CHAPITRE Y
Spînosa
Pour que la libre pensée pénétrât les couehes profondes, peut-être la compétition des sectes était nécessaire. Mieux que la raison, Texpérience éclaire les masses : elle ne leur fut pas épargnée. Entre la guerre de Trente-Ans et la révocation de redit de Nantes, l'Europe troublée, ensanglantée, mise à sac, le bon sens vulgaire outragé lui-même, par un mysticisme sans frein, — tous ces spectacles portèrent d'autres enseignements que ceux d'un retour à l'unité catholique. Bossuet l'attendait en vain des excès de Tindividualisme. Dans son illusion, peut-être moins sincère qu'elle ne paraît, Torateur-pontife mène (et de haut) la pompe funèbre du passé. Suprême honneur qu'un tel appui pour les pouvoirs qui tombent! Rare fortune que la chute simule ainsi le triomphe !
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Par dessus ces débats pleins d'instructions»
Bacon, Descartes devaient proclamer avec fruit les droits de la raison conciliant les sectes divisées.
Un seul asile, la Hollande, était ouvert à la tolérance. Tolérance relative, violée par le supplice de Bamevelt, par la proscription du parti de la mer, et dont la ruine eût entraîné c^lle de la liberté politique. Un défenseur se lève pour ces deux puissances de l'avenir. Quel fut ce tribun du droit? — Spinosa, le fataliste, l'ascète de la Logique, le Juif chassé de la Synagogue parc6 qu'il nie le Dieu personnel. Impassible en son extase géométrique, alors qu'il conçoit dans ses développements nécessaires, l'Etre unique, éternel, fatal, il peut sans inconséquence prédire comme un de ces développements, les franchises actuelles du penseur et du citoyen. De là son Traité théologico-poUtique^ si remarquable à un autre égard. Cette œuvre inaugure en effet l'exégèse philosophique que l'Allemagne poussera si loin.
C'était une tentative hardie que d'appliquer à l'interprétation de la Bible, la critique indé* pendante.
Il n'y avait pas si longtemps que l'inviolabilité d'Aristote était comme un article de foi dans les écoles. Le : Magister dixit défendait des profanes investigations les arcanes de la Scolastique. Non
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moins impérieuse que sa dame, cette servante de la Théologie avait le bras long pour atteindre qui lui manquait de respect. Même après Spinosa, des arrêts de justice, confirmant l'autocratie du Stagyrite, interdirent d'enseigner des propositions contraires à sa doctrine ou plutôt aux rêveries que le Moyen-Age appelait de ce nom. Il avait lu Aristote dans l'interligne des glossateurs.
L'exégèse de Spinosa atteignait une autorité plus haute, plus universelle encore. Aussi quelles fureurs elle provoqua contre « cette science sortie de l'enfer. » — « Le Seigneur te confonde, Satan, et te ferme la bouche ! » exclamaient la gent dévote, les ministres, même les plus tolérants.
Pourtant cette tentative était essentiellement protestante, au sens large du terme, elle ne pouvait se produire qu'au sein de la réforme dont les coutumes et l'esprit étaient familiers à Spinosa. En même temps, c'était chez les réformés qu'elle devait soulever les craintes les plus sérieuses. N'admettant pas comme autorité, la tradition à côté de l'Ecriture, ils mettront toute leur énergie à défendre la source, unique à leurs yeux, de la Révélation.
Ici se développe l'élément progressif du Protestantisme, l'inévitable équivoque qui permet de le transformer. Spinosa l'a tenté bien avant
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Kant, bien avant Fécole hégélienne, avec le même respect des formes établies, la même intelligence du principe que Luther affirma, sans se douter de ce qu'il contenait.
J'ai lu dans un conte indien que trois sages parvenus à la vie supérieure, trois richisy discutant dans une des étoiles du Chariot, dissertèrent à l'infini.,.
... Les jours s'écoulaient, et les nuits, jours et nuits divins enveloppant des siècles de notre pauvre humanité. Et de conclusion point, tout comme ici-bas. Mais quelle éloquence les inter- Ipcuteurs déployèrent ! Et quelle concision dans leurs discours ! Brahma souriait de son trône ; car chaque clignement de ses yeux mesure plusieurs âges des richis, — et, — pensait-il, — un si court délai ne suffirait pas pour effleurer la matière que ces pauvres gens jugent si avant entamée. Or, cette discussion sublime n'avait pas duré tout le temps que met à s'abaisser la paupière de l'Etre Souverain. Pourtant (adorez la puissance suprême) toutes les fois qu'un des richis argumentait à son rang, il n'était pas à sa majeure, qu'on comptait sur notre taupinière six empires au moins et deux cultes éteints, sans parler des communs accidents : révoltes, apothéoses et massacres. Longue en serait la liste , ainsi que des systèmes explicatifs, accusateurs ,
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justificatifs enfantés sur révënement par ceux qui n'avaient pu l'empêcher.
Durant une heure de richis, au bruit de la controverse, des mondes nés dans l'espace succombèrent faute de chaleur, des cycles de milliers de nos ans s'écoulèrent dans le sablier de l'Infini.. . Les Génies disputaient toujours, sur tout, à propos de tout et de quelque chose encore, sur le créé et l'incréé, sur le temps et l'espace, sur la matière et l'esprit, l'actif et le potentiel, que sais-je ! sur l'œuf d'où sortit Brahma, (par quel bout , — le gros ou le petit , — il reposait sur les eaux du Nârâyana?), sur la tortue qui porte l'éléphant, qui porte le monde, sur ce qu'ils entendaient ou croyaient entendre et sur ce qu'il n'entendaient pas, — un contre deux, deux contre un, puis en désaccord tous trois.
Et, sous leurs pieds, à des milliards de lieues, sur notre imperceptible planète, livré dans son ermitage à ses dévotes mortifications, un dwidja méditait sur l'harmonie qui règne entre les Dieux.
Alors un des divins discuteurs, Bhagavat, fils de Dyata s'écrie : « Pendant que nous cherchons le mot de l'énigme, voyez là-bas ce mortel qui prétend l'avoir trouvé. Je l'envie : cet homme s'élève aux sphères supérieures par la contemplation solitaire et l'austérité. Voyez sa maigreur évidée par le jeûne, écaillée, calcinée par
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Sourya qui le darde de ses flèches d'or. Ses ongles, longs comme Tongle des fauves, se recourbent dans sa chair... Voyez ses cheveux hérissés, retombant, forêt qu'habite en paix Tinsecte, où pose l'oiseau compagnon des Dévas, qu'il souille, croyant à l'immobilité de l'ascète, gîter sur un arbrisseau. Cet homme est mon favori. Je veux lui faire un don précieux. )►
— Les richis approuvent, et le mouni reçoit de Bhagavat le Oui-et-le-Non dans la même parole. Il prêche dès lors la vraie sagesse : sa doctrine,
— chose étrange, — unit encore plus qu'elle ne divise. Car le savoir pratique qu'il fonde, ne consiste pas à résoudre les doutes de chacun, mais à y répondre par des formules acceptées de tous. Quels maux dans les mots, quels biens aussi ! — a Qu'un temple, disent les richis^ s'élève à l'Equivoque, au Oui-et-Non qui transforme le monde et lui fait croire qu'il s'entend. »
Dans le domaine des idées comme en la région du fait, le commun des âmes redoute avant tout les positions nettes : elles troublent et obligent. Onapplauditàtoutaccommodement qui dispense de rompre avec la tradition. La superstition a ses attaches, la raison sa paresse, que satisfont également et à peu de frais toute exégèse. De là ces compromis de croyance encouragés par l'emploi de mots à double sens, diversement
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compris par le penseur qui les prononce, par le vulgaire qui les accueille. Le premier lit: Dieu, religion, révélation, il traduit : Lois gêné' raies, synthèse, connaissance instinctive. Mais chacun n'interprète pas ainsi des termes investis si longtemps d'une autre acception.
Le libre -examen proclamé par la Réforme favorisa l'explication des symboles. Il ouvrit à l'Equivoque une large voie pour concilier le Mysticisme avec la Raison.
Au sein du Catholicisme un tel travail n'est possible que par un coup de l'autorité hiératique — souverain pontife ou concile, — interprétant le dogme dans un sens progressif. De tels obstacles n'existent pas dans des églises où tout croyant
est pape une Bible à la main.
L'étroitesse OU l'inculture intellectuelles pourront bien opposer une barrière aux conséquences du libre-examen ; autrement, ce principe portera ses fruits comme en Allemagne, où il transforme le symbole populaire. Aux confins de ce pays, Spinosa, dans son Traité théologico-politique, inaugure hardiment une œuvre marquée par lui, au début, de rationahsme et d'esprit traditionnel.
Comment s'opéra cet accord de deux génies dédaigneux, l'un de l'Accident, l'autre de l'Idée, celui de Descartes, de Yoltairei et celui des
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Bentham, des Blackstone, de Montesquieu luimême, anglais à tant d'égards, — l'esprit philosophique, humanitaire de 89, et le souffle mystique, étroitement national qui inspira la Révolution d'Angleterre? Là est l'originalité de libres-penseurs se revendiquant de Luther.
Par là s'explique et l'incertitude et la largeur de l'horizon qu'ils ont embrassé. On appréciera leur influence à son heure et du seul côté qui nous touche ici : le développement de l'esprit français.
Le Traité théologico-politique i^ViTut en 1670. Il appartient donc aux temps où nous sommes parvenus, comme, par les idées qu'il expose, il se rattache aux travaux postérieurs de Fexégèse allemande. Et d'abord, bien qu'il tienne pour inspirée la parole des écrivains bibliques, Spinosa, par ses exphcations, altère profondément le sens du mot : révélation. Il nie le miracle.
a Tant que la Nature, dit-il , suit son cours ordinaire, on s'imagine que Dieu ne fait rien, et, réciproquement, pendant que Dieu agit, la puissance de la Nature semble suspendue et ses forces oisives, de façon qu'on établit ainsi deux puissances distinctes l'une de l'autre, celle de Dieu et celle de la Nature, laquelle toutefois est déterminée par Dieu d'une certaine façon, ou, comme la plupart le croient maintenant, créée par lui. Mais qu'entend-on par chacune de ces
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puissances, Dieu et la nature. Voilà ce que le vulgaire ne sait pas; la puissance de Dieu, c'est pour lui quelque chose comme rautorité royale ; la nature, c'est une force impétueuse et aveugle. Le vulgaire donne donc aux phénomènes extraordinaires de la nature le nom de miracles, c'est-à-dire d'ouvrages de Dieu, et, soit par dévotion, soil en haine de ceux qui cultivent les sciences naturelles, il se complaît dans l'ignorance des causes, et ne veut entendre parler que de ce qu'il admire, c'est-à-dire de ce qu'il ignore. Le seul moyen pour lui d'adorer Dieu et de rapporter toute chose à son empire et à sa volonté, c'est de supprimer les causes naturelles, de bouleverser l'ordre des choses, et de se représenter la puissance de la nature enchaînée par celle de Dieu
Chaque nation a voulu faire croire qu'elle est plus chère à Dieu que toutes les autres, que Dieu a tout créé pour elle, et qu'il dirige tout vers cet unique dessein. Voilà l'excès d'arrogance où la stupidité du vulgaire s'est portée* Dans la grossièreté de ses idées touchant Dieu et la nature, il confond les volontés de Dieu avec les désirs des hommes, et se représente la nature si bornée que Thomme en est la partie principale ..•.*..*•
' Traité liéologico-potuique; imUncWon de M. Salsset, 1. 1, ch. YI, pp. 143, 144.
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Toutes choses, sans exception, sont déterminées par les lois universelles de la nature à exister
et à agir d'une manière donnée *
. . . . Les lois universelles de la nature sont les décrets même de Dieu, lesquels résultent nécessairement de la perfection de la nature divine. Si donc un phénomène se produisait dans Tuniverè, qui fût contraire aux lois générales de la nature, il serait également contraire au décret divin, à Tintelligence et à là nature divines ; et, de même, si Dieu agissait contre les lois de la nature, il agirait contre sa propre essence, ce qui est le comble de l'absurdité Je conclus donc qu'il n'arrive rien dans
la nature qui soit contraire à ses lois universelles; rien, dis-je, qui ne soit d'accord avec
ces lois et qui n'en résulte Ces lois et ces
règles, bien que toujours nous ne les connaissions pas, la nature les suit toujours, et, par conséquent, elle ne s'écarte jamais de son cours
immuable Maintenant qu'il est bien établi
que ces lois embrassent tout ce que Tenlende-
ment divin est capable de concevoir que la
nature garde éternellement un ordre fixe et immuable, il s'en suit très-clairement qu'un miracle ne peut s'entendre qu'au regard des opinions des hommes, et ne signifie rien autre
« Id.,ch. lV,p. 115.
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chose qu'un événement dont les hommes (ou du moins celui qui raconte le miracle) ne peuvent expliquer la cause naturelle par analogie avec d'autres événements semblables qu'ils sont habitués à observer \
a Les miracles ne font nullement comprendre ni Texistence, ni la providence de Dieu ; mais, au contraire, toutes ces vérités nous sont manifestées d'une façon beaucoup plus claire par l'ordre fixe et immuable de la nature... Si nous venions
à supposer qu'il se produit dans la nature
une chose contraire à la nature, Il faudrait concevoir cette chose comme contraire aux notions premières, ce qui est absurde; à moins qu'on ne veuille douter des notions premières, et par conséquent de l'existence de Dieu et de toutes choses, de quelque façon que nous les percevions. Il s'en faut donc infiniment que les miracles, si l'on entend par ce mot un événement contraire à l'ordre de la nature, nous découvrent l'existence de Dieu; loin de là, ils nous en feraient douter » '. »
A la lueur de ces principes, l'origine des religions s'illumine. Sous des formes multiples, parle symbole chrétien surtout, le Mysticisme consacre, dans la conscience des foules, l'amour
* Traité théologicchpoUtique, 1. 1, ch. VI, pp. 144, 145. « Id. 1. 1, ch. YI. pp. 146, 147.
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de Dieu et des hommes, base de la morale universelle. En ce sens, toute doctrine religieuse est dans l'ordre du sentiment et de la vie pratique une révélation divine. Ceux qu'on appelle prophètes, inspirés, sont dans cette sphère l'expression de la pensée infinie que les philosophes, les savants manifestent à leur tour, en découvrant les lois rationnelles de l'Etre. De là, pour l'Humanité, deux catégories distinctes, irréductibles, de développement, celle du vulgaire et celle qu'a choisie Spinosa. Au regard du penseur, affirmant l'unité, l'enchaînement des choses, et, selon le point de vue duquel il les considère, la science et la religion sont également ou humaines oa divines. Au reste, la théologie populaire enveloppe des vérités de l'ordre rationnel qu'il appartient à la science de dégager. Le Mythe est un phénomène de plus à étudier, à classer avec les autres, à justifier en quelque sorte, en montrant que dans ses phases il reproduit Fidée ascendante de l'Humanité. Spinosa, dans son immortel traité, s'élève à ces conceptions.
« Il n'est pas,dit-il ,absolument nécessaire pour le salut, de connaître le Christ selon la chair; mais il en -est tout autrement si l'on parle de cefils de Dieu, c'est-à-dire de cette sagesse élernelle de Dieu, qui s'est manifestée en toutes choses, et principalement dans l'àme humaine, et, plus encore que partout ailleurs, dans Jésus-Christ.
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Sans cette sagesse, nul ne peut parvenir à l'état de béatitude, puisque c'est elle seule qui nous enseigne ce que c'est que le vrai el le faux, le bien et le maL Quant à ce qu'ajoutent certaines églises, que Dieu a revêtu la nature humaine, j'ai expressément averti que je ne savais point ce qu'elles veulent dire; et, pour parler franchement, j'avouerai qu'elles me semblent tenir un langage aussi absurde que celui qui dirait qu'un cercle a revêtu la nature du carré \ »
On pressent dans ces paroles la Ghristologie de Strauss. Quelles sont en effet les conclusions de l'illustre exégète? — a Les attributs assignés au Christ par TEglise doivent être placés, non dans un individu, mais dans un idéal réel. Mises dans un individu, dans un Dieu-Homme, les qualités et les fonctions du Christ se contredisent, au lieu qu'elles se concilient dans l'idée de l'espèce. L'humanité est la réunion des deux natures, le Dieu devenu Homme, l'esprit infini qui est descendu dans le fini, l'esprit fini qui se souvient de son infinité. Elle est la fille de la mère visible et du père invisible, de l'esprit et de la nature. Elle est le faiseur de miracles; car dans le cours de l'histoire humaine, l'esprit maîtrise de plus en plus complètement la nature, qui, en face de lui, est rabaissée au rôle de
* Spinosa. Corresp. Lettre à Olde^nburg, t. lî, pp. 339 et suir.
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matériaux impuissants destinés à son activité. Elle est l'impeccable, car la marche de son développement est sans reproche, la souillure ne s*allachant jamais qu'à l'individu, et s'effaçant toujours dans l'espèce et dans son histoire. Elle est le mourant, le ressuscitant et le montant au ciel : car en niant sa naturalité, elle gagne une vie spirituelle de plus en plus haute; et, en écartant les bornes qui la limitent comme esprit individuel, national, terrestre, elle sent son unité avec l'esprit infini du ciel. Parla croyance à ce Christ, particulièrement à sa mort et à sa résurrection, l'homme se justifie devant Dieu; car en vivifiant en soi l'idée de l'humanité, il se fraie le seul chemin qui conduise l'individu à partager la vie divino-humaine de l'espèce*, n^ A vrai dire, la pensée de Strauss, c'est l'idée de Spinosa, fécondée d'ailleurs par la notion toute moderne de l'humanité. Non que cette vue physiologique sur l'espèce ne commençât à se répandre dès le dix-septième siècle : Pascal l'eut positivement, Leibnitz la développe. Il ouvre au savoir un horizon nouveau ; l'idéal du devenir étemel inspire sa formule célèbre : « Le présent est gros de l'avenir. » En faisant plus large la part de la liberté, sa conception des forces organisées, concordantes, est^ sous un au-
* Strauss. Vie de Jésits, T. II, pp. 755, 756.
tre aspect, supérieure à la vieille abstraction de la substance : elle atteint de plus près l'unité cherchée sous le phénomène. Mais Spinosa procédait du mécanisme cartésien; en l'homme collectif moins encore que dans l'homme-individu, il conçut celte vie que la logique oblige à voir ou à nier à tout degré de Têtre, à tous les modes d'association sous lesquels il s'offre à nous. L'organique et l'inorganique, l'individuel (en apparence) et le collectif, la matière et l'esprit; — qu'expriment en effet ces dualismes absolus? — L'impuissance décroissante où nous sommes de suivre pas à pas la chaîne ininterrompue des existences. Voilà comment Spinosa ne vit qu'en Tindividu,. ce Verbe reconnu par Strauss dans l'Humanité. Au lieu de chercher entre Rome et l'Hérésie, un impossible accord, Leibnitz pouvait pousser plus avant des vues religieuses développées après lui par l'exégèse allemande.