CHAPITRE VII
Le Mysticisme historique
Par ses interprétations flexibles, l'Eglise approprie son dogme aux exigences modernes.
Elle trouve une aide utile dans la philosophie de rhistoire, encore pleine de formules à deux anses, qu'il ne s'agit que de saisir du bon côté. Tâche rendue si aisée, que la science y semble la complice du mysticisme.
Bien des tendances mènent à ce résultat, des écoles opposées y concourent.
D'abord les hlseuvs de plans divins, optimistes moins bénins que Pangloss. Pour eux, les agents de l'histoire sont des ministres d'en haut, doués de l'impeccabilité céleste. D'où les formules sur les massacres providentiels. Rien de timide au fond comme ces théories, si radicales d'apparences. Ceux qui les professent , exaltant outre mesure de prétendus holocaustes au progrès, donnent une valeur mystique au sang répanda.
116 LA QUESTION BELIGIEUSE
Leur Providence hume avec amour, comme Jéhovah, les vapeurs du carnage. Aux fantômes du passé succèdent de vagues idoles qu'on nous peint honorées par le couteau desCalchas humanitaires. C'est chercher le sublime où il n'a que faire... Dans ces tueries qui ont leurs dévots, je ne vois qu'un signe de la bête qui rugît sous notre humanité. Ce stigmate va s'effaçant; mais l'histoire le prouve, nous fûmes trop souvent:
Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.
La Révolution frappait comme la foudre, sans torture, sans aggravation du supplice... Ëf l'ancien régime venait, pour un coup de canif, d'écartelerDamiens. Sans adorer l'invention de Guillotin, constatons notre animalité décroissante.
Comment suivre, sous toutes ses formes, le mysticisme historique? Après les adorateurs de la Révolution, voici venir les Gaulois, les sectateurs de Tentâtes. Estimable d'ailleurs, nourrie de faits et d'idées, cette école aime la métempsycose : elle en met partout, c'est là son tort. Patriote un peu optimiste, elle croit fermement au progrès. Mais, tout en partageant sa religion terrestre, j'ai peine à la suivre dans les espaces où elle plane entre Terre et Ciel. Ce vol dans le bleu m'épouvante, et je me sens fort au-dessous de son enthousiasme pour toute théologie, celtique ou non. Quelle est cette quasi-révélation
LA QUESTION BXUOIXUSS 117
dont Jeanne d'Arc et Velléda sont les déesses médiatrices ? Peu s'en faut que, la serpe en main, on ne nous mène cueillir le gui sous le chêne. Là de profonds théologiens, en égorgeant des victimes humaines, dissertaient sur la trinité. 0. altitudo!
Le brillant mysticisme de M. Michelet est d'un charme sans péril pour les esprits sérieusement émancipés. Ils ne sauraient prendre le change sur la nature de Vinspiration attribuée par l'historien-poète à la vierge de Domremy. En est-il de même pour la masse des lecteurs ? Le jugement porté sur Jeanne d'Arc par l'auteur de la Pucelle^ dans ses écrits sérieux, est, j'en conviens, une amende honorable un peu froide : du moins n'autorise-t-il pas la foi vulgaire au • surnaturel.
Le champ du connu peut s'étendre, des forces nouvelles se révéler, la science formuler la loi de l'extase magnétique. « L'univers, à mes yeux, n'est qu'un laboratoire de magie où il faut s'attendre à tout * , ^ s'exclame un écrivain qu'on n'accusera pas de mysticisme.
C'est le mot de Shakspeare et j'y souscris:
« Il y a plus de choses dans l'univers que n'en soupçonne notre sagesse '. »
• Proudhon : Contradiction économiques, 2"* édition. T. I. p. 14.
* HamUt, act. I.
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Le merveilleux n*est que du naturel mal débrouillé. Mais^ en attendant que des faits encore obscurs prennent place parmi les connaissances positives, tenons-nous en garde contre toute justification scientifique des prodiges. Les folles croyances se soutiennent par ces explications. Elles trouvent leur Compte à la manière dont M. Henri Martin interprète cette inspiration de Jeanne d'Arc vaguement admise par M. Michelet. Voir dans les extases de la Pucelle une manifestation spéciale de a Vin Deo nascimur^ vivimus et sumus , )¥ c'est prêter des armes aux théories néo-chrétiennes qui fpnt de Jésus un démagogue inspiré.
Une boutade, le goût du symbole aidant, nous valut le Christ socialiste, la plus groteste caricature contemporaine. Camille Desmoulins dit un mot fâcheux en se comparant au sans-culotte Jésus. Cette saillie fut prise au sérieux. Emprisonné d'abord dans la tunique de l'oligarque Brutus, le génie de la liberté se vit tout aussi follement affubler de la robe sans couture de Golgotha. La Déclaration des Droits parut un commentaire de l'Evangile, et les fils de l'Encyclopédie subirent de curieux travestissements. Pensez aux anachronismes des maîtres de Flandre et de Venise. Soldats de Pilate en routiers, avec salade et pourpoint, sont-ils plus étranges que tels tribuns accoutrés par des
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')[)lumes pieusement démocratiques ? Bourdqn (derOise) accusait déjà Grégoire de christianiser la Révolution : qu'eût-il dit des héritiers du curé janséniste et jacobin ?
La Révolution est sortie tout année du cerveau dçs encyclopédistes. C'est dans leurs doctrines, non dans l'illuminisme, dans les fantasques imaginations d'un Fauchet, qu'il faut étudier le génie de 89. Mais, pour certains auteurs, le Fiat lux de la Constituante sur le chaos du vieux régime, les aspirations humanitaires de la Convention ne sont que les revendications de Jacques Bonhomme. Un tel point de vue réduit le plus grand fait moderne aux proportions d'une Jacquerie. La voix de Lazare, réclamant cette fois plus que les miettes du festin, domine sans doute nos immortels débats ; mais la Révolution n'eut rien de mystique. Ce qui fait sa grandeur, son originalité, c'est la rationalité de son principe.
Tout, jusqu'à l'imitation d'un antique de mauvais aloi, manifeste chez les révolutionnaires la volonté de s'affranchir des entraves gothiques. Le Catholicisme avait maudit l'antiquité qui l'enfanta, il fut à son tour répudié par le monde nouveau.
L'attitude présente de l'Eglise le prouve surabondamment: malgré les avances qu'elle se voit parfois contrainte de leur faire, l'autorité
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hiératique ne pactise jamais avec les idées modernes. Vainement des théoriciens à outrance forgent des origines catholiques à la Révolution française. Qu'a celle-ci de commun avec la Ligue, mouvement tout de circonstance à la solde de l'Espagne et des Jésuites. Et Rome ?... N'a-t-on pas surfait ses services au Moyen- Age ? Quelques bons offices envers les masses, en des jours d'oppression brutale et de ténèbres, ne constituent point les papes éclaireurs de la liberté. Le tribunat dont on les investit, ils l'exercèrent le plus souvent dans un but personnel d'antagonisme. L'affranchissement des corps, qu'est-ce d'ailleurs? Est-il même sérieux sans l'émancipation des âmes? Rome proscrit Arnaud de Bresse, et brûle quico;ique, mystique ou croyant, se permet de penser par soimême. Elle se fût accommodée d'un changement qui, au-dessus des foules nivelées, n'eût laissé subsister que son autocratie. Telle est la démocratie des prêtres. Laissons de côté les sermons régicides, l'appui donné à la Sainte-Union : n'avons-nous pas un exemple récent de cet accord entre une démocratie ignorante et la théocratie? Dans les petits cantons suisses, foyer du Sonderbund, où se recrute la garde domestique du pape, se maintient, je crois, avec le vote en masse du peuple, une sorte d'Icarie orthodoxe par la jouissance banale de très- vastes communaux.
LA QUESTION BBLIQIBU8B 121
Comment ériger en vertus sociales les mobiles étroits d'une telle politique? Frédéric II, l'ami des musulmans, les Juifs, inventeurs de la lettre de change, travaillaient mieux que Rome à la civilisation. Quant aux hérétiques, autrement superstitieux que leurs persécuteurs, ils prêchèrent souvent d'exemple une morale plus fraternelle et plus pure que la morale officielle de leur temps. Faut-il canoniser des bigots féroces, parce qu'en extirpant le schisme, ils assuraient l'unité future du genre humain?
Sous ce prétexte, on passe gaiement l'éponge sur le sang des Matines de Paris. — Etaient-ils si purs les fédéralistes immolés dans cette nuit fameuse, prélude de la nuit qui vit tomber le vieux régime? Le 24 août 1572 explique ainsi le 4 août,.. Pourquoi pas le 2 septembre?
Ces fantaisies, heureusement, ne discréditent pas le principe d'une étude à laquelle l'œuvre de ce siècle aboutit. Physiologie de l'espèce, l'histoire devient expérimentale : elle est soumise à la méthode biologique qui compare et classifie. Procédant comme celle de la Nature, la science de THumanité doit mettre en lumière le fait général de la civiHsation, la loi du progrès. Qu'elle montre aussi, dans le tempérament de chaque peuple, la raison de ses destinées. 11 y a des nations nerveuses, des races athlétiques, comme des hommesbilieux ou sanguins. Athènes
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chante et pense, Rome légifère et conquiert, au profit de la sociabilité commune dont chaque civilisation manifeste un des caractèresessentiels.
Ce n'est pas tout que de poser une base; il ne faut pas la déborder, et que surplombe un côté de rédifice. Il en est ainsi des systèmes, qui, dépassant l'expérience, réposent en partie sur le rêve, sur le vide de l'imaginaire. Mais ce défaut de constructions trop hâtives commence à frapper le regard, a On revient, dit excellemment M. Taine * , des aspirations vagues, des courses échevelées après l'idéal ; la chute de vingt systèmes réformateurs nous a mis en défiance. Nous ne pensons plus que la poésie soit un instrument de précision, et nous commençons à soupçonner que le cœur est fait pour sentir et non pour voir. »
Parmi les attaques dirigées contre la philosophie historique, il est des griefs exagérés ; car ils ruinent toute méthode établissant les conditions d'ordre et de liberté dans lesquelles les sociétés se développent. Mais on s'élève avec raison contre un fataUsme énervant. Le principe une fois admis que le ciel fait tout pour les peuples, ceux-ci n'aident plus le ciel. Ils se croisent les bras devant le devoir et se couchent dans la muette résignation de l'Orient.
* Les Philosophes français au xix* sièéU^ p. 305^
LA. QUB8T10N RBLIOIBUgt 1S8
Pareille apathie n'est justifiée que par une doctrine incomplète. Mais la théorie de Thistoire, comme celle de toute science naturelle, repose sur un double fait : Faction des milieux sur les êtres vivants, de eeux-ci sur leurs milieux.
Cette vérité a pour corollaire une loi d'égale importance et dont la notion élargit le champ de nos activités. L'étude révèle dans l'Humanité la prédominance progressive des forces intelligentes sur les impulsions purement organiques. La liberté cesse ainsi d'être l'expression d'un droit individuel ; elle devient la formule relative des civilisations. Nous ne serons jamais libres^ mais toute conquête collective de la force et du savoir nous libère d'une imperfection. L'arbre de science et de vie livre chaque jour à l'éternel Adam quelques-uns de ses trésors.
Dans la société, comme en tout organisme, la nature accomplit ses évolutions. Mais son œuvre est lente, imparfaite. La biologie nous éclaire à cet égard. On rencontre au désert des animaux dont les membres monstrueusement noués, portent la trace de fractures réparées par le seul concours des énergies vitales. La providence naturelle agit ainsi par à peu près. La providence sociale, c'est la chirurgie.
Ce double jeu de l'homme et du destin est la dé de l'histoire. Le penseur a son fil en œ dédale. Ses appréciations n'ont plus pour règle
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une conscience étroite et personnellCy qui, se posant devant l'Absolu, prête à l'individu des droits, des mérites exclusifs. Toute existence collective ou privée se justifiant par ses nécessités essentielles, une intervention arbitraire ne peut modifier les conditions intrinsèques du progrès. Fatale et féconde est chaque phase du développement social.
Il serait plus riant de dilater, à la mesure de ses aspirations, les réaUtés présentes ou passées. Mais la froide et résistante nature défie nos caprices. ••
Jacob ne luttait qn*ayec Fange ; Vous luttez aTec Jéhovah,
avec rétemel Fatum , peut-on dire aux idéologues de la liberté. L'adversaire est sérieux, il vous commande , et nul avec lui n'a le choix de rheure et des armes. Il n'est qu'un critérium pour prononcer sur la valeur des institutions et des hommes. Servirent-ils le progrès et cela par des moyens avouables à leur époque ? A ce point de vue, le champ est ouvert aux jugements de l'historien. Le burin d'un Tacite aura longtemps à s'exercer, aux dépens même de types qui paraissent inviolables. Sans les dépouiller de l'auréole dont les couronna sa gratitude, la postérité se demandera si ces demi-Dieux se maintinrent toujours au niveau de leur idéal. Elle
ul question bblioibuss 125
fera la part de leurs erreurs, sachant bien que des mesures désavouées par la conscience d'un siècle ajournent parfois ce qu'elles veulent servir : le développement de la sociabilité ^ seul but légitime des pouvoirs humains.
Relatif comme la civilisation, le droit individuel n'est que la part exigible par chacun dans les conquêtes réalisées du corps social. Autrement entendu, où est le droit en ce monde avec sa noi*me, ses sanctions? où, l'absolue justice ? Belle justice procédant par l'extermination mutuelle! <( Le monde, dit Goethe, est un grand animal qui se dévore lui-même. »
La vie nourrit. la vie. Loi fatale, inéluctable , livrant au loup Tagneau, au cannibale son ennemi, à Pythagore l'humble végétal qui lui crie : Respecte l'existence en moi.
Ainsi l'Absolu nous échappe : à la notion des droits et des devoirs succède, comme mobile d'action, l'instinct de sociabilité.
Humble sera le sage. Dépassant la revendication de Térence *, il se juge solidaire de toute vie. Il voit le cercle des harmonies s'élargir aux dépens des tyrannies individuelles et collectives. Les hommes s'élèvent en dignité par une association toujours plus intime et mieux raisonnée, dont la bête même n'est pas exclue. Ecloses par
* Homo sum, et nikU a me alienum puio.
126 LA QUESTION B8LIQIBUBB
la familley les affections s'étendent. L'amour de la tribu, de la cité, du pays, mène à la sympathie universelle,
La science marque avec joie les termes ascendants de cette progression.
A côté, deux autres séries se prolongent dont les termes correspondent entre eux comme avec les termes de la précédente, la série politiqueindustrielle dont nous venons de parler.
Ab Jove principium ! les religions d'abord :
chacune, à son heure, est l'appropriation popu* laire d'une théodicée, métaphysique formule incamée en récits merveilleux. Les données théologiques se modèlent sur les conceptions parallèles de la Philosophie. Pour la foule ignorante, tout système est un fait. D'où le crédit de ces histoires divines dramatisant les théories par lesquelles la pensée pure tenta d'expliquer l'univers. Elles sont aussi comme de vastes paraboles dont la morale est toujours en rapport avec une phase de la vie collective. Double concordance vérifiable aujourd'hui dans la doctrine des Mormons. Si leur prophète Smith a exalté l'industrie, matérialisé Dieu, s'il flétrit l'oisiveté, c'est que, réhabilitant la chair, la science et la politique modernes proclament la religion du travail.
Telle est l'action de ces Messies. Dépouillés d'une gloire empruntée, ils sont, non pas des
UL QUESTION BEUOIEUSB Iftt
savants et des sages, mais des éducateurs du sentiment spontané, d'autant moins nécessaires que la raison réfléchie se fait mieux écouter. Grands par le caractère, sinon toujours par Tes* prit, ils renouvellent périodiquement les sources de la foi vulgaire.
Il est d'autres révélateurs, des rédempteurs plus sérieux dont l'œuvre survit aux synthèses mystiques. Ils dévoilent à Thomme les conditions de sa lutte avec la Nature : ils l'arment par là de moyens toujours plus efficaces pour s'affranchir de la tyrannie du destin.
En appréciant du point de vue relatif les périodes religieuses, on compare les phases du développement social aux divers âges de l'individu. Comme la zoologie, l'étude de l'homme collectif offre des séries à classer, des groupes à hiérarchiser dans le temps et dans l'espace.
L'annaliste philosophe marquera la puissance physique, intellectuelle, de ces groupes, leurs solutions respectives du problème des destinées. Mais, pour s'élever à l'importance d'une physiologie, l'histoire n'est pas dispensée d'éloquence. Bossuet n'éclipse pas Buffon pour la majesté du style. La savante Clio de Montbar foule d'un pied royal les splendeurs de la nature. Elle accorde ses périodes à l'unisson des harmonies cosmiques. Mais la muse du nouvel Isaïe plane sur les temps et sur les empires. Sous son verbe
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implacable, les nations défilent poussées par les verges célestes vers les gouffres de l'éternel désespoir. Les Cyrus et les Attila leur signifient les vengeances du Très-Haut, tandis que la nef des élus, couverte des préférences divines, vogue triomphante dans ce naufrage du génie et de la liberté. Gigantesque et parallélique comme un rhythme juif, cette poésie emporte Tâme haletante dans le vague de Tinfini. De ces hauteurs, la terre n'est plus à l'œil qu'une mappe géographique. Le monothéisme est trop loin du réel, pour que les œuvres qu'il inspire réfléchissent la nature en sa luxuriante diversité. On abuse d'ailleurs du vol d'aigle et de l'image biblique.^
Quel coloris prodigué à peindre la chute de l'Empire, et les barbares sur les débris d'un monde, signifiant le Mané Thecel du Très^Haut. « C'est Dieu qui les mène, répètent les abrégés de collège; il a marqué leurs étapes. C'est en son nom que ces messagers velus présentent aux convives de l'orgie romaine, la carte du règlement final. » Thème devenu poncif d'amplification sur la toile ou le papier!
Eh bien! la biologie offre à l'histoire une explication plus naturelle des invasions barbares : Machiavel l'a pressentie * avec sa sagacité profonde. Chateaubriand , au contraire , et les
^ Histoire de Florence^ Ut. I, p. 1 et 2.
LA QUESTION RRLIOIBUSB 129
coloristes à la suite, épuisent leur palette à embellir les hordes de Genséric et de Clovis. Goths ou Francs sont pour eux les vengeurs de l'esprit sur la chair en délire, les agents de Dieu pour l'expropriation des Césars. Plaisants vengeurs de la pudeur Outragée, que les prochains énervés de Jumièges !
Je lis dans un livre trop peu cité *, des détails pleins d'intérêt sur la descente annuelle et par masses des mulots sibériens vers le Caucase.
C'est comme un ver sacrum de ces animaux, à qui manque le vivre dans leur contrée natale, stérile et glacée. L'auteur éclaire par un parallèle entre ces émigrations de rongeurs et celles des peuplades du Nord, le caractère et la portée mal définis des invasions barbares. — Mulots et Huns sont des afîamés.
*■ EduciUion publique, par F. Lallemand. Paris^ 1852.
CHAPITBE VIII
Voltaire
Il est temps de sortir du cauchemar où, le romantisme aidant, nous replongea Tabus de l'esprit historique. L'horizon s'est étendu, mais en se voilant d'apparitions nuageuses. Au chant du coq, cette trompette de l'aurore, les fantômes s'évanouiront.
Cette voix qui salue le jour, ce fut Rabelais, Voltaire, dont l'accent gaulois émut notre fibre. Après chacun d'eux, le bon sens s'éclipse. Le génie de la Renaissance et du dix-huitième siècle s'efface devant le mysticisme.
Envahis par ce débordement idolâirique, demandons un refuge aux autels de l'ironie.
« Ce qui manque à cette génération, c'est un Voltaire * . » L'éclipsé du sens gaulois sous un docte illuminisme, explique la révolte du libre
* Proudhoiu
LA QUESnO» BBI.I6IBU8B 131
esprit contre les formules. Mais n'est-il pas d'accord entre l'analyse yoltairienne et le dogmatisme des écoles modernes ?
Pour une intelligence sérieusement émancipée, cette conciliation est facile. Le penseur accepte, comme un effet de nos infirmités décroissantes, cette chaîne d'horreurs et de folies déroulées sous la plume du sage de Femey.
VEssai sur les Mœurs n'a-t-il pas reconnu les bestialités organiques dont se dégage l'humanité? Mais pour suivre à la trace, parmi les sanglantes nigologies des âges, la griffe du singe-tigre empreinte à chaque page. Voltaire n'enseigne pas le mépris de soi. Sa sarcastique analyse est le microscope corrigeant, par la révélation du détail, les aperçus de la généralisation : elle sauve de l'infatuation où jette la peinture toujours flattée de physionomies et de faits considérés abstraitement.
Plus profonde que sa devancière, la philosophie contemporaine donne lieu de regretter parfois les franches allures de celle-là. Jamais, du moins, nos pères, en laissant prendre le change sur leurs tendances, ne fournirent des armes aux ennemis de la raison. Leurs successeurs plus faciles, ont trouvé l'art de s'entendre, sous couvert de symbole, avec une orthodoxie moins rigide que celle des Pascal et des Guénée. Leurs théories, vulgarisées peut-être avec une ambi-
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guité calculée, dégénérèrent en mysticisme.
L'interprétation allégorique prolonge toujours le déclin des croyances surnaturelles. Ainsi, lors des derniers combats de l'Hellénisme contre la religion chrétienne, le Symbolisme succédant à la Critique, obscurcit le jour fait par celle-ci sur les antiques superstitions. Jamblir que traitait sans doute Lucien d'écrivain superficiel, dénué du sens des mythes et de l'nistoire. Nous connaissons ces reproches, et les Jamblique, les Proclus d'aujourd'hui. Ils triomphent trop de ce qui manque à un Lucien plus grand que le démolisseur du Paganisme. Le jugement de Voltaire est plus large, qu'ils ne le prétendent. Il en est comme de sa science, en vain contestée pour quelques erreurs de détail. Défenseur exclusif d'une cause, il fut, il dut être partial. Son rôle était, non d'expliquer, mais de mettre en relief, comme des erreurs, des crimes absolus, les imperfections dont souffraient la raison et la conscience de son temps.
Les ruines qu'il a faites permettent de jeter un regard plus calme sur le passé. L'œil embrasse aujourd'hui la perspective historique dans sa largeur ; mais le point de vue relatif d'où nous dominons les faits, n'est pas le point de vue d'où la haine juge et condamne. Et, quelle haine se justifie mieux que celle que Voltaire porta dans l'histoire? Haine de l'absurde et du barbare
UL QUBSTION RBLIGIEUSE 183
qui, dans les morts, traquait les vivants! Ce qu'on appelle un pamphlet, VEssai sur les mœurs j est y par bien des côtés, une œuvre vraiment scientifique. Que d'aperçus s'y rencontrent dont nous nous vantons comme de découvertes ! Ainsi, Voltaire, qui soutint contre Jean- Jacques la sociabilité, la perfectibilité nécessaires de l'homme, signale, à plusieurs reprises, les vrais caractères du moyen-âge. Au rebours de nos érudits, savant sans fracas, il fuit le dithyrambe ; mais sans prodiguer aux papes le titre de civilisateurs et de tribuns des peuples, il comprend leur rôle aux temps féodaux. Sa pensée sur la mission des prêtres de cette époque est celle de Stendhal, un esprit de sa famille : a Ils ont su, sans force physique, dominer sur des animaux qui ne connaissaient que la force. Voilà leur grandeur \ » La bulle d'Alexandre III en faveur des serfs, a les éloges de Voltaire, qui admire dans le Sacré-CoUége un reflet de la constance et des grandes vues du Sénat romain. En rectifiant ces aperçus, en les généralisant, gardons-nous, quelque réelle qu'elle soit, d'exagérer l'influence du catholicisme sur la civilisation. Dans une société grossière et morcelée, l'église étabht l'unité des âmes, elle n'éteignit pas tout à fait le fanal de la culture antique.
1 Histoire de la peinture en Italie,
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Quant aux progrès du sentiment social, réels mais latents à cette époque, on les doit surtout à la chevalerie, au développement des communautés industrielles. L'église, loin d'imposer, subit en ce point la loi. Elle ne mit la femme* sur l'autel que lorsque déjà la châtelaine trônait au manoir.
Voltaire saisit à merveille la connexité des manifestations intellectuelles avec le mouvement des faits, la signification une et multiple à la fois de ce mot civilisatiorij dont il s'est, je crois, un des premiers servi. Mais il juge cette civili- . sation sujette à des éclipses totales, après lesquelles des clartés subites inondent le monde, comme au siècle de Léon X. Là est son erreur. Prise en son ensemble, l'humanité jamais ne recule ou s'arrête. Quand le flambeau des idées paraît se voiler ou s'éteindre, alors même, par un sourd travail, la justice sociale étend son niveau, l'industrie, ses conquêtes. Le moyen-âge ignorait Socrate et tenaillait les penseurs ; mais il vit tomber les fers de l'esclave et créa la machine, ce serf de l'avenir. Voltaire salue en passant les inventeurs, ces héros du progrès pacifique, génies spéciaux qui s'unirent peut-être au toile des foules contre les héros de la pensée.
Pour s'élever à la notion du progrès continu, il fallait que la biologie prêtât ses lumières à l'histoire. Voltaire n'entrevit que vaguement
LA QUESTION RBLIQIBUSE 1S5
cette loi des cycles sociaux par laquelle rhomme collectif reproduit les phases de la croissance individuelle. Au contemporain des Tencin, des Dubois, on pardonne, du reste, de ne •voir qu'imposteurs dans les enthousiastes politiques qui furent les éducateurs du genre humain. S'il traite sans façon « les Parisiens qui croient à Gargantua ; c'est qu'il se glisse des hypocrites qui croient à Gargantua pour avoir quelque prieuré de l'abbaye de Thélême * . »
De tels mots éclairent un côté de son œuvre.
Dans les positions qu'il prend tour à tour, ce qu'il cherche, avant tout, c'est le point de vue commun. Il met en relief ces vérités moyennes dont la pratique s'accommode, qui n'ont rien à voir aux austères déductions de la pensée. Pour le reste, où brille vraiment son incomparable génie d'artiste , VoltaiiB a l'inspiration supérieure. Par là, il dépasse le déisme philosophique dont sa froide Henriade célèbre la glaciale entité. S'il ne s'élève pas aux aperçus de la science moderne atteints par Tinégal Diderot, ce qplo^e de raison et d'humeur, s'il comprend peu Spinosa, il aime et venge l'humanité. Son rire plus profond que sa théorie, la dément: Candide est le dernier mot de l'homme opprimé par les forces naturelles, contre la fatalité qu'il
^ Dictionnaire philosophique.
136 LA QUESTION BBLIOIEUSE
subit. De ce côté, Voltaire est grand : c'est un vengeur. Il réclame contre Dieu ouïe fait soncomplice dans l'œuvre d'amélioration qu'il poursuit. Il place sous un patronage respecté les revendications qu'il élève aunomde la raison etde la justice.
Voltaire fut un pamphlétaire colossal, un merveilleux conteur. Chez lui,toute sagesse estgrâce; son style lumineux, railleur et sympathique à la fois, éclaire et brûle sans éblouir. Mais, dans le drame et l'épopée, dès que la passion du vrai ne prête plus la passion et la vie à son langage, il n'est pas un poète, mais un littérateur éminent, organe d'une ère critique dont les aspirations, vagues encore, vers l'avenir, n'ont pas trouvé leur expression. Il ne comprend pas l'indifférence souveraine, la vie multiple de la Nature, « ce grand animal qui se dévore luimême. » Mais, à défaut du style largement imagé du poète qui tracluira Spinosa, le lumineux penseur met au service de la science l'attrait d'un vers élégant et fi^cile. Contre Josué et ses sacrés champions, proscripteurs de Galilée, il reconstruit, selon les lois de la mécanique éternelle, la céleste Sion où trône son régulateur des mondes.
- Au fond, le malicieux écrivain qui mania si bien l'encensoir des adorations ironiques, fut-il un croyant bien sincère au Dieu personnel ? Ne redoutait-il pas les suites d'une révolution en
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métaphysique, qui substituât dans la conscience de tous la donnée panthéiste au théisme ? Il semble voir dans le divin horloger un fantôme nécessaire, poHtique épouvantail du crime.
Voltaire est trop sagace pour s'arrêter à l'idée d'une cause suprême qui n'explique rien, qui n'est dans l'infini qu'un point d'arrêt arbitraire. Mais s'il permet au sage l'athéisme, il l'interdit à la foule. Il redoute pour le vulgaire une émancipation susceptible d'affaiblir la notion du devoir, le respect des institutions économiques vantées par son Mondain.
La chute de la croyance aux sanctions ultraterrestres offre à la fois un bénéfice social et un péril privé qu'appréhendait, sans doute, également, un esprit trop pratique pour se maintenir dans les régions désintéressées de la pensée pure. Il y a dans Voltaire l'étoffe trop rare d'un conservateur intelligent. Génie essentiellement français, ne détachant pas l'idée de ses conséquences concrètes, il tremble pour ce monde brillant qui adule le poète-polémiste et applaudit
ses coups
« Àh 1 le bon temps que ce siècle de ferl »
En dépit de ces tendances épicuriennes, le défenseur de Calas, des serfs du Jura, n'est pas la dupe de ses propres réticences sur les iniquités sociales. Mais, nature nerveuse, électrique, il pressent les orages , il vibre à toute impression.
136 LA QUBSTION BBLI0IBUSB
Sa pensée militante et prudente à la fois, n'habite pas l'Olympe d'où Gk)ëthe, ce sublime égoïste, dominera la terre. Lui, qui, chaque 24 août, a la fièvre, il aspire d'avance l'odeur de sang des Saint-Barthélémy.
La philosophie panthéiste fonde la morale sur la sympathie. Elle donne pour mobile au sacrifice comporté par tout devoir, la plus pure des voluptés, celle qui paie les belles âmes de leurs efforts pour étendre l'harmonie des êtres. A cette impulsion, pour tout esprit droit, réfléchi, dont la lueur n'est pas obscurcie par la passion, on peut joindre, dans une acception plus étroite, l'intérêt bien entendu; mais, combien préfèrent, malgré les peines qui les suivent, d'éphémères satisfactions aux joies durables procurées par le triomphe des affections supérieures sur les grossiers instincts! L'intérêt d'ordinaire conseille mal. Que si, contemplant l'échelle des êtres, l'homme veut réaHser cette harmonie parfaite, but de ses efforts dans sa lutte contre les nécessités de la vie, sa conscience progressive est vaincue. La sympathie a des formes fatales dont s'amuse l'ironie voltairienne. Que répondre au lion du conte démontrant son droit de manger un Marseillais * ? Tout est-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Notre
1 Volt, petite édition de KeM, T. XIV, p. 207.
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doctrine s'accorde ici avec la pensée de Candide.
On se souvient du passage où la duègne de Cunégonde narre l'accident qui Ta privée d'une fesse. Curieux compromis entre la philanthropie et le cannibalisme, auquel s'arrêtent des assiégés, sur Tavis d'un charitable iman ! C'est là une de ces bouffonneries sérieuses, où se plaît Voltaire, moins naïf, moins plantureusement pittoresque, plus mordant que le curé de Meudon. Toujours diaphanes, ses facéties volent comme flèches au but. Candide est un réquisitoire contre l'optimisme banal des théories sur la Providence. Nous sommes loin du Voltaire officiel, mettant la justice sous la garde de Dieu.
Ce Dieu, d'ailleurs, règne et ne gouverne pas. Soumis aux lois cosmiques, il est le type des royautés constitutionnelles à l'avènement desquelles, comme Montesquieu, Voltaire sans doute bornait son aspiration politique. Quelqu'insuffisante qu'elle nous paraisse, cette attitude modérée fit sa force. Il y trouva un point d'appui pour Tœuvre de démolition radicale dont l'honneur lui revient.
Entrer dans le conseil des puissailces temporelles, fut pour la libre-pensée une victoire sans précédents. Voltaire obtint ce triomphe. Grâce aux passions ménagées des grands, au souvenir habilement offert des attentats du prêtre, il
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intéresse les princes à sa cause, mais en minant (à son insu, qu'importe !) les bases mêmes de leur pouvoir. Ce résultat vaut quelques courbettes. Si le flatteur du vainqueur de Mah(m trouva dans le vice même un auxiliaire contre Terreur, que d'excuses à sa tactique ! Gomment blâmer les souplesses, les fureurs de l'athlète de la raison? J'aime cette inimitié personnelle, cette fièvre de colère qui l'arme contre l'iw/ilm^. Il faut de ces iconoclastes que ne tient aucun respect.
« Ne me parlez plus de cet homme-là, » crie Voltaire agonisant au prêtre qui l'exhorte à confesser la divinité du Christ. Légitime courroux du grand moribond ! Négation suprême qui assure au héros la palme de sa vie concentrée dans une haine. Triomphe dont n'a pas à souffrir la personnalité du vaincu. Car, dans le type, Voltaire vénère l'homme réel, il le nomme parmi les bienfaiteurs du monde, mais en réduisant aux proportions naturelles une gloire surfaite par Rousseau. Faible ou hypocrite, celui-ci s'incHne. Lui, le déiste-philosophe, près de porter à l'idole le dernier coup, il s'arrête, il se déjuge. Il tombe en extase devant le gibet traditionnel, et, par sa risible apothéose, prête des armes à l'apologétique aux abois. A ce parallèle déclamatoire du Vicaire Savoyard, je préfère ces pages émues, d'une compré-
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bension si large où Voltaire nous montre Socrate et Jésus dans l'Elysée :
« Après avoir joui pendant quelque temps de l'entretien de Socrate, je m'avançai avec mon guide dans un bosquet situé au-dessus des bocages où tous ces sages de l'antiquité semblaient goûter un doux repos. — Je vis un homme d'une figure douce et simple qui me parut âgé d'environ trente-cinq ans. Il jeta de loin des regards de compassion sur ces amas d'ossements blanchis, à travers desquels on m'avait fait passer pour arriver à la demeure des sages. Je fus étonné de lui trouver les pieds enflés et sanglants, les mains de même, le flanc percé et les côtes écorchées de coups de fouet.
« — Eh bon Dieu ! lui dis-je, est-il possible qu'un juste, un sage soît dans cet état? Je viens d'en voir un qui a été traité d'une manière bien odieuse, mais il n'y a pas de comparaison entre son supplice et le vôtre. De mauvais prêtres et de mauvais juges l'ont empoisonné : est-ce aussi par des prêtres et des juges que vous avez été assassiné si cruellement?
« Il me répondit oui avec beaucoup d'affabilité.
a — Et qui étaient donc ces monstres?
« — C'étaient des hypocrites.
M — Ah ! c'est tout dire ; je comprends par ce seul mot qu'ils durent vous condamner au dernier supplice. Vous leur aviez donc prouvé^
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comme Socrftte, que la lune n'élait pas une déesse, et que Mercure n'était pas un Dieu ?
€ — Non, il n'était pas question de ces planètes. Mes compatriotes ne savaient point du tout ce que c'est qu'une planète ; ils étaient tous de francs ignorants. Leurs superstitions étaient toutes différentes de celles des Grecs.
€ — Vous voulûtes donc leur enseigner une autre religion ?
M — Point du tout ; je leur disais simplement : AimeK Dieu de tout votre cœur et votre prochain comme vous-même, car c'est là tout rhomme. Jugez si ce précepte n'est pas aussi ancien que l'univers; jugez si je leur apportais un culte nouveau. Je ne cessais de leur dire que j'étais venu non pour abolir la loi, mais pour ^accomplir ; j'avais observé tous leurs rites.
a — Quoi ! cen^ misérables n'avaient pas même à vous reprocher de vous être écarté de leurs lois?
« — Non, sans doute.
a — Pourquoi donc vous ont-ils mis dans l'état où je vous vois ?
« — Que voulez-vous que je vous dise ? Ils étaient fort orgueilleux et intéressés. Ils virent que je les connaissais ; ils surent que je les faisais connaître aux citoyens ; ils étaimt les plus
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forts ; ils in*olèrent la vie ; et leurs semblables en feront toujours autant, s'ils le peuvent, à quiconque leur aura rendu justice.
H — Mais ne dites-vous, ne fites-vous rien qui pût leur servir de prétexte ?
« — Tout sert de prétexte aux méchants.
« Je le conjurai de m'apprendre en quoi consistait la vraie religion.
« — Ne vous Tai-je pas déjà dit? Aimez voire prochain comme vous-même.
«^ — Quoi! en aimant Dieu, on pourrait manger gras le vendredi.
« — J'ai toujours mangé ce qu'on m'a donné; car j'étais trop pauvre pour donner à dîner à personne.
a — Ne pourrai-je, en faisant du bien, me dispenser d'aller en pèlerinage à Saint- Jacquesde-Compostelle?
a — Je n'ai jamais été dans ce pays-là.
a — Me faudrait-il prendre parti pour l'Eglise grecque ou pour la latine?
« — Je ne fis aucune différence entre le Juif et le Samaritain, quand je fus au monde.
« — Eh bien ! s'il est ainsi, je vous prends pour mon seul maître. Alors il me fit un signe de tête qui me remplit de consolation. La vi-
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sion disparut, et la bonne conscience resta * • n^ Pour peu que le jour se fasse sur les parties capitales de son œuvre, cet Arouet au rictus infernal, se montre à nous moins dominé parle préjugé critique, plus intelligent des doctrines, des types du passé, qu'on ne se le figure sur la foi d'intéressés réacteurs. Sans justifier tout à fait la Pucelle^ dans ce poème incriminé par la ligue du pédantisme et de la pruderie, il faut voir moins un outrage au sentiment français qu'une facétie sans conséquence au dix-huitième siècle. VEssai sur les mœurs rend hommage à Jeanne d'Arc, que Voltaire ne songe pas plus à déshonorer par sa parodie, qu'Arioste, en son odyssée héroï-comique, n'eut l'idée d'insulter Roland. La Pucelle est l'erreur, non d'un poète, mais d'un siècle pour qui la tradition nationale n'avait rien de sacré.
Une admiration moins éclairée qu'exclusive pour l'antiquité, cachait même aux champions du catholicisme les grandeurs morales et intellectuelles de la patrie. La France datait de Louis XIV. Bossuet eut ri de l'abbé Gaume : il préférait le Val-de-Grâce à Notre-Dame. Aux yeux des croyants, la sainteté de Jeanne la sauvait à peine du ridicule attaché aux héros du moyen-âge. Les types respectés de la légende
I Diclionn. phUos. Art. Religion ; section U.
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chrétienne n'échappaient pas à la défaveur littéraire. La muse de Goethe a plus fait à cet égard pour leur réhabilitation que tous les panégyristes sacrés : le poète incrédule a démontré la valeur esthétique du mythe chrétien.
Pour le dévergondage tant reproché à Voltaire, défions-nous des hauts cris de Tartufe. Le romantisme a trop servi des haines qu'il ne partageait pas. Un écrivain, peu avare lui-même d'assez libres tableaux, traîna jadis aux gémonies comme un corrupteur des mœurs l'auteur de la Pucelle. Poète aussi grand par le cœur que par la forme et par l'idée, novateur dans les lettres, le chantre des Voix Intérieures subissait alors, à son insu, des influences rétrogrades. C'était en 1 840 : tout a changé depuis; la cause du progrès social ou littéraire ne peut plus être séparée de celle de la raison. Que penser aujourd'hui de ces vers, malheureusement admirables, où Voltaire est traité de
singe du génie
Chez rhomme en mission par le Diable enroyé !
M. Veuillot dirait-il mieux ?
Ce démon, noir milan, fond sur les cœurs pieux. Et les brise ; et souvent, sous ses griJOTes cruelles, Plume à plume j'ai vu tomber ces blanches ailes Qui font qu'une âme yole et s*enfuit dans les deux ^
s Toiz nriuiinin : Megurd jtté dmu «fM mmuardê.
La situation peinte dans cette ode appelle toutes les sympathies : c'est Marguerite avant la faute. Une vierge est là, pure et candide, dans sa mansarde, au milieu de Paris, la cité-minotaure. Protégée par la croix de son père, relique de gloire, par la croix de Jésus, talisman pieux, elle combat avec Taiguille le saint combat du travail et de Thonneur. Lutte sublime que le poète du progrès pouvait glorifier, sans autoriser de son génie un puritanisme hypocrite. Il a mieux jugé plus tard un des soldats de la grande cause, que, lui-même, il sert avec tant d'éclat et de fidélité. Que parle-t-on de la licence d'un autre temps! Sommes-nous plus purs que le dix-huitième siècle ? Candide n'est pas le livre des jeunes filles, le Cantique des cantiques y non plus. Mais ce qui, mieux qu'une libation précoce au calice des littératures grivoises, hvre au péril la pudeur, c'est la misère et l'ignorance, ces deux monstres combattus parles encyclopédistes. La faim, conseillère du mal, la superstition qui humilie, perdent plus de filles que la Pucelle et les Bijoux indiscrets. Dix-huit cents ans de prédications morales n'ont pas diminué le nombre des Madeleines en expectative qui spéculent sur .les repentirs in extremis. Tout progrès dans la condition morale et physique des masses, réussit mieux à éclaircir les rangs des dévouées du plaisir. Mirabeau a dit un mot profond, vrai
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pour les gens de sa taille : « La petite morale tue la grande. » Préoccupé d'un but supérieur que, par bien des moyens, il poursuit, Voltaire, non plus que Rabelais, n'écrivit pour les pensionnats de demoiselles.
L'un et l'autre d'ailleurs ne virent guère dans l'amour que le fait physiologique. Mais leur indulgence, pour être dangereuse, réagit trop contre la complexité de la passion moderne, fruit d'un laborieux développement, et que le rêve domine de plus en plus. Il faut prendre leur doctrine comme une échappée de nature entre un rigorisme hypocrite et un nouvel idéal de l'amour. Cette pensée est visible dans l'œuvre critique de Voltaire. Qu'on songe au grand roi expiant ses faiblesses sur le dos de l'Hérésie, et on comprendra la préface de la Pucelhy ce passage entre autres où les éditeurs de l'édition de Kehl dévoilent la portée du poème : « Les prêtres peuvent laisser en repos la conscience des grands sur leurs crimes ; et, en leur inspirant des remords sur leurs plaisirs, s'emparer d'eux, les gouverner, et faire d'un voluptueux un persécuteur ardent et barbare. »
Non, ces légèretés galantes n'atteindront pas la volupté amère et profonde, l'idéal trouble et mystique, plaie chérie que rien ne cicatrise, qu'alors même des fictions immortelles personnifient pour la première fois :
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Julie amante faible et tombée ayec gloire, Qaiisse, beauté sainte où respire le ciel ^.
Il y a tant d'attrait au nom seul des douces faiblesses ! Et quel charme de frémir dans tout son être sous la menace des jugements divins, de jouir de sa peur, de ses remords ! Quel assaisonnement au péché ! Comme ces passions troublées par répouvante invisible, traversées par la pensée rivale du céleste époux, comme l'amour tient de place au cœur depuis qu'il est un crime!
Que la muse badine égaie un idéal dont le sérieux survit aux terreurs qui l'enfantèrent... Qu'elle plaide pour la joie naïve et la religion du plaisir, — pour cette ardore
Gh' inchina e sforza...
 quel soaye fin d'amor, che pare
Ail' ignorante Yulgo un graye eccesso *.
Trop quintessenciée pour goûter la Pucelky notre corruption veut des ragoûts plus acres, plus mielleux à la fois. On relit Voluptéj et je le confesse, on y prend quelque plaisir. Mais est-on plus chaste pour subtiliser la sensation, pour la voiler d'extases religieuses ? Pénitentes ou non, nos Madeleines s'offusquent de nudités qui n'effarouchaient pas leurs aïeules. Aux gra-
t André Chénier.
I Anoêto : OrtandofuHoêo, C. IV. Si •«
velures voltairiennes'on oppose comme un progrès, le lyrisme de nos romans. Là, trop souvent, la passion se déprave en croyant échapper aux conditions terrestres. Où est le péril pourtant? Dans ces aspirations mystiquement erotiques à l'adultère, ou dans des gaillardises par lesquelles Faust n'eût pas séduit Marguerite.
En amour, l'idéal de Voltaire est étroit, mais rationnel ; et la mission de l'art est de parer, non d'égarer la raison. Au poète, d'offrir à la morale positive les types dont la contemplation élève, améliore les cœurs.
Traquer par sa plume infatigable les tyrannies hypocrites, les superstitions isolantes, c'est déblayer le terrain du progrès. Faire la guerre aux notions chimériques, aux fausses vertus, c'est étendre le domaine des sentiments vrais et de la raison . Le poète de la Pucelle honorait l'héroïsme et l'amour honnête; il pleurait en Hsant dans Homère les adieux d'Andromaque et d'Hector ; mais, tout à la lutte, il ne s abreuva qu'en passant aux sources les plus pures de l'art. Son but rappelle ; toute halte est trahison : après lui, l'équité, l'idéal. GoëtRe portera sur le passé des regards plus tranquilles ; il s'élèvera plus haut dans l'intelligence et dans la traduction de la beauté. Souverain des formes et des harmonies, il chantera sans trouble un Dieu dont Voltaire
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n'osait sondep les profondeurs. Ces deux génies se complètent, comme les deux races qu'ils représentent chacun. Si le sort eut étendu de quelques jours )a longue carrière du patriarche critique^ Voltaire eût deviné, peut-être, à ses premiers accents, un nouveau pasteur des esprits, il eût salué dans Goethe une raison plus large, non plus profonde q4ie son immortel bon sens.