Pensées et Souvenirs, chap, XV
l'allemagne et l'europe orientale loi
d'hui ont bien plus de raisons que lui pour se conformer à ce principe.
On peut se faire une idée du caractère de la pression qu'exerce à cet égard le cabinet de Berlin, en lisant les journaux allemands semi-officiels, qui expriment d'ordinaire fidèlement ses intentions. Leurs affirmations sont catégoriques. A l'époque où la question scolaire était à l'ordre du jour dans le Royaume, la presse allemande publia, à ce sujet, des déclarations formelles. Elle déclara que si l'on introduisait la langue polonaise comme langue d'enseignement dans les écoles officielles du Royaume, ce fait serait regardé en Allemagne comme une provocation de la part de la Russie. On peut juger par là du genre de menaces auquel on aurait recours si l'on commençait à traiter sérieusement dans les sphères gouvernementales russes la question de l'autonomie polonaise.
En 1907, M. de Bûlow a bien affirmé devant le Parlement que le Gouvernement impérial ne se mêlait pas de la question polonaise en Russie parce que c'étaient là les affaires intérieures d'une voisine. Mais cette déclaration ne peut être regardée que comme un acte de correction diplomatique. Du reste, même s'il entrait dans les vues du cabinet de Berlin d'avouer officiellement une intervention de ce genre, la Russie ne se regarde pas encore comme un État semblable à la vieille Turquie, et les relations russo-allemandes ne gagneraient rien à ce qu'on traitât les affaires du Royaume de Pologne au Reichstag
comme on y traitait autrefois la question de Macédoine. La bureaucratie russe peut perdre la Russie et la faire descendre à un niveau aussi bas que la Turquie ; mais elle s'est toujours souciée de sauver ses apparences de grandeur et de puissante situation européenne.
La question polonaise resserre définitivement le lien qui s'estétabli entre la politique de l'Allemagne et la bureaucratie russe. Cette bureaucratie est toutepuissante ; elle est protégée par les inébranlables principes du Gouvernement monarchique dans son acception autocratique ; ce Gouvernement, concevant un empire national dans le sens « vrai russe », où l'élément grand-russe constitue la moitié de sa population, et représente la nation proprement dite, impose sa langue à tout ce qui n'est pas lui, au grand profit de la bureaucratie qui agit en son nom. Beaucoup de chauvins, aux instincts rapaces, assez naïfs pour ne pas comprendre que la nation russe est incapable d'assimiler des éléments étrangers qui lui sont supérieurs par leur civilisation, sont éblouis par les dehors « de la grande Russie indivisible ». Ils ne voient pas qu'en réalité son indivisibilité consiste tout entière dans sa centralisation administrative et dans sa police, qui refoulent et dissimulent les courants séparatistes. Or, ces chauvins soutiennent le Gouvernement bureaucratique et sa politique de rapprochement avec l'Allemagne.
Le nationalisme russe, qui prend souvent le nom
l'allemagne et l'europe orientale 153
de patriotisme « vrai russe », était sous Alexandre III nettement anti-allemand ; aujourd'hui, il ■fc se pose en allié de la politique allemande. Ce changement de front vient de ce que pendant les dernières années il est devenu plus positif ; il s'est aperçu que l'Empire russe est bien moins russe dans sa composition qu'il ne lui avait semblé ; il a perdu ses illusions sur sa propre force. Aujourd'hui, il est évident que cet Empire serait incapable de s'opposer à l'Allemagne ; il ne pourrait jouer un grand rôle dans la politique extérieure que s'il cessait d'être exclusivement grand-russe et s'il devenait plus slave. Mais, pour cela, il faudrait qu'il changeât sa conception, née dans la seconde moitié du siècle dernier, d'un patriotisme passif et paresseux chez lui, avide et destructeur chez les autres ; il faudrait aussi qu'il modifiât sa conception du rôle de l'Etat et qu'il comprît que son seul but n'est pas de nourrir des fonctionnaires. Or, il lui est difficile de se défaire de ces idées. Et c'est pourquoi le patriotisme « vrai russe » préfère avoir une Russie faible à l'extérieur, dépendante de l'Allemagne, pourvu qu'à l'intérieur il lui soit possible de gouverner à sa guise et de vivre en exploitant tout ce qui n'est pas russe. L'Allemagne possède en Russie pour son influence ' une base extrêmement solide, si solide que l'influence allemande a toutes les chances de s'accroître jusqu'à aboutir graduellement à la conquête de la Russie, et à faire de l'Empire russe une « sphère d'intérêts allemands ».
154 LÀ OtfESTlON POLONAISE
L'Allemagne est plus développée que sa voisine au point de vue économique. Aussi a-t-elle toujours trouvé en elle un marché naturel d'exportation. Son importation y a rapidement grandi, et aujourd'hui, elle constitue près de la moitié de l'importation totale en Russie. Dans l'avenir, étant donné la situation critique de l'Empire au point de vue politique, et sa dépendance inéluctable à son égard, elle pourra très probablement obtenir des traités de commerce qui contiendra pour elle beaucoup plus d'avantages. Cette idée d'une conquête économique de la Russie occupe une place essentielle dans les vues allemandes, et, pour atteindre ce but, Berlin serait certainement disposé à faire des concessions politiques formelles, fût-ce même dans la question de ses influences dans les Balkans. Les richesses naturelles delà Russie lui permettent de développer rapidement sa propre industrie ; mais la situation intérieure de l'Etat, son organisation défectueuse, sa législation industrielle, l'absence des libertés constitutionnelles indispensables à la vie économique moderne, enfin le caractère de ses fonctionnaires appliquant et exploitant sans contrôle des lois et des décrets de toute sorte, entravent énormément tout progrès dans cette voie. L'anarchie des derniers temps a fortement ébranlé l'industrie, surtout dans le Royaume de Pologne, où elle se trouve dans des conditions plus compliquées. Si le système actuel de gouvernement est maintenu plus longtemps, il est infiniment probable qu'on assistera à des explosions d'anarchie périodiques
l'allemagne et l'europé orientale 15S
qui entraîneront la désorganisation de branches entières de l'industrie.
En effet, la période des grèves générales et de la terreur des fabriques a laissé des traces profondes, dans le monde du travail. On peut même se demander si, dans les conditions d'existence présentes, les relations des ouvriers reviendront jamais à un état normal. L'opinion publique en Pologne est convaincue que le mouvement anarchique, qui a désorganisé la vie industrielle dans le Royaume, était soutenu par des fonds envoyés d'Allemagne, et l'on est forcé de reconnaître que tout porte à le croire.
Pour l'Allemagne, la prise de possession de la Russie par ses influences politiques est une question d'une importance capitale, et l'affaiblissement actuel du voisin de l'est ouvre un large champ à ces influences. Elle dispose à cet égard de ressources que ne possède aucun autre État.
Le fait môme qu'elle est le plus puissant État militaire limitrophe de l'Empire russe, que celui-ci possède sur leur frontière commune un territoire polonais dont toute la population est indignée du régime qu'on lui applique, place la Russie dans sa dépendance.
Les postes importants dans la machine gouvernementale russe sont occupés, en grande partie, par des Allemands russes ; leur influence fut ébranlée à l'époque d'Alexandre III, mais elle est maintenant rétablie. Ils ont une tendance naturelle à appuyer l'ancienne politique traditionnelle fondée sur l'u-
nion intime avec Berlin. Ils recherchent l'amitié la plus étroite entre la Russie et l'Allemagne, ce qui signifie, dans les circonstances actuelles, la subordination de la première à la seconde ; et il est dans leur propre intérêt d'agir ainsi, car ils se souviennent encore du temps où, par suite de l'antagonisme russo-allemand dans la politique étrangère, les Allemands étaient persécutés à l'intérieur de l'Empire, et où on leur enlevait leur situation influente dans le gouvernement.
Enfin, l'Allemagne possède à Saint-Pétersbourg une représentation diplomatique plus forte que les autres puissances. A côté de l'ambassade allemande, on y trouve un « plénipotentiaire militaire attaché à la personne de Sa Majesté l'Empereur de Russie ». Cette place est toujours occupée par un général de l'armée prussienne. C'est Frédéric-Guillaume IH qui créa cet élément spécial de la représentation. C'était pour lui un moyen d'avoir un homme de confiance près de l'Empereur. Ce plénipotentiaire est resté supprimé pendant longtemps, mais on l'a rétabli il y a quelques années. Conformément à la tradition, il ne communique pas avec le ministère des Affaires étrangères, mais avec le roi de Prusse lui-même, actuellement avec l'empereur d'Allemagne, à l'aide de lettres autographes. Il sert ainsi de trait d'union entre les deux monarques, et ce trait d'union prend une importance toute spéciale quand le trône d'Allemagne est occupé par un diplomate couronné tel que Guillaume II. L'histoire des relations prusso-
L ALLEMAGNE ET L EUROPE ORIENTALE IfiT
russes atteste que ce plénipotentiaire a été souvent employé non seulement pour les affaires militaires, mais aussi pour les négociations politiques.
Toute l'Europe centrale et orientale est aujourd'hui pour l'Allemagne un champ où elle travaille en vue de l'avenir et où elle exerce en môme temps une action politique énergique. Les méthodes qu'elle emploie ne sont d'ailleurs souvent connues que de la politique allemande elle-même.
Sur ce terrain, l'influence allemande se développe rapidement, et l'Allemagne poursuit sa conquête pacifique. Les voies de cette influence, la portée de cette conquête sont souvent insaisissables, même pour les hommes politiques ; elles ne rentrent en effet dans aucune des catégories ordinaires présidant à nos raisonnements sur la politique internationale : aujourd'hui encore, quand le système d'ententes internationales conclues autour de l'Allemagne et à son exclusion, semble l'immobiliser dans sa politique envahissante, la conquête pacifique allemande fait des progrès plus rapides que jamais, et prépare une situation dans laquelle l'Allemagne n'aura à faire face que d'un côté, à l'ouest. Possédant ainsi une puissance continentale inconnue jusqu'à ce jour, bien qu'avec une force maritime de second ordre, elle sera capable de jouer en Europe le rôle de l'Empire romain du moyen âge.
C'est en vue de ce résultat que travaillent non seulement les 60 mililous d'hommes qui vivent sous
le sceptre de l'empereur Guillaume II, mais tous les Allemands du monde. La nation allemande a toujours envoyé dans les pays étrangers un plus grand nombre d'émigrants que les autres nations. Nous ne parlons pas ici de l'émigration allemande en masse, celle qui, dans le cours du dix-neuvième siècle, a donné à l'Amérique du Nord environ six millions d'Allemands ; elle a cessé vers la fin du siècle, par suite du développement industriel de l'Allemagne qui attire maintenant des immigrants chez elle. Indépendamment de cette émigration, il en existait depuis longtemps et il en existe encore aujourd'hui une autre, particulière à l'Allemagne. C'est celle d'hommes de différentes professions qui vont s'établir dans les pays étrangers, où ils s'acclimatent avec une incroyable facilité. Ce qui la favorise, c'est l'âme allemande, qui ramène plus qu'aucune autre l'intérêt de la vie au seul bien-être matériel, et qui est étrangère au regret de la patrie absente. Autrefois ces émigrés se fondaient facilement dans le milieu où ils se trouvaient, et tous les pays possèdent aujourd'hui de nombreux citoyens dont les noms seuls attestent encore l'origine allemande. La Pologne, qui en a plus peut-être que n'importe quel autre pays, a trouvé dans cet élément des travailleurs vaillants, civilisés, bons citoyens polonais, qui parfois même sont pour leur entourage un modèle de patriotisme. Mais depuis la fondation de l'Empire le caractère de cette émigration s'est transformé. Les nouveaux résidents allemands dans les pays étrangers ont derrière eux une
l'allemagne et l'europe orientale 150
métropole puissante. Bismarck, en son temps, a proclamé ce principe qu'un Allemand qui accepte une autre nationalité ne cesse pas pour cela d'être citoyen allemand, et ce principe est aujourd'hui généralement adopté. Un Allemand en s'établissant dans un pays étranger, ne rompt pas avec la grande patrie, dont le rôle dominateur dans l'avenir ne fait pas de doute pour lui ; il est fier de cette patrie ; il voit l'avantage qu'il y a à lui appartenir ; il se regarde comme un instrument de la conquête qu'elle poursuit; parfois, il est un agent formel, sinon de son Gouvernement, au moins d'une des ligues allemandes qui étendent leur activité au delà des frontières de l'Empire. Les Allemands sont déjà certains aujourd'hui que les hommes de noms allemands habitant à l'étranger sont des citoyens de leur patrie K
Un symptôme significatif de ces derniers temps a été la recrudescence du mouvement colonisateur des Allemands à l'est. Il avait subi un arrêt pendant les trente dernières années. Cet arrêt provenait d'abord de ce que toute l'émigration allemande s'était dirigée vers l'Amérique ; il résultait ensuite du développement industriel de l'Allemagne qui arrêta presque entièrement l'émigration. Dans les derniers temps, sans parler de la colonisation en Posnanie qui s'ac-
1. A la veille des dernières élections au Reichstag, un nombre considérable d'habitants de Varsovie, Polonais, mais portant des noms allemands, reçurent des lettres signées par M. Bassermann (chef du parti national-libéral) les engageant, au nom du patriotisme, à verser leur cotisation à la caisse électorale de ce parti.
complit à grands frais depuis nombre d'années, nous voyons du côté allemand des efforts de colonisation dans l'empire russe, surtout dans les provinces baltiques et dans le Royaume de Pologne. Ce fait ne remonte qu'à une époque toute récente ; il s'est produit après la guerre du Japon. Dans le Royaume de Pologne, l'opinion publique a été alarmée en voyant des Allemands acquérir une quantité de terrains et les coloniser avec une grande énergie, surtout dans certains districts du Nord situés sur la frontière de Prusse. Cette colonisation laisse môme constater un certain plan méthodique, et il est hors de doute que les acquéreurs de biens profitent du crédit qui leur vient de Berlin.
Étant donné la politique russe en Pologne, elle a de fortes chances de succès. De plus, en comparaison avec les Polonais, les Allemands, dans le Royaume, sont un élément privilégié. Ils possèdent des sociétés de gymnastique, de tir, etc.; les Polonais ne peuvent en avoir. Ces sociétés organisent des défilés dans les rues, avec des armes ; si les Polonais se permettaient d'en faire autant, ils seraient à coup sûr condamnés à la prison. Enfin la langue allemande y est plus respectée que le polonais : les représentants de l'autorité russe s'en servent publiquement dans leurs relations avec les Allemands du Royaume. Au contraire,il leur est défendu d'employer la langue polonaise.
Ainsi, au delà de la frontière orientale de l'empire allemand, l'élément germanique croît sans cesse en
l'aLLEMAGNE et L EUROPE ORIENTALE IGl
nombre, s'organise de plus en plus fortement et constitue Tavant-garde de la conquête future.
Une avant-garde de ce genre, et si bien organisée, est un avantage propre à l'Allemagne ; aucun autre État étranger ne le possède pour le moins en Europe ; aucun n'a la possibilité-de pratiquer, par les méthodes allemandes, une conquête pacifique, de fortifier systématiquement ses influences partout où cela est exigé par l'intérêt de l'État et de la nation.
Les adversaires de l'Allemagne regardent souvent comme son côté faible ce qui constitue sa force. Il arrive en eiTet d'entendre dire que la source de sa faiblesse réside dans la différence politique des parties constitutives de l'Empire, dans ce fait que chacune a sa tradition historique et tend à une sorte de séparatisme. Mais on s'exagère ce séparatisme qui s'affaiblit de plus en plus ; en revanche, l'organisation fédérale, avec le régime gouvernemental que possède l'Allemagne, laisse la direction politique entre les mains de la Prusse, et cela lui assure cette tension d'énergie agressive qui a toujours caractérisé la politique prussienne, cette logique de fer des Frédéric II et des Bismarck.
Nous entendons souvent dire que le socialisme allemand changera bientôt le caractère de cet État en le démocratisant et en lui enlevant son esprit de conquête, ou sinon qu'il l'affaiblira par la lutte inlé-
DMOWSKt. 11
rieure. On est porté à juger le socialisme allemand d'après le socialisme des autres pays, et Ton ne songe pas que le matérialisme pratique des Allemands rend leur socialisme lui-même de plus en plus positif. Il est, à un bien plus haut degré que dans les autres pays, l'expression d'intérêts positifs et non des principes et des doctrines abstraites, dont l'on se sert principalement pour des buts pratiques. Les ouvriers allemands comprennent qu'en s'organisant en parti ouvrier distinct, ils acquièrent la possibilité de défendre les intérêts de leur classe aussi bien dans les relations économiques que dans la législation de l'Empire. Mais, à mesure que l'instruction politique progresse, ils se rendent compte, de plus en plus nettement, des avantages que leur donne l'expansion commerciale de l'Allemagne ; ils comprennent que cette expansion constitue la base de son développement industriel, ainsi que la puissance extérieure de l'Etat en est la condition indispensable. Par suite, les masses ouvrières se laissent gagner de plus en plus à la politique coloniale et au militarisme; elles savent déjà mettre, elles-mêmes, un frein à leur opposition quand cette opposition peut faire obstacle aux buts poursuivis par l'État — les dernières élections au parlement en sont un témoignage. Les chefs socialistes, même ceux qui sont inféodés à certaines doctrines, sont obligés de compteravec cette disposition des masses qu'ils partagent d'ailleurs généralement — et nous en avons eu la preuve dans les discussions et dans les résolutions relatives au milita-
l'alleMagne et l*europe orientale I6â
risme et à la politique coloniale au congrès socialiste de Stuttgart (en 1907).
En revanche, il ne faut pas l'oublier, c'est en Allemagne qu'est née la doctrine de la lutte de classes avec le mot d'ordre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! » de même qu'en France est née la doctrine des droits de l'homme avec la devise : « liberté, égalité, fraternité. » Tous ceux qui, en Europe, aspiraient à la liberté, avaient, il y a un siècle, les yeux tournés vers la France d'abord républicaine puis napoléonienne ; de même, aujourd'hui, les socialistes de tous les pays ont les regards fixés sur la social-démocratie allemande, qui n'aura jamais, espérons-le, sa période napoléonienne ! C'est en Allemagne que réside l'état-major de la social-démocratie européenne; c'est de là que les organisations dépourvues de ressources et les organes de la presse reçoivent des secours; c'est de là qu'on aide matériellement des grèves et des mouvements révolutionnaires qui ne tournent pas toujours à l'avantage du pays où ils se produisent. Le mouvement socialiste, en Europe, est, pour ainsi dire, un mode de colonisation allemande par l'idée, et le travail des socialistes allemands est un moyen de répandre l'influence allemande dans les autres pays, non qu'ils se soient proposé ce but d'une façon consciente, mais parce que tel estlerésultatdeleuraction.
Cette œuvre de conquête systématique de l'Europe orientale, que l'Allemagne poursuit simultanément sur tant de terrains différents, avec des moyens et
i64 La question polonaise
des méthodes d'action si nombreux et si variés, prend en un point surtout la forme d'une lutte acharnée, irréconciliable : c'est en Pologne,
Dans la mosaïque ethnographique que présentent les territoires des peuples slaves de l'ouest et du sud, — où du reste à côté des Slaves, vivent les nations hongroise et roumaine — vingt millions de Polonais habitant en masse compacte le territoire de la Pologne proprement dite et étendant l'influence de leur civilisation bien au-delà de ses limites, constituent le groupe national le plus fort. Avec leur tradition historique de dix siècles, avec leurs richesses intellectuelles, ils présentent une forte individualité nationale qu'on ne saurait assimiler. A l'aurore de leur histoire, ils ont résisté au Saint Empire Romain, et c'est dans leurs luttes avec lui qu'ils ont organisé leur grand État slave. C'est la chute de la Pologne qui a fait la puissance de la Prusse, autour de laquelle s'est groupée l'Allemagne actuelle; la renaissance de la Pologne, sa réapparition dans le rôle de facteur politique serait une digue opposée à la conquête allemande à l'est, et la suppression du rôle dominant que la Prusse joue dans l'Empire allemand. Aussi la politique prussienne comprend, qu'entre elle et les Polonais, il n'y a pas de compromis possible.
L'activité polonaise, en quelque lieu qu'elle se manifeste, fait obstacle aux grands projets du cabinet de Berlin. Le triomphe des tendances polonaises en Russie marquerait l'entente des deux grands peuples slaves, et par suite un nouveau courant activerait
la vie intérieure de l'Empire, et sa politique extérieure. Celle-ci, devenant sincèrement slave, acquérerait des bases solides à l'ouest. Si, en Autriche, les Polonais exerçaient une plus grande influence, leur politique commencerait par rendre la monarchie des Habsbourgs indépendante de l'Allemagne ; elle y arrêterait les progrès de la conquête allemande. Enfin, si le polonisme prospérait dans les provinces prussiennes, le germanisme conserverait ses frontières anormales à l'est, là où la Prusse a sa base véritable, la base sur laquelle elle s'appuie pour dominer l'Allemagne ; la Prusse perdrait l'espoir d'occuper, dans l'avenir, de nouveaux territoires polonais qui constituent pour elle une nécessité géographique.
C'est dans les Polonais que la politique de Berlin, tendant à s'emparer de l'Europe orientale et à maintenir l'hégémonie de la Prusse en Allemagne, voit son principal obstacle. De là, la déclaration officielle de M. de Bûlow il y a quelques années à la diète prussienne, que la question polonaise est de toutes la plus grave pour la Prusse. De là, l'affirmation, souvent répétée dans la presse allemande, que les Allemands combattent, non seulement les Polonais de Prusse, mais toute la nation polonaise.
L'attitude à l'égard de la nation polonaise est en Allemagne franchement et nettement posée. Les Polonais sont l'ennemi auquel on déclare une guerre sans merci, une guerre d'extermination. Cette œuvre de destruction est poursuivie ouvertement avec
une franchise brutale sur les territoires polonais appartenant à la Prusse, Dans les États voisins, l'action allemande contre les Polonais se produit par des voies secrètes. En Russie, elle profite de l'influence exercée par Berlin sur les sphères gouvernementales. En Autriche, l'organisation de l'État et la situation légale des Polonais ne permettent pas d'agir par ces moyens ; la politique de Berlin cherche d'autres voies, moins officielles. Pour donner une indication sur ces voies détournées, signalons le mouvement anti-polonais parmi les Ruthènes de Galicie, mouvement organisé dansle parti ukrainien, qui, depuisnombre d'années, a revêtu une couleur fortement germanophile. La manière d'agir des chefs de ce mouvement prouve leur contact avec Berlin; c'est dans les journaux prussiens qu'ils insèrent des déclarations où ils repoussent toute solidarité avec les Slaves d'Autriche protestant contre la politique anti-polonaise de la Prusse. Il leur est môme arrivé de prédire publiquement que les Prussiens viendraient en Galicie. Le gouvernement prussien lui-même ne s'applique pas à garder une trop grande discrétion dans ses rapports avec les Ruthènes. Au temps de la moisson, des ouvriers polonais de Galicie émigrent en Prusse. Comme cette émigration s'accroissait, les autorités prussiennes firent tous leurs efTorts pour remplacer les Polonais par des Ruthènes, et une fois que ces Ruthènes furent en Prusse, on distribua parmi eux des publications incendiaires, les excitant violemment contre les Polonais. Dans cette affaire, les
l'allemagne et l'europe orientale 167
Polonais ont même été obligés de réclamer l'intervention de Vienne.
Dans les trois Empires oîi elle vit, la nation polonaise est forcée de combattre la politique prussienne, parce que cette politique tend à la détruire. Dans ses foyers d'origine appartenante la Prusse, elle a à soutenir des luttes tragiques pour Texistence ; en Autriche, elle jouit de ses droits nationaux, mais elle est entraînée dans la sphère de la politique allemande, et d'ailleurs, sa situation dans l'État est affaiblie par sa lutte contre les Rulhènes, soutenus par les influences prussiennes. C'est dans l'Empire russe qu'est la partie la plus importante de son territoire et que sa force nationale est la plus grande ; mais c'est en vain qu'elle s'efforce d'y obtenir de meilleures conditions d'existence et de développement national. Elle a la conviction qu'ici comme ailleurs, sa lutte contre un régime monstrueux pour obtenir une amélioration de son sort, est entravée par de puissantes influences prussiennes.
La clef de la -question polonaise se trouve dans l'Empire russe. En effet, d'une part, l'avenir de toute la nation polonaise dépend du sort de cette partie de la Pologne. D'autre part, c'est de son attitudeà l'égard de la nation polonaise que dépend l'avenir de l'Empire russe lui-même. De là il ressort que c'est dans l'Empire russe que la lutte des Polonais pour conquérir la liberté de leur développement national est la plus importante pour la question polonaise. De l'issue de cette lutte dépendent en grande partie les
inS LA QUESTION POLONAISE
deslins de toute l'Europe orientale. Celle lutte, les Polonais la soutiennent sans aucun allié. En effet, bien que les partis libéraux en Russie aient accueilli favorablement les revendications polonaises, cependant, vaincus eux-mêmes dans leur combat contre la réaction, et courbés sous son joug, ils sont forcés de renoncer pour un temps à leurs demandes les plus urgentes. D'ailleurs, ils n'avaient jamais posé la question polonaise au premier plan, ou, pour parler plus exactement, ils ne l'avaient pas posée du tout.
Néanmoins, quel que doive être le sort de cette question dans tel ou tel Empire, par suite de l'état actuel des choses dans notre partie du monde, la situation territoriale de la Pologne et son rôle dans la lutte qu'elle soutient avec la conquête allemande en progrès dans l'Europe orientale, fait qu'elle est à l'ordre du jour et qu'il ne sera pas possible de l'en écarter de sitôt. Indépendamment des désirs du peuple qui l'habite et qui, peut-être, aime trop la tranquillité, la terre polonaise est en train de devenir le terrain d'une lutte longue et acharnée, d'une lutte qui a une portée historique de premier ordre.
L'avenir de la Russie a toujours été une énigme ; mais jamais cette énigme ne fut aussi embrouillée qu'aujourd'hui après la guerre avec le Japon et les événements qui ont coïncidé avec cette guerre à l'intérieur de l'État. La situation où se trouve l'Empire russe est telle, qu'il est vraiment impossible d'en prévoir l'issue. Mais les difficultés qu'elle crée ne tiennent pas uniquement à la crise politique dont souffre la Russie.
Ces difficultés, indépendamment de la crise actuelle, résultent de l'évolution historique de l'État. La politique russe, en effet, tout en suivant des directions diverses, s'est acheminée rapidement vers une impasse.
Il nous serait difficile de nous attarder ici à l'étude des problèmes compliqués de la philosophie de l'histoire, si intéressants qu'ils soient lorsqu'il s'agit de la Russie, Nous ne pouvons nous engager sur un
terrain où les considérations subjectives ont trop de place. Mais pour nous en tenir aux problèmes politiques positifs touchant la situation présente, nous devons mettre en relid" un caractère essentiel du développement historique de l'Empire russe. Ce développement s'est toujours poursuivi vers l'extérieur et non vers l'intérieur. L'État russe a grandi avec une incroyable rapidité. Dans l'espace de cinq cents ans, le petit duché de Moscovie est devenu un empire immense qui peut être appelé la sixième partie du monde; cetempire tend toujours à s'étendre davantage : ses frontières ne sont pas fixes, à l'exception d'une seule, celle de l'Océan glacial. Mais, au point de vue des institutions, de l'organisation de la société et de sa productivité, il ne s'est pas développé en proportion de l'accroissement de sa population.
Tout le travail qui s'est produit à l'intérieur a consisté à perfectionner une machine gouvernementale appropriée aux nécessités de la politique extérieure. Expliquer pourquoi le développement de l'État s'est fait dans ce sens, c'est la tâche de la philosophie de l'histoire ; ce qui nous importe à nous, ce sont les résultats auxquels il a abouti, parce qu'il devait fatalement y aboutir.
La conséquence de ce développement fut que les besoins de l'État s'accrurent plus rapidement que les moyens de les satisfaire. Les problèmes vitaux s'accumulaient, et ni le Gouvernement ni la nation n'avait la force d'y faire face.
L'Empire russe devenait de plus en plus le proverbial « colosse aux pieds d'argile ». Il s'étendait à l'extérieur, augmentait continuellement ses conquêtes. Il devait donc prendre des mesures de sûreté contre les tendances séparatistes, et aussi contre les ennemis du dehors; il lui fallait enfin assimiler complètement les pays conquis. Toutes les exigences de cette politique impliquaient une immense provision de ressources économiques et intellectuelles.
Mais, d'autre part, tandis que la population s'accroissait rapidement, il y avait une stagnation générale dans la vie de l'Empire. Ainsi les forces de la nation russe ne pouvaient pas fournir les ressources indispensables à la politique extérieure; au contraire la situation intérieure du pays devenait dangereuse, et il était de plus en plus difficile d'y remédier. La machine gouvernementale existait en elle-même et pour elle-même ; à son perfectionnement ne répondait pas le progrès des institutions sociales ; elle n'était pas forcée de tenir compte des besoins et des tendances du corps social, tendances et besoins qui prenaient de jour en jour des proportions plus grandes, et elle ne pouvait pas se perfectionner aussi rapidement que l'auraient exigé les tâches toujours plus nombreuses qu'elle avait à remplir. 11 est évident qu'un développement dans un tel sens devait tôt ou lard aboutir à une situation sans issue.
Aujourd'hui, on est tenté d'attribuer la situation critique du gouvernement russe à la guerre malheureuse avec le Japon et à la révolution qui suivit. Mais
c'est prendre l'effet pour la cause ; c'est confondre la source du mal avec une de ses manifestations. Et peut-être ces événements n'étaient qu'un avertissement, précédant une catastrophe plus terrible encore. La crise intérieure actuelle est un drame dont le principal décor est la question constitutionnelle. Dans un État ayant tant de points sensibles, elle devait forcément se compliquer de toute une série d'autres questions. Il en est d'elle comme de la maladie, qui fait apparaître dans l'organisme humain tous les côtés faibles, toutes les défectuosités. Mais ces questions se posaient indépendamment de la question constitutionnelle.
Le développement de la Russie vers l'extérieur, et en même temps l'arrêt complet de son développement intérieur, ont donné naissance à deux questions d'une importance considérable. A moins qu'il ne se produise quelque profonde transformation pour changer radicalement le sens de son développement, chacune d'elles suffirait pour mettre l'État le plus puissant dans une situation inextricable. Ce sont : 1° la question des provinces non-russes; 2° la question des paysans. La première est le résultat immédiat d'un développement trop rapide à l'extérieur; et c'est la stagnation à l'intérieur, accompagnant cette extension au dehors, qui est l'origine de la seconde. Elles se sont développées à mesure que se formait l'État russe actuel ; elles se sont manifestées bien avant la phase aiguë de la crise présente, et, même si la crise ne s'était pas produite, elles
menaçaient l'empire russe de graves catastrophes.
La question des paysans dans la Russie centrale n'est pas seulement une question agraire : dans son extrême complication, elle est en même temps une question économique, politique et morale.
Dans tous les pays d'Europe, la classe des petits cultivateurs est, de toutes les classes sociales, la plus saine. Cela tient à ce que son bien-être est établi sur de fortes bases, à ce que, grâce à ses tendances conservatrices, elle met de l'équilibre dans les relations sociales et politiques. En Russie, par suite de la négligence apportée dans les affaires intérieures, l'instruction et le développement moral des paysans n'ont fait presque aucun progrès depuis des siècles. D'autre part, leur organisation communale [obchtchina] leur enlève tout stimulant au travail et au progrès, tout ce qui rend le caractère indépendant et fait l'éducation civique, tout ce qu'on puise dans la propriété individuelle. En revanche, elle les rend accessibles aux doctrines collectivistes les plus utopiques. Etant donné leur mécontentement général et les conflits entre membres d'une même commune, ces paysans constituent un élément révolutionnaire dans toute la force du mot. Il n'est même pas besoin de propagande socialiste ; le paysan russe sait se créer lui-même, sur la base de l'Évangile, des théories qui rendent cette propagande complètement superflue. Par suite de son faible développement intellectuel et de son amour de la routine dans l'exploitation du sol, non seulement la quantité
de terre qu'il a entre les mains ne lui permet pas de faire face aux impôts, mais encore elle ne suffit pas pour l'empêcher de mourir de faim. D'autre part, la noblesse, attirée vers le fonctionnarisme par le développement rapide de la machine bureaucratique et de l'armée, s'est détournée du travail de la terre. C'est donc une classe qui tire des revenus du sol sans rien produire et sans rien faire pour relever l'agriculture, ni directement dans ses propriétés, ni indirectement par son influence sur les paysans.
Ainsi, dans celte question, il s'agit tout d'abord de sauver la vie des paysans, de rendre leur existence saine, d'en faire le soutien de la force financière de l'État et de son équilibre politique ; il s'agit, en même temps, de fournir, à ces millions d'infortunés, la terre dont ils ont besoin, de refaire leur vie sociale, de fonder des écoles, enfin d'encourager, avec ou sans le Gouvernement, l'agriculture, de développer le crédit, etc.. Et maintenant demandons-nous quelle somme de capacités, de travail, de ressources matérielles il faudrait dépenser pour opérer, dans ce domaine, une réforme efficace qui éloignât au moins le danger de famines et d'émeutes périodiques. Le Gouvernement russe a-t-il donc à sa disposition ces forces et ces ressources? Non, ni le Gouvernement d'aujourd'hui, ni aucun autre avec le système politique actuel, ne saurait se les procurer.
Non moins redoutable pour l'avenir est la question des « provinces non-russes ».
l'avenir de la RUSSIE ITÔ
Après TAutriche, la Russie est l'État d'Europe qui compte le plus de nationalités différentes. Pourtant son Gouvernement n'a jamais redouté une si effrayante proportion de population non-russe; au contraire, il n'a cessé de l'augmenter par de nouvelles conquêtes. Pour établir les rapports de ces éléments divers avec l'État, il n'a jamais eu, il n'a encore qu'un seul moyen, la russification. Ce procédé a été adopté à l'exclusion de tout autre, on l'a appliqué non seulement aux petites nationalités moins civilisées ou peu nombreuses et clairsemées, mais à des pays entiers, ayant une existence distincte et dont la civilisation était bien supérieure à celle de la Russie proprement dite. 11 restait à absorber quantité de petites tribus finnoises; on travaillait à assimiler le Caucase et les millions de Musulmans du Volga, de l'Oural et delà Crimée; on avait entrepris, à l'aide de moyens violents, d'assurer à l'élément russe la prépondérance en Lithuanie et dans les provinces ruthènes de l'ancienne Pologne. Et néanmoins, on n'hésita pas à déployer, en même temps, une énergique action russificatrice dans la Pologne proprement dite et dans les provinces baltiques. On commença même à inaugurer celte action en Finlande, et on l'aurait poussée plus loin sans les événements récents.
Dernièrement, pendant la crise (en iQoS), le système de russification a rétrogradé dans la mesure où la population non-russe, entre autres la population polonaise, a obtenu le droit de fonder des écoles
libres avec renseignement dans la langue maternelle. Mais on a posé en principe que les institutions d'Etat, et notamment les écoles, ne peuvent se servir que de la langue russe. Admettons que ce prétendu principe, qui ouvre à la langue officielle un champ si vaste dans tout l'empire, ne soit pas un instrument de russification. Admettons que les nations faisant partie de l'empire conservent leur individualité, qu'elles développent leur civilisation à l'aide de leurs ressources particulières, qu'elles fortifient par là leur individualisme national et qu'elles élèvent leur valeur intellectuelle et morale. Peut-on supposer néanmoins qu'une nation, arrivée à un haut degré de civilisation, se contente jamais d'une école gouvernementale où l'enseignement se donne dans une langue étrangère, qu'elle se résigne à employer une langue étrangère dans les tribunaux, et dans l'administration ? Jamais. Dès lors quel résultat obtiendra-t-on? Des millions et des millions de citoyens se regarderont comme lésés par l'État ; ils lutteront sans trêve contre lui pour leurs droits nationaux, ils tendront à l'alTaiblir et se réjouiront de ses défaites, au lieu de souhaiter ses succès et de contribuer à sa puissance. Nous ne pensons pas qu'il soit possible de voir, dans un tel système, la solution de la question des provinces non-russes. Or, un État ne saurait consentir à laisser des questions non résolues, sans se résigner, par là même, à des catastrophes futures. Aucun État, fût-il même très puissant, eût-il l'appui d'un noyau ethnique solide
formé par une race dominante, et ce n'est pas le cas de la Russie — aucun État ne pourrait supporter longtemps la situation qui existe en Russie et qui résulte d'une fausse conception de la question des provinces non-russes.
D'autre part, la russification des éléments étrangers à l'intérieur de l'Empire est-elle possible? Supposons que l'État russe n'ait à russifier que les Polonais. En laissant de côté ceux de nationalité douteuse, et quoiqu'en disent les statistiques officielles, ils sont aujourd'hui dans ses frontières au nombre de onze millions. Au contraire, en Prusse, on n'en compte que quatre millions à peine. Et la Prusse est une nation forte, supérieurement organisée, parvenue à un haut degré de civilisation. Dans sa lutte pour la germanisation, elle fait des eflbrts inouïs et dispose de ressources colossales que la Russie ne pourra jamais se procurer. Il suffit donc de voir quels sont les résultats de cette germanisation pour se convaincre que la russification de la Pologne est une chimère.
Or, outre les Polonais, il y a dans l'Empire des Lithuaniens, des Lettons, des Estoniens; il y a des Arméniens, des Géorgiens et de petites tribus Caucasiennes, il y a des Tartares, des Bachkirs, des Kirghizes, des Sartes, etc., etc. Actuellement, on ne peut regarder comme vraiment russes que les Grands- Russes, et ils constituent à peine la moitié de la population de l'Empire. Les Petits-Russiens, au nombre de vingt millions, elles six millions de Blancs-Russiens
DWÛWaKI. 12
ne sont pas proprement des Russes. Il ne s'ensuit pas qu'ils ne puissent pas le devenir. Les riverains de la mer du Nord sont bien Allemands, quoiqu'ils parlent le Plattdeutsch. De même en France, les habitants du Midi, parlant la langue d'Oc, et même les Bretons, sont incontestablement Français. Seulement, il peut arriver tout aussi bien, que les populations dont nous parlons, aient un jour le sentiment de leur nationalité distincte, et de telles tendances existent déjà en Ukraine. Toute la que.stion se réduit donc à savoir si l'État russe et la civilisation russe exerceront sur ces populations une attraction assez forte pour les entraîner à jamais dans leur orbite. Admeltions-nous, avec la plupart des Russes, que cela soit inévitable, encore faudra-t-il, pour en arriver là, beaucoup de temps, beaucoup de travail et de génie créateur. Car ces conditions sont les seules qui permettent de réunir à une nation donnée, des éléments de même race qu'elle, mais étrangers et sans foyer de développement leur appartenant en propre. Or la Russie est dans une situation telle qu'elle a peu de temps devant elle pour résoudre les difficultés intérieures, et la nation russe, de son côté, n'est pas dans les conditions nécessaires au progrès social et à la civilisation.
Ainsi, aujourd'hui môme, la question des provinces non-russes s'applique véritablement à la moitié de la population de l'État, et la direction qu'a prise le développement historique de la Russie est telle, que cette question est devenue insoluble. Quant à
celle des paysans, elle s'applique à l'autre moitié de la population. En posant ces deux questions et en les rendant de plus en plus dangereuses, la voie qu'a suivie l'État dans son développement, devait forcément le mener à une catastrophe — soit à sa chute définitive, soit à une révolution qui lui ouvrît des voies nouvelles.
Mais les maux intérieurs de la Russie, résultant de son développement politique, sont loin de se réduire à ces deux questions.
Il est facile de comprendre que ce mode de développement de l'Etat devait avoir pour conséquence une centralisation administrative toujours croissante; en même temps, il augmentait rapidement l'étendue de l'Empire et son manque d'homogénéité. Par le fait môme de son étendue et de sa composition, l'État devenait de moins en moins propre à être bien gouverné d'un même point central ; d'autre part, la décentralisation aurait eu nécessairement pour efl'et de mettre en relief les besoins et les intérêts intérieurs des provinces particulières, et ces provinces, par la nature même des choses, se seraient opposées à la politique du Gouvernement central, et auraient rendu impossible son développement ultérieur dans le sens suivi jusqu'alors. Or on voulait absolument maintenir cette direction ; on ne pouvait donc rien céder des principes centralisateurs ; au contraire, on voulait à tout prix maintenir cette centralisation qui devenait de plus en plus un obstacle
à la vie et au progrès dans tous les domaines. Cette centralisation a atteint des proportions ridicules. Si l'on veut s'en rendre compte, que l'on considère le nombre et le caractère des propositions du Gouvernement à la Douma; c'est par elle que doivent passer, aujourd'hui, toutes les lois promulguées autrefois parle Comité des Ministres. Ces projets font tout simplement du parlement central une absurdité. En supposant même une députalion aussi parfaite que possible, peut-elle suffire à toutes ses tâches, si dans un État comptant i ^o millions d'habitants et occupant la sixième partie du monde, composée d'ailleurs des pays les plus divers, elle est obligée de résoudre, par voie législative, toutes les affaires du genre de celles-ci : « assigner au pharmacien de l'arrondissement de l'Amour des appointements annuels de 600 roubles »,ou bien : « accorder au professeur de calligraphie de l'école de commerce de la ville de Radom un supplément de pension de i/jO roubles pour son loyer » ? Aussi le cours normal des affaires d'État est-il rendu de plus en plus difficile par ces difficultés. Il a même été notablement entravé depuis la proclamation des nouvelles lois fondamentales.
Ainsi, la question de la centralisation de l'État et de ses rapports avec les nécessités du développement intérieur devait, elle aussi, amener, tôt ou tard, la Russie à une situation sans issue.
Que dire de la question juive ? Lorsqu'on inaugura une politique nettement nationaliste, cette question
l'avenir de la RUSSIE 181
prit rapidement une importance de premier ordre. En s'emparant des territoires polonais, la Russie avait pris sous sa domination non seulement des Polonais, des Lithuaniens, des Blancs et des Petits- Russiens qui constituaient la population indigène de la République, mais aussi la population juive. Venue du dehors, elle s'était concentrée dans le pays polonais, par suite de diverses causes historiques, et s'était établie de plus en plus nombreuse dans la direction du nord-ouest au sud-est. Dans une province donnée, plus était faible la culture intellectuelle, plus la population était passive au point de vue économique, et plus grande aussi y était la proportion des Juifs. Ils y vivaient de transactions de toute sorte, et prospéraient d'autant plus que l'organisation de la vie économique du pays était plus rudimentaire. Polonaises pour la plupart dans la Pologne proprement dite, en Lithuanie au contraire, et dans les provinces ruthènes, les villes étaient juives en majorité. Après le partage, les Juifs, c'était à prévoir, s'avancèrent plus loin vers l'est, non seulement dans la Russie méridionale qui se peuplait peu à peu et sur la mer Noire où ils constituent aujourd'hui le principal élément de la vie économique et intellectuelle avec Odessa pour centre, mais aussi dans les territoires foncièrement russes. La stagnation de la Russie à l'intérieur et la passivité qu'elle engendrait dans la population en ce qui concerne la vie économique, ne permettaient pas à cette population de rivaliser efficacement avec les Juifs. Cette infériorité augmentait
encore l'aversion qu'ils inspiraient ; elle poussait la population à réclamer continuellement contre eux le secours du Gouvernement et des lois d'exception. Aussi, à une époque oii, dans les autres États, les restrictions légales appliquées aux Juifs appartenaient déjà au passé, alors que dans le Royaume de Pologne ils avaient obtenu l'égalité devant la loi (cela avait eu lieu sous le gouvernement de Wielopolski) la Russie commença à leur appliquer des lois d'exception qui devinrent de plus en plus rigoureuses. L'Empire fut divisé par la « limite de séjour » en deux parties : la première comprenait principalement des terres nonrusses ; les Juifs y étaient reconnus comme faisant partie de la population ; toutefois, on leur appliquait une série de restrictions. La seconde éiait la partie de l'Empire foncièrement russe : dans cette partie, le séjour même leur était interdit. Ceux qui s'y étaient déjà établis sous le règne d'Alexandre III furent expulsés. Les uns émigrèrent en Angleterre et de l'autre côté de l'Océan ; les autres se transportèrent en Pologne ; enfin, un certain nombre de Juifs intelligents, retenus par leurs intérêts, embrassèrent l'orthodoxie et se mirent ainsi à l'abri de la proscription.
C'est à celte population de six millions d'hommes, tous entreprenants, actifs, forts de leur double solidarité de race et de religion, que le Gouvernement a déclaré une guerre sans merci. Il s'en est fait des ennemis acharnés. En même temps qu'ils étaient de plus en plus entravés dans leur activité, qu'ils se
l'avenir de L\ RUSSIE 183
sentaient toujours plus comprimés dans des liens chaque jour plus étroits, les Juifs acquéraient de nouvelles forces par le progrès que faisait l'instruction parmi eux. Ils devaient fatalement devenir un ferment de troubles dans l'État. Et en effet, ils ont pris l'initiative des mouvements politiques ou les ont soutenus, afin de détruire une organisation qui les opprimait. Un nombre de plus en plus grand d'individualités marquantes parmi les Juifs est venu renforcer l'opposition russe et le mouvement révolutionnaire, et toute la masse juive a manifesté pour ces mouvements une sympathie facile à comprendre. Ainsi, là encore, le système du Gouvernement a fait naître une question qui s'aggrave avec une rapidité inouïe et qui contribue de plus en plus à la dissolution de l'organisme de l'Etat.
Cette question, elle aussi, devait conduire à une situation sans issue; en effet, le pourcentage de la population juive dans l'empire, bien loin de diminuer, n'a cessé de s'accroître rapidement. Or, cet accroissement — quelque étrange que cela puisse paraître à ceux qui ne sont pas très au courant de la question — est lui aussi, en grande partie, le résultat du système de gouvernement.
Si les Juifs s'étaient concentrés en si grand nombre sur le territoire de la République de Pologne, la cause en avait été, avant tout, l'arrêt de son activité commerciale qui, lui-même, se rattachait au caractère rudimentaire de la vie économique dans ses provinces. Après la chute de Byzance qui eut pour effet de
18i LA QUESTION POLONAISE
mettre le mur musulman entre elle et l'Orient, la Pologne cessa d'être le pays des grandes voies commerciales. Les villes commencèrent à tomber en décadence, la bourgeoisie s'appauvrit et perdit son importance dans l'État, et la noblesse, monopolisant l'autorité politique et gouvernant sans contrepoids, porta un coup décisif à la prospérité des villes. C'était un pays riche, justement surnommé le grenier de l'Europe, mais purement agricole ; il ne produisait presque rien en dehors des fruits de la terre ; aussi l'organisation de la vie économique y descendit-elle à un niveau de plus en plus bas. Il n'y avait plus de place pour le grand commerce, pour le commerce indépendant. En revanche, le champ s'ouvrait largement à cette nombreuse population juive qui n'avait aucune profession, mais qui vivait exclusivement du métier d'intermédiaire. Engourdi dans son bien-être, le gentilhomme-propriétaire avait de plus en plus besoin d'intermédiaires sachant se plier à ses goûts; il s'en entourait, il les protégeait. Ce rôle convenait merveilleusement aux Juifs qui n'aspiraient pas à une position indépendante dans la République : aussi est-ce entre leurs mains que se concentra tout le commerce du pays. A l'époque où s'annonce déjà nettement la chute delà Pologne, au dix-septième siècle, le nombre des Juifs, qui croissait rapidement, commence à imprimer aux villes unephysionomie spéciale. Alors sous l'influence des Juifs venus d'Allemagne, à la place de la langue polonaise s'établit parmi eux l'idiome aile-
raand; c'est cet idiome qui, s'adjoignant certains mots polonais et hébreux, est devenu leur jargon d'aujourd'hui. Néanmoins les provinces polonaises de civilisation ancienne, surtout la partie occidentale de la Pologne, se maintinrent à leur niveau économique, qui les rapprochait de l'Europe occidentale. Il y subsista une bourgeoisie polonaise relativement forte, qui, à la fin du dix-huitième siècle, joua son rôle dans l'œuvre de la renaissance politique de la République. Et c'est dans ces provinces que le nombre des Juifs a toujours été plus petit qu'ailleurs.
L'organisation primitive de la vie économique n'a commencé que fort tard à faire place au système de relations modernes. Il y a peu de temps que la corvée obligatoire a disparu; et dans la Pologne russe elle a duré jusqu'en 1864. Ce n'est que fort lard, également, que le mode primitif d'échange par les intermédiaires a commencé à être remplacé par le commerce sous sa forme moderne. Là où cette tran.sformation a été plus rapide et plus complète, la proportion de la population juive a rapidement diminué. Grâce à un travail plus intense, le commerce moderne donne de l'occupation à beaucoup moins de gens, et les Juifs sont lents à s'adapter à d'autres branches de l'activité.
D'autre part, sous l'influence des transformations intérieures survenues dans la société polonaise et de l'accroissement de son énergie économique, le commerce polonais, lui-même, a fait, depuis quelque
temps, de rapides progrès. Puis est venue la coopération qui, dans les provinces occidentales de la Pologne, les moins arriérées de toutes, rend déjà des services considérables. L'exemple de ces provinces montre bien que la question juive, en tant que question économique, est en grande partie tout simplement une question de niveau intellectuel et d'organisation économique de la société.
Dans la Pologne prussienne, la question juive a cessé d'exister. C'est la Posnanie qui, de toutes les provinces polonaises appartenant à la Prusse, compte le plus petit nombre de Juifs. Ce nombre était allé toujours croissant jusqu'en i83o, où il a atteint 6,7 p. loode la population; aujourd'hui, il est tombé à un pourcentage insignifiant (1,4 p. 100).
En Galicie, le manque de développement intellectuel et économique a créé des conditions favorables à l'accroissement de la masse juive ; ce n'est qu'aux débuts de son autonomie qu'elle a commencé à s'engager dans la voie d'un rapide progrès intellectuel. Jusqu'à la fin du siècle dernier, le nombre des Juifs n'a cessé de grandir, il est monté jusqu'à 1 1 p. loo delà population totale; depuis iSgS, il a commencé à diminuer, et même, dans la partie occidentale, plus avancée que l'autre, cette diminution n'est pas seulement relative au total de la population, elle est absolue. Et cependant, les Juifs n'y sont soumis à aucune loi d'exception, et l'on n'y organise pas de ces pogroms qui ont rendu la Russie si fameuse à l'étranger.
En revanche, dans les territoires appartenant à
l'avenir de la RUSSIE 187
la Russie, le nombre des Juifs s'accroît continuelleraent par rapport à l'ensemble des habitants. Cela provient tout d'abord de ce qu'on les empêche de se répandre à l'est par la limite de séjour; mais cela tient surtout à ce qu'on entrave le progrès intellectuel de ces pays, et qu'on maintient à un niveau très bas l'organisation de leur vie sociale. Le système appliqué aux « provinces non-russes », consiste à comprimer les forces de la population locale ; il ne lui permet pas de s'organiser; il entrave son progrès intellectuel, et, par là môme, il favorise l'accroissement numérique de la masse juive indigente, qui se multiplie d'autant plus que le pays est moins avancé.
En un mot, le système russe, d'une part, combat les Juifs par des lois d'exception qui sont d'ailleurs impuissantes contre leur multiplication ; et d'autre part, il favorise cette multiplication par sa politique anti-civilisatrice dans les provinces frontières habitées par des Juifs. Dans les pays annexés (Lithuanie et provinces ruthènes), il s'agissait, pour le Gouvernement, de consolider la prépondérance de l'élément russe; or, ce but n'a été atteint qu'à un faible degré, et, en revanche, en même temps qu'on affaiblissait le polonisme, on provoquait l'éclosion d'un fort élément juif, qui inspire aussi peu de confiance au Gouvernement que les Polonais eux-mêmes. Et quand bien même le Gouvernement réussirait dans ces provinces à enlever au polonisme le rôle qu'il y joue encore, il trouverait à sa place un élément juif
solidement établi, dont le rôle lui serait au moins aussi désagréable.
Ce qui caractérise essentiellementla politique russe dans l'organisation qu'elle continue d'avoir jusqu'à ce jour, c'est de créer des situations sans issue. Or, d'après ce qui précède, on voit que ce caractère se manifeste peut-être d'une manière plus, éclatante encore dans la question juive que dans toutes les autres. Cette question ne cessera pas de compliquer la situation intérieure de l'Empire; et comme il reste, à côté d'elle, d'autres plaies profondes, elle lui prépare plus d'une lourde épreuve.
Il est un autre problème que la Russie voit se développer ; depuis assez longtemps déjà, c'est le problème religieux qui est, pour le Gouvernement lui-même, d'une importance extrême. C'est qu'en effet il touche à l'une des bases de l'organisation de l'État. On a commencé à constater la décadence de la religion d'État, et cette décadence est attestée par des symptômes de plus en plus nombreux de désorganisation dans l'Église. Sous le couvert d'une forme magnifique, on a vu combien s'affaiblissait l'essence même de la vie religieuse; et dans les rangs du clergé sont apparus, d'un côté la démoralisation, de l'autre l'esprit d'opposition au Gouvernement.
L'État reposant à l'intérieur sur de faibles bases, il était nécessaire d'utiliser pour son service toutes les forces possibles. Il importait donc d'enlever à l'Église orthodoxe toute indépendance, de lui im-
L AVENIR Di: LA RUSSIE ISî»
imposer un rôle politique, de faire de son autorité spirituelle un moyen de gouvernement. C'est ainsi que l'Église devint de plus en plus gouvernementale et de moins en moins nationale; étant donné la scission toujours croissante entre le Gouvernement et la nation, cela devait la mener rapidement à la banqueroute. Elle se fit l'auxiliaire de l'État dans les provinces non-russes, et se mit à y faire de la propagande à l'aide de moyens policiers et avec l'appui de l'armée; en même temps, dans la Russie proprement dite, au milieu d'une population orthodoxe depuis des siècles, elle se transformait en une sorte de chancellerie gouvernementale de plus en plus dépourvue d'esprit religieux. Le peuple ne trouvait pas dans l'Église officielle la satisfaction de ses besoins moraux; aussi s'abandonna-l-il à l'esprit de secte. L'oukase de tolérance a été à coup sûr un pas en avant pour assainir l'orthodoxie et lui rendre la physionomie d'une Église; mais il est venu à une époque où le clergé était déjà partagé, où, à côté des prêtres « bureaucrates », il se montrait des prêtres tribuns qui, au nom des idées du christianisme primilif, l'Évangile à la main, faisaient la guerre à l'organisation politique et sociale de l'Empire. Il s'est ainsi produit, dans la question ecclésiastique, une complication facile à comprendre. Maintenant, il ne s'agit plus seulement de rendre sa vitalité et son prestige au culte officiel qui essuie depuis longtemps, à côté de conquêtes de pure forme, des échecs moraux de la part des sectes cl des cultes étrangers; il faut
encore conjurer la crise qui sévit à l'intérieur de l'Eglise elle-même, et qui menace de devenir de plus en plus aiguë.
Ayant senti vaguement qu'on ne peut fonder exclusivement l'existence de l'Étal, sur la contrainte matérielle subie par la population, le patriotisme officiel, dans la phraséologie qui lui est propre, donne depuis un certain temps comme formules des bases de la politique russe les trois idées suivantes : orthodoxie, autocratie et nationalité russe. Or, l'évolution de l'organisme de l'État a logiquement abouti à la destruction de ces trois bases. L'autocratie, disent les réactionnaires russes, est ébranlée par le manifeste d'Octobre. Il y avait longtemps qu'elle n'était plus qu'une fiction et qu'elle avait commencé à ne plus servir que de voile au gouvernement absolu d'une oligarchie bureaucratique. Trop faible numériquement, intellectuellement et moralement pour imposer sa civilisation et ses idées à la population de tout l'Empire, la nationalité russe, dans son centre même, dans la masse du peuple grand-russe, a été arrêtée dans le progrès de sa civilisation et réduite à la ruine économique. Enfin, il est devenu évident que le système qui consiste à subordonner au Gouvernement toute la vie intérieure de l'État a fini par enlever toute vitalité à l'orthodoxie; il a désorganisé l'Église, si bien qu'à toutes les autres questionsbrûlantes, ellesmêmes impossibles à résoudre, étant donné l'organisation actuelle de l'État, vient s'ajouter la question ecclésiastique.
l'aVEMR de la RUSSIE 191
Et maintenant, envisageons la question financière. Le sens de l'évolution de l'État russe devait forcément conduire à un rapide accroissement du budget des dépenses, tandis qu'au contraire la productivité financière du pays ne s'accroît que dans des proportions très faibles. Tôt ou tard, cette différence devait détruire l'équilibre du bilan de l'État, en dépit de l'ingéniosité peu commune des ministres des Finances à imaginer des expédients.
Le chiffre des dépenses productives, destinées à augmenter le rendement des impôts, fut toujours extrêmement petit et hors de proportion avec les dépenses colossales consacrées à l'armée, à la marine, aux chemins de fer stratégiques. Des chiffres de dépenses considérables trahissent les efforts de l'État pour abaisser le niveau intellectuel de la population, et diminuer ainsi sa productivité. Tel a toujours été et tel est encore le caractère d'une notable partie des dépenses affectées aux « provinces nonrusses ». Dans ces provinces, la bureaucratie jouit de privilèges tout particuliers ; elle y est plus coûteuse que dans le centre de l'Empire; et, de plus, loin d'obtenir la russification du pays, ses efforts ne font qu'abaisser le niveau de la civilisation, ce qui diminue forcément leur rendement au point de vue fiscal.
Gomme nous l'avons dit plus haut, la classe des paysans, qui représente dans les autres pays la base solide de la force financière de l'Élat, est réduite, en Russie, à un état de misère qui s'aggrave de
jour en jour. Assurément, le Gouvernement n'a jamais pu songer à augmenter les impôts sur la terre ; au contraire, il est forcé, de temps en temps, de faire remise aux contribuables de leurs impôts arriérés; par contre, on voit augmenter, de jour en jour, dans le budget, les dépenses destinées à secourir la population dans les contrées où sévit la famine.
D'autre part, à cause de l'oppression qu'ils subissent de par la politique de russification, des pays entiers se sont arrêtés dans leur développement intellectuel et économique. Par exemple, en Lithuanie on a comprimé l'élément polonais ; or, avant i863, il concentrait en lui tout le mouvement intellectuel; c'est lui qui dirigeait toute la productivité économique. Aussi, pendant ces quarante dernières années, la civilisalion y a-l-elle reculé à beaucoup d'égards. Il est vrai que d'autres provinces se sont relevées au point de vue économique. Il eu est ainsi du Royaume de Pologne, où une grande industrie a pris naissance. Mais ce relèvement est dû à des causes indépendantes du Gouvernement. Il est, dès lors, bien évident qu'avec une autre administration et un autre système politique, ce progrès eût été, à plus forte raison, beaucoup plus rapide, plus général et appuyé sur des bases plus solides.
Le rendement en impôts étant très faible, le Gouvernement s'est vu forcé d'asseoir son budget principalement sur des impôts faciles à prélever et légers en apparence, mais peu équitables et nuisibles à la
population. Dans le budget de l'État russe, on a remarqué depuis longtemps l'élévalion hors de toute proportion des contributions indirectes par rapport aux contributions directes. C'est dans le tarif des douanes, un des plus élevés qui existe au monde, dans l'impôt sur les spiritueux, sur le tabac, les allumettes, le pétrole et le sucre, que l'Etat a été obligé de trouver le moyen de sauver son budget. Il s'est fait ainsi entrepreneur sur une grande échelle. Le revenu produit par le monopole de l'eau-de-vie est devenu le chapitre le plus important du budget des recettes ; en effet, il en forme à lui seul le tiers; c'est actuellement, on peut l'affirraer, la base principale des finances publiques. L'Etat a donc fondé son existence financière sur une maladie qui ronge la population, qui la ruine physiquement, la dégrade moralement et entrave son progrès intellectuel et économique.
Le budget de l'Etat ne s'est, cependant, jamais approché de l'équilibre ; la dette publique a grandi de plus en plus, et les intérêtspayés à l'étranger ont occupé une place toujours plus considérable dans la rubrique des dépenses. Ainsi donc, là encore, on s'est trouvé dans une situation sans issue, et cette situation, en dépit de tous les remèdes proposés, fait présager pour l'Empire une catastrophe financière qui viendra tôt ou tard.
Indépendammentdela crise constitutionnelle etdes progrès de l'opposition organisée contre le Gouver-
OMOWSKI. 13
nement, indépendamment de la propagation des courants révolutionnaires, c'est dans l'esprit même de l'État russe et dans le sens de son développement, qu'étaient contenus en germe des périls impossibles à conjurer sans un changement radical de toute l'organisation de l'État. Plusieurs de ces périls n'étaient que trop évidents ; les dirigeants eux-mêmes semblaient s'en rendre compte et chercher à y remédier; mais jamais ils n'ont pu se résigner à penser que c'était l'organisation même de l'État qui en était la source, et s'ils ne pouvaient pas s'y résigner, c'est parce que la réforme de cette organisation aurait exigé la renonciation à toute une série d'ambitions, auxquelles la politique de l'Empire donne satisfaction, c'est aussi parce qu'elle aurait, en même temps, enlevé l'autorité entière et les profits qui y sont attachés, à une bureaucratie qui lient enU-e ses mains les destinées de l'État.
L'évolution de la politique intérieure sous le règae d'Alexandre II et d'Alexandre ÏII a montré que la Russie ne pouvait se renouveler par voie de réformes venant d'en haut. La société russe s'est de plus en plus convaincue que la Russie n'entrerait dans des voies nouvelles que sous l'influence d'une pression venue d'en bas. Le conflit actuel entre la société et le Gouvernement s'est préparé depuis près d'un siècle, depuis la révolte des « décembristes ». Mais, dans ce conflit même, ce qu'on peut constater, c'est moins un courant créateur et rénovateur, qu'une tendance fatale vers la
l'aVENIB de la RUSSIE 195
deslruclion ; el c'est encore une conséquence de l'organisation de l'Étal el de sa politique intérieure.
Les origines orientales de l'État russe, sa tendance à maintenir le despotisme comme base de son existence, développèrent de bonne heure dans les autorités de l'Élat une inclination prononcée à détruire dans la nation toutes les forces sociales, toutes les organisations qui existaient hors du pouvoir central : sous les mêmes influences, il se produisit dans l'esprit de ces autorités une sorte de mépris pour les institutions traditionnelles créées pendant des siècles de vie sociale par le travail de générations entières.
Le pouvoir lendit toujours à ce que l'organisation de la population fût exclusivement l'œuvre de l'Étal. Etquand Pierre le Grand eut renouvelé cette machine gouvernementale, qu'il l'eut perfectionnée à l'européenne et renforcée par des éléments étrangers, elle acquit alors une plus grande élasticité : elle devint capable de pénétrer dans la vie de la nation bien plus profondément qu'autrefois dans l'ancien État moscovite. Ivan le Terrible détruisait des organismes sociaux tout entiers comme la république de Novgorod et celle de Pskov, en transplantant en masse les habitants d'une province dans une autre ; l'État réformé par Pierre le Grand et ses successeurs organisa un contrôle rigoureux de la population ; il s'immisça dans tous les domaines de la vie, il s'opposa systématiquement à ce qu'aucune organisation
pût se former et vivre en dehors du Gouvernement ; il comprima toute tendance à une vie collective organisée.
En agissant ainsi, il poursuivait la dislocation de toute structure sociale, d'autant plus qu'en cas de besoin il ne se gênait point pour avoir recours à des moyens aussi radicaux que ceux d'Ivan le Terrible. C'est précisément en cela que consiste le caractère exceptionnel de la politique de l'Etat russe et ce qui le distingue à la fois des États européens et des États asiatiques ; l'État russe disposait des mêmes moyens de contrôle sur ses sujets que les autres États européens ; mais il n'avait pas cet instinct de conservation qu'ont les autres gouvernements, cet instinct qui leur ordonne de respecter les institutions traditionnelles, de conserver ces précieux fondements de l'existence sociale, œuvre de plusieurs siècles. Les habitudeslraditionnelles, les conceptions de droit généralement établies, le sentiment de la hiérarchie sociale, tout ce qui constitue les liens de la société humaine et donne à l'édifice social une existence durable indépendamment des formes passagères de l'organisation politique — tout cela n'avait à ses yeux aucune valeur ; s'il y voyait un obstacle à ses desseins, il pensait pouvoir le détruire sans scrupule. Le Gouvernement russe sut toujours être le premier des révolutionnaires, quand cela lui fut nécessaire. Il sut toujours pratiquer la politique qui consiste à ameuter une classe sociale contre les autres, à exciter, au moyen de ses agents,
L AVENIR DE f.A RUSSIE 197
les paysans dans le Royaume de Pologne, et surtout dans les pays annexés, contre la noblese polonaise, et dans les provinces baltiques contre les barons allemands. La cruelle jacquerie qui a éclaté en Courlande et en Livonie en 1905 avait été organisée par des socialistes leltes et fomentée par les haines de race et de classes des paysans lettes contre les grands propriétaires allemands. Mais elle a profité en grande partie des mobiles préparés par la politique du Gouvernement sous le règne d'Alexandre III. Elle s'est tournée en même temps contre les autorités russes qui ont commencé de la sorte à récolter les fruits de la politique révolutionnaire du Gouvernement ; et ces mêmes fruits ne se feront peut-être pas attendre trop longtemps non plus dans les autres provinces.
Cette politique qui tend à détruire tous les liens d'organisation sociale, là toutefois où cette organisation n'est pas russe, a entravé le développement de la Russie proprement dite.>Elle a toujours été systématiquement appliquée, et n'a pas cessé de l'être. Réveiller les antagonismes, semer les défiances réciproques, exploiter les plus aveugles instincts afin d'arriver à ce que les groupes sociaux en désaccord ne puissent trouver d'autre appui que celui du Gouvernement, tels ont été jusqu'à ce jour les moyens d'action des autorités russes. Un des exemples les plus récents à cet égard est le rôle des organes de la police dans différentes contrées du Royaume de Pologne depuis la dissolution de la seconde
198 LA OUKSTION POLONAISE
Douma. Comme ils croyaient pouvoir compter sur la crédulité des paysans polonais, ils leur racontaient que le Gouvernement avait dissous la Douma, parce que les « seigneurs » n'y voulaient rien faire pour les paysans. De cette façon, les agents du Gouvernement préparent le terrain au socialisme, et, du reste, ils aiment mieux avoir affaire à lui qu'aux tendances nationales polonaises — comme le confessent souvent sans ambages les représentants de l'autorité supérieure dans le Royaume.
Un tel systènie de gouvernement peut être, en toute justice, appelé un régime antisocial, puisqu'il fonde l'autorité de l'État sur l'anarchie dans la société et sur l'impuissance sociale qui en est l'effet. Le résultat auquel il aboutit, c'est que la nation russe est beaucoup moins que les autres nations de l'Europe une société véritable. Sa structure intérieure est insuffisante ; aussi bien dans ses institutions que dans ses instincts il lui est resté du passé bien peu de ce qui transforme un troupeau humain en un tout harmonieux; elle n'a pas de couches sociales neltement tranchées (ce qui est souvent regardé en Russie comme une supériorité, comme la preuve d'un démocratisme avancé); entre ses membres, il n'y a pas de dépendance sociale réciproque, consacrée par la tradition. Elle ne connaît qu'une seule subordination, la subordination forcée. . . au Gouvernement. La nation russe possède infiniment peu de forces conservatrices, très peu d'idées héréditaires sur les
problèmes sociaux ; c'est avec mépris qu'elle traite les préjugés de l'Europe occidentale qui constituent pourtant un fondement solide de la société. A aucun moment de son histoire, elle n'a possédé une classe assez forte pour qu'elle pût prétendre à l'hégémonie sociale. Aussi, dans les moments critiques où l'on se dispute le pouvoir, ni le Gouvernement ni l'opposition ne trouvent dans la nation de groupes assez puissants pour leur donner un appui assuré.
En Russie, l'individu est relativement indépendant de la société, de ses idées et de ses croyances, de ce qu'on peut appeler l'héritage de l'expérience des générations. Il tire ses tendances de prémisses purement rationalistes, et c'est pourquoi l'on ne sait jamais quelle sera la limite de ses aspirations.
Quant à la société russe, elle est plus un groupement d'individus qu'une véritable société comme les sociétés occidentales, avec des couches historiques distinctes ayant leurs instincts et leurs idées traditionnels, avec des groupes sociaux liés par des intérêts fixes. En Europe, les luttes politiques sont les conflits de ces idées et de ces intérêts soumis à une évolution lente; en Russie, ces mêmes facteurs restent au second plan; ce qui paraît au premier, ce senties principes abstraits justifiés à grand renfort de raisonnements, c'est l'aspiration au pouvoir des individus et des organisations, ou bien encore ce sont des excitations fugitives qui s'emparent des masses. Comme la société y est moins organisée à l'intérieur, la psychologie des foulesy joue un rôle bien plus important ;
c'est avec elle que doivent compter soit le Gouvernement, soit les partis d'opposition. Il s'agit de produire une forte excitation et d'en profiler pour terrasser l'adversaire avant que l'excitation elle-même ait perdu sa force. Ces moments d'entraînement suffisent pour faciliter l'attaque contre l'adversaire; mais, par le fait qu'ils sont fugitifs, ils ne peuvent servir de base solide à un étal de choses donné. Les idées qui s'emparent tour à tour de la nation russe changent comme dans un kaléidoscope. Dans le cours des trente dernières années, nous avons vu se succéder les mouvements d'opinion suivants : le panslavisme libérateur, le panslavisme engloutisseur ou panrussicisme, le nationalisme antigermanique, l'asiatisme; ensuite, on ne s'occupe plus que des questions intérieures, et nous voyons, dès lors, se succéder l'opposition contre l'oligarchie bureaucratique, le constitutionnalisme, puis l'idée de renverser le Gouvernement, le désir de préserver la Russie de la révolution et enfin une nouvelle vague de chauvinisme... Que viendra-t-il demain ? Et l'entraînement que subira demain la nation sera-t-il un appui pour le Gouvernement ou pour ses adversaires?
Que dire des provinces non-russes, où la politique gouvernementale a réussi à détruire l'organisation sociale existante, à briser les liens formés par les siècles ? A proprement parler, il n'y a plus de société dans ces provinces ; il n'y reste que des masses humaines désorganisées, en proie à l'anarchie et dans leurs croyances, et dans leurs idées, et dans leurs
l'avenir de I \ RUSSIE 201
aspirations. Le spectacle d'une telle anarchie s'offre surtout à nos yeux dans les pays annexés (Lithuanie et provinces ruthènes). Dans ces pays, les organes du Gouvernement et le clergé orthodoxe mènent la lutte contre le polonisme et le catholicisme. Et au cours de cette lutte, ils travaillent à déchaîner, dans le peuple ignorant de ces contrées, les instincts les plus bas; ils réveillent, par tous les moyens possibles, les haines de religion, de race et de classes; ils on. créé un état de choses tel, que la seule condition de salut de ces pays, menacés d'une anarchie totale, est la passivité de la masse populaire. Or c'est à tirer ce peuple de sa passivité que travaillent avec ardeur, d'une part, les éléments révolutionnaires, d'autre part, les éléments « vrais russes ». Lorsqu'ils auront réussi à le faire sortir pour tout de bon de son apathie, on verra que, en désorganisant ces pays, le Gouvernement a travaillé pour d'autres que pour luimême.
L'origine asiatique de l'État russe apparaît de la façon la plus caractéristique dans les rapports du Gouvernement avec l'opposition. S'identifiant avec l'État, le Gouvernement a toujours traité en ennemis intérieurs de l'État tous ses adversaires, môme ceux qui manifestaient leur opposition de la fa'on la plus modérée, même ceux qu'on pourrait tout au plus soupçonner d'avoir quelque velléité d'opposition. Sa maxime était de les anéantir tous. Est-il besoin de rappeler à quelles persécutions étaient en butte les
sujets russes non loyaux, et pour quels délits. Or, on sait que, pour être sujet non loyal, il suffisait de ne pas approuver entièrement le système de gouvernement alors en vigueur.
Le manifeste d'Octobre a, il est vrai, légalement modifié cet état de choses mais l'esprit en est resté le même. Dans les déclarations officielles, on confond toujours les « adversaires du Gouvernement » et les « ennemis de l'État » ; le principe aujourd'hui appliqué de légaliser les partis, dont le corollaire est la persécution des partis non légalisés, n'est autre chose que l'autorisation donnée au Gouvernement de se débarrasser d'une opposition intelligente, agissant par des moyens légaux. Tout adversaire du Gouvernement, désireux de le combattre par des procédés d'homme civilisé, a toujours senti qu'il était impuissant, que la moindre manifestation d'opposition serait brutalement réprimée. Il lui fallait donc ou se soumettre, ou adopter, dans la lutte contre le Gouvernement, des procédés non moins brutaux que ceux employés par le Gouvernement lui-même. On a vu dans les rangs des révolutionnaires russes une foule d'hommes qui avaient été envoyés en Sibérie pour un seul discours contre le Gouvernement, pour un conflit sans importance avec l'autorité, pour avoir propagé théoriquement des idées prohibées, parfois pour avoir eu entre les mains un ou deux livres non estampillés par la censure ; à leur retour de Sibérie, ces hommes étaient devenus terroristes. Ne voulant pas déposer les armes et
renoncer à la lutte, ils avaient recours à des moyens désespérés. Le Gouvernement se proposait de déti'uire tous ses adversaires ; les adversaires du Gouvernement, après une évolution plus ou moins longue, en sont arrivés à n'avoir pour but que de détruire le Gouvernement^-Cette tendance à s'exterminer mutuellement, celte haine inflexible, implacable de part et d'autre, est devenue le trait principal de la lutte entre le Gouvernement et ses adversaires. Et c'est à une lutte de ce genre que nous assistons encore aujourd'hui.
L'esprit de l'État russe n'a jamais admis aucune garantie en faveur des sujets contre l'arbitraire des pouvoirs de l'État. Tout sujet russe savait que s'il s'aliénait un représentant quelconque du Gouvernement, il ne lui servirait de rien d'avoir pour lui la loi édictée par ce même Gouvernement. La population sentait que son devoir était de se conformer non pas à la loi, mais à la volonté des auto-rités ; qu'au lieu d'exécuter la loi, il lui fallait acquérir la confiance des autorités et se les concilier, fût-ce même par des moyens en désaccord avec la loi. Cet esprit de la politique russe a constitué, depuis les temps les plus reculés, une profonde différence entre l'État russe et les autres États européens. C'est lui qui a engendré l'arbitraire des fonctronnaires et, dans l'esprit de la population, le mépris de la loi.
Sous le règne actuel, surtout après le manifeste d'Octobre, on a beaucoup parlé du besoin de léga-
lité dans la conduite des autorités, et il est certain que l'on a fait quelques efforts dans ce sens. Mais la tendance à l'arbitraire a dans les âmes des racines trop profondes, et la bureaucratie russe a été trop longtemps élevée dans cet esprit pour qu'une vraie réforme soit accomplie ; de plus, sous l'influence de la désorganisation dans le mécanisme de l'État, le contrôle des autorités centrales sur les autorités locales s'est affaibli depuis longtemps; il n'appartient plus aux autorités centrales de pouvoir introduire efficacement de nouveaux principes dans la façon de gouverner, et, de jour en jour, elles en deviennent plus incapables. Dans l'État, il se fait une décentralisation sui generis — non pas la décentralisation de la vie sociale et politique, mais celle des autorités bureaucratiques agissant dans chaque province arbitrairement et sans contrôle.
Les dirigeants de l'État russe semblent n'avoir jamais compris que la meilleure garantie du respect de la loi par la population nest pas dans la police, les tribunaux, les prisons, les potences, mais bien dans la conformité de cette loi avec les idées morales et les intérêts des habitants. Ce qui les a empêchés de concevoir ainsi la loi, c'est qu'ils ont toujours fait passer l'ambition et les intérêts de la bureaucratie avant les besoins moraux de la population, avant même l'intérêt de l'État.
Aussi n'est-ce pas seulement contre l'arbitraire bureaucratique que la société s'est révoltée ; elle est
entrée en conflit avec la loi, avec cette loi qui lui était imposée et qui était si peu conforme à ses idées et à ses besoins. L'âme russe n'est pas aussi indifférente à l'existence terrestre que l'âme mahométane ou l'âme bouddhiste, et il lui devient de plus en plus impossible de se soumettre passivement à l'oppression. Rattachée à l'Europe par le christianisme, de plus en plus unie avec elle par une sorte de communion intellectuelle, la nation russe s'est forcément pénétrée graduellement des idées européennes; et c'est avec une douleur toujours plus vive qu'elle ressent l'état d'abaissement politique où elle vit en comparaison des autres peuples d'Europe. D'ailleurs, le Gouvernement lui-même a besoin, pour son mécanisme construit à l'européenne, d'un personnel capable de s'en servir. Il a, par suite, favorisé la propagation de la science occidentale ; il a fondé des universités avec un programme européen. Or, le premier résultat de l'enseignement universitaire a été une haine générale du régime de la Russie et la révolte contre le Gouvernement. Les universités ellesmêmes sont devenues depuis longtemps les foyers de « cite révolte; c'est de là qu'elle s'est peu à peu propagée dans toute la société. Ce qui du reste a notablement contribué à la développer, ce sont les changements survenus dans le Gouvernement : à mesure que le mécanisme de l'État s'accroissait et se compliquait, on voyait le pouvoir passer de plus en plus dans les mains de la bureaucratie. Or, cette bureaucratie est sans contrôle; elle n'est contrôlée ni dans
son rouage central par la nation, ni dans ses rouages locaux par l'autorité centrale. Et ainsi c'est l'évolution même de l'État russe qui a amené rapidement à l'ordre du jour la question la plus grave, la question constitutionnelle.
C'est alors qu'on a vu se développer dans l'Empire la crise politique. Cette crise ne date pas de ces dernières années, comme on le croit communément; elle s'était révélée bien longtemps auparavant. Ce n'est pas d'hier que le Gouvernement russe est aux prises avec la révolte; seulement, comme il ne voulait faire aucune concession aux aspirations qui se manifestaient dans la nation, il luttait sans merci et supprimait ses advereaires par des procédés qui laissaient dans l'esprit public une trace ineffaçable.
Ces procédés produisent dans les âmes une double impression : impression de terreur et impression de haine. Leur efficacité dépend de celui de ces deux sentiments qui l'emporte sur l'autre. Ivan le Terrible inspirait plus de terreur, et c'est pourquoi il assura la durée de l'autocratie pendant plusieurs générations. La bureaucratie contemporaine inspirait plus de haine; et c'est ce qui fait qu'elle a compromis son autorité.
Celui qui n'a pas assisté de près à la révolution russe ne peut se représenter jusqu'à quel point l'élément qui y domine est la haine du Gouvernement et de ses représentants. Il y a beaucoup de révolutionnaires qui ne savent pas bien au juste ce qu'ils veu-
l'avenir de la RUSSIE 207
lent; souvent ils ne se rendent pas clairement compte des réformes pour lesquelles ils combattent ; mais ce qu'ils savent bien tous, c'est qu'ils haïssent le Gouvernement; ils sentent tous le besoin de se venger de lui. Et voilà pourquoi il a été si difficile à cette révolution de se concentrer autour d'un seul drapeau, autour d'un seul programme pratique. Le seul Irait d'union entre ses groupes hétérogènes est une haine commune, la volonté de détruire le Gouvernement actuel. C'est ce qui explique le terrorisme ; c'est ce qui pousse les révolutionnaires à s'attaquer avant tout aux représentants du Gouvernement qui prennent une part immédiate à la persécution des criminels politiques et le plus souvent à la police, quoique leurs attentats, à coup sûr, contribuent fort peu à précipiter le bouleversement politique dans l'État. La révolution russe, dans ses formes violentes, est plutôt une réaction de sentiment qu'une action politique préméditée. De là sa stérilité, mais en cela aussi réside cette force, celte vitalité qui fait qu'on ne peut l'écraser. Les hommes qui agissent en vue d'un but déterminé peuvent se convaincre que ce but est ou mauvais ou impossible à atteindre ; mais ceux qui sont poussés à l'action par un sentiment de haine ne cessent pas d'agir tant que les sources de cette haine ne sont pas taries.
La crise politique intérieure se développe ainsi, depuis nombre d'années, sous la forme d'une lutte entre le Gouvernement et des forces révolutionnaires toujours croissantes ou plutôt renaissant toujours de
plus en plus grandes; or, elle n'a abouti à aucune solution. Le Gouvernement ne veut s'écarter en aucune manière de son système ancien ; il s'efforce exclusivement d'étouffer la révolution ; de leur côté, les révolutionnaires ne proposent aucun programme de réformes positives, mais ils tendent avant tout à détruire le Gouvernement; et ici encore cette attitude de part et d'autre a créé pour l'État une situation sans issue.
On pouvait d'ailleurs prévoir ce résultat, en voyant dans quelle phase entrait la crise constitutionnelle pendant la guerre du Japon et immédiatement après cette guerre. L'apparition d'un parti constitutionnel organisé, appuyé par l'opinion publique, avait introduit un fort élément de conciliation ou de compromis entre la bureaucratie gouvernementale et les partis révolutionnaires. En Russie, la transformation politique ne pouvait pas se produire comme en France par une révolution renversant un gouvernement afin d'en mettre un autre à la place. Tout d'abord, la conformation de l'Empire est différente ; Pétersbourg n'y joue pas le même rôle que Paris en France. De plus, la révolution russe avait un caractère flottant ; elle ne possédait aucun frein dans ses tendances positives; elle se montrait d'ailleurs hésitante dans ces tendances mêmes. Enfin, il lui manquait une organisation solide. Pour toutes ces raisons, elle ne pouvait pas agir dans le môme sens que la Révolution française. L'État ne pouvait être transformé que par les moyens employés en Prusse et en
l'avenir de la RUSSIE 209
Autriche, c est-à-dire à l'aide d'un compromis entre l'inertie conservatrice de la bureaucratie régnante et les aspirations constitutionnelles de la nation.
Dans la phase la plus aiguë de la crise, à un moment où le Gouvernement se sentait très affaibli, ce compromis eût peut-être pu se réaliser, si la crise russe eût été moins compliquée dans sa nature ; il y avait d'autres questions à résoudre que la question constitutionnelle. La bureaucratie, en partageant le pouvoir avec le Parlement, ne diminue pas sa situation ; si, d'un côté, elle a cessé de jouir d'une autorité sans limite, elle se trouve par là même déchargée d'une partie de sa responsabilité. Elle n'es plus l'objet, de la part du peuple, de cette indignation et de cette haine qui l'impressionnent si fortement Mais dans un État où il s'est amoncelé tant de défectuosités, tant de questions brûlantes, elles devaient toutes se manifester à propos de la crise constitutionnelle et, par suite, la compliquer infiniment. La situation était telle que les éléments constitutionnels ne pouvaient se montrer assez modérés ni la bureaucratie assez conciliante. Par exemple, les constitutionnels, voulant se concilier le peuple, étaient obligés de soulever dans un sens radical la question agraire ; de son côté, la bureaucratie pouvait bien se résigner à une constitution dans la Russie proprement dite, mais elle ne pouvait pas, en général, renoncer à son gouvernement centralisateur ; encore moins le pouvait-elle dans le Royaume de Pologne. Introduire l'autonomie dans ce pays, c'eûtété en écar-
DMOWSKL 14
ter complètement la bureaucratie russe. Et ce n'est là qu'une partie des difficultés qui se produisaient à l'occasion de la crise constitutionnelle. De là, le manque de sincérité de la bureaucratie dans ses compromis, de là ces concessions derrière lesquelles se cachait le désir de les réduire à une simple fiction ; de là aussi le caractère révolutionnaire des éléments constitutionnels qui ne croyaient pas au compromis, et qui, à la première Douma, marchaient pour ainsi dire à l'assaut de la Bastille.
Lorsque le renversement d'un Gouvernement est impossible, et que ce Gouvernement ne veut pas savancer assez loin dans la voie des compromis pour remettre le pouvoir législatif et le contrôle de ses propres actes entre les mainsdu Parlement, il ne reste qu'une issue :1a victoire du Gouvernement. La société, en effet, ne peut supporter longtemps cette extraordinaire tension d'énergie qu'exige la lutte révolutionnaire, et elle finit par se soumettre. Mais la victoire du Gouvernement n'est pas le triomphe de l'intérêt de l'État. Aussi reste- t-ellefort douteuse etfortéphémère.
Une fois fortement ébranlé dans ses bases, l'absolutisme ne retrouve plus son ancienne force. Une secousse de ce genre détruit d'un seul coup tout le capital qu'avaient amassé dans l'âme des sujets des siècles de terreur et de despotisme. Dans ces ébranlements, l'autorité perd les restes du sombre prestige que lui avait laissé la tradition. Le Gouvernement était pour la population comme un objet de
religieux effroi ; elle le regardait comme une force supérieure ; elle en recevait les coups et acceptait l'oppression qui lui venait de lui avec une résignation fataliste. Mais le Gouvernement a subi une défaite dans une guerre avec un ennemi extérieur ; il a laissé entrevoir sa faiblesse à l'intérieur, il a été pris d'effroi et a perdu la tête : à partir de ce moment, et alors même qu'il n'y aurait pas eu une révolte depuis longtemps croissante dans l'État, c'en est fait à jamais de son ancien prestige. Et tôt ou tard il devra faire place à un autre ordre de choses.
11 n'est pas un seul État en Europe où le prestige et l'autorité du Gouvernement soient aujourd'hui aussi bas qu'en Russie. Même les éléments réactionnaires, les représentants officiels du patriotisme russe, les « hommes vrais russes » traitent les autorités gouvernementales avec un extrême mépris, lorsqu'elles agissent d'une façon qui ne répond point à leurs vues. Le Gouvernement a cessé d'être respecté en tant que Gouvernement ; quelques groupes particuliers le reconnaissent, mais seulement dans la mesure où il peut favoriser leurs desseins. Les fonctionnaires eux-mêmes manifestent extérieurement le peu de considération qu'ils professent pour leur rôle de représentants de l'Etat. Une situation de ce genre est extrêmement dangereuse pour tout Gouvernement quelconque ; à plus forte raison l'est-elle pour celui qui veut exister indépendamment de la nation.
Quant à relever le prestige et le crédit du Gouvernement par les vieux procédés de répression à
oulrance, il ny faut plus songera présent: car, nous l'avons déjà dit, il inspire plus de haine que de crainte. La répression ne peut plus affaiblir que matériellement la révolution, et c'est là un résultai provisoire, car la révolution reçoit sans cesse de nouveaux renforts et de nouvelles forces.
L'exemple de la Prusse et de l'Autriche après 1848, mieux que tout autre, nous apprend que si le gouvernement triomphe de la révolution dirigée contre l'absolutisme, cette victoire ne peut avoir qu'une courte durée. Ensuite il est contraint de plier devant la nécessité. Or, le Gouvernement russe est dans une situation beaucoup plus difficile et l'Etal russe dans une position incomparablement plus dangereuse que ne l'était celle de la Prusse et de l'Autriche au milieu du dix-neuvième siècle, et la révolution russe est plus obstinée et aussi plus terrible dans ses manifestations.
C'est ce que ne veulent pas comprendre les réactionnaires russes : ils sont persuadés que les concessions déjà faites jusqu'à ce jour sont trop grandes. Le gouvernement de Stolypine même leur paraît trop libéral, bien qu'il se laisse aller à des compromis de plus en plus fréquents non pas avec les tendances constitulionnelles de l'opinion, mais avec les intérêts de la bureaucratie. Ce qu'ils rêvent, c'est le relourde l'ancien régime; ils voudraient revenir au temps qui précéda la guerre du Japon.
Plus libéral qu'eux, à sa façon naturellement, lo Gouvernement actuel, entend par compromis avec la
nation, qu'il lui faut une Chambre qui admette sa propre attitude.
Même s'il se réalisait, un compromis de ce genre ne serait qu'apparent; il ne ferait que transporter la lutte de la nation contre le Gouvernement hors du Parlement. Et même dans ces conditions il serait presque impossible : pour qu'une Chambre quelque peu indépendante, si peu réformatrice qu'on la suppose, s'entende d'une manière durable avec le Gouvernement, il faut que ce Gouvernement ait uneattitude invariable. Or, dans la situation où se trouve la Russie, le Gouvernement est condamné à l'instabilité; s'il ne marche pas en avant sous la pression des constitutionnels, il est forcé de reculer et de subir l'influence des sphères réactionnaires, et celles-ci, dès lors, sentant leur force, deviennent de plus en plus exigeantes. C'est cette dernière alternative qui est, semble-t-il, pour un certain temps au moins, le sort réservé au Gouvernement russe.
Dans ces conditions, vivant dans l'attente de nouvelles catastrophes à l'extérieur et à l'intérieur, qui l'ébranlcront encore davantage dans ses fondements, et auront peut-être des conséquences plus terribles que la précédente, l'État glisse fatalement sur une pente dangereuse. Irresponsable, dirigeant du centre de l'Empire toute l'administration de ce pays immense jusque dans les moindres détails, la bureaucratie, par ses agissements, a obtenu les résultats que nous constatons actuellement; elle a conduit la Russie par des voies diverses à une situation sans i.ssue.
En présence de la secousse qui a ébranlé l'État, n'estil pas évident, dès lors, que la bureaucratie sera désormais plus incapable encore de suffire à sa tâche, alors même qu'on la renouvellerait dans ses formes. En effet, ou bien la représentation nationale aura une existence et un pouvoirindépendant de labureaucralie, ou celle-ci tendra à la détruire, comme elle a anéanti les réformes d'Alexandre II. La bureaucratie tend instinctivement, tant qu'elle en a la force, à détruire tout ce qui l'entrave par un contrôle quelconque, si modéré qu'il soit.
Or, il est difficile d'admettre que, spontanément, les sphères dirigeantes renoncent au système de gouvernement en vigueur jusqu'à ce jour; il est bien improbable que la Russie entre dans des voies nouvelles par des réformes venues du Gouvernement lui. même. Étant donné le caractère compliqué de la crise politique russe, trop d'obstacles s'y opposent.
L'un des principaux réside dans la question polonaise. Celte question a toujours entravé l'œuvre des réformes de la Russie. On ne peut savoir si l'Empire russe ne serait pas aujourd'hui un État constitutionnel, n'eût été la crainte de \oir la nation polonaise profiter d'un régime fondé sur le droit pour activer son travail, pour étendre son esprit d'initiative et son développement à tous égards. Katkov était déjà un constitutionnel siii generis, mais il voulait une constitution pour la Russie centrale, à l'exclusion des provinces non-russes. Le décret de 1907 réglant
l'avenir de la RUSSIE 216
les élections, n'est-il pas précisément un essai de réalisation partielle de cette pensée ?
Pour ce qui est d'un changement dans la manière d'envisager la question polonaise et en général la question des « provinces non-russes », il est difficile d'en concevoir la possibilité non seulement en ce qui concerne la bureaucratie, mais aussi pour de très larges sphères de la société russe.
Dans ces sphères, c'est une conviction solidement enracinée que tout ce qu'embrassent les frontières de l'Empire russe est « la propriété de la nation russe, conquise au prix de son sang », — on n'ajoute pas, d'ordinaire, « et de son travail » ; les Russes, eux-mêmes, se rendent bien compte qu'ils ont dépensé bien peu d'activité dans les provinces nonrusses, sauf toutefois pour en détruire l'individualité et la civilisation nationales. Dans ces milieux, on a l'air d'ignorer que la Russie, la grande Russie dans ses frontières actuelles, n'apas été construite par l'énergie spontanée de la nation russe, par son travail créateur, par son génie inné. Ce qui l'a créée, c'est cette organisation particulière de la machine gouvernementale, qui lui a fait traiter la nation russe elle-même en nation conquise, qui l'a désorganisée, a détruit sou édifice social, afin d'assurer son pouvoir sur des bases indépendantes d'elle. Cette organisation, soutenue depuis l'époque de Pierre le Grand par des éléments étrangers, par des condottieri de différentes races et particulièrement par des Allemands, a fondé son existence non pas sur le bien-être de la Russie pro-
premeiit dite, mais sur des conquêtes toujours nouvelles. Elle ne s'est pas appliquée à développer les forces de la société russe et à donner à son existence, à sa civilisation et à sa richesse des bases solides et saines résultant de son propre travail. Elle n'a songé qu'à étendre les frontières de l'Empire, et à perfectionner les instruments qui lui permettaient de conserver entre ses mains les territoires envahis et de vivre à leurs dépens. Ne fondant son existence que sur la conquête, cette organisation, comme toutes celles du même genre qu'on rencontre dans l'histoire de l'humanité, était condamnée à périr promptement. Et elle s'est fatalement acheminée vers sa chute, comme le prouve le rapide développement de ses maladies politiques. On n'a pas trouvé de remèdes à ces maladies, et, du reste, aujourd'hui encore, elles paraissent réellement incurables. Les dangereuses fissures qui se sont produites dans l'édifice de l'État russe ne datent pas de la guerre du Japon ; on les connaissait depuis longtemps, même dans les sphères gouvernementales; mais le Gouvernement se sentait impuissant à y remédier. Cette organisation a annexé à la Russie des pays entiers, des nations entières distinctes et possédant une individualité bien caractérisée ; elle les a rattachées à l'Empire par des liens exclusivement administratifs, par un régime commun de centralisation à outrance, car sa politique n'était point capable de créer des liens moraux. Enfin, elle n'a pu leur appliquer que tout à fait superficiellement l'empreinte russe, mainte-
l'avenir de la RUSSIE 217
nue par la violence physique, alors que sous celte enveloppe subsistait et se développait une vie nationale indépendante n'ayant rien de commun avec la vie russe. Cette organisation s'est détruite par degrés; elle a perdu son ancienne élasticité, son autorité et en même temps tout prestige et tout crédit aux yeux de la nation russe elle-même. Ainsi affaiblie, pourra-t-elle suffire à ces grandes tâches politiques qui étaient trop lourdes pour elle quand elle se sentait encore forte ? Saura-t-elle empêcher l'État de glisser sur la pente où il s'est engagé au temps même où elle élail.encore puissante?
Elle tend à retenir tout le pouvoir entre ses seules mains ; elle voudrait rendre à la Russie, dans toute sa plénitude, le système bureaucratique dans lequel les dernières années ont fait une large brèche. Si elle y réussit, la Russie ne périra pas d'un seul coup, car les grands édifices politiques ne tombent pas subitement, et la routine des gouvernements bureaucratiques peut encore suffire à les conserver pendant un certain temps; mais le mouvement vers la chute définitive s'accélérera beaucoup plus qu'aujourd'hui. Les fissures de l'édifice politique s'élargiront de plus en plus et deviendront de plus en plus nombreuses; les défaites à l'extérieur et les catastrophes à l'intérieur seront de jour en jour plus fréquentes et plus terribles.
La nation russe, avec ses forces sociales, serait appelée à régénérer l'État et à le fortifier. Mais les gouvernements bureaucratiques lui auront laissé en
héritage une si grande quantité de problèmes à résoudre, problèmes restés insolubles pour les régimes précédents, qu'elle ne pourra sans doute pas suffire à sa tâche. Ses maladies sociales sont profondes; le niveau de son développement intellectuel et moral est très bas. Supposons, en outre, qu'elle persiste à considérer tout le pays depuis Kalisz jusqu'à Vladivostok comme russe, et à vouloir le russifier en conséquence : on se convaincra bien vite que cette Russie est trop étendue pour les forces dont dispose la nation russe.
Ainsi donc, cet État, dans les dimensions que lui a données l'histoire des deux siècles derniers, n'a qu'une chance de salut, qu'un seul moyen de se régénérer à l'intérieur et de recouvrer sa puissance extérieure : c'est de changer radicalement son caractère et le sens de son développement. 11 ne peut plus demeurer l'État de la seule nation russe imposant à toutes les autres sa civilisation et ses institutions : les forces des autres nations, et avant tout celles de la nation polonaise, doivent être appelées à vivre et à travailler librement sur le même pied que les forces de la nation russcw
Uu côté russe, on nous répond souvent qu'un État composé de ditïérentes nations, et par conséquent dépourvu d'homogénéité, ne peut jamais être aussi fort qu'un État où une seule nation règne sans partage. 11 serait absurde de contester celte affirmation. Mais il faut compter avec les possibilités. Sur le territoire actuellement occupé par l'État russe, la
l'avenir de IA RUSSIE 219
nation russe ne sera jamais maîtresse unique et incontestée. Sa situation actuelle en Pologne n'est au fond qu'une occupation militaire, et cette occupation ne sera jamais autre chose tant qu'on s'efforcera de réduire les Polonais au rôle secondaire qu'on leur assigne aujourd'hui. Accorder aux Polonais leur individualité nationale et une organisation spéciale, l'autonomie, ce n'est pas reculer, ce n'est pas perdre une position avantageuse; car cette position avantageuse, par rapport à la nation polonaise, la Russie ne l'occupe pas ; c'est simplement organiser un Gouvernement régulier, créer les conditions d'une vie normale pour remplacer une occupation brutale, qui devient, plus elle dure, une plus grande monstruosité politique, même au point de vue de l'État au nom duquel elle est maintenue]
Pour un grand nombre de Russes, surtout pour ceux qu'on appelle les vrais Russes, cette question d'une transformation fondamentale à apporter dans la politique à l'égard des provinces non russes, et surtout dans la politique polonaise, est encore une question d'orgueil national. Ils se sont profondément pénétrés de l'illusion créée par la bureaucratie, aue toute l'étendue de l'Empire est réellement Bussie, que tous les peuples qui leur sont soumis sont seulement des indigènes de race inférieure [inorodtsy] vivant à l'ombre de la puissance et de la civihsation russes. Aussi, un changement dans la politique de ces provinces leur fait-il l'elTet d'une honte nationale. Ce faux orgueil, le Gouvernement
actuel l'entretient et rencourage; il y voit, en effet, le meilleur appui de sa politique. Assurément, quand on s'est entièrement solidarisé avec la politique du Gouvernement pour la question des provinces nonrusses, quand on a fondé sur cette politique la grandeur de la Russie sans voir les dangers qu'elle entraîne, on doit se sentir humilié dans son orgueil à la seule pensée de réduire l'action russe sur les frontières à un rôle plus modeste ; mais qu'est-ce que cette humiliation à côté de celles de Moukden et de Tsoushima? Quoi qu'il en soit, pour tout homme qui comprend où conduit cette politique, s'il désire vraiment la renaissance de la nation et de l'État, c'est précisément l'orgueil national qui peut lui inspirer l'idée de renoncer à opprimer et à russifier les nationalités étrangères, l'idée de les inviter à une œuvre commune pour un grand Empire commun,
Une fierté nationale bien comprise, le sentiment de la dignité nationale, et même de grandes ambitions nationales qui s'étendent dans des limites accessibles, sont pour une grande nation les indispensables facteurs du patriotisme. Ces facteurs sont même desconditions nécessaires pourqu'elle participe utilement au progrès de l'humanité. Ces sentiments ont toujours animé les nations fortes à l'époque de leur accroissement et de leur épanouissement. Mais une mégalomanie maladive se nourrissant d'illusions et d'hallucinations a toujours été le trait distinctif des peuples proches de leur chute. Elle les pousse à de
véritables suicides, à des attentats insensés et infructueux pour eux-mêmes contre le bien d'autrui : elle en fait des êtres nuisibles à l'humanité.
C'est une mégalomanie de ce genre que nous constatons dans les idées des chauvins russes relatives à la question polonaise. Or, c'est de l'attitude que la Russie adoptera à l'égard de la question polonaise que dépend, en grande partie, son propre avenir.
Un problème des plus importants se pose donc pour la politique russe : la Russie s'inspirera-t-elle dans cette question des idées de l'étroit nationalisme grand-russe, des intérêts de la bureaucratie déguisés sous le nom d'intérêts de la nation et de l'État et aussi de ceux de la politique de Rerlin? S'engagera-t-elle, au contraire, dans la voie nouvelle du développement des forces sociales, aussi bien de celles de la nation russe que de celles des autres nations faisant partie de l'Empire russe, et en môme temps dans la voie d'une large politique impérialiste et nécessairement slave? Selon ce qu'elle choisira, la Russie sera un État puissant et un facteur de premier ordre dans la politique internationale, ou bien, au contraire, un organisme se décomposant par degrés, incapable d'une politique extérieure qui lui soit propre, devenant de plus en plus une succursale de la politique allemande : enfin peut-être même sera-t-elle condamnée à ne plus être avec le temps qu'un État véritablement grand-russe, c'est-à-dire réduit aux limites de la race des grands-Russes.