‹ La question polonaise. Traduction du polonaisChapitre 24 sur 32 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La question polonaise dans l'Empire russe à l'époque actuelle.

La crise intérieure qui s'est produite en Russie pendant la guerre du Japon a mis à découvert de nouvelles faces de la question polonaise, mais elle n'a pas fait avancer d'un pas la solution de cette question.

^es Polonais ont fait tout leur possible pour présenter leur cause et ses rapports avec l'Empire sous son jour véritable ; ils se sont efforcés de créer avec la Russie un terrain d'entente qui fût également favorable à leurs propres intérêts et aux intérêts de la Russie elle-même. Du côté russe, au contraire, ou bien l'on a montré une insuffisante intelligence de la question et de son immense portée pour l'avenir de l'Empire russe, ou bien l'on a tenté de présenter les tendances des Polonais comme hostiles à la Russie ; on a tout fait pour éveiller dans la nation russe une haine aveugle contre les Polonaisi

Ca guerre russo-japonaise a éclaté au moment où

le système russificateur dans le Royaume de Pologne terminait sa quarantième année d'existence. Le pays, demeuré si longtemps sous l'étroite surveillance des agents de la Russie, qui entravaient le développement de ses forces morales et intellectuelles, avait dû soutenir une lutte sourde contre l'oppression qu'on lui faisait subir. Tout à coup, il se trouva obligé de prendre parti, de se prononcer ouvertement dans la crise politique russëj

Les hommes politiques qui représentent les tendances nationales polonaises étaient bien informés de la situation intérieure de la Russie ; ils virent s'approcher la crise constitutionnelle, mais ils ne se hâtèrent pas d'exposer les revendications des Polonais ; à leur point de vue, ces revendications devaient rester inséparables de la réforme constitutionnelle dans l'État. Ils ne se pressèrent pas non plus d'organiser une action agressive contre le Gouvernement. Ils comprenaient que la question constitutionnelle se déciderait dans une lutte entre le Gouvernement et la nation russe. Or, en se mettant en avant, les Polonais auraient enlevé à cette lutte son caractère de conflit entre la nation russe et sa bureaucratie ; ils auraientcontribué à enrégimenter les éléments nationalistes russes du côté du Gouvernement. Ils avaient appris par l'expérience de i863 qu'il suffisait d'agiter le spectre de la cause polonaise pour réveiller le nationalisme russe et étouffer les tendances libérales. Et comme ils souhaitaient la victoire duconstitutionnalisrae rusî;e, iU tâchaient de rester eux-

mêmes le plus longtemps possible dans rexpectativel Mais celte expectative elle-même finit par devenir une impossibilité. F^es organisations révolutionnaires russes travaillaient à susciter en Pologne un mouvement analogue ; elles trouvaient des alliés dans le socialisme polonais et juif. Les partis socialistes du Royaume commencèrent un mouvement révolutionnaire dans le style russe. En agissant ainsi, ils annulaient le particularisme polonais du Royaume ; ils donnaient au pays le caractère d'une simple province russe. D'autre part, le camp constitutionnel faisait aussi des efforts en vue d'attirer le Royaume dans le mouvement russe ; il trouvait un écho dans les cercles varsoviens dits « progressistes». En présence de ces faits, il devint nécessaire d'engager l'action polonaise plus tôt qu'on n'en avait eu l'intention, et d'arborer le programme des revendications polonaises^

TLcs hommes qui dirigeaient la politique polonaise entrèrent en contact avec le parti constitutionnel russe, en qualité de groupe national et distinct. En Pologne même, ils commencèrent à lutter pour reconquérir les institutions nationales spéciales et avant tout les droits de la langue polonaise. Le premier acte de cette lutte fut la protestation des paysans contre l'emploi de la langue russe dans la commune rurale. Se référant à une loi non abolie, mais sans cesse violée par l'administration, la moitié des communes rurales du Royaume (600 environ) voté-

rent la substitution du polonais au russe dans la commune et commencèrent à se conformer à cette décision. Lorsque le mouvement révolutionnaire s'étendit, prenant des proportions de plus en plus vastes, il se produisit parmilajeunesseuneagitationqui la poussait à boycotter les .écoles. Alors, les hommes politiques polonais s'emparèrent de ce mouvement ; ils lui donnèrent un programme polonais ; ils lui enlevèrent le caractère de grève révolutionnaire de la jeunesse scolaire ; ils en firent uniquement le boycottage de l'école russe, instrument de russification, par la population du Royaume qui demandait que l'école devînt polonaise. En même temps, les Polonais rétablirent leur langue dans ceux des chemins de fer du Royaume qui appartenaient à des compagnies privée^

Après avoir proclamé à la face du Gouvernement et de la société russe la revendication de l'autonomie du Royaume de Pologne, les chefs du mouvement national commencèrent à organiser rapidement les masses populaires dans le pays. Ils entrèrent en lutte avec les partis socialistes. Ces partis transportaient sur le terrain polonais l'anarchie russe ; ils s'étaient mis à désorganiser par des grèves insensées la vie économique du pays; ils introduisaient dans les relations sociales un désordre meurtrier. Les socialistes répondirent à la résistance des démocrates nationaux par des moyens terroristes dirigés contre leurs représentants ; ils mirent à mort plusieurs membres en vue du parti national. Alors la résis-

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tance des démocrates nationaux prit la forme d'une résistance à main armée. Cette lutte fut triste el répugnante ; elle fit un certain nombre de victimes des deux côtés, mais elle finit du moins par arrêter les progrès de l'anarchie. Elle avait été d'autant plus pénible pour les nationaux qu'ils étaient obligés de combattre sur deux fronts : contre la terreur socialiste d'une part, et de l'autre contre les persécutions du Gouvernement. Ils avaient à lutter contre deux courants anarchiques : celui de l'anarchie révolutionnaire et celui de l'anarchie gouvernementale ; le Gouvernement, en effet, n'était pas capable d'assurer au pays l'ordre et la sécurité publiques ; il se contentait de veiller, à l'aide de l'armée, à ce que les Polonais n'eussent point l'idée de le remplacer dans cette tâche, en créant par eux-mêmes une organisation appropriée aux circonstances. En dépit de ces difficultés exceptionnelles, le sentiment national du peuple polonais et ses bons instincts finirent par prendre le dessus, et le mouvement anarchique révolutionnaire fut relégué au second plan}

Après la proclamation du manifeste du 3o octobre les socialistes commencèrent à manifester dans les rues avec des drapeaux rouges ; Varsovie leur répondit par les manifestations nationales du 2 et du 5 novembre. Une foule immense de près de 200.000 hommes s'avança dans un ordre parfait avec des drapeaux ornés d'aigles blancs polonais, dans un recueillement et un calme qu'interrompait

de temps en temps l'hymne national chanté par toutes les voix. Cette foule semblait solennellement reprendre possession de cette malheureuse ville qui, pendant quarante ans, avait dû se courber sous l'oppression politique, subir les caprices de russificateurs sauvages, et dans laquelle maintenant voulait se donner carrière l'anarchie fomentée par ces quarante années de servitude. Des manifestations semblables eurent lieu le même jour dans toutes les villes, grandes et petites, et dans un nombre considérable de villages du Royaume. Plusieurs semaines plus tard, il se tint à Varsovie un congrès de paysans. Bien qu'organisé secrètement et à l'insu des autorités, il réunit les représentants de presque toutes les communes du pays au nombre de 1.200 environ. Après des délibérations imposantes par le calme qui y présidait et par la haute valeur intellectuelle de ceux qui y prirent parî, ce congrès vota d'importantes déclarations : il constata l'attachement du peuple aux traditions historiques polonaises, il demanda l'autonomie du Royaume de Pologne; enfin il engagea vivement tous les paysans à veiller à l'organisation solide de leur commune et à sauvegarder l'ordre social dans ces temps de trouble universel,

C'est sous cet aspect que se présenta la cause polonaise au milieu de l'anarchie qui désolait l'Empire tout entier. En opposition avec cette anarchie, elle eut pour devise Tordre et le calme, mais l'ordre et le calme avec une organisation particulière pour le Royaume.

Pendant quarante ans, on avait imposé à ce pays les formes russes en même temps qu'une langue étrangère, et les autorités locales le voient retrouver en un instant, à la faveur des libertés pourtant restreintes octroyées par le manifeste du 3o octobre, sa physionomie polonaise ; elles constatent alors la complète inanité des tentatives de russification. Effrayées de cet état de choses, elles obtiennent du ministère Witte la déclaration de l'état de siège dans tout le Royaume de Pologne. Le décret qui le proclama était accompagné d'un communiqué du Gouvernement ; on y affirmait que les Polonais aspiraient à se détacher de l'Empire, et qu'ils préparaient une sorte d'insurrection. Dans l'esprit de ses auteurs, ce mensonge tendait à réveiller en Russie les sentiments chauvins, la haine des Polonais ; ils comptaient que cette haine, ce chauvinisme, rapprocheraient, comme en i863, la nation russe de son Gouvernement bureaucratique et lui feraient approuver sa politique. Mais cette tactique échoua complètement. L'opinion russe était avertie ; elle savait déjà pertinemment que les Polonais recherchaient seulement l'autonomie du Royaume, et elle fit un fort mauvais accueil au communiqué du Gouvernement. Celui-ci se sentit dès lors obligé de supprimer l'état de siège. Cependant, quinze jours après,* on le rétablissait. L'oukase, cette fois, visait le cas d'interception des communications par chemins de fer, postes et télégraphes, et pour toute la durée de cette situalion anormale, il autorisait les gouverneurs à établir

de leur propre autorité l'état de siège dans les provinces qui leur étaient confiées. Le général-gouverneur de Varsovie usa aussitôt de cette autorisation. Comme prétexte, il invoqua la grève postale de toute la Russie. Depuis ce moment, l'état de siège a duré dans le Royaume jusqu'à l'année 1908. Et pourtant, il y avait longtemps que les communications avaient repris leur fonctionnement normal. Depuis on l'a remplacé par l'état dit de « défense renforcée », mais celui-ci suffit amplement pour rendre impossible tout développement de la vie publique dans les limites garanties par le manifeste d'octobre.

y[^es élections à la première Douma trouvèrent tout le pays organisé sous le drapeau de la politique nationale polonaise. Elles se firent dans un ordre parfait et avec le plus grand calme, malgré le nombre considérable des électeurs qui y prirent part. Dans les circonscriptions rurales, elles ne comportèrent même pas de lutte, car elles y étaient organisées par le parti démocratique national sans concurrence aucune. Le parti des anciens « ententistes », qui tendait autrefois à la réconciliation avec le Gouvernement s'était transformé en « parti de la politique réelle ». Mais il sentait sa faiblesse et n'avait posé de candidatures nulle part. En revanche, dans les villes, il y eut une lutte acharnée : aux « nationaux » polonais s'opposait le parti des « progressistes », qui s'appuyait sur les masses juives *. En général, mais

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