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CHAPITRE IV

Suite. — La Renaissance

En rompant avec la tradition chrétienne , la Renaissance ouvrit la double voie philosophique où s'engagèrent la France, l'Italie d'une part, l'Allemagne de l'autre. L'Angleterre elle-même eut sa voie, bien qu'en ce pays la Réforrtie étroite ait gardé ses plus profondes racines.

Que de signes encore visibles du cauchemar qui pèse sur les Anglais, de cette obsession religieuse, qui fait d'eux comme d'autres Sémites : Arabes ou Juifs, sectateurs d'un livre... Bible ou Koran, qu'importe à qui, pour juger la civilisation d'une race, regarde moins au développement d'une faculté qu'à l'ouverture générale de l'esprit! A cet égard, rien de funeste comme le culte et la méditation d'un livre unique, quelle qu'en soit d'ailleurs la valeur morale et littéraire.

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Quiconque habita Londres voyait à chaque événement notable apparaître à l'étalage des libraires un commentaire sur l'Apocalypse : on y prouvait que le fait présent était prédit par le prophète... Que de gens en Angleterre attendent pour demain la fin du monde! Telle secte en fait le thème favori de ses instructions.

Étrange parallèle , où les extrêmes se touchent par le culte exclusif de traditions opposées! Au moral comme au physique, par son territoire, par son climat, par son esprit, qui a gardé du catholicisme le sentiment de l'autorité, de la réforme, le génie révolutionnaire, non le dogmatisme, la France sépare les vieux adversaires du duel de l'Armada, l'Espagnol encore si catholique, l'Anglais si protestant.

Shakspeare a chanté la merry England^ la joyeuse Angleterre : la Réforme n'avait pas encore altéré le caractère breton. Il y a chez ce peuple un fond de gaieté contrariée par l'idée fixe du salut.

Cette idée, par transmission héréditaire, crée à kl longue chez l'individu un sentiment tout spécial : c'est cette hypocrisie envers soi-même qui arrête au fpr de la conscience les curiosités de l'esprit, qui leur impose silence par le tyrannique parti-pris du croyant.,, ou bien la pensée libre sinfiltre en humour... La foi s'évente, le vin sacré tourne au vinaigre dans le Tonneau de

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Swift. Rare est cette honnête ironie. Si TAnglais se révolte, il traînera, comme Byron, quelque bout de sa chaîne d'esclave. Son sarcafflie, avec Torgueil, exprimera les regrets du rebelle tombé des deux. Cette âme troublée, ce poétique fanfaron de crimes est plus près de son ancienne croyance que de la foi sereine qui respire dans le FmsL Le Satan de Milton est un type essentiellemaat anglais. Ils en eurent quelques traits, les lions de l'esprit fort, Shaftesbury, Bolingbroke, ces don Juan philosophes baffouant l'Église et les maris.

Analogue à l'Islamisme, la Réforme, iconoclaste et fataliste, concentra plus fortement le monothéisme : Sem réagit contre Japhet, dont le génie plastique, humain, avait passé dans la légende catholique. Ce fut comme une autre conquête du monde par le dieu jaloux d'Oreb.

L'abolition du purgatoire dut porter au comble l'égoïste préoccupation des âmes en quête du salut. La vie devint pour elles, un sentier plus étroit sur les abîmes de l'éternelle douleur. Une pensée stupéfiante arracha plus que jamais le croyant au milieu fécond des réalités. Loin de perdre de ses terreurs en se spirituaHsant, l'idée de l'enfer prit peut-être un plus poignant caractère dans le vague des régions infinies ouvertes par Galilée. L'épopée essentiellement pro-

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testante du Paradis perdu marque une nouvelle phase des croyances occidentales.

Ce christianisme restauré ne pactise pas comme son devancier avec la tradition polythéiste ; il pénétra toute une race de son esprit étroit et farouche. L'idéal juif, depuis trois siècles, domine l'Angleterre : il explique sa sombre histoire, sa démagogie puritaine, et cette Ghanaan d'Amérique conquise par les tribus du Covenant, La Bible, qui peuple Bedlam de fous, fermente odieusement dans les cervelles anglosaxonnes.

L'imagination populaire remplissait peu à peu les solitudes de l'Olympe chrétien , quand Knox et Calvin dissipèrent les hiérarchies secourables qui voilaient au fidèle le regard d'acier du Dieu de saint Paul. Les peuples craignirent le Seigneur : ils aimaient leurs saints. Pour ceux qu'entraîne la bannière du moine d'Augsbourg, plus de ces médiateurs faciles multipliés par la légende entre la faiblesse du pécheur et l'austère entité divine. Le Sauveur lui-même n'est plus qu'un juge, le terrible Judex du Dies irœ. Il n'est plus ce fils qu'une mère apaise et désarme, le céleste ami qui n'oublie pas le verre d'eau offert en son nom. La religion devient moins le code de la fraternité sociale qu'un recueil de formules à ouvrir le ciel. Saint Paul éclipse l'Évangile. Plus de corpora-

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tion cléricale qui serve de foyer à la solidarité chrétienne. En faisant de tout fidèle un pape, la Réforme réalise, en religion, l'isolante devise : « Chacun pour soi, Dieu pour tous. » On immole dès lors tout sentiment largement collectif au besoin d'assurer à soi et aux siens une place au paradisprivilégié du puritanisme.De là, peut-être,chez les protestants, la puissance du lien de famille. On s'attache à ceux pour qui l'on travaille à forcer la porte étroite de la maison de Dieu, car aucune institution dépositaire des grâces divines ne supplée l'action personnelle du chrétien , sa sollicitude spirituelle pour ses enfants. Le sourire de la Madone rassure la mère catholique; elle conserve toujours la possibilité de croire à l'efficace de sa prière pour les morts chers à son cœur. Qui sait si les réformés ne doivent pas leur aptitude mwcantile à l'âpre contention d'esprit développée par l'habitude de faire soi-même son salut? La poursuite du bénéfice céleste est une opération à terme incertain et dont la faillite étemelle menace à chaque instant la réussite. C'est au prêche que le Hollandais, le Pensylvanien, le Genevois, se forment à l'art de gagner les biens terrestres en spéculant sur les richesses du paradis. Le monde n'a donc pas à se plaindre de l'influence matérielle du protestantisme ; il y gagne, peut-être, cette double race anglo-saxonne qui civilise le globe en l'inondant de caUcot.

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Héros du gthokead cooimercial, J<^n Bull et Jonathan , son frère 9 continuent sur le champ de la paix Tœuvre de Rome conquérante.

En religion, que demande cette race? Un programme arrêté , bref, un texte précis qui serve de règle à la conduite; auquel elle rapporte, comme à un mètre tout trouvé, la mesure des actes : elle a cela dans sa Bible. Il lui est aisé de maximer ainsi sa pratiqcbe, outre que, conquérante, au sens moderne du mot, dans Tespace mr parcouru, sur la terre sans culture^ dans le désert fertilisé, au milieu des tribus barbares où se plaît son ubiquité, elle porte ainsi avec elle sa loi suprême, son culte et son Dieu, — le Dieu solitaire de Robinson.

Le noble peuple espagnol , toujours si grand dans la résistance, se reposait sur ses prêtres du soin de le sauver. L'Inquisition était peut-être lU) besoin de sa paresse. Il pleure aujourd'hui ses Indes, où Tidiome britannique empiète chaque jour sur la langue de Cervantes.

Que l'économiste mesure la civilisation d'un pays à la longueur des fml'Wu.ys qu^il possède, le signie du progrès chez un peuple n'est pas tout dans le développement industriel. La part plus large d'idéal embrassée par la pensée d'une nation marque chez celles-ci une primauté relative plus cjipitale que la supériorité |H*atique d'une autre race.

A cet égard, Tinstinct social du catholicisme est préférable à riadlvidualiscoe protestant; mais, chez les peuples seuls où cet instinct eut pour frein, pour correctif, une science,- une philosophie sufrisàmmént développées. Aussi ^ peur son infériorité vis-à-vis de TAngleterre, même dans le domaine de l'esprit , l'Espagne montre bien que tuer la pensée libre, c'est écraser du même coup toute activité intellectuelle ou pratique.

Autres furent les suites de l'individualisme en religion, tel que Calvin, par exemple, et Jansénius, ce demi-calviniste, le développèrent en disant prévaloir chez leurs sectateurs l'instinct personnel du salut. Ils posèrent dans sa rigueur un dogme ennemi de la nature, et que TEglise, par ses concessions, essayait d'en rapprocher. Boileau, dans son jansénisme quinteux, l'avait eompris : les hôtes faciles de l'Olympe entendent raillerie. Témoins les parodies où Aristophane les joue. Ils supportent sans déchoir les ornements capricieux dont l'épopée les gratifie. Mais

De la foi d'un chrétien les mystères terrible?,

D'ornements égayés ne sont point susc^tibles.

Le païen de Porl-Royal, dévot, ainsi que Pascal par attrition, faisait à Dieu sa part comme on la fait au feu. Le poëte du Lutrin flaire l'ennui dégagé par Tidée fixe qu'il révère.

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Cet ennui forme Tatmosphère morale des nations sérieusement chrétiennes. La pensée mystique qui les domine, a son expression dans le roman de Daniel Foë.

VHudibras de Butler avait déversé le ridicule et Todieux sur les héros de l'IUiade puritaine. Milton était mort, méconnu ; son poème subit les longs dédains d'une gloire posthume. Les voluptueux sceptiques de la cour de Chariot^ ne soupçonnaient pas un autre Homère dans Taveugle immortel qui fut l'apologiste du coup de hache de White-Hall. Cependant le vieil esprit des têtes-rondes survivait dans mille sectes issues des niveleurs et des indépendants. Il faut bien l'admirer cette race d'étroits monomanes qui ouvrirent dans un coin de l'Amérique un asile aux ennemis des rois. Leur prototype est dans RobinsoUy l'épopée du labeur solitaire en face de Dieu. Là, le fils d'Adam reprend, comme après Eden, l'expiation héréditaire. Il se regarde comme le maître absolu de son champ d'activité. Aussi, dès que le hasard lui donne un coopérateur, il ne doute pas un moment que celui-ci ne soit sa chose. II faut en effet toute l'inconséquence d*un orthodoxe blue-^tocking pour découvrir dans le code révélé la condamnation de l'esclavage. Madame Beecher-Stowe méprise, comme de juste, la philosophie qui améliore son idéal religieux. Mais le héros de Foë

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obéit pleinement à l'apôtre, en sauvant l'âme et le corps du captif qu'il asservit*. Rien de curieux comme le dialogue entre Will Alkins et sa femme, et surtout la scène où Robinson catéchise Vendredi : « J'entrepris alors de lui expliquer, selon ma faible capacité, les raisons pour lesquelles notre Sauveur ne revêtit pas la nature des anges, mais bien celle des enfants d'Abraham (but ratter the seed of Abraham). . • •

En lui dévoilant ces divines vérités, je m'instruisais et me fortifiais moi-même en bien des points que je ne connaissais pas, ou que je n'avais pas encore parfaitement considérés; si bien que, tandis que la pauvre créature pouvait être régénérée par mon instruction, il est certain que j'avais moi-même de grands motifs pour remercier la Providence de me l'avoir envoyée. Je venais à penser que, par cette vie solitaire à laquelle j'avais été si longtemps réduit, j'étais redevable au ciel d'un surcroît d'obligations, car j'étais devenu un instrument de la Providence pour sauver la vie, et, selon mon pouvoir, l'âme de ce pauvre sauvage, en lui apportant la connaissance de Jésus-Christ, et cela me causait une secrète joie. »

• Epître aux Corinthiens, VII, 1-24; Ephes, V, 5, 6, 7.

• Esclaves, soyez soumis à vos maîtres avec crainte et respect. •

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Une bonté naïve respire en ce récit; mais on y sent l'étroit dogmatisme du missionnaire anglais qui distribue ses traités de controverse, arrachant une à une les âmes au démon. L'individualisme protestant fait dépendre le salut de Tadhésion du croyant aux formules rigoureuses de la théologie. Apôtres moins rigides, les jésuites descendaient les grands fleuves du Nou^ veau-Monde au chant de joyeux cantiques : les peuples fascinés saluaient au passage ces messagers harmonieux du Verbe. C'est ce qu'il fallait aux bons pères, et le baptême qu'ils prodiguaient n'était que la marque de leur patronage intellectuel, accepté par les néophytes des Réductions. Les jésuites, dans leurs missions, firent preuve d'un haut sens pratique ; préoccupés de la portée sociale de leur propagande, ils songeaient moins à sauver qu'à discipliner leurs ouailles barl)ares. Ils furent les dignes enfants de la politique de Rome, de la ville de l'unité* Parmi les zélateurs du passé, quels sont les plus rétrogrades, — ceux qui, bien qu'à contre- sens^ s'attachent à développer le principe de la solidarité sociale, ou ceux qui, fidèles à la lettre des doctrines, ne voient dans la religion qu'un rapport personnel, isolant, de l'homme avec l'entité divine?

Révolutionnaire contre une autorité visible, le protestantisme rétrograda dans les voies de la

pensée. Il aggrava le joug des dogmes et méconnut les exigences sociales auxquelles répondait la synthèse catholique. Par sa critique étroite, inconséquente, il appauvrit Timagination et le cœur des populations que pénétra le mieux son esprit. Qu'a de commun sa sèche analyse, asservie à la logique, non à la raison, avec la vwve railleuse, mais sympathique, avec rindépendance absolue des génies de la Renais sahce? Tandis que Rabelais, de sa double ironie, flagelle Papefigues et. Papimanes, les vautours scolastiques se disputent leur proie sur le corps du Crucifié. Ils posent sur des cadavres les trois thèses eucharistiques dont se rira si plaisamment Voltaire. Confondrons-nous avec des théologiens les pères de la raison moderne? Montons par-dessus la foule jusqu'à ces précurseurs.

Des sublimités de leur indifférence, ils dominent les bas-fonds où s'agitent les questions ineptes, les grossières passions. Ils gardent, sur les hauts lieux, l'arche de vérité qui guidera le monde.

L'action est une belle chose, la résistance aux oppresseurs aussi, même au nom d'une église, qui, martyre à Paris, brûle Servet à Genève. Ce qui est plus grand, c'est la courageuse modération de L'Hôpital s'élevant pardessus les sectes au culte de l'humanité, c'est l'insouciance du Gascon qu'aimait Voltaire, sau-

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tant joyeusement « le pas », pour une couronne sans doute, mais aussi pour le salut et Tunité de la France.

A l'œuvre, redoutez moins que les fanatiques les égoïstes intelligents. D'ailleurs, à coté du prudent Erasme, la Renaissance avait ses grands cœurs. Si Tapplication de ses principes eût été possible, qu'elle n'eût pas été l'héroïque intervention de ces hommes qui détestaient également a les matagots, cagots et papelards, les maniacles pistolets, les démoniacles Calvins imposteurs de Genève, les enragés putherbes, briffaulx, caphars, chattemites, cannibales et aultres monstres difformes et contrefaicts en despit de nature * . »

Quand par la pensée ils habitaient déjà Thélème, ces sages ne pouvaient bonnement se faire occire pour la joie de psalmodier en français.

Par eux la science et la nature protestèrent contre de sombres croyances. Ils trouvèrent dans les hautes classes des passions sans frein, une ardeur récente pour les choses de l'esprit, favorables à leurs efforts. Avant que la voix de Luther réveillât les échos de Golgotha, une curiosité vagabonde, le dégoût du passé, ce besoin de s'ouvrir une échappée au-delà d'un

• Pantoffniel, Liv.III, ch. XXXIII.

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horizon trop étroit, le désir d'apprendre et de sentir qui fait tenter les expériences, toutes ces dispositions si bien connues de notre siècle, démons rebelles à Texorcisme, stimulaient la pensée, réveillaient l'âme des fils des preux. Il n'était plus, l'âge où l'on se vantait de ne savoir pas lire.

L'ennui est le mobile de tous ceux dont la nécessité ne provoque pas l'action. Le vide d'une existence oisive pousse aux initiatives hardies, ceux qui, assurés des satisfactions matérielles, découvrent « qu'on ne vit pas seulement de pain ». L'homme inculte éprouve la douleur, rarement l'ennui. Cet état de l'âme exige réflexion préalable, et le sauvage, le rustre réfléchissent peu. Il leur manque pour cela les habitudes intellectuelles créées, même sans étude, par l'exercice du pouvoir et des hautes influences.

Entre le vulgaire et l'élite pensante, seule capable d'une féconde contention d'esprit, les aristocraties servirent jusqu'à ce jour de réflecteurs aux lumières sociales. Quels qu'aient été les retours de l'intérêt nobiliaire contre une philosophie dont ils aimaient à se dissimuler la portée pratique, il faut compter parmi nos révolutionnaires les patrons titrés de Y Encyclopédie.

Telle fut à l'égard de la Renaissance l'attitude

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des classes supérieures. La poudre tuant la chevalerie, rendait oiseuses les longues gymnastiques du manoir. Aussi, Bayard maudit -il Tégalitaire invention de Schwartz, ces engins discourtois que flétrit TArioste, et par le jet desquels un plomb roturier, abat la vaillance des preux • Le noble doit reprendre par la culture de Tesprit la supériorité que ne lui donne plus la vigueur physique. Ces jeux de la force qu'il dominait de son palefroi, deviennent jeux de calcul et de froide intrépidité. D'ailleurs, plus de guerres privées, partant plus d'émotions divertissantes pour le seigneur relégué dans son domaine. Il demande de plus en plus à la lecture un remède au désœuvrement.

C'est dans les loisirs du manoir, sous le manteau blasonné du foyer, que se forma l'érudition de Montaigne : a Ma maison, dit le penseur gentilhomme * a esté longtemps ouverte aux gens de savoir et en est fort cogneue; car mon père qui l'a commandée cinquante ans et plus, eschauffé de cette ardeur nouvelle de quoy le roy François V"" embrassa les lettres et les mit en crédit, rechercha avec grand soin et despense l'accointance des hommes doctes, les recevant chez lui comme persones sainctes, et ayants quelque particulière inspiration de

« Essais, Liv. H, chapitre Xn.

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sagesse divine, recueillant leurs sentences et leurs discours comme des oracles et avecque d'autant plus de révérence et de religion qu'il avait moins de loy d'en juger, car il n'avoit aulcune cognoissance des lettres, non plus que ses prédécesseurs. »

Tableau plein d'attrait et de mouvement!

Devant l'antiquité restaurée, l'élite des nations s'incline, elle est près d'adorer les dieux d'Homère et de Phidias. On accueille d'une âme émue ces symboles du Beau dont quelques érudits rêv^t même de rdever le culte matériel.* La controverse déchaînait pour de sanglants démêlés ses inepties rivales, que les chefs futurs des factions religieuses s'oubliaient dans un meilleur espoir. Les penseurs replaçaient au sanctuaire les pères de l'étemel idéal.

Une passion d'élégance et de plaisirs d41icats transforme en Périclès les souverains et les

* Il y eut réellement, à la fin du quinzième siècle, un essai de restauration polythéiste. La Renaissance eut ses néo* païens, comme la révolution, de nos jours, ses néo-chrétiens, aes néo-catholiques.

Près du monde confus^ barbarement fécond du moyen-âge, dont les ombres se dissipent à l'aube de la civilisaiion moderne l'antiquité retrouvée fascine ses Colomb.

Un manuscrit grec de la bibliothèque impériale (n<* 66 du fond supplémentaire) contient les révélations les plus curieuses sur les plans aes néo-platoniciens de la Renaissance.

Il s'agit d'un recueil d'hymnes et de prières ; composé par Géniste Pléthon en l'honneur des dieux du paganisme.

Nous avons ailleurs cité ce précieux ouvrage, ainsi que les écrivains postérieurs gui donnent quelques détails sur cette tentative de résurrection païenne. (Voir Zanzara^ II, notes, p. 214.235. - Paris, Bohné, me de Rivoli, 170, 1860.)

grands seigneurs. La vogue est au dilettantisme d'art et d'érudition. Unissant à la courtoisie des châtelaines les charmes savants de la Grèce, une élite de femmes vit dans la communion des Muses, pudiques et galantes hellénistes qui rappellent Hypathie ou Sapho. Jeanne Grey, Renée de France, les deux Marguerite de Navarre écrivent en Grec et versifient. Mystiques ou passionnées, elles aiment Dieu ou sa créature de toute la ferveur du zèle ou du tempéramment ; mais une part de leur âme est aux chastes voluptés du savoir, aux enivrements de Tart païen. Déjà se conciliaient dans leur cœur les traditions opposées de l'humanité. Mais le fanatisme poussait au combat ses légions stupides, éloignant le jour où toute croyance du passé serait justifiée devant l'histoire. Cependant la muse méconnue eut, comme Jésus, ses consolatrices. Les grandes dames du seizième siècle s'inspiraient, aux sources même, des vertus de Pénélope et d'Andromaque, ou des grâces d'Aspasie. Elles rapprirent à ce contact charmant la tolérance oubliée, la douce sympathie de la nature, distincte sinon ennemie de la charité chrétienne. Redescendues sur terre et fermant leur âme aux furies théologiques, elles répétaient, les gracieuses humanistes, ce beau vers de VAntigone :

Omroi (ruvi)(BttVj à^ïà 9upif e^iêv Ifw.

Je naqais pour aimer, et non pas ponr haïr.

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Le sentiment féminin reprenait ainsi la voie abandonnée d'une religion humaine et terrestre, dont les sages formulaient le dogme et la pratique. Mais l'initiative du génie ne devait féconder qu'un avenir lointain. Ainsi qu'aux premiers jours de notre ère, la philosophie céda l'empire au mysticisme rajeuni. Luther prévalut sur Rabelais comme autrefois saint Paul sur Marc-Aurèle. Tandis que la Renaissance reste incomprise des masses, là Réforme réagit contre l'instinct social du catholicisme.

Un grand rôle incombait à la papauté. — Le jour de la raison éblouit les regards du vulgaire. Ceux qui brisèrent l'ancien joug, préférèrent à des clartés trop vives la pénombre de l'hérésie. Mais les foules ne dogmatisent pas. La voix des ergoteurs sacrés fût demeurée sans écho, si Rome, guide des nations, opérant dans l'église quelques réformes temporelles se fût inspirée d'ailleurs du génie de la Renaissance. Les pleuples l'eussent suivie à leur insu dans la voie du progrès.

Les chefs de la hiérarchie, hommes de savoir et de goût, pouvaient pousser la chrétienté vers un culte plus humain. La politique conseillait aux nochers de la barque de Saint-Pierre d'alléger leur nef avariée. Que n'ont-ils essayé d'une réforme rationaliste, dont les néo-platoniciens de Rome et de Florence eussent fourni le

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programme? Ce mouvement avait chance de prévenir le schisme.

En effet, quelles étaient alors les dispositions des masses? Sous couvert de révélation et d'autorité) trop timides pour rompre leurs attaches traditionnelles, les peuples réclamaient une doctrine plus large, plus humaine : Luther, Knox et Calvin ne rapportèrent pas. Zwingle ne fit à la justice et à la raison que des conoessions insuffisantes. Aussi le Midi , par Servet et les Socin, protesta-t-il contre la protestation rétrograde du Nord, et se jeta de désespoir dans les bras de Loyola ; car le champion de Marie sauvait au moins le libre arbitre et l'unité. Médicis pouvait mieux, lui, qui, battant monnaie au profit de l'art avec les superstitions, ne voyait dans le dogme qu'un mythe lucratif-

L'aube de son règne est une heure unique dans l'histoire. L'Italie artiste et lettrée salue en Léon X sa pensée couronnée. Les philosophes exaltent le pontife qui les fait rois des âmes avec lui, qui, prudemment, mais sans dévier du but caché au vulgaire, renouvellera les sources de l'autorité, abritant sous un symbolisme séculaire la religion éternelle et progressive. Tel est le sens de leurs vœux. Ils rêvent la pourpre et la crosse pour paître au profit des lumières et de la paix, le grand troupeau des simples.

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Court espoir!.. Chute immense l Le monde est encore au mysticisme^

Quels maux pourtant, quels tâtonnements évités^ si la religion se fût transformée sans déchirements! Quel avenir!..» Chimérique, dit*on... — Pourquoi?

L'homme est-il le serf, est-il l'associé de la nature? ou plutôt,^ entre elle et lui, pourquoi cette opposition? N'est-il pas une des virtualités constituantes de Tunivers? — Ou la liberté n'est qu'un mot, ou, pour fournir son parcours, l'humanité a le choix entre plusieurs voies.

Faudra-t-il alors qu'elle enfante dans la douleur l'unité future? Divisée sous ses deux aspects biblique et hiératique, l'Europe apprend^ra trop tard à maudire les réformateurs aussi bien que les restaurateurs du vieux dogme. N'ont-ite pas également sauvé la foi chancelante, et, aux dépens de l'autorité véritable, prolongé l'auto^ rite des superstitions? Ce fut là leur erreur ou leur crime. Ils paralysèrent en les séparant les deux organes du progrès occidental : le libre génie du Nord rétréci par le Calvinisme, l'instinct social du Midi que le Jésuitisme a stérilisé si longtemps.

L'avenir paraissait moins sombre à l'avène^ ment de Léon X. La voix de Luther n'avait pas retenti. Loin de redouter Topposition de l'AJle^ magne, toute satirique encore, non déjà mystique

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et puritaine, Tltalie, Rome elle-même, applaudissaient Hutten baffouant la crasse monastique. On aspirait comme le souffle avantcoureur d'une religion plus sympathique, plus large que le culte officiel debout dans ses pompes. Au couronnement papal, parmi ces magnificences, entre les devises, les allégories de la Fable, un peu pédantesquement prodiguées, on lisait cette inscription caractéristique : Leoni X Pontifici Maximo, litterarumprœsidio ac bonitatis fâutori. C'est le temps où Erasme écrit :

4( Bien des saints, — je ne sais pourquoi, — manquent au calendrier... Je suis souvent tenté de dire : saint Socrate, saint Virgile, priez pour nous. »

Tels étaient les vœux des sages. Que n'ontils été comblés ! Pourquoi le Mécène, l'émule des penseurs de la Renaissance, ne fit-il pas triompher la doctrine doïit il admettait sans doute avec eux tous les articles : — la philosophie interprétant la foi vulgaire ; — Jésus au Panthéon des grands hommes avec Moïse, Socrate, tous les bienfaiteurs du monde ; — l'Evangile amendé par Platon ; — et, au-dessous de l'élite qui, dominant le culte populaire, contemple sans voile le suprême idéal, — le symbolisme catholique pour la foule, mais dépouillé peu à peu de ses ombres, jusqu'à ce qu'il se réduise pour tous à un système d'allégories religieuses.

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Le cœur faillit à Rome pour prononcer le :

Fiat lux de la régénération. Les pouvoirs n'ont qu'un moment pour se rajeunir par le progrès ou périr en s'immobilisant. Léon X opta pour ce dernier parti : il y perdit la moitié de l'Europe, Couronnée des splendeurs de l'art, la nef de l'église aborde la tempête dans l'éclat d'une fête intellectuelle, la plus belle que le monde eût vue, mais dont il ne pouvait comprendre l'égoïste sublimité. L'instinct social, l'ardente charité des mystiques manquaient trop encore aux libérateurs de la pensée.

L'unité déshonorée par les Borgia, sombra par le dilettantisme épicurien des Médicis.

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