympathie pour la Turquie constitutionnelle. Sympathie feinte, et l'on n'y ajouta guère foi en Europe, car la diplomatie allemande ne fut pas assez habile pour cacher entièrement sa mauvaise humeur. On pouvait donc s'attendre à ce qu'elle profitât de toutes les occasions pour ébranler l'autorité du nouveau régime aux yeux des Turcs eux-mêmes.
Il ne semble pas non plus que l'Allemagne soit bien satisfaite du nouvel esprit qui, dans ces derniers temps, s'est manifesté dans les sphères gouvernementales de l'Autriche. A côté du vieil empereur, son énergique héritier présomptif, l'archiduc François- Ferdinand, a commencé à exercer une notable influence sur la marche des affaires. Depuis ce moment, la politique autrichienne montre une plus grande activité ; elle devient plus entreprenante, et tend à s'inspirer davantage des intérêts et des ambitions de l'Autriche indépendants des intérêts de son puissant allié. Ce changement dans la politique autrichienne pouvait être prévu, car il devait nécessairement résulter de l'affaiblissement de la Russie. En présence du péril qui la menaçait de la part de la puissance russe, et poussée par ce péril même, l'Autriche s'était jetée dans les bras de l'Allemagne ; depuis, elle avait été astreinte à jouer le rôle d'instrument
de la politique de Berlin. Il est facile de comprendre que, du jour où la Russie eut dévoilé toute sa faiblesse, on cessa de la traiter en adversaire redoutable. Bien qu'en conservant sa tendance à maintenir son union intime avec l'Allemagne, l'Autriche montra des velléités de jouer un rôle plus indépendant sur l'arène internationale : elle parut désireuse de mettre à profit l'affaiblissement de la Russie et de ses difficultés intérieures, et de prendre à cette fin des initiatives plus énergiques dans la sphère des grands intérêts delà politique autrichienne, surtout dans les Balkans. Ces tendances s'étaient déjà manifestées avant la révolution turque par l'annonce de la construction du chemin de fer du Sandjak et par les bruits qui couraient sur son intention d'annexer la Bosnie et l'Herzégovine.
Une trop grande indépendance de la politique autrichienne serait fort incommode pour l'Allemagne. Aussi est-il permis de croire que cette puissance verrait avec plaisir apparaître un facteur politique qui l'arrêterait dans une certaine mesure et forcerait l'Autriche à tourner davantage les yeux du côté de Berlin. Ce pourrait être, par exemple, le réveil d'un violent antagonisme austro-russe qui suspendrait sur ces deux empires la menace d'un conflit à main armée.
Cependant, un nouveau facteur apparut réellement à l'horizon; contrairement aux vues de la politique de Berlin, il pouvait contribuer à un rapprochement austro-russe. C'était, sous une forme nouvelle, le réveil de l'idée slave.
L'idée de la solidarité slave ne date pas d'une époque récente. C'est dès la première moitié du dixneuvième siècle qu'elle a pris naissance ; elle a été développée par les principaux représentants de la nation tchèque régénérée; elle a été proclamée avec enthousiasme par de nombreux écrivains russes ; et même parmi les Polonais, malgré leur antagonisme historique avec la Russie qui a enlevé à leur patrie son existence politique indépendante, malgré la terrible oppression qu'elle a fait peser sur eux, cette idée a rencontré plus d'un ardent adepte. Toutefois, la nation polonaise, dans son ensemble, ne l'avait pas acceptée : elle ne pouvait la concilier avec sa lutte historique contre la Russie, et cette lutte était le fait dominant de sa vie politique. Ce qui l'en détournait aussi, c'était la complète dépendance morale des autres peuples slaves vis-à-vis de la Russie ; cette dépendance était très compréhensible, étant donné la faiblesse des peuples slaves et la puissance de l'Empire des tsars.
Ainsi le mouvement slave s'était propagé dans le monde slave tout entière l'exception de la Pologne ; son idée maîtresse était celle d'un protectorat russe s'exerçant sur tous les Slaves, et son rêve d'avenir, la réunion de tous les peuples slaves sous le sceptre puissant du tsar de toutes les Russies.
Ainsi posée, la question slave flattait énormément le chauvinisme russe ; il la prit bientôt sous sa protection et la fit sienne. Il se fonda en Russie des « sociétés de bienfaisance slaves », qui étaient des
agences politiquespar excellence. Disposant de fonds considérables, elles déployèrent une action énergique au milieu des Slaves de l'ouest et du sud. C'est sous leur direction que se façonna en définitive le « panslavisme » d'an tan, qui concevait le monde slave comme une Russie grande et puissante, entourée de petits cousins pauvres destinés à devenir Russes, ce panslavisme qui parlait « des ruisseaux slaves devant aller se fondre dans la grande mer russe », et qui proposait au monde slave tout entier le triple idéalsuivant: orthodoxie, autocratie et nationalité russe. La civilisation occidentale, la religion catholique et les organisations politiques fondées sur une constitution, étaient regardées comme incompatibles avec l'idée slave, comme hostiles au véritable esprit slave. Les Polonais étaient avec la Russie les seuls Slaves qui représentaient une grande force numérique et une individualité historique ; mais catholiques et élevés dans les principes de la civilisation occidentale, en lutte d'ailleurs contre la Russie au sujet de leur indépendance, ils furent déclarés traîtres à la cause slave et regardés comme ses ennemis acharnés. Le mot d'ordre des panslavistes fut la lutte contre les Polonais, la destruction de toute civilisation occidentale en Pologne, la persécution de toute idée de liberté politique, comme aussi celle de la religion catholique. Cette lutte leur semblait d'autant plus justifiée que les Polonais avaient adopté, à l'égard de l'idée slave ainsi conçue, une attitude radicalement hostile. La raison, d'ailleurs, de
cette attitude n'était pas seulement qu'ils devaient se défendre contre la rapacité russe. Ils ne reconnaissaient pas que Byzance fût pour la civilisation slave un berceau meilleur que Rome. Que s'ils occupaient une position exceptionnelle dans le monde slave, celte position consistait en ce qu'ils étaient plus Slaves, en ce qu'ils avaient conservé l'esprit slave plus que tous les autres. En effet, les petits peuples slaves de l'ouest avaient été assimilés politiquement par les Allemands ; les Slaves du sud étaient tombés sous l'influence des Turcs ; la Russie, alors qu'elle n'était encore que la principauté de Moscovie, s'était organisée sous l'influence des Tartares et Mongols venus d'Asie. Seuls, les Polonais avaient formé un grand État indépendant, et cet État, ils l'avaient animé de l'esprit slave et en môme temps républicain. C'est d'ailleurs cet esprit qui, dans les conditions historiques de son évolution, fut la cause première de sa chute.
Ainsi, l'on peut dire qu'il existait deux idées slaves : l'idée polonaise et l'idée russe ; et grâce à la puissance politique de la Russie, c'était l'idée russe qui avait pris le dessus chez tous les autres peuples slaves.
On comprend que le panslavisme ainsi conçu était un instrument commode pour la politique de la Russie en Europe. Cette politique ne tendait-elle pas à s'ouvrir la sortie de la mer Noire, à s'emparer des détroits et d'une partie considérable de la presqu'île des Balkans, sans d'ailleurs renoncer nullement à
conquérir telle ou telle partie du territoire autrichien? Pendant un certain temps, la politique russe se servit de cet instrument avec beaucoup d'habileté. A vrai dire, elle ne s'inspirait que de ses propres intérêts politiques et nationaux; les intérêts des autres Slaves n'avaient pour elle aucune importance. D'autre part, en cédant les Serbes à l'Autriche, elle partageait avec elle les sphères d'influence dans la péninsule des Balkans. En{in,pour des raisons faciles à comprendre, elle préférait voir l'Autriche elle-même soumise à l'hégémonie allemande. Mais tout cela ne l'empêchait pas de jouer le rôle de protectrice de tous les Slaves, à l'exception, toutefois, des Polonais, « tj-aîtres à l'idée slave ».
La dernière guerre turco-russe, dans l'opinion du monde slave et de même pour beaucoup de Russes, avait pour but la délivrance des Slaves courbés sous le joug ottoman. Pour les panslavistes officiels et pour le Gouvernement, elle n'était en réalité qu'un préambule de l'occupation de la Bulgarie et de la prise prochaine de Constantinople. Fondée sur ce rôle, la politique russe sembla bien près d'une victoire définitive. Bientôt, cependant, elle rencontra en Bulgarie les obstacles que l'on sait ; la Triplice se constitua, et l'action de l'Allemagne contre les tendances de la Russie arrêta cette politique dite panslaviste dans sa marche triomphale.
A l'avènement de Nicolas II, la politique russe tourna son attention dans une direction opposée : elle s'égara dans l'Extrême-Orient ; alors le panslavisme,
si populaire autrefois, fut remplacé par le panasiatisme ; l'intérêt qu'on portait au monde slave en Russie s'affaiblit et les relations amicales entre la Russie et les autres pays slaves se relâchèrent considérablement. Pendant la guerre du Japon et durant la crise intérieure de l'Empire, on oublia les Slaves entièrement.
On ne se les rappela qu'après l'apaisement relatif de l'Empire, quand la pensée russe commença à analyser la situation qu'occupait l'Etat, comme puissance, dans le nouvel ordre de choses. Un professeur russe prit, en 1907, l'intiative de convoquer un Congrès slave. Alors un cercle politique important de Saint-Pétersbourg, composé en majorité de membres du parti gouvernemental des Oclobristes, s'intéressa à cette affaire. Il envoya en Autriche un délégué pour inviter les Slaves autrichiens à venir assister à Saint-Pétersbourg à une conférence préliminaire, où serait discutée la question même du congrès.
Il semble bien que les cercles de Saint-Pétersbourg qui prirent cette initiative n'avaient aucun plan préconçu ; ils ne se rendaient pas compte de ce que la question slave pouvait être alors pour la Russie. Le plus grand nombre l'envisageaient sans doute encore à la façon des anciens panslavistes ; comme eux ils n'y voyaient qu'un instrument commode pour une politique russe purement égoïste ; ils ne regardaient point la cause de tous les Slaves comme la cause de la Russie, mais, au contraire, ils appe-
laient intérêt slave l'intérêt de la Russie même, quelle que fût d'ailleurs la manière de le comprendre. On ne se rendait pas compte que, du jour où on avait cessé en Russie de s'intéresser aussi vivement aux affaires des Slaves, il s'était produit également dans la situation de tout le monde slave, comme dans ses relations avec la Russie, un changement radical.
Parmi les peuples slaves, certains avaient conquis en Autriche leurs droits nationaux et la possibilité d'un développement indépendant ; les autres, qui, après la victoire de la Russie sur la Turquie, avaient obtenu leur complète indépendance politique, avaient vite marché de l'avant ; ils avaient réalisé de grands progrès dans le développement de leur civilisation et avaient affermi en eux-mêmes la conscience de leur individualité. Ils avaient appris à compter sur leurs propres forces et à user de ces forces dans la lutte pour l'existence nationale. En même temps, ils avaient appris à faire la critique de la politique de la Russie : les raisons ne leur manquaient pas pour tenir en suspicion sa sincérité à l'égard des Slaves, ne serait-ce, par exemple, que sa conduite à l'égard de la Bulgarie et l'entente austro-russe au sujet de la question de Macédoine. Au surplus, la défaite de la Russie dans l'Extrême Orient et sa crise intérieure, durant laquelle l'opinion des Slaves se montra sympathique au mouvement constitutionnel, rabaissèrent considérablement le prestige de cet Empire; c'est que, jusqu'alors, les masses popu-
laires dans les pays slaves l'avaient regardé, dans leur naïveté, comme une puissance invincible.
Dans ces derniers temps, l'accroissement de la puissance de l'Allemagne et de son influence dans toute l'Europe orientale se fit sentir à tous les peuples slaves ; le péril allemand fut compris même par les Slaves du sud, qui jusqu'à ces derniers temps combattaient seulement contre le joug turc. Alors il devint clair, pour les hommes qui se rendaient compte de ce péril, qu'ils n'en seraient point préservés par la puissance militaire de la Russie, fùl-elle aussi grande qu'on se l'imaginait auparavant. Cette conquête allemande pacifique, mais progressant d'une manière constante, avait trouvé sa force principale dans la supériorité de la civilisation de la nation allemande et de son organisation économique. Là où les peuples slaves, comme les Tchèques en Bohême et en Moravie ou comme les Polonais en Posnanie, avaient relevé le niveau de leur civilisation, là où ils avaient su créer une forte organisation économique, les progrès du germanisme se heurtèrent à des obstacles insurmontables. C'est pourquoi, dans la pensée slave des derniers temps, l'idée qui occupe la première place, est le relèvement des forces nationales des peuples slaves à la fois par le travail particulier de chacun et par la coopération de tous.
De plus, dans ces dernières années, les Polonais se sont mis à la tête des peuples slaves sur le terrain de la défense contre la pression du germanisme ;
et celte lutte, c'est dans le royaume de Prusse qu'ils l'ont entreprise, là où ils se trouvaient dans les conditions les plus difficiles, puisque le Gouvernement prussien, à l'aide des lois draconiennes que Ton connaît, s'efforce d'y exterminer la race polonaise. Alors, dans les pays slaves, on se rendit compte de l'importance capitale que pouvait avoir la nation polonaise pour l'avenir de la race slave. Autrefois, l'évolution du mouvement slave avait lieu sans la participation des Polonais; aujourd'hui l'on a compris que dans ce mouvement leur place est au premier rang, et que le développement des forces nationales de la Pologne sert les intérêts du monde slave tout entier.
Quant aux Slaves autrichiens, de tous les Slaves, ce sont eux qui, depuis la transformation de la politique de la Monarchie des Habsbourg, ont fait le plus de progrès au point de vue de la civilisation et du développement économique. Ils ont acquis plus que tous une nette conscience de leur individualité nationale. Aussi ont-ils compris qu'il n'est pas dans leur intérêt que l'Autriche s'affaiblisse et tombe. Ils ont senti qu'ils doivent au contraire tendre à y consolider l'influence slave. Or, ce résultat ne saurait être obtenu que par la consolidation de l'Empire lui-même et par son affranchissement de l'influence allemande.
Toutes ces transformations survenues dans le monde slave n'étaient pas suffisamment connues de l'opinion russe ; pendant plusieurs années elle avait dirigé son attention d'un autre côté. Aussi, lorsque
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les représentants des Slaves autrichiens se rendaient à Pétersbourg sur l'invitation du Comité au printemps de l'année 1908, ayant à leur tôte l'éminent parlementaire tchèque Charles Kramarz, ils ne trouvèrent pas le terrain préparé. M. Kramarz était connu pour ses sympathies à l'égard de la Russie ; il en était de même de ses compagnons. Aussi, n'y eut-il rien de plus inattendu pour la majorité des Russes présents à la conférence, que les déclarations de l'homme dÉtat tchèque. Ces déclarations peuvent se résumer dans les quelques points suivants :
1° Le mouvement slave actuel doit s'appuyer sur le principe de l'égalité de toutes les nations slaves et doit se proposer pour but, non pas -la fusion de tous les Slaves en une seule nation, mais le développement de l'individualité de chacun des peuples slaves, le relèvement de ses forces nationales, et la coopération de toutes les nations slaves à un but commun, à savoir leur progrès général et la défense contre le germanisme militant.
2° Le mouvement slave ne se tourne pas contre les États existants ; il ne tend pas à modifier leurs frontières, ce qui veut dire que les Slaves d'Autriche veulent rester citoyens autrichiens en tendant à rapprocher TAutriche des autres États slaves,
3° La question la plus importante à l'heure actuelle pour le monde slave est le règlement du conflit polono-russe au moyen d'un changement apporté à la politique russe en Pologne, attendu que cette politique entrave aujourd'hui le développement des
forces de la nation polonaise, et affaiblit cette nation dans la lutte contre le germanisme en préparant ainsi la conquête de la Pologne par les Allemands.
Cette façon de formuler les principes et les tendances du nouveau mouvement slave prit une force encore plus grande, lorsque les délégués polonais qui prenaientpartà la conférence déclarèrentqu'ils regardaient Tépoque actuelle comme un tournant de l'histoire de leur nation. La Pologne, qui, pendant plusieurs siècles, avaitluttéprincipalement à l'est (contre les Tartares, les Turcs et les Moscovites), qui, après les partages, avait employé ses forces principales à s'insurger contre la Russie, voyait aujourd'hui, en présence de la puissance allemande, sa tâche principale à l'ouest, dans la défense contre le germanisme. D'ailleurs, elle avait lutté contre lui dès sa naissance, en s'organisant comme État polonais sur les limites de l'Empire germanique. Dans cette lutte, les Polonais regardent comme leurs alliés les nations slaves qui sont forcées de la soutenir pour leur propre compte, et c'est pourquoi cette idée de la solidarité slave, les Polonais l'acceptent, ils se mettent à son service et ils continuent à la soutenir sans réserves.
A la suite de cette déclaration faite par l'auteur de ce livre, en sa qualité de chef de la représentation polonaise à la Douma, il ne restait plus qu'à déterminer la position que prendraient les Russes en présence de ce nouveau programme slave. C'était un problème des plus difficiles, surtout au point de vue de la question polono-russe. En effet, si les repré-
sentants des partis libéraux se déclarèrent très nettement pour l'entente polono-russe sur la base de la reconnaissance des droits nationaux des Polonais, et en particulier de l'autonomie du Royaume de Pologne, ceux des partis qui constituent la majorité de la troisième Douma, la Douma actuelle, esquivaient toujours toute réponse catégorique.
Il se tint une seconde conférence à Prague en juillet 1908; tous les peuples slaves y envoyèrent des délégations, à l'exception des Rulhènes (Ukrainiens) de Galicie, qui font une politique germanophile. La question polonaise y fut encore une fois placée au premier plan, et les représentants de toutes les nationalités la soulignèrent comme ayant la plus grande importance pour l'avenir de tout le monde slave.
Quant aux Russes, leur position, ne fut pas nettement définie. Cependant, la délégation russe déclara, en termes très généraux, qu'elle regardait comme nécessaire que toutes les nations eussent la « liberté de développer leurs caractères nationaux ». En réponse à cette énonciation, la délégation polonaise, composée de représentants de toutes les parties de la Pologne* déclara que, d'après elle, l'Empire russe ne serait puissant qu'à la condition de fonder son organisation politique sur les principes de la liberté et de la reconnaissance des droits des nations qu'il contient, et en particulier de la nation polonaise.
1. Excepté, toutefois, les Polonais de Posnanie, qui ne purent y prendre part officiellement à cause de leur position vis-à-vis du Gouvernement prussien.
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Entendu dans ce sens, ajoulèrent-ils, le progrès de la Russie sert les intérêts de tout le monde slave.
Ces deux conférences, celle de Prague et celle de Saint-Pétersbourg, où furent soulevés les projets d'une exposition slave, d'une banque slave, de l'organisation du journalisme slave, etc., ont préparé le terrain pour le développement d'un mouvement nouveau. Mais l'avenir de ce mouvement et son caractère dépendront principalement de l'accueil plus ou moins favorable qu'il trouvera en Russie et de l'adhésion que l'opinion publique donnera à son programme.
On comprend aisément que ce réveil de la pensée slave et que sa nouvelle direction a été pour l'Allemagne tout ce qu'il y a de plus désagréable. En effet, il y a deux choses que la politique allemande redoute également : i" que la politique russe en Pologne ne soit modifiée, cette modification étant de nature à préparer un terrain propice à une entente russo-polonaise; et 2° que l'Autriche n'échappe à son influence et ne se rapproche de la Russie. Ce serait la ruine de tout le système de la politique allemande dans l'orient de l'Europe.
Aussi était-ce l'instant où un conflit entre la Russie et l'Autriche était désirable pour l'Allemagne. Ce conflit eût créé un danger de guerre entre ces deux empires, et forcé l'Autriche à resserrer les liens qui l'unissent à Berlin. Rendre ce conflit inévitable était certainement le but des diplomates allemands inquiets de l'indépendance un peu trop grande de l'Au-
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triche dans sa politique des Balkans. Ce but a été habilement atteint par l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine : cette annexion était d'ailleurs l'inévitable conséquence d'une occupation qui datait de trente ans ; mais elle a été accomplie, comme à dessein, de manière à e^iciter la plus grande irritation possible.
Les slavophiles russes n'ont pas encore renoncé à leurs anciennes ambitions panslavistes ; ils sont toujours prêts à regarder le monde slave tout entier comme n'existant que pour la Russie et ne devant servir qu'à ses seuls intérêts. Ils ont éprouvé un mécontentement qu'il est facile de s'expliquer. Humiliés dans leur orgueil national parce qu'on n'a pas tenu compte de la Russie sur le terrain de ses aspirations historiques, ils ont déployé une agitation qui pouvait facilement conduire à la gueri'e, si la Russie s'y était sentie préparée. Dans l'affaire de Bosnie et d'Herzégovine, le Gouvernement avait des engagements antérieurs envers l'Autriche ; il se trouva donc dans une situation difficile et dut calmer l'opinion publique surexcitée, pour ne pas se trouver dans une impasse ; mais il reconnut, néanmoins, qu'il avait des raisons d'adopter une attitude fortement anti-autrichienne.
Il s'est ainsi produit entre l'Autriche et la Russie un antagonisme aigu qui ne s'apaisera pas de sitôt et qui répond parfaitement aux vues de l'Allemagne. Il y a toutes sortes de raisons de croire que le cabinet de Berlin l'attise des deux côtés. A l'Autriche, il fait
entrevoir la perspective de nouvelles conquêtes à lEst aux dépens de la Russie affaiblie. A la Russie, il donne l'espérance d'un démembrement futur de l'Autriche, et il est de fait qu'à Saint-Pétersbourg même certains hommes d'État sérieux s'entretiennent de ce démembrement.
Cet antagonisme contre l'Autriche, récemment réveillé, a exercé une influence funeste sur le développement du mouvement slave en Russie. Après l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, les néo-slavistes ont fait remarquer à leurs compatriotes la faiblesse de la Russie à l'ouest ; ils ont montré que l'unique moyen de la fortifier était de soutenir résolument une politique franchement slave, de s'entendre avec les Polonais, pour relever le prestige de la Russie dans tout le monde slave. Les panslavistes de la vieille école se sont bornés à une forte propagande contre l'Autriche qui ne pouvait aboutir qu'à diviserles Slaves en deux camps. Ceux-là mêmes qui se déclaraient hostiles à toute concession en faveur des Polonais dans l'Empire russe, versaient des larmes sur lasituation « des malheureux frères slaves» de Bosnie.
A mesure que s'accentuait l'antagonisme de la Russie et de l'Autriche, la conviction se développait chez la plupart des Russes qu'il fallait se rapprocher de l'Allemagne, car, selon l'opinion générale, la frontière ouest de l'Empire est aujourd'hui à sa merci.
Un changement de la politique russe en Pologne sous l'influence d'un nouveau courant slave n'entre
certainement pas dans les vues de l'Allemagne, du moins un changement sérieux et durable. Elle s'en juge garantie par les progrès de l'étroit nationalisme russe et par le regain de force de la bureaucratie après la répression du mouvement révolutionnaire. De plus, la Russie, affaiblie par les événements des derniers temps en est d'autant plus subordonnée à l'Allemagne dans sa politique intérieure. Si nous sommes bien informés, il existe entre la Russie et l'Allemagne une convention secrète relative à la Pologne. Conclue en 1862, sous la forme de convention russo-prussienne, elle avait trait à l'attitude que les deux États devaient prendre en cas d'insurrection sur les territoires polonais ; on l'aurait transformée, après la guerre franco-prussienne, en une convention russo-allemande obligeant les deux États à suivre le même système dans leur politique à l'égard des Polonais. Il y a de fortes raisons de croire qu'elle a été renouvelée après la guerre russo-japonaise, peutêtre à Swinemûnde en 1907.
Pour l'Allemagne, la question polonaise dans l'Empire russe possède actuellement une importance de premier ordre. La demande faite par les Polonais de l'autonomie du Royaume et le déploiement dans ce pays d'une énergie nationale assez prononcée a jeté l'alarme dans l'opinion allemande. C'est que ce pays est la partie de la Pologne la plus importante et la plus forte au point de vue national. S'il était affranchi de l'oppression où il vit aujourd'hui, il en résulterait pour les Polonais la possibilité de
développer leurs forces nationales et par là même diminueraient pour l'Allemagne les chances de s'installer un jour victorieusement sur la Vistule. De plus, la répercussion ne manquerait pas de s'en faire sentir sur les Polonais de Prusse dont l'énergie serait désormais soutenue dans leur lutte contre le flot du germanisme. La question prend une importance encore plus grande, si l'on pense à l'influence qu'exercerait sur les relations polono-russes la satisfaction accordée aux réclamations polonaises, et à l'élément entièrement nouveau qu'introduirait forcément dans la politique extérieure de la Russie une entente polonorusse. L'Allemagne n'a donc que trop de motifs^pour maintenir la Russie dans la voie d'une politique radicalement anti-polonaise.
A vrai dire, les dirigeants de la politique allemande sont trop bien informés de l'état actuel de la Pologne pour ne pas comprendre que la question polonaise surgira tôt ou tard, et que le moment où elle fera son apparition n'est même pas éloigné. Néanmoins, il est de leur intérêt d'éloigner ce moment le plus possible et de gagner du temps pour avancer la germanisation de laPosnanie. « Notre situation géographique et le mélange des deux nationalités dans les provinces de l'est, sans oublier la Silésie, nous force à retarder, autant que possible, l'ouverture de la question polonaise ^ « a dit Bismarck dans son testament politique ; or, les hommes d'État allemands d'aujour-