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le tourmentent pour des objets qui ne le préoccupaient pas d*abord. 11 riait des récits sur THadès où le méchant expie, dit-on, ses crimes, et maintenant il redoule que ces fables ne soient des vérités. )> Une telle crainte est modérée près des grands tremblements d'une lady du West-End, qui s'endort le soir sur sa Bible en rêvant du Diable.
La foi de Platon est une exception dans l'ensemble des croyances grecques. Aussi, le sage, ou plutôt l'artiste harmonieux de l'Académie, fut-il réclamé par les pères comme un précurseur. Mais l'Hellénisme gardait contre l'hallucination mystique, le correctif d'un ciel lumineux, la vive arête de ses horizons et les formes précises d'un art où l'idéal, toujours ramené à l'image sensible, ne peut se perdre dans le vague de l'incorporel. Puissante sauvegarde contre les tendances qui devaient prévaloir par le monothéisme chrétien !
Les supplices infernaux réservés à des monstres de choix, ne sont qu'une dérogation bien limitée au système d'indifférence des Olympiens pour les actes des mortels. Aussi, quelle pleine possession de soi, quelle calme énergie dans le païen, quel libre commerce du héros avec ses Dieux! Qu'on me passe l'expression, le polythéiste a pied dans ses terreurs religieuses ; il n'éprouve pas ce vertige du chrétien qui se
sent disparaître dans le gouffre sans fond d'une stupéfiante éternité. J'aime la frayeur naïve du chœur d'Edipe à Colonne : « Déesse souterraine^ et, toi, corps terrible de la bête invincible, toi, qu'on dit couché sous les portes inébranlables, aboyant du fond de ton antre, gardien indompté d'Hadès, que la renommée célèbre à jamais, c'est toi, fils de la Terre et du Tartare, que je supplie d'accueillir, comme un homme pur, l'étranger qui s'élance sur les rives infernales des morts. Je t'invoque, toi, qui veille toujours. »
Rapproché de cette invocation, le monologue de Hamlet montre de combien de tons s'est enrichie la gamme du terrible, sous l'influence du spiritualisme chrétien. Quelle somme d'angoisses, de poignantes émotions, d'aspects infinis, comme les perspectives babyloniennes de Martyn, dans l'idée fixe qui inspira Dante, Milton surtout.
Dans sa laideur grotesque, le grand verme * est moins terrible que Satan planant sur l'empire du vide et de la morne horreur. Là, le remords, la soif de Dieu creusent goutte à goutte l'âme damnée, comme l'eau des stalactites, le roc où elle tombe en perlant.
** Cingessi con la codn tante volte Quantunguê vuol che giû Ha messa *,
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Laissons de côté, pour le moment, la religion comprise comme lien social. Après avoir constaté qu'elle se retrouve chez tous les peuples et dans tous les temps^ comme l'expression du rapport de l'individu isolé avec les personnalités divines qu'il suppose, jetons un coupd'œil sur les régimes théologiques par lesquels a passé le monde.
Indépendamment des existences qui la composent, l'Humanité semble avoir un organisme, une vie propre, un instinct commun : témoins les langues et les religions, ces formations anonymes se succédant à côté des systèmes de la raison réfléchie. Il faut constater ces deux courants, de la Philosophie et du Mysticisme.
Double puissance, l'une instilulrice, l'autre, jusqu'à ce jour du moins, éducatrice du genre humain ; la Science et le Mythe dérivent, la première, du progrès conscient de l'individu ; la seconde, du développement spontané de l'espèce.
Une histoire est à faire, celle de l'imagination collective... Récit plein d'attrait, car l'humanité fut à la fois un grand poè(e et un héros gigantesque. Sa jeunesse comporta tous les rêves, et c'est à la nature de ces songes, à leur degré d'ingéniosité, que le progrès des civilisations se mesure. Tel homme, tel Dieu.
Enfant aux lisières vous exigiez l'insaisissable
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objet de vos caprices, la lune qui se refusait. Ainsi le Cafre brise le fétiche qu'il croit rebelle à ses prières. La religion des fées peuplait vos nuits de visions gracieuses ou terribles. Tout ce qui dépasse l'enfant lui est prodige. L'adulte lui semble un être à part, dont jamais il n'atteindra l'âge et la stature. Telles, au crépuscule des siècles dont les lointains se confondent, apparaissent les ombres fabuleuses des héros : leur nom vague a vaincu l'oubli. Arthur immortel reviendra venger son peuple. La Perse attend son Ali... Mais, pourquoi chercher au loin des exemples de celte faculté créatrice des mythes héroïques et divins ? Végétation luxuriante, stérilisée peu à peu par la raison réfléchie, la légende est-elle morte tout-à-fait, dans cette civilisation dont nous sommes si fiers ? Sainte-Hélène eut presque la sienne. Le poète du Messianisme, Mickiewitz, en célébrant « le grand martyr des rois, » traduisit le sentiment populaire, toujours prêt à couronner les héros de l'auréole du merveilleux. Chez une race voisine de la nôtre, sinon par l'esprit, du moins par les traditions, les formes principales de sa civilisation, on a vu naître de toutes pièces une révélation nouvelle. Le succès contemporain du Mormonisme explique des formations analogues. Il prouve d'ailleurs qu'on aurait tort de ne pas tenir compte de l'élément politique dans J'éla-
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boration du dogme antérieur. Le dix-huitième siècle a exagéré cette influence ; il Ta surtout mal comprise, en n'y voyant qu'imposture. Par un accord nécessaire et qui n'ôte rien à la moralité de ses héros, la politique concourut avec l'enthousiasme à l'institution du Catholicisme. De Smith, empruntant sa conception biblique à un roman inédit sur les migrations d'Israël, de ce grossier plagiaire à saint Paul, à saint Augustin, à Hildebrand, même aux propagateurs des fausses décrétales, la distance est grande sans doute; mais le procédé du révélateur yankee appelle l'attention sur un côté trop négligé des formations reUgieuses. Dans quelle mesure les qualités du politique, la puissance ou l'art de combiner les intérêts, de dominer, de plier les faits ou de les tourner à ses vues, se marient-ils à la foi dans l'âme des prophètes et des révélateurs? A quel point contribuent- ils à leurs succès au* près des masses fanatisées?
Toutes les fois qu'une idée ou qu'un sentiment se réalise en institution, il faut bien qu'apparaisse à l'œuvre, une des facultés essentielles de la nature humaine, un des trois organes de son action ; le Cœur, l'Esprit, le Caractère. Ce dernier qui, dans l'ordre temporel, fait les fondateurs d'Etat, les législateurs, les héros de la guerre ou de l'industrie, entre ainsi pour une part importante dans l'établissement des reli-
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gions. Celles-ci, en effet, ne sont pas seulement des doctrines, mais des règles de vie, des faits, des institutions de Tordre spirituel.
Ainsi, devant un examen plus approfondi, la limite est moins précise, qui sépare la pensée du fait, l'idéal du réel, puisque le réel en définitive, n'est que l'idéal réalisé dans l'histoire sous la forme des institutions politiques et religieuses. Contrôlant Tun par l'autre, on voit dans tout fait l'idée, et, dans l'idée un fait, le plus grand de tous, car il les domine et les explique. Les faits, dans leur contingence apparente, offrent, par la trame qui les lie, ridée elle-même; si bien qu'en restreignant la portée (Fune formule célèbre, on peut dire ; « La pensée du genre humain estTexistence du genre humain. »
Si l'on veut se rendre comptedujeudeces grandes lois dans l'histoire, une opposition éclate d'abord, qui éclaire d'une vive lueur l'existence morale des nations. L'initiative intellectuelle et l'acte spontané, la réflexion et le sentiment providentiel ou fatal, la pensée découvrant la loi pour s'y soumettre ou l'améliorer, s'il est possible, et l'instinct inconscient qui fait vivre, sous la règle, les essaims d'hommes ou d'abeilles ; — sous ces termes divers on peut résumer le double développement des sociétés. Notre espèce est un essaim comme
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un autre, mais un essaim doublement progressif : dans la série de l'instinct et dans celle de la raison.
En distinguant rhumanité à ces signes, gardons- nous toutefois d'une affirmation absolue. Gonnait-on la limite précise où l'homme commence, où finit l'animal? De l'Européen au rayonné, parmi ces décroissances d'intelligence et de vie, caractères graduellement nuancés des individus, des espèces, des ordres respectivement inférieurs; du zoophyte à la sensitive, des sublimités de Platon aux pauvretés des langues australiennes, du Papou, dont la parole est presqu'un cri, au chimpanzé, dont le cri est presqu'une parole, où marquer des barrières, où arrêter des contours, où trouver l'absolu ? « Si la différence est immense * aujourd'hui entre l'intelligence de l'homme et celle des autres animaux, c'est par la raison que l'homme s'est placé, dès la première génération, dans la position la plus avantageuse pour son perfectionnement. La population de son espèce a toujours augmenté, et celle des animaux les plus intelligents après lui a toujours diminué. Dans toutes ses relations avec les autres animaux, il a nui au développe-
^ Saint-Simon : Introduction aux travaux scientifiques du III* siècle, ( Tome I*' des œuyres choisies de Saint-Simon : BruxeUes, 1859, pages 172, 173).
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ment de leurs facultés, en forçant les uns à se cacher dans les déserts , en réduisant les autres en esclavage, en s'opposant constamment au progrès de leurs facultés, qui aurait pu leur donner le moyen d*entrpr en lutte avec lui, et en favorisant de tout son pouvoir le développement de celles qui lui sont utiles : de manière, que le moral de l'homme a toujours dû se perfectionner et celui des autres animaux toujours se détériorer. Si l'espèce humaine disparaissait du globe, l'espèce la mieux organisée après elle se perfectionnerait. »
Dans l'ordre de l'instinct surtout, la distance entre le sauvage et l'animal n'est pas si grande qu'on le suppose. Pourquoi nous adjuger le privilège des conceptions religieuses? Le bœuf ne rumine pas sans doute une théologie bien profonde. Celle du Papou Test-elle plus ? L'abeille a sa reine; elle peut avoir son Dieu. La pensée d'une force supérieure à lui, s offre spontanément à tout être sensible. Réduite à la notion de notre dépendance à l'égard de la nature^ cette idée apparaît à la fois comme point de départ et comme terme du développement religieux. Posée d'abord confusément par l'instinct, elle s'offre nécessairement à la raison, enfin dégagée des rêves de l'imagination. La conscience spontanée et la science, l'ignorance
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primordiale et l'esprit positif se rencontrent à la fois dans la même donnée infranchissable.
Dans l'animal, d'ailleurs, que de mystères!
Quel champ ouvert aux conjectures que ce monde intérieur de la bête clos à l'observation. Auguste Comte découvre un culte fétichiste ' dans la craintive affection du chien pour son maître. L'idée religieuse inculquée à la race canine par la domestication, élève sans doute sonintelligence. Elle lui fait un besoin d'imiter une espèce supérieure, objet de son adoration passionnée. Le but des croyants est l'imitation des Dieux.
Jetez quelques grains à ces fourmis : leur microcosme affairé s'agite, accumulant ses efforts autour de cette manne imprévue. 11 est doux de s'ériger en Providence. Pauvres insectes que nous sommes! Peut-être on s'amuse avec nous là-haut. Mon pied écrase-t-il Myrmex, il peut se croire absorbé par un milieu brut et fatal. Pourtant, si sa petitesse relative ne le soustrait à l'outrage de ma semelle, c'est bien un géant qui l'anéantit. Myrmex, peutêtre, a l'instinct de mon existence : « Saint talon de mon Dieu, crie-t-il, aie pitié de moi!... Que mon repentir te désarme!...
Que te font quelques grains dérobés aux
* Traité de politique positive.
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trésors de tes granges ?» — Mais je puis seulement pressentir la théodicée de Myrmex.
Quel microscope rendra visible l'attelage de la reine Mab ? Cependant, je me peins, syllogisant, une Sorbonne myrmicale. Rabelais l'entendrait. Il mettrait au jour les thèses des docteurs subterranés : Hieromyrmex découvrant un attribut du talon providentiel par qui les fourmilières sont détruites... Malheur au sophiste assez hardi pour accuser du sinistre un mammifère distrait ou malin !••• Un arrêt en forme vengera sur le maraud ma divinité méconnue.
Si les deux voies de l'instinct et de la raison, avant de se rencontrer au terme, se touchent parfois dans leur long parcours, elles dévient bientôt en lignes parallèles, tendant côte à côte aux mêmes solutions, à travers tous les tâtonnements, tous les malentendus. Comment étudier la série philosophique, en négligeant la série religieuse, séparer de l'évolution rationaliste le mouvement mystique; — Confucius, Socrate démontrant la justice, de Sakya-Mouni, d'Orphée, de Jésus qui l'affirment, ou au nom desquels la Légende traduit en symboles le travail progressif de la conscience générale?
Mais, pour répondre à la triple division de nos facultés, si bien formulée par Auguste Comte, une autre série s'ouvre avec celles de la
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connaissance et du sentiment, — la série de Tactivité. A côté des grands esprits, des grands cœurs, les grands caractères auxquels échoit le gouvernement du monde; car ils sont dans leur domaine l'expression de l'Humanité, comme les penseurs, les apôtres la représentent au sommet de l'intelligence ou du sentiment. Comment les séparer ? Les saints surtout ont besoin des politiques : il faut qu'eux-mêmes ils se fassent des politiques, pour réaliser (ce qui, après tout, est leur but) la conception qu'ils apportent au monde. Jésus appelle saint Paul, . saint Paul appelle Constantin. Telle est la progression éternelle. Comment distinguer ces trois puissances si mêlées, ces mobiles de l'histoire : la passion des saints, l'idée des doctes, l'intérêt des forts? Sous tout fait humain, ces trois éléments : un sentiment de justice et d'amour qui pousse en avant les initiateurs des foules, une notion consciente et toujours plus claire des rapports naturels et sociaux, un besoin de bienêtre et de domination, de jouissance et d'orgueil. Ces trois tendances, anonymes dans l'humanité, à un jour, à une heure, au jour, à l'heure des révolutions, elles prennent un nom, — béni ou sinistre, — qu'importe, à qui regarde de loin, du haut de l'observation historique la société en jeu , vaste machine n'offrant plus à l'œil que rouages savamment engrenés! Qu'importe, si
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Tambition hiératique ou militaire produisent par moments un de ces puissants égoïstes, dont la sagacité de bête fauve, en poursuivant un intérêt propre, travaille pour rHumanité... Ne représentent-ils pas, à ce titre, ce que chacun du troupeau qu'ils dominent, possède en soi de convoitise personnelle, de ce désir du mieuxêtre physique, de la satisfaction orgueilleuse qui fait les tyrans. Monstres de sensualité et de superbe, où rugissent nos bêtes, Tâpre concupiscence de chacun de nous, les mille voix de l'humanité, affamée comme ses maîtres, de proie et de commandement !
Le monde -enfant fut bercé par le Mythe.
Des idées merveilleuses Tinitièrent aux idées d'ensemble, et, sous le doigt des théocraties, il épela son douloureux rudiment. La Grèce brisa ce joug. Devant ses dieux, un charme pieux nous gagne encore, dissipant tout pénible vertige, a Rayons du soleil, superbe lumière, tu parais, tu brilles enfin, ô paupière d'un jour d'or. * » On salue d'un cœur attendri des déités souriantes. Trop courte halte dans cette oasis athénienne de l'idée sereine et Ubre, patrie éternelle de l'artiste et du penseur. L'histoire nous pousse vers ses dénouements confus, parmi les cultes croulants, les races qui se
* Sophocle.
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mêlent, s'unifient, sous le glaive des Alexandre et des César. Une cité, un Dieu : ainsi les sages semblent formuler le dogme et la pratique d'une religion rationnelle; Socrate a parlé; mais, comme toujours, l'inspiration du cœur prime l'initiative du génie. La philosophie cède la place au mysticisme renouvelé. Saint Paul prévaut sur Epictète, et, par une légende, le monothéisme triomphe de l'Olympe, que le rationalisme essaie en vain de pénétrer, de rajeunir, en l'allégorisant. « Si ce procédé fut imité par le Christianisme, c'est que la religion nouvelle entrait dans un monde dont la civilisation était toute faite; civilisation qui, en dehors de la Palestine, était la gréco-juive et la grecque; et, dès l'abord, il fallait qu'un désaccord se manifestât, non plus comme auparavant entre une nouvelle culture et une ancienne religion; mais, au contraire, entre la nouvelle religion et l'ancienne culture. Ainsi, tandis que dans le paganisme et le judaïsme, l'apparition de l'explication allégorique annonçait que ces religions étaient déjà sur leur déclin, l'allégorie d'un Origène, comme la contradiction d'un Celse,' relativement au christianisme, indiquent bien plutôt que le monde d'alors n'avait pas encore conformé convenablement sa vie à la nouvelle religion. Mais, lorsque l'empire romain ayant été christia-
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nisé et les grandes hérésies ayant été vain^ eues, le principe chrétien acquit une domination de plus en plus exclusive, lorsque les écoles de la sagesse païenne se fermèrent et que les ^ peuples incultes de la Germanie se soumirent à l'institution de l'Eglise, alors le monde, durant les longs siècles du moyen-âge, vécut satisfait du Christianisme.... et toute trace disparut de ces conceptions interprétatives qui supposent une rupture entre la civilisation du peuple et du monde, et la religion * . »
Ce n'est pas une lumière plus pure, que les masses demandent à leurs révélateurs, mais de réchauffer le foyer attiédi de la vie morale. Telle fut l'œuvre de Jésus, ou plutôt de ses interprètes ; car il ne nous est connu que par eux.
L'histoire est une exorciste impitoyable. Les mythes s'éclairent, les fantômes s'évanouissent à ses lueurs. Que, quelque part en Syrie, un illuminé doué de vertus ait ou non renouvelé la mission de Boudha... question oiseuse et inso- 1 uble ! L'imagination populaire s'assimilant toutes les théogonies, prenant à la Judée son Messie, à Platon, son Verbe, à l'Egypte sa triade divine, à l'Inde ses incarnations; empruntant à tous les cultes ce dogme de l'expiation par le sang, personnifié dans Jésus, et l'influence de Paul, génie
< Strauss; vie de Jésus; trad, Littré; Introduction.
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systématique et politique, suffisent à expliquer la formation du Christianisme. Comment énumérer les éléments complexes d'où il est sorti ! Les leçons de Pythagore et de Socrate avaient percé jusqu'à la Synagogue. Captifs ou trafiquants, les Juifs modifiaient leurs dogmes charnels au contact du Mazdéisme et des écoles d'Alexandrie. Avant les Esséniens, avant Jésus, Tamour des hommes était, depuis Ménandre, un thème banal de morale dramatique. Quatre siècles avant TEvangile, Isocrate, un rhéteur, s'écriait dans son discours à Nicoclès : « Ne rendez pas aux autres le mal que vous en recevez. » Quant au dogme, les gnostiques, ces demi-hellénistes y voyaient dans Jésus, un Éon dérivé du Père-Suprême. Avant de reparaître avec Manès, le dualisme persan pour qui la matière est le principe du mal, inspire Paul maudissant la chair, du moins jusqu'aux compensations du Millenium. Les misérables y aspirent avec fureur. Et, quand cette ère tant de fois attendue trompe leur espoir, ils se consolent par la certitude de ressusciter corporellement... Quels mélanges et quels emprunts, quelles satisfactions aux tendances les plus opposées !
Œuvre d'éclectisme spontané, née dans l'éclectique société de l'Empire, parmi les races, les systèmes qu'abritait la souveraineté romaine, la nouvelle doctrine conciliait ainsi des dogmes
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adverses : TOlient sous ses deux aspects ^othéiste et monothéiste, le dieu personnel de Socrate, et cet être infini en qui, dit l'apôtre, « nous naissons, nous vivons et nous sommes. )► Le Polythéisme lui-même, par le culte des anges et des saints, trouva sa place dans la religion qui lui succédait. Association merveilleuse des éléments les plus divers. L'instinct consacrait la solution future de la raison, les trois principes qu'elle découvre sous le triple symbole de l'Inde, de l'Hellade et de la Judée : Tlndéfini, le Multiple, et l'Un. Comment s'unirent-ils? Là est le vrai miracle :
dans cette force organique du mysticisme, coéternelle à l'humanité, dans ce pouvoir de l'imagination et du cœur, qui étonne, irrite et ravit à la fois.
Reine splendide des intelligences, faculté créatrice, l'imagination éclairée par la raison, colore le vrai, agrandit la vie. Quoi donc! La même puissance qui nous attendrit sur le sort de Juliette ou d'Antigone, l'influx poétique qui fait les Sophocle et les Shakspeare, courba l'homme devant des idoles à son image, aux pieds des spectres réalisés de l'abstraction.
Là pourtant est le charme, l'attrait de ces légendes, mystérieux poèmes du barde innomé qui chante dans le plus humble, qui le berce aux grands échos de la nature et de la tradition, voix
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latentes y ignorées, que révèlent à Thumani té ces grands livres civilisateurs : la Bible, les Védas, riUiade. Quels tableaux ces noms éveillent!
Mondes évanouis, Olympes disparus, dont les flottantes images semblent planer sur les générations. Là, le Sémite, en l'aride immensité des Saharas, écoute la voix du maigre buisson. Le Dieu jaloux parle au prophète. Ici, l'Indou, dans la jongle humide, touffue, pullulante de vies, s'abîme dans la vie universelle. Dans les cris de cette nature luxuriante, dans les mille voix de la forêt, en ce concert où le tigre accompagne le sifflet du reptile, la mélopée de l'oiseau (tigre, oiseau, serpent, formes changeantes de l'inépuisable tout !) l'ascète du panthéisme salue la voix de Brahma. « Il voit tous les êtres dans l'âme ou l'esprit suprême, et Tâme suprême dans tous les êtres. * » Dans l'Inde, les dieux s'incarnent; en Judée, ils parlent aux prophètes. Telles sont les doctrines opposées dont hérita la religion chrétienne. Comment s'y concilièrentelles ? Comment ces deux dogmes contraires de Vavatar et de la révélation se combinèrent-ils dans une synthèse postérieure? Il ne nous appartient pas de résoudre, mais d'indiquer ce problème. D'une telle fusion sort cette « folie
* Isa Oupanichad, Ters. 6 du Yadjour Véda, traduit par G. Pauthier, Livres sacrés de l'Orient dans le Panthéon littéraire, Paris, 1840.
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de la Croix » qui assure^ aux siècles laborieux du moyen-âge, une unité spirituelle longtemps attendue.
Les synthèses surnaturelles vulgarisent la vérité sociale, essentiellement mobile et progressive. Le Christianisme, sans abolir l'esclavage, en améliora les conditioiïs. Il proclama, sous forme mystique, la fraternité parmi les hommes : dans les opprimés, il fit, selon la forte expression de Bossuet « respecter le caractère de la Croix. » Mais Taction indirecte, quoique puissante, de l'Eglise, au profit des esclaves, ne doit pas faire oublier l'intervention positive du Stoïcisme en leur faveur. Une révolution est en germe dans la loi romaine élargie par une suite de commentateurs philosophes. Ces juristes, dont les grandes figures commandent le respect, unirent la pratique romaine au génie civilisateur d'Athènes. Leurs pieux subterfuges éludaient, au bénéfice de l'humanité, les dispositions anti-sociales du droit quiritaire. La servitude adoucie, les modes de manumission multipliés sous l'impulsion des écoles grecques, justifient le Portique et l'Académie de leur dédain prétendu pour les faibles. Claude^ Adrien^ ôtèrent aux maîtres leur droit de vie et de mort. La vertu d'Epictète accrut l'intérêt des penseurs pour ceux qu'Epicure, trois siècles avant Jésus, nommait ses humbles amis. Un sioïque enchaîné
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illuminait Tergastule, un César philosophe, Maro-Aurèle, réalisa Tutopie du sage couronné. Ce robuste édifice de Tunité romaine, qui ravit, à tous les âges, la pensée du contemplateur, m*apparaît porté sur de vivantes cariatides. Légistes sévères, mais compréhensifs ^ laborieux politiques, héritiers de César poursuivant sa dictature progressive, soutiennent les assises de ce temple gigantesque ouvert à toute race et à toute foi. Rome policée par la Grèce, étreignait Tunivers dans une communion toute terrestre. Marc-Aurèle était digne de proclamer ce principe essentiel de la morale, qu'un avenir, hélas! bien éloigné, devait seul comprendre : « Le premier attribut de la condition humaine est la sociabilité \ »
Si, Romains énervés et Barbares, eussent été mûrs pour si haute doctrine, rétablissement d'une religion humaine épargnait à TOccident Tinitiation catholique. Mais Tâge divin recommença. L'unité de l'empire disparaissant par le morcellement féodal, les nations fraternisèrent en Dieu sous la discipline cléricale. Epreuve pénible, non stérile. Ces temps offrent l'ébauche d'une société spirituelle protectrice du faible. Secondée d'ailleurs par la chevalerie, dont l'idéal inspira parfois le dévouement, la pensée chré-
1 Mare-ÀurèUf Œuvres.
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tienne servit la civilisation. Mais c'est l'honneur du clergé d'en avoir développé le côté philanthropique aux dépens de Fidée isolante, égoïste du salut personnel.
L'Eglise fît subir au dogme d'utiles déviations. Elle tempéra y dans la question de la grâce, la logique d'Augustin. Le Purgatoire rasséréna la perspective chrétienne : le culte de la femme et des héros fut préparé par l'apothéose de la Vierge et des saints.
Comment juger sainement, à son début surtout, cette époque extraordinaire? La fin du monde était de jour en jour attendue. Le flot de barbarie montait. Les intelligences s'abaissaient comme aux jours de crise où la sève afflue d'enbas. Un observateur superficiel nierait alors la continuité du progrès. La raison s'appauvrit, le sentiment domine. Seul, il arrache à l'esprit des étincelles qui éclairent d'un jour mourant ce chaos gros d'avenir. Augustin écrit sa Cité de Dieu. Le monde renaîtra dans dix siècles j beau de sa jeunesse reconquise en ces âges d'héroïsme où s'élaborent les nouvelles formes sociales. Oublier pour mieux rapprendre, fatahté cruelle! Si Ton délaissait le Phédon pour les songes moins ingénieux de la Légende dorée^ c'est que les âmes grossières de ce temps demandaient des croyances plus robustes que l'idéal philosophique. Les Dieux allaient combattre encore.
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mêlés aux mortels, dans l'IIliadedu Moyen- Âge. Tandis que les races s'associent dans un turbulent hymen, un art incomplet prépare ses merveilles d'architecture, au chant des proses et des bardits. Il jaillit toujours une langue rajeunie du sein des peuples en confusion : n Tout, » selon De Maistre, « doit être broyé pour se mêler. )^ Ces cataclysmes où les traditions s'engloutissent, jettent dans les imaginations des tableaux inconnus, d'énergiques contrastes.
L'Europe revient à l'enfance. Comme un vieillard radoteur, elle brouille ses souvenirs : Hector, baron de Troie, et César, empereur d'Allemagne. Vaste et pittoresque coq-à-l'âne, fécond en ressources littéraires. Dante, Arioste en sortiront. Pendant que la vieille littérature expire d'impuissance sur ses formes stérilisées, dans l'élégance maniérée d'une vieille coquetant avec la mort, la jeune langue se fait jour, expression de rapports nouveaux. Un autre Orphée lui donne son accent. Génie exubérant comme le peuple, ce Christophore géant, dont il étale au soleil les labeurs méconnus, interprète passionné de ses confuses clameurs, de ses ardeurs mystiques pour une vierge et un enfant, pour la mère des douleurs, le poète a dit adieu aux rives du passé. Il est seul avec son luth, sur l'autre bord du fleuve. L'âme des masses vibre alors à tout souffle puissant ou délicat, à la
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rauque clameur du massacre comme au cri des héroïques aventures. C'est le peuple qui, comme Clovis à l'ouïe de la Passion prêchée par un moine, s'écrie : « Que n'étais-je là ? » Voilà les Croisades. Tels furent ces âges, longs à mourir, dans les institutions autant qu'au cœur des masses^ dans l'âme de la femme et du plébéien. Nos paysans se repaissent des romans qui amusaient les châtelaines : Galien le Restauré^ les Quatre fils (TAymon.
Si tel est encore l'état mental d'une classe si nombreuse, faut-il s'étonner des lentes victoires de la raison sur l'instinct du merveilleux ? Le rationalisme pouvait-il, dès le seizième siècle, triompher d'un principe qu'un effort plus puissant que celui de la Renaissance échoue encore à subordonner ?