‹ La question religieuseChapitre 3 sur 21 · I. — Nous assistons à une dissolution (extrême · texte numérisé non relu

I. — Nous assistons à une dissolution (extrême

ment lente et discontinue) des religions positives. J'entends par là ces philosophies populaires et traditionnelles, tontes de croyance, d'irnag"i nation et de sentiment, qni se traduisent sous la triple forme des mythes, des dogmes et des rites. Pour échapper à la dissolution, certaines religions se solidifient, se pétrifient, se proclament immuables et infaillibles, se font de plus en plus hiérarchiques, autocratiques, « impérialistes » ; d'autres, de plus en plus muables, libérales et républicaines, passent à l'état fluide, se vaporisent jusqu'à s'évanouir dans l'éther métaphysique. En réalité, sous les apparences de la solidité même, il y a partout désag-régation de l'enveloppe littérale, au profit de l'esprit animateur, qui est l'idée religieuse.

II. — Mais, en même temps que cette dissolution, nous voyons se produire une évolution de Vidée religieuse elle-même. Cette évolution (combien lente ! avec combien de détours et de retours !) s'opère dans le sens de la philosophie et de la morale. L'idée religieuse, en s'épurant, devient idée philosophique; conception de l'infini et du parfait, de la vie idéale et de l'idéale destinée. Le sentiment religieux devient sentiment philosophique des bornes de la science, sentiment moral du progrès indéfini qui reste à accomplir vers la parfaite moralité et vers la parfaite félicité, ces deux objets des plus hautes aspirations humaines.

III. — Y aura-t-il jamais absorption complète de la religion dans la philosophie et dans la morale ? — Pour cela il faudrait voir entièrement disparaître : 1° tout élément mythique et symbolique; 2" tout élément plus ou moins dogmatique, constitué par

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des croyances collectives et traditionnelles, imposées par le milieu social ; 3° tout élément de rite, c'est-à-dire de pratiques ég-alement traditionnelles et commandées par le milieu. Cette disparition est bien lointaine. Jusque dans la philosophie et la science, songez qu'il y a du symbolique et même du mythique, du convenu et du traditionnel, du machinal et je dirai presque du rituel. Le moulin à équations des a!;çébristes, qui tourne selon la formule, n'est pas sans une lointaine analogie avec le moulin à prières des Orientaux, qui tourne selon le rite. La différence, que je ne méconnais pas, c'est le succès du premier dans le monde réel, tandis que le succès de l'autre dans le monde idéal est fort problématique.

A la limite seulement, on entrevoit Virrélir/ion de l'avenir, si merveilleusement décrite dans le chef-d'œuvre de Guyau ; la pure religion serait devenue pure philosophie et pure morale.

IV. — Ce qui est certain, c'est que la science positive ne suffira jamais à l'humanité, qui a d'autres besoins vitaux que les besoins matériels. L'homme ne se contentera jamais de ce qu'il voit et de ce qu'il touche.

Le mystère lui parle, et l'exhorte et l'élève

Du sommeil où l'on dort au sommeil où l'on rêve.

La philosophie est un effort pour passer de ce sommeil où l'on rôve, et qui est la religion, à la veille où l'on pense. Mais, à vrai dire, nous ne secouons jamais complètement notre sommeil, pas même les savants, dont quelques-uns rêvent parfois qu'ils sont tout à fait éveillés et qu'ils voient les

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choses telles qu'elles sont: — Je les compte et je les pèse, donc je les connais. — Donc vous ne les connaissez pas, répond la philosophie. La vraie science, si elle mesure son étendue, doit aussi apercevoir ses limites, dont la détermination est une des tâches de la philosophie. Cette grande et vraie science, consciente de sa puissance, mais aussi de son impuissance, qu'Albert Durer a représentée sous le" traits d'une déesse pensive qui, l'œil empreint de mélancolie, contemple l'insondable dans l'espace, dans le temps, dans la pensée, dans la vie,dans l'être. Savants et philosophes, ayons donc ■ moins de superbe ; tout en combattant avec énergie la superstition et l'ignorance, gardons quelque clémence envers les mythes métaphysiques, symboles de hautes vérités morales, qui rendent aujourd'hui la moralité moins dure aux déshérités de la vie, — en attendant le paradis sur terre que prophétise le socialisme lorsqu'il se fait lui-même religion. Nul « geste », si « magnifique » soit-il,ne doit éteindre aucune des lumières de la conscience ; il faut seulement, par la clarté de la pensée libre, les dégager de leurs ombres.

R. P. Bernard AUo

de l'Ordre des Frères-Prêcheurs, Professeur à l'Université de Fribourg (Suisse).

Assislons-nous à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse? Aux deux, selon moi. Partout où ridée religieuse n'évolue pas, elle se

dissout, à moins de subsister pétrifiée en des intellig-ences partiellement pétrifiées aussi. Mais entendons-nous. Cette évolution ne mène pas au « Symbolo-fidéisme » ; puis, toute dissolution n'est pas la mort totale.

Car il reste un minimum de sentiment religieux déguisé, même sous certains athéismes. En dehors de la foule des frivoles et des plus bas dégénérés, trouverait-on un homme purement areligieux? Il n'est déjà plus si élégant d'être agnostique. Autrefois, des simples adoraient la « Science ». Aujourd'hui, c'est tel idéal social ou esthétique, qui crée des forces de conviction, môme des sacrifices absolument disproportionnés soit à sa relative perfection, soit à la valeur philosophique de sa théorie. Je vois, avec d'autres, en ces convictions extrarationnelles, un succédané — très insuffisant — de la foi religieuse. G'estque l'homme sent avec autant d'angoisse quejamais la soif du Bonheur absolu, qui le pousse à transformer ce monde phénoménal en Au-delà, sans voir la naïveté de celte apothéose. Faute de croire à Dieu, on déifie tout. Et si l'expérience réveille en nous le sens critique, nous devenons pessimistes — ou chrétiens. En tous cas, le sentiment religieux, sous forme d'aspiration ou de désespoir, ne paraît guère en baisse.

Voilà pour le présent ; mais l'avenir!

Concevons-nous un jour où les masses, grâce à la crédulité divinisante que l'enseignement officiel y développe toujours, seraient tout à fait tombées dans les bas- fonds de ce « Scientisme » dont s'affranchissent les penseurs, et même les savants? Alors les personnalités élevées et cultivées auraient

Tusage exclusif d'une foi religieuse ? Ainsi , dans l'Inde, un subtil idéalisme coexiste aux grossièretés de l'animisme et de la maçie, cette philosophie et cette science d'antan. Bhagavat à moi, à toi les lingams.

La chose pourrait être, si la foi future s'appelait bouddhisme, théosophie, ou même protestantisme. Mais l'homme veut baser sOn espérance sur l'institution d'une Réalité consistante et transcendante ilans l'Au-delà; l'homme moderne la veut premièrement critique, ensuite sociale, universelle. Alors, quel avenir pour ce dilettantisme douloureux, le bouddhisme littéraire? pour les «religions de l'Humanité », ces sentimentalités pures? pour l'anarchisme aristocratique des « chrétiens libéraux » ? pour l'orthodoxie protestante, qui ne tient plus devant l'Histoire?

Reste le catholicisme. Avec ses certitudes définies, il est réaliste et optimiste, immuable et souple, hiérarchisé et progressiste, social et transcendant à la critique. Ennemi des castes, étant éminemment fraternel , démocratique, offrant une satisfaction rationnelle à l'idéalisme comme aux besoins religieux les plus concrels, il a chance, une fois mieux connu et approfondi, de reconquérir les masses par les chefs de la pensée.

Ma foi personnelle me garantit qu'il le fera.

M. Ludovic Halévy

de rAcadémie française.

Ne comptez pas sur moi pour votre enquête, car

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je me considère comme un de vos contemporains les MOINS autorisés à répondre à de telles questions.

P. S. — Je suis de ceux qui lisent votre excellente Revue avec le plus vif intérêt. Cela, je peux le dire et j'ai g-rand plaisir à vous le dire.

Comte de Romanones

Ancien minisire (Madrid).

L'époque contemporaine est témoin de deux grandes batailles : sur le terrain philosophique, entre la raison et la révélation; sur le terrain politique, entre cléricaux et anticléricaux, et cette double lutte, quelle que soit la religion positive qui serve d'enseigne pour la division des camps. Le christianisme, ses conceptions cosmologiques, ses livres sacrés et ses dogmes sont des barrières ouvertes à toutes les pensées, comme les esprits chrétiens se sont vus mis en brèche et sans défense devant l'irruption de tous les doutes. La philosophie allemande, depuis Kant, a ébranlé les ciments des croyances ; à repenser la pensée germanique, comme l'affirme Taine, les âmes latines onteuuijje floraison de vacillations et de questions révélatrices. L'évolutionnisme darwinien et spencérien ouvrit des sillons de clarté dans les ténèbres soudainement rompues par l'ébranlement de l'autorité religieuse. La critique savante, l'érudition et l'exégèse des Strauss et des Renan compléta l'œuvre de ceuxlà. Ainsi la mentalité nouvelle des Allemands, des

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Anglo-Saxons et des Français a préparé cette crise de la conscience religieuse qui a jeté au pubHc dans tous les pays civilisés une montagne de papier imprimé sur les questions de croyance et de reli* g'ion.

L'influence des penseurs sur la fouie a été considérable durant le dernier tiers du siècle passé. La propagande sociale a porté avec elle les semences de la fermentation religieuse. De leur côté, les religions positives, spécialement les trois grands rameaux du christianisme, ont perdu en Europe leur contact avec la multitude. Les foules et les églises se regardent, depuis ce temps, comme des étrangères, ainsi que le faisait remarquer, du haut d'une tribune française, Mgr Ireland. Sur cet éloignement du peuple français, rien n'est plus instruclif et plus convaincant que les tableaux tracés dernièrement par le P. J. Chaptain dans VIrish Rosary. Dans le champ abandonné par les églises a crû abondamment l'herbe ennemie. Et comme, dans le peuple, les idées se transforment nécessairement en sentiment, on vit dans tous les pays se condenser et se propager dans la vie publique le sentiment anticlérical. Les premiers chocs de ce mouvement passionnel eurent lieu contre les privilèges politiques et contre les faveurs et cristallisations sociales dont, sous une forme ou sous une autre, jouissent partout les représentations ecclésiastiques. Il s'engagea des combats analogues à ceux qui firent du xvin® siècle le siècle de la raison par excellence, bien qu'avec les changements imposés par le fait qiie les nouvelles luttes^ se déroutent au sein de sociétés démocratiques. Les hommes

publics enfin, placés entre las penseurs et le peuple, point de jonction entre l'idée qui guide et le sentiment qui fonce, assumèrent la responsabilité de sig'naler à ces volontés dispersées les institutions légales sur lesquelles devait se concentrer leur action.

Et voici organisé le mouvement anticlérical qui s'éveille et se répand dans tous les pays. La France expulse les congrégations et sépare les Eglises et l'Etat ; l'Angleterre livre des combats autour du bill sur l'enseignement ; l'Allemagne s'insurge contre l'influence exercée par le centre catholique ; la Russie voit se briser le prestige de son orthodoxie liée au sort d'une autocratie en ruine; l'Espagne et l'Italie enfin se trouvent secouées par les ardentes explosions de multitudes qui s'émancipent de leur tradition religieuse et par l'appareil belliqueux d'autres multitudes qui mettent leur honneur dans la conservation d'un ordre ecclésiastique séculaire, incompatible de toutes manières avec l'âme complète, riche et variée de la civilisation moderne.

Le phénomène se produit donc chez les penseurs, dans le peuple et dans la vie publique. Ce n'est pas une question simplement politique : c'est une crise plus profonde, une crise religieuse qui a ses dérivations naturelles dans les trois ordres de l'activité psychique: l'intelligence, le sentiment et la volonté. En présence d'un problème humain si décisif, il est permis de se demander : Dans cette crise de la conscience, l'idée et le sentiment religieux se dissolvent-ils? Evoluent-ils? Quel sentier s'ouvre devant notre pénible, mais inéluctable poursuite de l'idéal ultraterrestre?

II n'y pas, évidemment, une dissolution de l'idée etdusenlimentreliq^ieux. L'iiistoire enreiçistre beaucoup de crises spirituelles semblables à celle que nous traversons, sans qu'en aucune d'elles ait péri la puissance religieuse de l'espèce. Un des plus remarquables penseurs français a écrit : « Ce qui appartient à l'humanité et, par conséquent, sera éternel comme elle, c'est la nécessité religieuse à laquelle ont correspondu jusqu'à aujourd'hui toutesr les grandes conjonctions de doctrine et de cérémonies. » « La sensation de notre dépendance vis-àvis d'un pouvoir plus haut, a dit Schleiermacher, est l'origine du sentiment religieux. » Cette sensation ne s'est pas évanouie chez les multitudes. La science moderne a élargi le cercle de nos regards, a éclairci un grand nombre des relations des choses, mais au delà se trouve, toujours impérieux, infini et muet, le domaine où réside le suprême Pouvoir dont nous dépendons.

Mais l'idée et le sentiment religieux évolutionnent sans conteste avec une grande rapidité. Particulièrement le monde chrétien marche vers de plus hautes conceptions de la foi en laquelle il croit. Pour cela, aucune époque historique peut-être, ni même le xiii® siècle, n'a été si profondément chrétienne que la présente. L'essence éthique de la doctrine de Jésus va s'incorporant avec rapidité dans les aspirations sociales : et les principes de liberté, d'égalité et de fraternité, nerf des démocraties contemporaines, conquêtes idéales où tend l'évolution politique actuelle, sont l'écho de la prédication chrétienne, les rejetons vigoureux des semences placées parJésusdansIa conscience de l'humanité.

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Les différentes églises se sont déclarées incompatibles avec ces aspirations sociales, dans le profond desquelles court, confessée ou non, la sève religieuse. L'orthodoxie catholique comme l'orthodoxie schismatique ont anathématisé les efforts en route vers la réalisation du contenu chrétien. Ainsi, en Italie, ellecondamne la démocratie chrétienne; en f rance, elle lutte contre la République ; en Russie, elle s'allie avec l'autocratie; en Angleterre, elle combat la laïcisation de l'enseignement ; en Espagne, elle maudit le libéralisme. Et, placée dans cette situation, l'orthodoxie des églises constituées souffre d'un formidable ébranlement dans son autorité et dans son prestige. Les phases de la bataille engagée sont distinctes : conquête du droit constitutionnel en Russie; indépendance de l'Etat en France; revendication des prérogatives de la Couronne en Espagne. Le fond est le même partout : évolution de l'idée religieuse qui rend les peuples plus profondément et plus substantiellement chrétiens, et évolution du sentiment religieux qui élève les peuples contre les prétentions des églises constituées à s'opposer à cette évolution pour des fins et par des moyens purement politiques. Ainsi le mot de combat est contre l'intromission des représentations théocratiquesdans la sphère du pouvoir civil, quel que soit le champ sur lequel se livre la bataille.

Et ce caractère de l'évolution à laquelle nous assistons s'apprécie avec plus d'exactitude si l'on observe la vitalité et les progrès des confessions positives aux Etats-Unis. La violence des luttes anticléricales n'existe pas dans l'Amérique du

LA QUESTION RELIGIEUSE 3l

Nord. Les é;i^lises n'ont pas eu recours aux moyens politiques pour s'opposer à l'évolution de l'idéal relig^ieux dans l'étendue de la doctrine chrélienne. Et l'évolution s'est réalisée; mais en même temps les égalises évoluaient aussi. L'harmonie ne s'est pas rompue. Et il est digne d'étude, le contraste qu'offre le catholicisme du cardinal Gibbons et de l'archevêque Ireland avec le catholicisme européen, et particulièrement avec le catholicisme espag-noi. Là-bas, la communion entre les multitudes et les temples est étroite; en peu d'années on a atteint le chiffre de douze millions de catholiques. Dans les sociétés du vieux continent, le divorce lamentable subsiste. Elles sont désolantes pour le croyant, les statistiques qui accusent la crise de la piété catholique en France; et, en Espagne, on marche avec rapidité à un antagonisme entre le clergé et le peuple, dont les symptômes précurseurs apparaissent clairement chaque fois que le vent de quelque agitation secoue les passions populaires.

Le terme de la crise actuelle se trouvera partout dans le triomphe de la liberté qui est dogme chrétien et dogme philosophique en même temps. Les orthodoxies intransigeantes et dominatrices abandonneront l'autorité politique qui ne leur appartient pas et reviendront à leur domaine propre, qui est purement spirituel. Sur ce domaine, elles rencontreront des flots de piété sincère, anxieux de couler vers des dogmes d'amour et de respect pour la divinité. Les églises chrétiennes découvriront des champs d'action illimités qui aujourd'hui sont abandonnés. La doctrine sublime de Jésus trouvera des chemins d'activité féconds dans les entrailles

32 LA QUESTION HELIGIEUSE

sociales aujourd'hui laissées à elles-mêmes. Une évolution des institutions ecclésiastiques correspondra à l'évolution du sentiment humain. Et la conscience religieuse, sublimée, ennoblie par les épurations auxquelles l'a soumise la pensée moderne, sortira plus robuste et plus forte de cette crise, pour g-uider l'Humanité vers de nouveaux destins Parce que la foi en Dieu, quel que soit le nom sous lequel il est invoqué, ne peut mourir.

M. Théophile Braga

Professeur de littérature portugaise à l'Ecole des Lettres de Lisbonne.

L'Idée et le Sentiment ont séparément évolué au cours de l'ascension humaine.

En établissant l'harmonie mentale de la subjectivité et de l'objectivité, à travers l'élaboration des conceptions scientifiques et des généralisations philosophiques, l'Idée se disciplina; en abandonnant toute préoccupation de causalisme et de finalisme, en renonçant à tons regards jetés vers l'inaccessible, elle atteignit ce résultat : la Mentalité positive. Le sentiment n'est pas encore parvenu à effectuer son évolution intégrale ; abandonné à la spontanéité organique, confiné dans un subjectivisme complet, le pouvoir de l'émotion lui permet de prévaloir sur la raison dans la détermination des actes, sous forme hallucinatoire, fortifié qu'il est par les courants imitatifs du Prosélytisme. A travers celui-ci, la Pandémie mondiale prend tan-

tôt le caractère relig-ieux, tantôt le caractère politique ; tantôt elle accepte les vésanies des modes, des prestig^es vulgaires: Millenium et Royaume de Dieu, Croisades, Terrorisme politique, Théocraties et Autocraties sont les produits monstrueux et dévoyés hors de l'humanité du sentiment aux impulsions désordonnées.

Le sentiment, systématisé en théologies, extériorisé enactes cultuels, suggestionné par le pittoresque de symbolismes diversement dramatisés, parvient à réaliser l'unanimité des crédules.

Telles sont les époques religieuses, qui se prolongent jusqu'au moment où la raison vient diriger les actes humains et jouer un rôle actif à travers la collectivité sociale. Les religions perdent leur influence sur l'unité nationale, laquelle s'appuie sur des institutions et des lois et non plus sur les mystères sacerdotaux d'une classe, qui s'écarte du conflit social pour s'imposer par des sacrements. A travers cette décadence théologique a pu surgir encore reff"ort vers l'universalisme religieux, dont le Christianisme fut l'une des formes; mais, pour capter les multitudes incultes, il dut les entraîner par l'hallucination; l'idée d'humanité s'obscurcit, que la civilisation hellénique était parvenue à rendre nette dans les esprits, et l'on se précipita dans cette nuit de mille ans du Moyen-âge chrétien.

Danscette unanimité des crédules réalisée vers la tin du Moyen-âge, il y eut un sentiment religieux manifesté en Architecture, en Sculpture, en Pein- I lire, en Musique et dans la Poésie hymnique.

Un jour cessa cette création, parce que le sentiment religieux s'était éteint, que ne devaient par-

3/} I.A OUtSTlON RELKirEL'Sr,

venir à ranimer ni les brtcliers de l'inquisition, ni les perfidies de la Compagnie de Jésus.

Et pourquoi celte crise survint-elle?

Parce que le moment était venu pour res[)rit moderne de mettre en rapport, selon les lois d'unesolidarité mutuelle, le sentimentet l'idée, et de nous acheminer ainsi à la Mentalité positive.

Le sentiment a cessé de se complaire et dé puiser sa satisfaction au sein de fictions théologiques, oti de traditions que les études comparatives dissolvent en vieux mythes de valeur uniquement ethnologique. Le sentiment religieux est une ardeur excitée matériellement par des captations clérica* les, par des hystérismes compliqués, par des suggestions à l'ignorance et à l'imbécillité.

Le Sentiment doit exercer sa subjectivité la plus intense dans la représentation de l'humanité, comme prévoyance de l'homme depuis l'existence des cavernes jusqu'aujourd'hui, et non se traduire en fictions banales qui placent cette prévoyance providentielle en dehors de l'homme, en fables arrangées à la façon des contes de vieilles femmes.

Les Religions révélées ou organiquement factices ne suscitent que des sentiments faux sans bases sociales, et tendant à dévoyer hors de l'humanité ceux qui les acceptent.

Le Sentiment, dirigé ou éclairé par l'Idée Rationnelle, servira la concorde humaine, en établissant la convergence qui doit unifier les Races, les Civilisations, les Nations et les Puissances individuelles dans l'assemblage de l'humanité. Ainsi atteindrat-il le pur altruisme, dans Ip relief suprême de notre être moral.

LA QUESTION REUmEUSE

M. Maxime Gorki

Homme de lettres (Rusgie).

Si vous entendez par « idée religieuse » l'idép de Dieu, c'est-à-dire d'un être supra-naturel, dirigeant les destinées de l'univers et des hommes, — cette idée-là, — je crois, — meurt graduellement et (loit inévitablement mourir.

Des hommes, bons et sensés, n'ont besoin ni de Dieu, ni des enseignements de l'Eglise à son sujet, ils voient qu'une fière conscience de la valeur humaine ne se développe que sous l'influence de l'art et de la science, ils voient que la religion sépare Jes hommes, en créant de l'antagonisme entre eux, et que, seule, la science peut leur donner une unité spirituelle.

Moïse, le Christ, Mahomet et tous ceux qui prêchèrent la foi en Dieu, furent plus ou moins des fanatiques d'une seule e't même idée, de l'idée de la subordination de l'homme à des forces situées en dehors de lui. Dans tous les systèmes religieux l'homme apparaît comme le matériel servant aux expériences inconnues de l'Etre suprême. Tous les docteurs de la foi font descendre l'homme à la condition d'un être soumis à la volonté capricieuse et inaccessible à l'esprit d'une force mystérieuse.

Je suppose que le danger d'une pareille erreur est très clair. Tout effort fait pour persuader l'homme de la nécessité qu'il y a pour lui à se soumettre avec humilité à une volonté élraugère, qui existe

en dehors de lui, doit être considéré comme une violence, comme un désir criminel de limiter sa liberté d'esprit.

Pour cette raison, l'athéisme, en tant que négation de la croyance à l'existence d'un Dieu personnel, m'apparaît comme souhaitable, parce qu'il délivre l'humanité d'une erreur dangereuse.

Dans les masses populaires, — je ne puis naturellement parler que du peuple russe, — Dieu est le symbole de la justice suprême, du juge incorruptible, de la force bonne et bienveillante. « La vengeance m'appartient et je punis les péchés », — dit Dieu aux hommes. Mais ils ne voient que trop clairement qu'il ne venge pas les injures qui leur sont faites, et qu'il ne punit pas les crimes qui sont perpétrés sur eux; ils voient que l'Lglise ne sert pas les intérêts du peuple, mais se soumet à la volonté du gouvernement et seconde ses tentatives de domination absolue, de violences commises contre la nation. Les manifestations de la volonté bienveillante de Dieu ne sont visibles nulle part, la foi à la justice tombe, la représentation de l'existence de Dieu disparaît, le rationalisme remplace le mysticisme, la pensée, — délivrée de la crainte de la force divine, — commence à travailler d'une manière indépendante.

Ainsi, la dissolution de l'idée d'un Dieu personnel me paraît inévitable aussi bien dans les milieux intellectuels que dans les masses.

Quant au sentiment religieux, voici comme je le définis : le sentiment religieux est un sentiment joyeux et fier de la conscience d'un lien harmonique, unissant l'homme à l'uniuers. Ce sentiment

LA QUESTION RELIGIEUSE Sj

naît de l'aspiration vers la synthèse inhérente à chaque individu, il se nourrit d'expérience, il se manifeste au début par la conscience qu'a l'homme de son rôle et de sa place, dans l'innombrable suite des phénomènes de la vie, et se transforme ensuite en « pathos » par la Joyeuse sensation de liberté intérieure qu'il éveille dans l'homme. Le « pathos » est religieux. L'infinie variété des faits de la vie, la beauté de l'aspiration humaine, tendant à en approfondir les mystères, la force créatrice de nos désirs de liberté, de vérité, de justice, le lent mais sûr acheminement de l'homme à la perfection — voilà les sources auxquelles l'humanité puisera le « pathos ».

Le chemin que suit l'humanité, — quoi qu'en disent les hommes au foie malade, — est un chemin qui mène à la perfection spirituelle, et la conscience de ce /iroce^^MS doit éveiller dans tout homme sain d'esprit ce que j'appelle l'humeur religieuse — c'est-à-dire un sentiment créateur et complexe de foi en sa force, d'espoir en sa victoire, d'amour de la vie, d'émerveillement devant la sage harmonie qui existe entre son esprit et celui de l'univers entier.

Je crois que nous assistons à la formation d'un nouveau type psychologique ; je vois dans l'avenir un être que j'appelle parfait à cause de l'harmonieux développement de toutes ses facultés, sans contradiction entre elles.

Pour que cet être puisse se former, un commerce libre et large est obligatoire entre des hommes dont la situation serait égale — et ce problème est résolu par le socialisme.

38 LA QUESTION HELIGIEUSE

Un pareil commerce crée pour tous et chacun l'égalité dans l'expérience, il admettra la possibilité d'une complète compréhension des hommes entre eux, il créera des relations dépourvues de colère, d'envie, de voracité, il permettra à chacun de se servir librement de l'expérience de tous et fera bénéficier tous de l'expérience de chacun.

J'entends par expérience toute la quantité de nos connaissances, tous les résultats auxquels sont arrivées nos facultés créatrices dans le domaine de la science et de l'art, qui est le domaine le plus élevé dans lequel puisse travailler notre esprit.

La possession de cette expérience, en enrichissant l'homme, éveille en lui la conscience de sa valeur — et l'impérieux et fier désir de rivaliser par ses créations avec les générations du passé, et de créer des exemples dignes d'être suivis par les générations à venir.

Alors la vie de l'homme revêtira le caractère d'un processus créateur ; non seulement la sensation de son union avec le passé lui viendra accessible, mais il pourra également avoir une conception claire de l'influence de son esprit dans l'avenir. Il ne faut pas oublier le fait que notre conscience peut être agrandie à l'infini.

Le sentiment religieux comme je l'entends doit donc exister, se développer et rendre l'homme parfait.

Voici le schéma grossier de mes idées sur cette question. Je m'excuse de la négligence de mon exposition et vous souhaite beaucoup de bien.

LA QUESTION HELIGIEL'SE Sq

M. A. Mézières

de l'Académie Française.

Un volume ne serait pas de trop pour traiter la question dont vous me faites l'honneur de m'entretenir. En quelques mots, je ne puis que vous exprimer un sentiment. La dissolution de l'idée religieuse serait sans précédent dans l'histoire de l'humanité qui en vit. Une évolution, à la bonne heure !

Je ne crois pas qu'il s'agisse d'autre chose.

M. G.-J. Istrati

Ancien ministre, Membre de rAcadémie roumaine.

L'idée rehgieuse, le sentiment religieux, la religion— mais pas les religions — nepeut jamais disparaître tant que l'homme vivra et pensera.

Cette idée est inhérente à l'existence de l'homme, de la pensée, du monde ; à la question du nex causait C'est, pour ainsi dire, le réflexe de l'existence de l'Univers.

C'est par l'étude scientifique que la religion de l'avenir prendra définitivement place : on connaîtra, dans l'immensité de l'œuvre, l'âme de l'humanité dans l'âme universelle; peut-être le but même de la création dans l'évolution générale et constante du tout.

40 LA QUESTION UELIGIEUSE

Jésus-Christ, de môme que les grands penseurs de l'Extrême-Orient qui l'ont prëcédé, restera toujours un grand exemple : de pitié et d'amour, de patience et d'affection, aussi bien pour les riches que pour les pauvres, de vertus pour tous.

L'humanité présente tâche — et y réussira — de s'émanciper seulement du clerg-é, de la caste religieuse, que ce clergé dépende du Pape, du Patriarche œcuménique ou de n'importe quel chef bouddhiste, mahométan, grand rabbin, etc. C'est une évolution naturelle, et l'effet varié produit inquiète l'observateur superficiel qui croit à une dissolution.

Leclergé, partoutet toujours, a malmené l'homme et la pensée à son profit. Il a souvent abaissé même l'idée de Dieu, laquelle ne peut surgir que d'un sentiment élevé et altruiste, qui implique l'idée du beau, du vrai, du bien.

L'Inquisition, tout particulièrement, ne sera jamais oubliée.

La religion de l'avenir, basée, comme la science, sur l'observation et l'expérimentation, sera, à mon avis, le spiritisme.

Ainsi la science et la foi seront à jamais réunies.

Nous assistons donc à l'évolution constante et variée,calme ouagitée, selon les races et l'étatsocial du moment, mais non pas à une dissolution. Ou, si l'on préfère : nous assistons à la dissolution des formules et à l'évolution de l'Idée.

LA. QUESTION RELIGIEUSE ^l

M. Miguel de Unamuno

Recteur de l'Université de Salamanque.

Les mouvements sociaux que vous me signalez dans votre demande sont une preuve de plus du caractère impérissable de la lutte relig'ieuse, ce ressort intime du processus delà culture. Le sentiment religieux, le désir anxieux de tout ce qui tend à déchiffrer lemystèredelamort,estimmortel. Quand il perd une solution, il en cherche une autre, qui est toujours la même. Et Tune de ses formes est de déclarer leproblème insoluble, acte de désespérance. La désespérance, plus ou moins contenue et résignée, estle caractère de toutes les époques d'hypercriticisme comme la nôtre.

Depuis des années le socialisme a proclamé la fin des luttes religieuses et que tout se réduisait à une question d'estomac. Ce fut là une sorte de recours cherché par le pauvre esprit humain désespéré de ne pouvoir résoudre le problème de sa destinée transcendantale. Voyant qu'il ne lui était pas possible d'obtenir le pain de l'âme, il se tourna vers le pain du corps. Mais les chefs du socialisme se char gèrent de démontrer que le problème religieux les préoccupait plus que le problème économique. Et il n'y a là rien d'extraordinaire, tous étant bien nourris et bien abreuvés I

Au fond des luttes religieuses qui renaissent aujourd'hui, il n'y a pas autre chose, tant d'un côté que de l'autre, que désespérance. Tous sont déses-

4 2 LA QUESTION HEUGIEUSE

pérés de ne pas trouver l'unique vérité qui nous intéresse : qu'en sera-t-il de nous après la mort? Et ainsi la raison désespère d'elle-même et la foi tout aussi bien.

Ils crient, ceux qui apparaissent comme croyants, et ce sont des cris de désespoir par lesquels ils essayent de se convaincre eux-mêmes ; ils crient, ceux qui apparaissent comme incrédules, et leurs cris sont également des cris de désespoir. Les uns et les autres voudraient la foi simple ou la raison compliquée, mais comme ils ne l'obtiennent pas, les uns affirment et les autres nient. Comme ils ne peuvent poursuivre et attraper Dieu, la Nature, la Raison ou le Destin, ils se poursuivent et s'attrapent les uns les autres, comme des frères querelleurs châtiés par le père contre lequel ils ne peuvent se retourner. Ceux mêmes qui ne nous apparaissent pas comme des hypocrites et des « poseurs », à l'instar des néo-catholiques littéraires, sont des désespérés intimes qui jouent le rôle après lequel ils soupirent.

Croire en Dieu, c'est, en première instance, vouloir que Dieu existe, et Dieu est pour nous, avant tout et surtout, notre projection dans l'infini, productrice de notre immortalité. Nous voulons que Dieu nous fasse immortels, et tant déistes qu'athées, nous le sommes parce que nous désespérons. Nietzsche, un désespéré typique du christianisme, a inventé le retour éternel, forme du désir Immortel et anxieux de l'immortalité, base concrète du sentiment religieux. Le nirvana même est une solution analogue, une solution du désespoir. Nous ne nous résignons pas à mourir entièrement; c'est

dire que nous ne nous résignerons jamaisà laraison pure.

La science, qui pour beaucoup tient lieu d'opium, d'alcool, de morphine, se désespère et entendre Vodium scientificum , aussi terrible que Vodium theologicum. L'orthodoxie scientifique est aussi intransigeante que l'orthodoxie religieuse.

La fameuse joie de vivre elle-même, si préconisée, n'est qu'une autre forme de la désespérance. Rien de plus triste quel'allégresse réfléchie, et autant dire professionnelle, de vivre. Celui qui veut imposer la joie est un désespéré. Par peur de perdre la vie, il s'immerge en elle, comme celui qui se suicide par terreur de l'au-delà de la mort, par vertige. Les traits amers, il faut les épuiser vite et en fermant les yeux.

Les désillusionnés, les « désabusés» combattent à sang et à feu, avec le sarcasme et l'insulte, par l'effet de leur désespoir, l'illusion qu'ils ont perdue ou qu'ils n'ont pas reçue et ceux qui la conservent.

Un individu pourra vivre sans croire à l'immortalité de l'âme, mais un peuple ne peut pas vivre d'une vie spirituelle sans croire sous une forme ou sous une autre à cette immortalité, avec la raison, sans laraison ou contre laraison.

Tel est le point capital. Et la preuve, c'est que l'aimable tolérance de nos sceptiques prend fin là. Ce sont alors les ironies, les sarcasmes et les sourires méprisants, véritables actes de désespérance. Les fins Athéniens, qui passaient le temps à parler de la dernière nouveauté du jour, écoutèrent avec un sourire silencieux Paul de Tarse à TAréopage, jusqu'au moment où l'apôtre leur parla de la résur

rection des morts. Il mit le doig-t sur la plaie et ils le chassèrent.

Comment cela finira-t-ii?

Sophocle a dit que la vérité pouvait plus que la raison, et que la vérité était ce qui maintenait la vie. C'est une eau véritable que l'eau qui apaise la soif, quelle que soit sa formule chimique. Et la vie inventera une autre religion ou restaurera les anciennes, pour qu'elles consolent l'homme de vivre en le faisant croire à sa persistance éternelle.

L'incertitude nous sauve. Au fond de l'âme du croyant le plus ingénu demeure un : « qui sait ? et s'il n'y arien? », de même qu'au fond de l'âme de l'incrédule le plus convaincu qu'en mourant nous mourons entièrement, il reste un : « qui sait? et s'il y a quelque chose? » C'est une rumeur aussi vag-uequele bourdonnement d'un moustique, sous un roulement de tonnerre, mais on l'entend. Et grâce à ce motif d'incertitude, aussi petit que nous le supposions, nous vivons. La certitude absolue de l'une ou l'autre alternative nous rendrait impossible la vie. La foi ainsi que la raison s'alimentent de doute.

Les luttes religieuses qui renaissent aujourd'hui sont une nouvelle recherche désespérée de la vérité religieuse vitale. Les combattants sont solidaires et cherchent la même victoire. Il en ressurgira l'éternelle illusion, c'est-à-dire la vérité de vie à laquelle la raison se soumettra de nouveau. Parce que quand la raison cesse de donner forme aux vérités de vie, de sentiment, — ce qui est sa fonction, — et se met à en scruter le fondement et la matière, en les détruisant elle se détruit elle-même.

L\ OUESTION ..; ..,...^.,., 45

Sir Charles Dilke

Ancien Ministre, Membre de la Chambre des Communes.

C'est assurément la vanité de l'homme qui l'incite à croire que son propre instant, dans ce qu'il appelle le temps est le témoin spécial d'une « évolution d'idées ». Il n'y a pas, je le pense, pour les idées, de « dissolution ». Leur évolution est continuelle, excepté toutefois dans certaines périodes de l'histoire de la Chine et d'autres pays tories.

L'idée religieuse est, de toute évidence, indépendante des Eglises. En Angleterre^ et peut-être en Ecosse, l'idée religieuse est, jusqu'à un certain point, entravée par l'existence d'une Eglise établie. Il a pu en être autrement en France, mais les circonstances y sont totalement différentes, et rien de ce que je dis ici ne se rapporte au problème spécial qui se présente en France.

Le Mahométisme, peut-être aussi le Bouddhisme, et, dans le monde chrétien, l'Eglise d'Orient, l'Eglise d'Occident, l'Eglise anglicane, et, depuis les xvii^et xvni^ siècles, les Eglises protestantes orthodoxes, et l'Eglise baptiste (se séparant des autres comme elle le fait sur un point nettement défini de doctrine) ont réussi à maintenir une certaine permanence de doctrine. Toutefois les doctrines subissent une évolution dans le giron même des Eglises, comme le prouvent les interprétations variables du Coran et l'histoire de toutes les branches de l'Eglise Chrétienne.

Dom J.-M. Besse

Bénédictin de l'abbaye de Ligugé.

Il n'y a pas d'illusion à se faire sur la crise religieuse qui sévit. Elle est profonde et risque d'avoir des conséquences très graves. Bien qu'elle soit entretenue et développée par les intérêts politiques et les passions sectaires, force est bien de reconnaître qu'elle a ses sources dans les conditions présentes du monde. Le matérialisme, qui prévaut presque partout dans l'ordre politique et social, et l'anarchie, qui règne dans les intelligences desquelles les foules aiment à recevoir leurs idées, ont mêlé à notre civilisation moderne des éléments fort actifs,, auxquels la religion et en particulier le catholicisme répugnent. La religion et surtout le catholicisme ont pour ces mêmes éléments une répugnance non moins vive. Nous sommes en présence de forces incompatibles.

Des catholiques et des protestants, que l'on désigne sous le nom de modernistes et qui s'appellent eux-mêmes progressistes, nient cette incompatibilité. Ils travaillent à réconcilier ces forces et à les rapprocher. Leurs efforts sont vains. Quelquesuns, pour mieux réussir, cherchent à faire disparaître de l'Eglise ce qui est le plus rebelle à toute adaptation aux aspirations de l'âme contemporaine. D'autres ont, longtemps avant eux, essayé une entreprise pareille ; il en est qui ont réussi à former une sorte de christianisme mulâtre, schisme ou

hérésie. Ces tentatives sont désormais vouées à un échec piteux. Les chrétiens, catholiques ou protestants, qui en voudront faire l'expérience, se heurteront aux énerg^ies conservatrices de l'Eglise catholique, car l'Eglise entend rester elle-même; c'est son droit et aussi son devoir. On perd sa peine et son temps à vouloir la transformer.

Les observateurs, qui n'ont pas la foi, envisagent forcément l'issue de la crise religieuse qui nous occupe sous un aspect qui ne saurait être celui d'un chrétien. Je comprends que beaucoup parmi eux la considèrent comme fatale au catholicisme et à toute religion. On pourrait cependant, même sans le secours de la foi, entrevoir une issue différente. Mais je n'ai pas à discuter ce sentiment. Le point où mes convictions religieuses me placent me laisse voir la situation sous un autre jour. Tous les catholiques, je le sais, ne se rangeraient point à mon avis. L'avenir paraît à quelques-uns fort sombre. La diminution de la foi leur semble appelée à augmenter de jour en jour. C'est la ruine de l'Eglise et aussi la fin du monde, qu'ils entrevoient. Le pessimisme religieux se manifeste chez d'autres d'une manière différente, mais c'est toujours la défaite de la religion qu'ils sentent inévitable. Je ne discuterai pas ce sentiment. Il me suffit de déclarer que l'on peut envisager le présent et l'avenir avec un optimisme raisonnable.

Ce qu'on est convenu d'appeler la société moderne^ l'âme contemporaine, offre-t-il, dans la réalité, des garanties d'avenir? J'en doute fort et cet avis ne m'est point personnel.

Les systèmes philosophiques, que des hommes

48 LA OUr.SriON IIELIGIEUSE

ingénieux ont voulu introduire à la place occupée par le chrislianisme, ne se comptent déjà plus. Le cimetière où ils s'accumulent, après quelques instants de vogue, est déjà encombré. Le cerveau contemporain est cependant en travail continuel. Les fruits que sa fécondité inépuisable livre à la circulation ne me paraissent guère assurés d'avoir un lendemain.

En somme, que trouve-t-on, après avoir délivré les esprits de l'autorité religieuse ? L'anarchie intellectuelle. C'est cette anarchie qui remplit le premier acte de la crise contemporaine. Mais ce premier acte est suivi d'un deuxième, l'anarchie morale. Le deuxième se verse dans un troisième, l'anarchie sociale. Le troisième aboutit au quatrième, l'anarchie poUtique. Et la crise a pour terme la fin d'une société, la chute d'une civilisation. Cela s'est vu jadis. Cela se reverra encore. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Sera-ce la fin du monde ? Je ne le pense pas. L'humanité, ou, tout au moins, une partie de l'humanité entrera dans une phase nouvelle. Que serat-elle ? Ceux qui en seront les témoins le verront.

En attendant, l'EgHse reste elle-même, elle n'a pas autre chose à faire. Il n'est pas en son pouvoir d'empêcher la crise contemporaine de suivre son cours. Les défections que provoquent l'anarchie intellectuelle et l'anarchie morale parmi ses fidèles l'affligent, sans la troubler. Elle peut avoir à déplorer l'apostasie ou la chute lente dans l'indifférence et la corruption d'un peuple qui avait jadis accepté loyalement sa doctrine. Cela s'est vu en Orient. L'Eglise n'en mourra point. Quand les erreurs

condamnées par elles auront produit dans le monde leurs conséquences inévitables, elle apparaîtra audessus des ruines. Ce sera pour les désabusés l'espérance et le salut.

Non. Il n'est pas possible de conduire les peuples avec le matérialisme et rathéisme. Cette erreur, car ce n'en est qu'une, pousse fatalement les nations à un désordre mortel. L'Eglise, en vertu de sa forte constitution monarchique et grâce aux énergies de la vie divine qui la possède, restera, pour les peuples qui ne voudront pas se résigner à la mort, le moyen nécessaire de ramener l'ordre dans les intelligences et dans les cœurs, en attendant de pouvoir le rétablir dans les institutions.

Les événements viendront à leur heure mettre cette divine Guérisseuse au service des nations. Mais, pour les sauver, il lui faudra, non des hommes d'Etat, non des diplomates, non des savants, non des artistes (je pourrais multiplier encore les non), il lui faudra des Saints, Ces chrétiens extraordinaires, dans lesquels Dieu accumule ses énergies, sont seuls capables de résoudre la crise et de faire tourner au bien du monde les souffrances dont elle aura été l'occasion.

C'est par ses saints que Dieu sauve et rajeunit l'Eglise et, quand il le juge bon, domine le monde.

Voilà ce que ma foi de chrétien me met dans l'esprit et ce que me confirment les enseignements de l'histoire.

M. Maurice Vernes

Directeur à l'Ecole pratique des Hautes Eludes (Section des Sciences relig'ieuses).

Ce n'est g-uère que par voie de comparaison qu'on peut s'essayer à la solution d'un problème aussi complexe.

Le dernier des grands mouvements religieux en Occident — c'est-à-dire dans les pays qui, depuis le xiii^ et le xiv« siècle, ont pris la tête de la recherche scientifique et philosophique — est celui de la Réforme. Ce fut un effort extraordinaire, appuyé sur les raisons les plus décisives et qui, néanmoins, n'aboutit que partiellement au xvi« siècle et perdit du terrain au xvii^. Le catholicisme dit romain sacrifia certains abus, mais n'introduisit aucune modification dans son dogme, dans ses rites et dans sa hiérarchie.

L'assaut donné à la révélation chrétienne par la philosophie anti-religieuse du xvni* siècle nous apparaît considérable parce qu'il s'est produit dans une société lettrée et dans le domaine de la librairie. Tout au plus, à l'envisager avec soin, a-t-il effleuré l'épiderme de l'aristocratie intellectuelle : il a passé par-dessus — ou à côté — des masses religieuses sans les atteindre. Le Cartésianisme avait eu une action beaucoup plus réelle.

L'influence du xviii^ siècle n'a pas atteint Chateaubriand ; elle a été nulle sur Victor Hugo, dont l'œuvre entière — malgré l'interprétation officielle

LA QUESTION RELIGIEUSE 5l

— traduit avec candeur les façons de sentir et de penser de l'éducation catholique, disons le mot : du catéchisme.

Voici cependant que l'indépendance philosophique professée par Descartes se fortifie par l'adoption de règles plus précises pour l'étude des sciences physiques et naturelles et reçoit un appoint considérable de la constitution d'une histoire des sociétés humaines entreprise en dehors du cadre théologique.

L'un des chapitres de cette histoire, celui qui est consacré à l'étude comparatrice des croyances et formes religieuses, vulgairement : histoire ou science des religions, prend un remarquable développement, grâce aux apports de la philologie et de l'archéologie.

En somme, les hommes de science, qu'ils s'intitulent philosophes, historiens, philologues, sociologues, chimistes ou naturalistes, travaillent et enseignent aujourd'hui en dehors du système dogmatique chrétien. Cela se passe de la sorte en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, aux Etats-Unis d'Amérique.

Les représentants attitrés du christianisme ne semblent pas comprendre toute la portée de cette évolution, dont les effets sont destinés à se propager en partant des centres d'Universités, et finiront par avoir leur répercussion sur le dogme. Le catholicisme maintient absolument sa croyance, son rite et sa discipline : il ne voit même pas le scandale du merveilleux populaire imposant à ses chefs les produits d'une grossière crédulité. Le protestantisme, inquiet et mobile, adopte volontiers une attitude

LA OUESTION RELIGIEUSE

opposée : il ouvre les bras aux<( résultats avérés de la science », de cette science qui doil être tenue pour la sœur jumelle de la Foi. En attendant, l'Eglise sévèrement constituée par Calvin s'éparpille en une infinité dégroupes et de sous-groupes,

La séparation des Eglises et de l'Etat, récemment survenue en France, confirme les données qui résultent des divers mouvements qui ont agité, depuis un siècle, les communions chrétiennes d'Occident. Il n'y a eu, en fait de schisme, qu'une tentative ridicule, et nul n'a tourné ses regards du côté du protestantisme.

Il ne peut pas être question présentement d'une dissolution de l'idée et du sentiment religieux ; d'euohdion, pas le moindre symptôme ! Le rationalisme, qui triomphe en matière d'études historiques et scientifiques, n'est, au fond, qu'une « méthode de travail », destinée à renouveler successivement les divers domaines de la recherche. Y voir la catapulte qui va du jour au lendemain culbuter la religion, c'est se faire une grande illusion — ou se payer de mots.

M. Oscar Bro"wning

Professeur au King's Collej^e (Université de Cambridge).

• Je crains que mes idées ne soient quelque peu déplacées parmi les nombreuses réponses philosophiques que vous recevrez pour votre intéressante enquête. Je croisa l'existence de Dieu et au gouvernement divin du monde. Je pense aussi que, pour

être efficace, la religion doit être organisée en une Eglise et qu'une Eglise ne peut exister sans dogme. Je suis aussi d'avis que, pendant l'ère chrétienne, l'Eglise chrétienne a été, somme toute, l'influence la plus civilisante en Europe, que, pendant toute rhistoire du monde, à vrai dire, la religion, de quelque genre qu'elle soit, a été le facteur dominant pour déterminer, chez les humains, une conduite noble et vertueuse.

Je crois que l'Angleterre est une contrée profondément religieuse, et que si jamais elle cesse d'être religieuse, elle cessera d'être grande. J'ai constaté avec une vive joie, pendant ces dix dernières années, la recrudescence du sentiment religieux en Italie. Je regrette que le Luthérianisme, en Allemagne, ne se prête pas à des formes plus spirituelles de religion et je déplore plus profondément que je ne saurais le dire le terrible schisme qui s'est produit en France entre la religion et l'Etat. L'histoire de la France nous enseigne qu'à ce conflit il ne peut y avoir qu'une issue, que le gouvernement de la France n'a jamais rompu avec la religion sans se vouer à une période de misère et d'abaissement qui a duré jusqu'à ce qu'un maître sage ait établi une réconciliation. Votre question a donc ainsi sa réponse. Pour un homme qui professe mes opinions, la dissolution de l'idée ou du sentiment religieux signifie seulement la dissolution de la Société, que je juge impossible. D'autre part, le progrès de la civilisation, de la diffusion des lumières intellectuelles, et de l'amitié universelle entre les nations, qui devient chaque année plus puissante, peut amener une évolution des formes reli-

54 LA QUESTION UELIGIEUSE

g-ieuses qui sera salutaire tant qu'elle n'affaiblira pas les bases spirituelles sur lesquelles doit toujours ; reposer la religion.

M. Salomon Reinaeh

de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

Pour répondre à la question posée par le Mercure il faudrait d'abord s'entendre sur le sens des termes J'ai fait effort, depuis plusieurs années, pouraccréditer l'opinion que la relig^ion est, à l'origine, l'ensemble des scrupules qui font obstacle au libre exercice des facultés humaines, c'est-à-dire un système de tabous. Ces tabous se transforment, se rationalisent, mais ne disparaissent pas. Il existe encore, dans toutes les religions, un élément magique, qui tend, depuis de longs siècles, à se spiritualiser, à s'évaporer dans le symbolisme ; la prière et le sacrifice de communion sont des faits de cet ordre. On peut croire que cette évolution se poursuivra encore longtemps avant que les idées de prière et de sacrifice n'aient disparu. Enfin, le fonds commun de toutes les religions étant l'animisme, et l'homme naissant animiste, restant animiste malgré les enseignements delà science, les préjugés qui dérivent de l'animisme, tels que celui de la survie des âmes ou l'idée d'un Grand-Esprit chef des esprits, sont proprement indéracinables. Seuls ceux qui considèrent la religion comme les inventions de prêtres, de fourbes bienfaisants ou malfaisants, peuvent parler de la fin des religions ; mais cette

opinion du xviii^ siècle a fait son temps. Nous savons aujourd'hui que la religion, sous ses formes primitives, est identique à la civilisation humaine à ses débuts ; elle peut donc et doit se transformer sans cesse. Mais il ne saurait être question, même dans les milieux les plus civilisés, d'une disparition ou d'une dissolution du sentiment relig-ieux.

M. Louis Gumplowicz

Professeur à l'Université de Graz.

Chacun sait que Copernic a délogé le Bon Dieu. Seulement on ignorait où était son domicile. Alors vint Spinoza quidéclara l'avoir découvert : ce serait « l'Espace et le Temps », chose qui se trouve partout. C'était là une bonne plaisanterie. Mais la prêtraille n'est pas sotte et ne permet pas qu'on plaisante avec elle. Les cardinaux romains mirent à l'Index l'ouvrage de Copernic, qui sentait le fagot, et les rabbins d'Amsterdam jetèrent l'interdit sur Spinoza.

Et de quoi s'agissait-il dans ces affaires? De la religion? que non! Mais delà domination des Eglises! Car la Religion est un « moment » psychique intérieur et non pas une institution sociale extérieure. La Religion est un ensemble de représentations, naissant dans l'esprit de l'homme comme une réaction des nerfs qui sont troublés, au milieu des énigmes du monde, et qui, grâce à ces représentations, trouvent le repos. Le contenu de ces

représentations est indifférent, pourvu qu'elles remplissent leur office, qui est de calmer notre système nerveux. Mais chaque besoin humain, qui veut se satisfaire, fait naître toujours une classe d'hommes, dont le métier est d'apporter cette satisfaction : ainsi le besoin religieux créa toujours et partout la classe des serviteurs de la religion, de même que le besoin de se faire raser créa les barbiers. Tant qu'ils ne sont que des serviteurs, il n'y a rien à objecter là contre et on n'a pas à leur refuser un salaire honorable. Hélas ! Ils ne se contentent pas de ce rôle ; mais ils s' organisent , forment des Eglises et des Hiérarchies, et veulent dominer. Cela leur réussit parce que les hommes sont faibles et sots. C'est à l'Eglise Romaine que cela a réussi de la façon la plus grandiose, à cette église qui, sur la base de la religion, voulut fonder la domination du monde et, de fait, étendit sa domination sur de nombreux Etats.

Mais, avec le temps, après que les Copernic et les Spinoza eurent éclairé beaucoup d'entre eux sur les mensonges de la prètraille, les hommes devinrent plus avisés et se dirent : « Que les serviteurs de la religion vaquent à leur service ! Mais leurs organisations et leurs églises, qui veulent nous dominer, sont superflues. C'est déjà suffisant d'avoir la domination de l'Etat, qui est indispensable ; mais la domination des Eglises, nous pouvons nous en passer. » Aussi les Etats qui sont arrivés au sommet de la culture moderne se délivrent-ils de la domination des Eglises et laissent les particuliers satisfaire suivant leur goût leurs besoins religieux, s'ils ont de semblables besoins, de même

I qu'ils se font, suivant leur goût, raser et couper les

I cheveux par les barbiers.

Une telle victoire remportée sur les églises est dans l'évolution sociale naturelle. C'est une des nombreuses étapes vers la liberté. La France qui, de fait, en Europe, marche à la tête de la civilisalion, atteint aujourd'hui cette étape et elle s'est vivement débarrassée de toutes les Eglises. Ainsi elle vient de prouver son rôle de guide dans la voie de la libération de l'humanité. Les autres Etats la suivront lentement, comme ils l'ont suivie dans la voie de la libération politique des hommes. Sur ce point, il n'y a aucun doute ; car les besoins religieux des hommes ne peuvent donner aucun prétexte à les faire tomber en servitude par des hiérarchies organisées, comme jusqu'ici c'était partout le cas. La France, par son acte le plus récent, par la séparation de l'Etat et des Eglises, n'a pas rendu à l'humanité européenne un service moins important que par sa grande Révolution. Vive la République Française!

* M. Siegfried Wagner

Compositeur de musique (Bayreuth).

Etant sur le point de partir avec ma mère pour le Midi, je ne trouve pas le temps de vous répondre comme il faudrait à une question aussi délicate et difficile.

Etant artiste, je ne jugerais que de ce point de vue et je répondrais que je ne crois pas qu'une

I,A OUESTION RELIGIEUSE

relig-ion qui a produit les plus grands chefs-d'œuvre dans la peinture, la poésie et la musique (Raphaël, Dante, Bach et mon père) puisse être détruite, que la vérité de l'Evangile est éternelle, malgré ce que les hommes en ont fait.

Voilà tout ce que je puis vous dire en ce moment, livré aux malles et billets de chemin de fer.

M. Francis Jammes

Homme de lettres.

Nous assistons à la dissolution de tout ce qui n'est pas le catholicisme.

M. Guglielmo Ferrer o

Historien (Turin).

Je sais trop bien par expérience quelle difficulté ilyaàsavoir ce qui s'est passé, pour me hasarder à prédire ce qui se passera. Celui qui pourrait dire si nous assistons à une dissolution ou à une évolution du sentiment religieux serait un aussi grand homme que celui qui, sous Vespasien, aurait prévu qu'un jour l'Europe serait devenue chrétienne et que le chef de l'Eglise aurait occupé à Rome la place de l'empereur.

Il est au contraire possible de faire une conjecture conditionnelle. Il me semble probable que si notre civilisation continue à se développer, comme

LA QUESTION RELIGIEUSE 5g

elle le fait depuis un siècle, — ce qui du reste n'est pas certain, — les doctrines qui servent aujourd'hui à créer la mentalité des masses deviendront trop simples pour le rôle que les masses populaires semblent destinées à jouer. Il ne suffira plus, évidemment, comme il suffisait il y a deux siècles, d'apprendre au paysan et à l'ouvrier qu'il ne faut ni tuer ni voler. Il faudra leur donner la conscience des autres devoirs, très nombreux et très compliqués, qu'ils doivent accomplir pour que la société fonctionne bien. Mais il serait téméraire de prédire si on y réussit par la transformation des doctrines existantes ou par la création de doctrines nouvelles. Trop de facteurs divers entrent en jeu dans ces grands événements.

M. Jules Soury

Directeur d'études à l'Ecole pratique des Hautes Etudes.

Un catholique, un clérical, fidèle à l'Eg-lise où il est né, où ses pères ont passé, où il doit les suivre, trahit-il la science, qu'il sait vraie, pour la foi, qu'il connaît fausse? Certes, si les doctrines delà science qu'on oppose aux dogmes de la foi avaient la force et la portée qu'on leur prête, le conflit de la science et des religions serait plus tragique que jamais.

Mais ce conflit est illusoire ; il n'existe pas, puisque les mots même d'athéisme et de matérialisme nient ou affirment l'existence de ce que nous ignorons d'une ignorance invincible. Voilà comment, sans paradoxe, un athée se peut dire clérical.

Go LA OUESTION RELIGIEUSE

L'illusion naïve d'une science absolue de l'univers et des êtres vivants, soit dans le présent, soit dans l'avenir le plus reculé, s'est à jamais évanouie depuis qu'a paru dans le monde, — avec David Hume et Kant, — la critique de la connaissance humaine. Les limites de l'intellig-ence ! Hélas ! il n'était pas nécessaire de lui en marquer, ou, mieux, de lui en découvrir ! La raison a, en effet, des limites naturelles, fatales, condition de toute conscience, et partant de toute science, si bien qu'à l'audacieux cri de guerre que pousse chaque génération nouvelle qui part pour la conquête de la vérité, l'écho attristé répond par cette parole des sages : « Nous ne savons pas, nous ignorerons toujours et ce monde et nous-mêmes. » Ignoramus et ignorahimus.

Ainsi, terrassé par l'énigme, et désormais sans illusion, ce n'est point une joyeuse et virile assurance que le savant rapporte des sombres bords où s'est presque égarée sa raison : c'est une gravité triste et stoïque; c'est une humilité sincère, qui le grandit, loin de l'abaisser; c'est, en un mot, « cette tristesse qui est l'essence de toute religion », comme s'exprime Huxley lui-même.

— Mais, dit-on, ce n'est pas cette sublime religion des savants et des philosophes que visent les grosses colères de la foule et les vexations qu'infligent aujourd'hui à la religion certains hommes politiques français.

Je réponds qu'il n'y a pas deux religions; que les symboles du christianisme et du bouddhisme, que les fétiches même des sauvages sont, pour les hommes d'une culture inférieure ou moyenne, ce

LA QUESTION RELIGIEUSE 6l

qu'est le sentiment de l'inconnu et de l'inconnaissable pour le savant et le philosophe.

L'honnête homme peut donc, sans feinte et sans hypocrisie, accepter le joug de la religion où il est né. Libre à lui d'interpréter, dans un sens de plus en plus raffiné, les croyances de ses frères et de ses sœurs. S'il est galant homme, il ne scandalisera aucun de ces humbles et de ces petits qui prient si bien à leur manière. Renan l'a reconnu, non sans leur envier peut-être la joie, la consolation et la force de l'oraison !

L'homme qui sait et qui réfléchit ne peut plus se reposer sur aucun dogme d'église, pris à la lettre, ni déposer son bâton de pèlerin sous le portique d'aucun temple. Mais, s'il ne prie comme ses frères, qu'il prie du moins avec eux, et que, s'il attache un autre sens aux symboles de la foi où il est né, qu'au moins les simples n'eu soient pas offensés, eux qui puisent toujours presque tous les motifs d'aimer et de faire le bien, la paix intérieure, la résignation à la douleur de vivre, dans ces vieilles disciplines de l'esprit humain, — les religions.

M. Philipe Godet

Professeur à la Faculté des Lettres de Neuchâlel.

Votre question ne me paraît comporter qu'une réponse de la part d'un croyant.

Dissolution, c'esi-à-dire anéantissement? — Non, cela ne saurait être.

Tant que l'homme aura des aspirations supé-

rieures à ce monde; tant que sa conscience morale lui parlera d'oblig'alion et lui imposera un idéal qu'il se sentira impuissant à réaliser par la seule force de sa volonté, — en un mot, tant qu'il sera homme, — la relio-ion sera. Je crois que c'est là un fait humain indestructible.

Mais si la dissolution — c'est-à-dire la disparition— du sentiment religieux me paraît contraire à la nature même de l'homme, je crois aussi que nous traversons une crise très sérieuse, que nous assistons à une évolution, qui se manife:^te bien par une dissolution.

Dissolution de quoi? — De certaines formes de la religion (par exemple, des religions d'autorité extérieure) .

Cette crise aura sans doute pour effet de donner à la religion une assiette nouvelle, à savoir: d'une part, certains faits qui sont d'expérience actuelle aussi bien qu'historique (en premier lieu la personne du Christ); d'autre part l'obligation morale, l'impératif catégorique, — : qui, en dépit de la prétendue morale évolulionniste, subsiste aussi comme un fait que l'expérience atteste tous les jours.

Il semble donc qu'à cette heure on tende à écarter l'intellectuaHsme ancien, pour donner à la religion une base expérimentale et morale.^

D'^ Max Nordau

Homme de lettres (Autriche).

Il convient de distinguer soigneusement entre h

LA QUESTION HELIGIEUSE 63

confessionnalisrae et la religiosité ou le sentiment religieux.

Le confessionnalisme signifie l'adhésion à une église constituée, prétendant être en possession d'une doctrine révélée par Dieu, enseignant des dogmes et ayant des prêtres dispensateurs de sacrements. II n'a rien à faire avec la foi au surnaturel. Il est une attitude sociale et politique. On peut être rigidement confessionnel et en même temps un parfait athée. C'était, dit-on, le cas du célèbre Windthorst, chef du centre catholique allemand. C'était notoirement celui de maint pape de l'époque de la renaissance italienne. On est confessionnel, non pas par un besoin de cœur, par la hantise de l'au-delà, mais par indifférence qui fait qu'on continue automatiquement une tradition familiale, ou par esprit conservateur, parce qu'on considère l'autel comme une barricade contre l'anarchie, et l'église comme un sûr refuge contre les entreprises révolutionnaires. Le confessionnalisme n'évoluepas; il reste stationnaire; s'il se modifie, c'est tout au plus dans le sens d'une plus grande rigidité, d'une plus stricte orthodoxie, d'un formalisme plus impérieux, sa raison d'être étant justement son sévère autoritarisme. Il ne se dissoudra, toutefois, que lorsque les masses seront intellectuellement assez développées pour sentir comme une offense personnelle l'enseignement d'un dogme, et lorsque les classes supérieures auront péremptoirement constaté que le prêtre n'a plus aucune prise sur les esprits et ne saurait plus défendre efficacement les privilèges des gouvernants et possédants. Ce moment me semble encore assez lointain.

G4 LA QUESTION nELIGIElISE

Toute autre chose est la religiosité, ou, comrae vous dites: l'idée religieuse, le sentiment religieux. Dépouillée de toutes ses contingences, suivie, à travers ses manifestations multiformes, jusqu'à sa source première dans la vie psychique humaine, la religiosité est le sentiment effrayant de la faiblesse physique et intellectuelle de l'homme en face de l'immensité écrasante de l'Univers. Ce sentiment est primordial. Le sauvage à peine sorti de l'animalité inférieure l'a déjà. Le plus haut penseur, aivc intuitions souveraines, l'a encore. 11 s'agrège et polarise tous les éléments de la conscience et par là prend les aspects les plus divers. Il est tour à tour grossière superstition, crainte de méchantes puissances surnaturelles, désir d'apaiser leur courroux et de gagner leur faveur, imagination mythogène et théologique, angoisse de la mort, aspiration éperdue à la survie infinie, à l'immortalité de l'âme, noble curiosité de la « chose en soi » et des causes premières, effort acharné vers la compréhension du phénomène cosmique, recherche anxieuse d'un sens de la vie individuelle, générale, planétaire, universelle, d'une règle morale, d'un code rationnel, acceptable, des rapports entre les hommes et entre l'homme et le grand mécanisme du Cosmos. La religiosité évolue comme toute la vie psychique humaine. De même que l'amour, de simple appétit brutalement charnel, s'est affiné, par étapes, jusqu'à devenir le culte du Dante pour Béatrice, de même la religiosité, de fétichisme niais, s'est sublimée jusqu'aux spéculations de Mach,de Guyau,de Ribot, de Hœffding, jusqu'aux inspirations artistiques de Beethoven (la neuvième !), de Dubois (la

Jeanne d'Arc!), de Mercié (Génie au-dessus du guichet du Louvre), de Carrière (la Maternité du Luxembourg), jusqu'à la poésie du Faust de Gœthe, et du monolog-ue de Hamlet. La religiosité durera autant que l'humanité et évoluera avec elle. Elle répondra toujours au degré de culture intellectuelle que l'humanité aura atteint.

M. Ch. Wœste

Ancien Président du Conseil des Ministres, Membre de la Chambre des représentants (Bruxelles).

C'est se tromper que de croire que nous assistons à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux. D'une part, en effet, il n'est pas une période de l'histoire du monde, où les luttes entre les hommes ne se soient pas portées sur le terrain rehgieux ; ces luttes ont présenté un caractère plus ou moins radical ; mais toujours elles ont cherché à battre en brèche l'idée d'une vérité religieuse immuable s'imposant à l'homme comme le phare de son intelligence et le guide de ses actions. D'autre part, jamais plus qu'aujourd'hui, le Catholicisme n'a réuni sous son drapeau des disciples plus convaincus, animés d'uu esprit de propagande plus ardent et pratiquant leurs croyances avec une ferveur plus intense.

Sans doute, l'hostilité à la foi religieuse est empreinte à l'heure actuelle d'une âpreté singulière. Mais il ne faut pas oublier que l'homme est bien plus touché des phénomènes du présent que de

ceux du passé : de là une tendance à attribuer aux premiers une importance qu'on incline à ne pas découvrir dans les seconds. Et puis, il est certain que, tandis qu'autrefois la bataille religieuse visait, certains dogmes ou certains points de discipline seulement, aujourd'hui elle va jusqu'aux négations absolues. Se présentant sous cet aspect, elle fait envisager les agressions actuelles comme plus redoutables que par le passé ; mais si l'on songe aux formes changeantes que les batteries dirigées contre la religion ont successivement revêtues, on doit reconnaître que ceux qui les ont dressées paraissent avoir peu de confiance dans le succès final de leurs campagnes.

On ne comprend guère que l'on puisse parler d'évolution de l'idée religieuse ou du sentiment religieux. L'idée religieuse imphque l'existence d'une vérité religieuse ; or, s'il y a une vérité religieuse, celle-ci n'est pas susceptible d'évoluer : elle est ou elle n'est pas ; si elle variait, elle ne serait plus la vérité.

Est-il, d'un autre côté, possible d'imaginer que « l'idée religieuse » puisse se dissoudre? Ce serait supposer que les hommes devinssent indifférents aux problèmes de leur origine et de leur fin ainsi qu'à ceux de l'origine et de la fin du monde ; et, s'il est exact que, cédant à une sorte d'étourdissement, quelques-uns d'entre eux se réfugient à cet égard dans une insouciance non exempte de partipris, il n'est pas admissible qu'une telle disposition se générahse. D'ailleurs nier Dieu, ce n'est pas le supprimer: sa puissance et sa providence se révèlent chaque jour par des milliers et des milliers de

faits et d'actes qui s'imposent à l'attention de tous; et, dès lors, c'est faire injure au bon sens de l'humanité prise dans son ensemble, que de la supposer indifférente à ces témoignages écrasants.

M. Emile Verhaeren

Homme de lettres.

Les Dieux ou le Dieu sont les masques de la crainte, de l'espoir, de la fureur, de la tendresse, de la haine et de l'amour que l'homme prétend découvrir dans la nature. Le jour où son esprit s'aperçoit que la nature n'est douée d'aucune passion, les Dieux ou le Dieu deviennent inutiles.

L'homme occidental essaie de s'en passer aujourd'hui. C'est la plus importante évolution de sa pensée, depuis longtemps. L'équilibre des consciences en fut d'abord rompu, mais peu à, peu un nouvel ordre s'est substitué à l'ancien et je sais quelques esprits qui déjà ont retrouvé la paix nouvelle, lis vivent sereins et quelques-uns d'entre eux sont morts, sans angoisse, simplement.

La séparation des Eglises et de l'Etat en France, les débats sur l'enseignement en Angleterre, les manifestations en Italie et en Espagne comptent parmi les moindres des phénomènes annonçant qu'à son tour la foule désire s'affranchir. Certes passera-t-elle par bien des étapes avant d'arriver au point où se sont arrêtés tels penseurs. Actions et réactions, flux et reflux, le résultat seul importe-

Pour les foules, le besoin est la mesure de la

A^érité. Si l'homme abandonne aujourd'hui son Dieu ou ses Dieux, par ce seul fait il prouve qu'ils ne lui sont plus nécessaires. Il peut vivre, il vit sans eux. L'humanité rejette ainsi, au cours des temps, tout ce qui l'embarrasse, après l'avoir servie. Elle est ingrate et féroce et pourtant admirable.

Ce fut le sort des Dieux d'être ses auxiliaires. Ils ne le sont plus. Leur culte est dispendieux ; la prière est une perte de temps.

Les poètes pourtant vénéreront toujours les Dieux et regretteront longtemps encore qu'il ne soit plus possible de leur obéir.

M. Auguste Strindberg

Homme de lettres (Stockholm).

Si religion veut direAnschluss mit Jenseits (Communication avec l'au-delà) ou sentiment de solidarité avec le Kosmos et Dieu, cette communication peut être momentanément rompue et ce sentiment peut être affaibli par des préoccupations d'ordre matériel. Ce fut le cas pour nous autres, enfants du siècle passé, qui, aux environs de 1870, vécûmes les grandes transformations économiques, assistâmes aux découvertes les plus importantes pour notre bien-être physique et vîmes changer entièrement notre existence matérielle. Nous perdîmes le contact avec le câble aérien et restâmes terre à terre. En même temps, on nous fit accroire — et l'on peut faire tout accroire aux jeunes gens — que les plus hauts problèmes pouvaient être réso-

lus par les quatuor spccies du bon sens ; Strauss, Renan et d'autres dég^radèrent la raison divine, l'Intuition, et élevèrent le sens commun ou le simple raisonnement, que nous partageons avec les animaux.

Bientôt nous en eûmes fini avec le christianisme et, immédiatement après, la religion fut « une manière de voir surannée » qu'on ne prit même pas la peine de discuter. Sur ces entrefaites, on découvrit le Gorille; et lorsque les Darwiniens y reconnurent leur image, l'image de leur Dieu, le Crépuscule des Dieux descendit sur la terre.

Mais, vers 1890, une aube nouvelle parut à l'horizon. Le sentiment religieux se retrouva, mais sous des formes nouvelles. L'antique sagesse fut déterrée, le Védantisme, le Bouddhisme pénétrèrent en Europe, et la religion fut de retour sous le couvert de noms tels que Théosophie, Occultisme. Un sourire divin rayonna sur le monde, lorsque le matérialiste Gharcot eut la mission divine de déclarer les miracles tout naturels, et il fut contraint de prophétiser « le retour des procès de sorcellerie pour dans 5o ans ». Ses élèves allèrent jusqu'à confirmer les guérisons miraculeuses de Lourdes, — et quoique les faits fussent dénommés des phénomènes hypnotiques, le nom ne changea pas la chose.

Vers la fin du siècle, nous pûmes saluer les congrès des religions, où tous les peuples et toutes les confessions du monde s'agenouillèrent ensemble (Chicago, Paris, Stockholm). Bossuet et Leibniz, qui ont recherché l'union de toutes les églises chrétiennes (syncrétisme) se seraient trouvés clair-

yO LA QUESTION RELIGIEUSE

voyants et plus que cela. Et le but visé par les congrès est poursuivi par les sciences religieuses qui s'appliquent à séparer le bon grain, les vérités éternelles de la paille et des fétus qui, après avoir servi d'abri à leur croissance, avaient iini par les couvrir et les étouffer.

Qu'en France on ferme les églises, cela ne signifie pas la déchéance de la religion, mais bien que les formes tombent. Les moules où la fonte a été faite seront brisés, et lorsque chaque confession aura donné sa part de la fonte, la seule, l'unique religion de l'avenir sera placée sur un piédestal autour duquel tous les peuples pourront se réunir.

Telle semble bien être la marche de l'évolution religieuse vers le but — une confession moniste « sans dogme ni théologie » ; — donc, vers l'évolution par la dissolution.

M. Jules Lemaître

de l'Académie française.

Je vous avoue que je n'en sais rien.

M. Georges Plékhanoff

Chef du parti socialiste démocrate russe. Vous demandez : Assistons-nous à une dissolu-

tion OU à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux ?

Vous me permettrez de me placer au point de vue de l'évolution sociale et de formuler la question de la manière suivante : la dissolution de l'idée religieuse n'est-elle pas le terme nécessaire de son évolution ?

Pour y répondre, rendons-nous compte de ce qu'a été jusqu'ici l'évolution de cette idée.

Mais d'abord qu'est-ce que la religion ? Si nous nous servons de ce que Edward B. Taylor appelle « définition minimum du terme religion », nous dirons que la religion est la croyance en des êtres spirituels existant à côté des choses et des processus naturels (i).

Cette croyance, qui est l'élément nécessaire de toute religion, sert en même temps à expliquer tous les phénomènes de la nature. Mais à une phase supérieure de l'évolution sociale, nous voyons s'ajouter à cet élément primitif un nouvel élément: l'élément moral.

L'alliance entre ces deux éléments devient déplus en plus étroite. C'estalors qu'on arrive à ce que je pourrais appeler : définition maximum du terme religion, soit la croyance en des êtres spirituels associée à la morale et lui servant de sanction. C'est à ce point que, pour beaucoup de gens, l'essence de la religion consiste dans la morale.

(i) Il est vrai que tout être spirituel n'est pas dieu. Pour devenir dieu, un être spirituel doit passer par une certaine évolution. Un dieu est un être spirituel se trouvant en relations de services mutuels avec une Iriùxi ou une peuplade donnée. Mais tout dieu est un être spirituel. Et cela nous suffit ici.

72 LA QUESTION nELIGIEUSE

Mais nous ne sommes point encore au terme de cette évolution.

L'alliance qui semblait indissoluble entre la religion et la morale est condamnée à disparaître de par le progrès de l'esprit humain.

L'explication scientifique des phénomènes est forcément matérialiste. L'intervention des êtres spirituels, qui, aux yeux du sauvag-e, explique tous les phénomènes, n'explique rien aux yeux d'un Berthelot; sa valeur diminue de plus en plus pour l'homme civiliséqui peut s'assimiler les résultats du travail scientifique.

Si nombre de gens croient à l'existence d'êtres spirituels et surnaturels, c'est que — pour diverses raisons — ils n'ont pu surmonter les obstacles qui les empêchent de se placer au point de vue scientifique.

Une fois ces obstacles écartés — et il faut croire que ce sera l'œuvre de l'évolution sociale — toute conception surnaturelle s'évanouira, et alors la morale sera forcée de reprendre son existence indépendante. La religion, dans le sens de sa définition maximum, aura vécu. — Quant ausentiment religieux, il disparaîtra évidemment avec la dissolution de l'idée religieuse. Mais il y a plus de conservatisme dans les sentiments que dans les idées. Il peut y avoir et il y aura certainement des survivances qui engendreront des conceptions plus ou moins bâtardes, mi-spiritualistes, mi-matérialistes, du monde.

Mais à leur tour ces survivances sont condamnées à disparaître, surtout quand disparaîtront certai-

LA QUESTION RELIGIEUSE -ji

nés institutions sociales que la religion paraît sanctionner.

Le progrès de l'humanité apporte avec lui l'arrêt de mort de l'idée et du sentiment religieux. Les gens timides ou intéressés ont peur pour la morale. Mais, je le répète, la morale peut mener une existence indépendante.

La croyance en des êtres spirituels, même à l'heure qu'il est, est loin de renforcer la morale. Bien au contraire, les religions des peuples civilisés actuels sont, pour la plupart, en arrière du développement moral de ces peuples.

W.-K. Clifford l'a dit avec raison : « Si les hommes n'étaient pas meilleurs que leurs religions, le monde serait un enfer! »

M. Félix Le Dantec

Professeur d'embryologie à l'Université de Paris.

Quoique les croyants nient le conflit entre la Science et la Foi, une coïncidence remarquable ne s'en manifeste pas moins entre le développement des sciences et le recul de l'idée religieuse. Cette coïncidence se comprendrait, alors même qu'il n'y aurait pas contradiction entre les dogmes et les découvertes des savants. Les principes de Lamarck nous enseignent en effet que les organes, se développant par un usage continu, s'atrophient par désuétude; on connaît aussi la loi du balancement organique. Or, nous appliquons aujourd'hui notre esprit scientifique à des problèmes dont notre sen-

timent religieux nous donnait autrefois la solution simpliste; nous développons donc le premier aux dépens du second. L'hypertrophie prodig^ieuse de l'esprit scientifique aux xviii^ et xix® siècles a naturellement déterminé une atrophie correspondante de la foi, chez les penseurs et chez ceux qui les suivent et les imitent.

Mais un organe, fixé dans notre espèce par un usage séculaire, ne disparaît pas tout d'un coup. Il est devenu caractère acquis et se transmet par hérédité en dépit des conting-ences. Il y a évolution lente et non dissolution.

L'appendice de notre caecum, ridicule souvenir de la seconde poche alimentaire des ancêtres herbivores, n'a pas disparu, et peut encore nous tuer. La rég-ression de notre sentiment relig-ieux est loin d'égaler celle de notre appendice, elle n'en est pas moins certaine chez tous, quoique moins avancée chez quelques-uns ; mais elle n'a pas abouti à une disparition complète de l'organe, même chez les athées. Marcel Hébert a essayé de substituer le Divin au Dieu personnel pour expliquer cette antinomie apparente, qui provient d'une confusion prolongée entre la croyance aux Dieux et le désir de comprendre.

Parce que le sentiment religieux existe chez tous et est opposé à la tendance scientifique, on devient anticlérical. On le serait peut-être moins si l'on envisageait seulement les dangers de la domination des prêtres. De même, on redoute les fous, bien moins pour le mal qu'ils peuvent faire que par la crainte justifiée de participer à leur folie.

Etant anticlérical, on élève ses enfants en es- |

sayant de détruire chez eux une survivance nuisible ; de même, on a proposé d'enlever l'appendice à tous les bébés. Mais les pères qui auront subi l'ablation transmettront cependant à leurs descendants cet orjy^ane rudimentaire, persistant comme le prépuce des circoncis. Une vieille chose héréditaire ne s'en va pas tout d'un coup. L'appendice en est une, le sentiment religieux une autre.

Si l'on redevenait végétarien aujourd'hui, ce ne serait pas l'appendice qui grossirait, mais peut-être l'estomac, à moins qu'une poche nouvelle se formât ailleurs, sur le tube digestif. De même il serait illusoire de vouloir réveiller le sentiment rehgieux au profit d'une religion en décadence ; c'est une religion neuve et vivace qui profiterait de la restauration. Aujourd'hui, la Science tient la corde. Où nous mènera-t-elie?

M. E. Vandervelde

Membre de la Chambre des Représentants, Chef du parti socialiste belge.

Si l'on avait posé la même question à quelque philosophe du ii® siècle, affranchi des anciennes croyances et dédaigneux ou ignorant des croyances nouvelles, qui s'élaboraient obscurément parmi les pauvres et les esclaves, il eût répondu sans doute : « Les Dieux s'en vont; les Dieux s'en sont allés; la Raison seule va régner à leur place. »

Aujourd'hui que nous avons vu le sentiment religieux survivre à des formes religieuses que les an-

76 L\ QUESTION KELIGIEUSS

ciens considéraient comme la seule religion possible, nous sommes plus circonspects et, avant de répondre, nous demandons à définir.

S'agit-il des religions officielles, dogmatiques, autoritaires, du Catholicisme, par exemple, qui est, assurément, de toutes les conceptions religieuses issues du Christianisme , la plus cohérente, la plus logique?

Je n'hésite pas à dire que nous assistons, en ce qui les concerne, à une dissolution, et non pas à une évolution.

Il est bien vrai que, parmi ceux qui s'intitulent catholiques, ou protestants, certains croient les religions actuelles susceptibles d'évoluer, de se transformer de telle sorte que leurs dogmes, réduits à l'état de symboles, et leurs livres saints, interprétés subtilement par une exégèse savante, cessent d'être en contradiction avec les faits susceptibles de vérification scientifique.

Mais^ sans compter que ces néo-catholiques ou ces néo-protestants se heurtent à l'opposition tenace des hiérarchies, qui ne voit que les religions ainsi transformées ne sont plus elles-mêmes et qu'en définitive des catholiques comme Loîsy, des protestants comme Réville, des libres-penseurs comme Berthelot sont infiniment plus près les uns des autres qu'ils ne le sont de leurs prétendus coreligionnaires.

Ce qui les rapproche, en effet, c'est, d'une part, qu'ils ne tolèrent point que leurs croyances ou leurs hypothèses philosophiques portent la moindre atteinte à leur liberté de savants; c'est, d'autre part, qu'ils croient à la pérennité du sentiment reli-

gieux, qu'ils pensent que, dans l'avenir comme dans le présent et dans le passé, il y aura toujours des hommes — et, sans doute, l'immense majorité des hommes — qui seront irrésistiblement portés à faire des hypothèses métaphysiques.

Et, sur ce point, je suis complètement d'accord avec eux. Je suis convaincu que, dans la société socialiste, comme dans la société bourgeoise, les problèmes de la mort et de la vie, du mystère de nos destinées et de nos origines, continueront à engendrer des hypothèses métaphysiques, ou, si l'on préfère, des croyances religieuses. Mais ces croyances ne seront que des hypothèses. Nul ne songera plus, au nom d'une prétendue révélation, à les imposer comme des vérités absolues. Il y aura encore, selon toute vraisemblance, des associations religieuses, mais il n'y aura plus — sinon comme d'archaïques survivances — des églises, autoritaires, intolérantes, despotiques.

M. François Goppée

de l'Académie Française.

J'ai dit, ce matin, et je redirai, ce soir, en faisant ma prière :

Credo in sanctam Ecclesiam catholicam.

Ce seul mot « Credo » sera, s'il vous plaît, ma réponse à l'enquête du Mercure de France.

78 LA. QUESTION HEUGIEUSE

M. René Bazin

de l'Acadéraie française.

Vous demandez « si nous assistons à une dissolution ou à une évolution de l'idée relig-ieuse ».

Ni à l'une, ni à l'autre : nous assistons à une persécution. Elles ont toujours été plus ou moins contagieuses. Nées en France, on ne les a jamais vues s'y renfermer. L'ag'itation qui se produit aujourd'hui, sur divers points du monde énumérés dans votre questionnaire, a ceci de remarquable qu'elle n'est pas seulement anti-catholique, mais anti-chrétienne. Elle ne vise pas à une transformation, mais à un anéantissement. Elle semble avoir, presque partout, des ori^^ines, une allure, une organisation politiques, et ce qu'elle attaque d'abord dans l'idée religieuse, c'est le principe d'autorité. Même sous cette forme et avec cette étendue, elle n'est pas un phénomène nouveau.

D'autre part, vous observez, très justement, que « l'idée religieuse, le sentiment religieux, la religion ou les religions, l'influence de telle ou telle forme religieuse sur le développement des mœurs, font, depuis quelques années, l'objet d'un nombre croissant d'ouvrages ». Cette étude passionnée du problème religieux a amené au catholicisme des esprits de haute culture, principalement en France et en Angleterre. Est-elle le prélude d'une renaissance religieuse, qui s'annoncerait de loin, sur les

sommets? Peut-on voir en elle un effet indirect de l'agitation politique et anti-religieuse que vous signaliez tout à l'heure ? N'en serait-elle pas plutôt l'une des causes? Quoi qu'il en soit, ce second phénomène me semble de plus d'importance que le premier, et, malgré les apparences, plus plein de conséquences pour l'avenir.

M. l'abbé Romolo Murri

(Italie).

A une évolution et non à une dissolution.

L'apparence d'une dissolution, dans les pays d'Europe, vient du fait que le christianisme, durant le cours de plusieurs siècles, s'est resserré en un dogmatisme jaloux et intolérant, se retranchant hors des progrès de la pensée et de l'esprit humain. La libre spéculation religieuse n'en fut pas diminuée ; mais elle ne trouva pas d'écho dans les corps religieux, dominés avant tout par la préoccupation de l'orthodoxie littérale et formelle; et le terrain lui a pour ainsi dire manqué pour se traduire en vastes mouvements collectifs et prendre forme dans les doctrines et dans les rites.

Il y a donc aujourd'hui un déséquilibre énorme entre la pensée religieuse des différentes collectivités chrétiennes d'une part et la culture scientifique moderne de l'autre; et de là aussi entre la vie religieuse, avant tout extérieure et rituelle, et les profondes agitations de la société démocratique contemporaine. Ce déséquilibre explique le malaise

8o LA QUESTION UELIGILUSE

profond des âmes, en fait de religion, et la crise du catholicisme-

Si le sentiment et l'esprit religieux étaient réellement des formes historiques de croyance et d'orientation pratique de l'âme humaine maintenant dépassées, et non les exigences perpétuelles de celle-ci et le fruit naturel du contact de l'esprit avec la réalité, les relig-ions positives auraient marché^ pendant la phase actuelle, à une lente et tranquille décomposition. Mais la gravité même et la violence de la crise religieuse et son universalité montrent qu'il y a là une période de recherche anxieuse d'un nouvel équilibre entre la religion et la vie, et non de dissolution de celle-là.

Et de cela, à ce qu'il me semble, il y a deux grandes preuves.

En philosophie, la critique des sciences, de leurs méthodes et de leurs limites, et les études de psychologie, ont établi définitivement le champ propre des croyances, expression provisoire et obscure de la réalité profonde et totale, inaccessible à l'expérience et perçue et sentie par l'esprit qui ne peut orienter que vers elle les fins suprêmes de la vie et de l'activité consciente.

Dans la vie sociale, la démocratie, déjà considérée comme un simple progrès de l'association dans les relations extérieures, économiques ou politiques, apparaît toujours plus comme un yai^ de conscience, comme une communion des biens intellectuels et culturels, qui se répercute ensuite dans les actes et dans les rapports extérieurs . Elle est ensuite la tendance des multiples vers l'Un, le détachement et la venue au jour d'une conscience universelle et

LA QUESTION lua.KilF.USE 8l

absolue des nombreuses consciences contingentes et passagères. La démocratie devient ainsi, dans son intime substance, un fait de caractère religieux de création et de formation des consciences, prises dans la totalité de leur vie.

Dans l'apparente dissolution, laquelle n'est réelle que pourquelques formes historiques, relativement récentes, d'état de la pensée et de pathologie de l'esprit religieux (résumées par quelques-uns dans ce mot : cléricalisme), se dessine déjà, si nous ne nous trompons, un vigoureux mouvement de reconstitution.

M. Havelock EUis

Ang-Ieterre.

La religion est fondée sur des instincts humains profonds, et jamais ne se posera la question de sa disparition. Les Eglises — chrétiennes ou non — peuvent se développer et disparaître, mais c'est là une toute autre question. Une Eglise est construite à l'aide d'idées philosophiques, de convictions morales, de traditions anciennes, d'intérêts personnels; à l'origine elle a pu sourdre de l'instinct religieux, mais à la tin la religion n'y joue qu'un rôle minime. Lorsqu'un homme doué d'un instinct profondément religieux apparaît au sein d'une Eglise, c'est à grand'peine qu'il y demeure : le plus souvent on l'en chasse. La religion est une source qui prend naissance à l'intérieur de l'âme humaine individuelle, et les Eglises n'ont aucune part à

cette naissance. Elles trouvent souvent plus commode de la faire disparaître que de la protéger. Si, par suite, un ennemi de la relig^ion pense qu'en aidant à détruire une Eglise il aide à détruire la religion, il se trompe cruellement, il ne fait qu'ouvrir les voies à une forme nouvelle de religion.

Quant aux Eglises, je pense que nous devons reconnaître qu'une civilisation avancée leur est toujours et partout défavorable. La complexité de la civilisation implique de grandes variations entre individus; au lieu qu'une Eglise a besoin d'une grande uniformité parmi ses membres. Un individu très civilisé ne peut d'ordinaire se conformer à toutes les exigences que formule une Eglise. Les Eglises ont toujours réussi le mieux chez des groupements en train de sortir du stade sauvage.

La religion est également affranchie d'idées particulières. Elle peut s'associer à n'importe quel système d'idées; et un athée peut être tout aussi profondément religieux que tel ou tel chrétien. L'instinct religieux est un élément de la nature humaine, presque autant que l'instinct sexuel, auquel il est si curieusement allié. Il y a des individus qui sont anesthésiques au point de vue sexuel, et d'autres qui le sont au point de vue religieux. Mais ceci ne peut affecter que la conduite et l'activité de l'individu; c'est uniquement une question personnelle quine rend cet individu ni meilleur ou- pire ni plus moral ou moins moral que d'autres individus.

M. Frédéric Mistral

VEGUEN VENI

S'aco's pas vuei, sara deman :

Lis amelié de la calanco Se van garni de sijîoiir blanco Pèr loii plasé d'où galimand Que sus la routo vai trimant.

S'acô's pas vuei, sara deman ; Bello Jlourido porto em'elo Lis ameloun e lis amelo :

Nosti pichot, que soun groumand, Tduti ié van manda la man.

S'acô's pas vuei, sara deman :

Tant-lèu embaimo la viôuleto Lou parpaioun ié fai l'aleto, E la ninoio a soun amant, Tant-lèu lou sen ié vèn pouman.

S'acô's pas vuei, sara deman :

Dur o jamai, quand plôu e nèvo ; Pèr tôuti lou soulèu se lèvo E grum d'eigagno en se fourmant Autant lusis coume diamant.

S'acô's pas vuei, sara deman :

L'umble qu'es dins lou pequinage.

Vengu soun jour, moanto aureinage, E lou que fai soun ardimand, Brôu ! toumbo coume un calaman.

84 LA QUESTION HELIGIEUSE

S'acô's pas vnei, sara dcman :

Rapelen-nous que la paciènci

Es lou cepoun de la sapiènci

E, maii-grat tout, sian Jlourimand

Quand de paciènci nous arman.

S'acâ's pas vuei, sara deman :

Dôu Felihrigee de si membre Se gardara poulit remembre E noste gènt parla roumand Para lingueto au franchimand.

S'acâ's pas vuei, sara deman :

En un desbord de lèi marrido Pèr fes lou mounde se desbrido ; Mai^ vèngue l'ouro, à soun coumand Dieu giblara li sacamand.

S'acâ's pas vuei, sara deman :

Lou gaudre foui cour à la baisso...

Basto qu après lou boui-abaisso Noun regreten, pàuris uman, Dôu vièi passât lou tèms charmant !

VOYONS VENIR (l)

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — les amandiers delà côte — vont se couvrir de leurs fleurs blanches — pour le plaisir du chemineau — qui est en marche sur la route.

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : —

(i) Celle pièce a été traduite du provençal par l'auteur.

la belle floraison porte avec elle — les amandes vertes et mûres. — Et nos gosses, petits gourmands,

— tous, vont y envoyer la main.

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain :

— dès que la violette embaume, — le papillon voltige sur elle, — et la fillette a son amant, — dès que son sein en pommes s'arrondit.

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain :

— cela ne dure pas, lorsqu'il pleut ou qu'il neige.

— Le soleil se lève pour tous — et la goutte de rosée qui se forme — luit aussi bien que le diamant.

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — l'humble qui est dans la misère, — son jour venu, monte au triomphe, — et le présomptueux — tombe soudain comme une poutre.

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — rappelons-nous que la patience — est le pilier de la sagesse; — et, malgré tout, nous florissons, — quand nous nous armons de patience.

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain :

— du Félibrige et de ses membres — on gardera jolie mémoire — et notre gai parler roman — fera envie au parier de France.

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain :

— en un débord de lois mauvaises — parfois le monde se débride; — mais, vienne l'heure, et les méchants, — Dieu les courbera sous ses ordres.

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — le torrent fou court à la chute... — Fasse le ciel qu'après le branlebas — nous ne regrettions pas,

pauvres humains, — le temps charmant du vieux passé !

• M . G. Bonet-Maury

Professeur à la Faculté libre de Théologie protestante de Paris,

Pour peu qu'on soit famiher avec l'histoire des religions, la réponse n'est pas douteuse : il y a évolution. Le sentiment religieux est impérissable; en effet, comme l'a dit avec raison M. Paul Guieysse, avec l'autorité qui lui appartient comme égyptologue :

« On retrouve cet instinct inné chez l'homme, « aussi loin qu'on peut remonter dans l'histoire, et « jusque dans les périodes les plus archaïques. C'est « cet instinct qui leur fait pressentir que notre « existence n'est pas limitée à notre période terres- « tre, mais qu'il y a un au-delà. »

Ce quia pu faire naître des doutes sur sa pérennité, c'est le spectacle de la lutte engagée entre le pouvoir civil et l'église dans certains pays, et de l'indifférence des masses populaires pour la cause de cette dernière. Mais il faut bien se garder de confondre le sentiment religieux avec tel ou tel organisme ecclésiastique, qui prétend le monopoliser.

On ne peut pas juger de l'avenir de la religion d'après des pays comme le nôtre, où la question religieuse est trop mêlée aux intérêts politiques ou économiques. Les églises passent ou se transfor-

ment :1e sentiment religieux est éternel. Il faut donc élargir notre horizon, considérer le mouvement religieux dans le monde et examiner tour à tour l'état des religions universalistes.

Prenons d'abord le christianisme. Voici, à mon sens, les signes de vitalité qu'il offre :

Le premier es,\.V expansion missionnaire. Depuis la fin du XV* siècle, les églises chrétiennes de l'Europe — et depuis le début du xix*, celle des Etats- Unis de l'Amérique du Nord, ont envoyé des religieux ou des prédicateurs aniioncer l'Evangile de Jésus aux tribus les plus sauvages, comme aux peuples les plus cultivés du monde païen, et, quoi qu'on en dise, ils ont grandement contribué à élever leur niveau moral, familial et religieux.

En second lieu, il s'est produit, au cours des deux derniers siècles en Allemagne (Spener), en Angleterre (John AVeslej), en Italie (Fogazzaro),dans le Sud de la France et récemment au pays de Galles, des 'recrudescences du sentiment religieux, amenant un relèvement moral, qu'on a, à juste titre, appelées des réveils.

La place que les questions religieuses occupent dans la littérature des peuples les plus civilisés est aussi une marque du rôle important que joue l'idée religieuse dans la vie intellectuelle de l'humanité. Il suffira de signaler le succès de J/"® de La Ouintinie, de George Sand, et de l'Evangéliste d'Alph. Daudet en France, celui de Robert Elsmere par M™® Humphry Ward, en Angleterre et Amérique, de Résurrection, de Tolstoï, et à' Il Santo, de Fogazzaro, dans le monde entier.

Enfin, l'intérêt croissant des laïques hommes

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pour les affaires relig-ieuses est aussi un signe de l'évolution en question.

Ce sont des laïques qui ont organisé les Cercles ouvriers et les conférences sociales (Comte de Mun, Marc Sang-nier), les patronages d'apprentis, les Unions chrétiennes déjeunes gens et la Fédération internationale des étudiants chrétiens et, dans le régime de la séparation, ce rôle des laïques s'accroîtra encore, pour le bien des églises.

Si, après le monde chrétien, nous examinions la situation de l'Islamisme, du Judaïsme, du Bouddhisme, dsi Parsisme,elc., nous constaterions des faits analogues, qui révèlent des fermentations, des transformations du sentiment religieux sous Jfcf l'influence, soit des milieux, soit des races différentes. Dans le monde musulman, entre autres, il y a depuis un siècle et demi une recrudescence du sentiment religieux, qui se manifeste par la propagande des Confréries en Afrique et, de temps à autre, par l'apparition de « mahdis ». Et nous verrions que ces évolutions tendent vers le monothéïsme et vers l'adoption d'une morale commune. — On peut dire, d'une manière générale, que la morale suit le contre-coup de l'élévation ou du déclin du sentiment religieux.

Ainsi, en dernière analyse, l'idée comme le sentiment religieux font partie intégrante de l'âme humaine, leur cause est étroitement liée à celle de la civilisation. Pour qu'ils périssent il faudrait que l'homme disparût de la surface de la terre ou qu'il perdît son âme et revînt à l'état animal.

LA QUESTION RELIGIEUSE i?9

M. Lévy-Bruhl

Professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Paris.

L'histoire que nous comprenons peut-être le moins est celle qui se fait sous nos yeux. Pour bien juger de la force relative des idées, des sentiments, des tendances qui luttent entre elles dans une société à un moment donné, pour en évaluer les chances de survie, ilfautles voir d'assez haut, et distinctement. Aux yeux des contemporains, la mêlée est trop proche, et trop complexe. A moins d'être doué d'une faculté spéciale de divination, infiniment rare, on en est réduit à des conjectures plus ou moins plausibles. Et si nos inductions nous semblent vraisemblables, ou même probantes, les faits ne manquent ^uère de les démentir. Je ne me sens donc pas en état, pour ma part, de décider, ni même de chercher utilement si nous assistons à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux. Mais je puis vous soumettre, si vous le voulez bien, quelques réflexions simples que votre très intéressante question m'a suggérées.

Nous ne sommes pas forcés d'opter entre ces deux propositions contradictoires : les gens n'ont plus la foi religieuse qui leur a été transmise, ou bien ils l'ont encore. La réalité psychologique échappe à ce dilemme. Les gens peuvent penser qu'ils continuent à croire, alors qu'en réalité ils ne croient plus; — c'est le cas d'un grand nombre de

go LA OUESTION RELIGIEUSE

fidèles aujourd'hui, dans les classes dites dirigeantes. Ils peuvent aussi s'imai^iner qu'ils ne croient plus, tandis qu'au fond de l'âme ils restent attachés à descroyances que leur raison jui^e périmées; — on en trouverait beaucoup d'exemples, dans les mômes classes, parmi les esprits qui pensent être aiïranchis. Aussi est-il toujours difficile de dire où en est exactement une religion qui décline après avoir longtemps dominé.

En outre, l'effet de croyances qui ont profondément pénétré la mentalité et la vie morale d'une civilisation persiste après que ces croyances ont presque disparu. Des esprits qui cessent d'être chrétiens peuvent demeurer christianisés pour des siècles. Ainsi, la plupart des « philosophes » du xvni° siècle, adversaires déclarés de la métaphysique chrétienne, ne voulaient plus entendre parler d'une Providence, qui régit le monde en le menant aux fins voulues par Dieu dans sa sagesse. Mais ces mômes philosophes se complaisaient à l'idée d'une nature bonne et prévoyante, attentive aux besoins des êtres vivants, et en particulier à ceux de l'homme : cette nature était-elle autre chose qu'une Providence laïcisée? Avec moins de naïveté, la spéculalion philosophique qui a suivi porte presque toujours la marque de la môme influence. Depuis l'école d'Alexandrie, depuis que la métaphysique religieuse qui s'en est inspirée a dominé en Europe pendant plus de mille ans, personne peutêtre n'a plus regardé le monde avec les yeux clairs d'un philosopiie grec. Notre vision de la réalité est toujours teintée de mysticisme.

Est-ce à dire que les derniers siècles écoulés

n'aient rien apporté de nouveau? Si fait: le développement des sciences positives, et les conditions économiques des sociétés modernes retentissent sur les croyances. L'incompatibilité entre ce que nous savons, — si peu que nous sachions encore, — et les dogmes pieusement acceptés jadis devient chaque jour plus criante. S'il était vrai que « les idées mènent le monde », on pourrait croire à l'imminence de grandes transformations. Mais elles ne le mènent pas seules, et les éléments irrationnels qui leur font contre-poids ont des réserves de force peut-être inépuisables.

M. Georges Goyau

Homme de lettres.

Je ne crois pas, Monsieur, que l'idée religieuse soit en dissolution. Les « libres penseurs » — je les suppose généreux — s'acharneraient-ils ainsi sur une morte?

Longtemps on l'a reléguée dans les sacristies : dès qu'elle en sortait, dès qu'elle aspirait à un rôle social, on la taxait de cléricalisme. Aujourd'hui, sans crainte de se contredire, on reproche à ses adeptes de trop se soucier du ciel et d'être indifférents au progrès humain. Le reproche a réveillé les énergies de l'idée religieuse : elle devient plus conquérante, plus exigeante, plus ambitieuse, plus entrante^ plus empressée de se manifester comme une maîtresse de morale sociale. L'individu qui la porte en soi est désormais aussi pressé de réaliser

f)2 LA QLESTION I\ELIGIEU6E

dans la vie sociale les conséquences sociales de son credo que de propager ce cr^c/o lui-même; c'est par des services sociaux que l'apostolat religieux s'inaugure : c'est comme un lien de fraternité humaine en même temps que de filiation divine que la religion se propose. Au moment où les questions sociales nous captivent, cette attitude de l'idée religieuse n'est pas une posture d'agonie.

Que le sentiment religieux évolue, cela va de soi, puisqu'il n'y a pas d'acte religieux sans que nous y mettions quelque chose de nous-mêmes, et puisque nous ne ressemblons pas aux aïeux. Jadis le sentiment religieux naissait surtout en présence du mystère de la nature ; nous sommes plus inquiets, aujourd'hui, du mystère que nous sommes à nousmêmes. Les hommes d'autrefois étaient, je crois, plus accessibles que ceux de notre époque au langage des cieux leur racontant la gloire de Dieu {cœli (?/zarra/i^); aujourd'hui ce sont les profondeurs mêmes de nos âmes, bien plutôt que les voûtes du ciel, qui nous paraissent postuler Dieu. Il me semble, dès lors, que le sentiment religieux, suscité par une obsession toujours plus pressante et toujours plus personnelle du mystère humain, implore une satisfaction toujours plus précise. Le bon Dieu dont les cieux nous racontaient la gloire pouvait n'être qu'un Dieu inconnu; le Dieu dont nos âmes ont besoin — livres maculés qui réclament un exégète — doit être un Dieu connu, un Dieu que des efforts de dialectique ne suffiraient point à faire toucher, qui fasse vers nous plus de la moitié du chemin, un Dieu qui soit venu, qui vienne... Il est des âmes pour qui l'expérience eu-

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charisliqne devient le plus grandiose argument d'apologétique ; et par l'exercice même de leur piété, par l'acte pascal, elles satisfont l'immortel instinct qui, dévié, a produit les philosophies panthéistes. Voici qu'en effet l'évolution du sentiment religieux coïncide avec une insistance de plus en plus grande des lèvres sacerdotales en faveur de la communion fréquente. Si le jansénisme l'eût emporté, toutes les âmes religieuses seraient devenues panthéistes. En un mot, Monsieur, l'attitude actuelle de l'idée religieuse et l'évolution actuelle du sentiment religieux me semblent, si j'ose ainsi dire, faire de la religion une « actualité », dans une époque où le panthéisme attire les intelligences, où le socialisme émeut les consciences.

M. Bêla Fôldes

Membre de l'Académie hongroise des Sciences, Professeur à l'Université de Budapest.

Je pense qu'il y aura toujours une religion, c'està-dire une philosophie de l'inconnu, un culte du suprême, un autel pour nos idéals irréahsés ; et même pour cette part très petite des hommes qui atteignent les hauteurs de l'humanité. Mais les religions positives du passé n'auront pas une vie éternelle. C'est donc plutôt une évolution qu'une dissolution de l'idée religieuse, évolution qui est accompagnée par une hostilité contre les systèmes religieux existants. La religion est éternelle, les religions sont transitoires.

94 LA QUESTION UELKilLUSE

M. Antonio Fogazzaro

Sénateur, Homme de lettres (Italie),

Parlons d'abord du sentiment relig^ieux, puisqu'il précède l'idée dans le sens historique et dans le sens psycholoi^âque. Le sentiment relig-ieux est tellement essentiel, à mon avis, à la nature humaine, que sa dissolution est impossilîle. Il a certainement évolué depuis les origines de l'humanité : la conscience d'une réalité surhumaine incarnant la beauté morale parfaite et suprême, l'aspiration à cette réalité conçue comme amour et intelligence ont pris le dessus sur la terreur qu'on trouve à l'origine des religions, en la transformant en crainte filiale. Evoluera-t-il encore? Je pense que oui, dans certaines limites. Je pense qu'il est en train d'évoluer comme aspiration et aussi comme crainte. Les progrès des sciences, qui sont intimement liés à l'évolution religieuse, ont ouvert dans ces derniers temps des vues nouvelles sur l'Inconnu qui ne nous entoure pas seulement, mais nous pénètre. En stimulant notre désir naturel de la vérité et en cous faisant sentir plus vivement nos impuissances, ces sciences nous reconduisent, d'une certaine manière, dans le sens d'une spirale, vers nos origines; elles ravivent notre sentiment religieux par l'impression d'un mystère formidable, non pas pour notre existence physique, mais pour notre moi intérieur, dont le besoin suprême est de se reposer dans une conception rationnelle, claire et sûre de l'univers et de la vie.

LA QUESTION RELIGIEUSE q5

Et l'idée religieuse évolue, nécessairement, d'une manière correspondante. Puisque l'élément mystérieux de la religion nous apparaît toujours plus réel et plus insondable, il s'ensuit que l'insuffisance des formules thëologiques nous devient de plus en plus évidente et en même temps que le devoir de croire devient de plus en plus impérieux, car cette relation entre notre intelligence et la Réalité insondable est la seule possible; car la disposition à croire nous est innée, et doit, par conséquent, s'appliquer; car, enfin, il est difficile d'admettre que notre obligation envers la vérité cesse vis-à-vis d'une vérité qui s'impose à notre entendement, à notre imagination, aux instincts de notre cœur, sans se dévoiler, d'une vérité que nous ne pouvons pas comprendre, mais que nous pouvons aimer.

Nous n'allons pas vers la conception religieuse rêvée par des hommes de science, une conception où le surnaturel ne gênerait plus la morale. Nous allons vers une conception religieuse où le dogme tiendra une très grande place, mais où les relations entre l'intelligence humaine et le dogme seront des relations de foi vivante dépassant les formules, plongeant dans le mystère, y puisant l'amour, la force, la vie à traduire en action.

M. Emile Durkheim

Professeur de sociolog'ie à l'Université de Paris. Il paraît de toute évidence que nous assistons à

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la dissolution d'une /or/ne religieuse. C'est celle qui s'est constituée et organisée dans les sociétés européennes au cours du moyen-âge : il est aussi impossible de la restaurer que les formes sociales correspondantes. Au reste, cette dissolution ne date pas d'hier : la crise religieuse du xvi^ siècle en était déjà une première étape. Et l'indifférence au milieu de laquelle est en train de s'accomplir chez nous la séparation de l'Eglise et de l'Etat semble bien témoigner que ces croyances religieuses ne tiennent plus aux consciences que par d'assez faibles racines.

Le fait que la religion est, de plus en plus, l'objet de recherches historiques et scientifiques n'infirme en rien l'assertion précédente, mais, au contraire, la corrobore. Tant que la religion, surtout la religion catholique, gardait toute son autorité, elle était au-dessus delà critique et de la science; le fait que l'esprit scientifique s'en empare et l'interroge avec la même liberté que les autres phénomènes naturels tend à prouver qu'elle a perdu de cet ascendant qui la soustrayait à la pensée profane.

Est-ce à dire que la pensée religieuse soit arrivée au terme de sa carrière? Il est contraire à toute vraisemblance que les causes qui ont suscité les religions dans le passé cessent tout à coup d'être agissantes. Quant à savoir quelles seront les formes religieuses de l'avenir, c'est une prophétie que l'état de nos connaissances ne nous permet guère de faire. Tout ce que l'on peut présumer, c'est qu'elles seront encore plus pénétrées de rationalité que les religions même les plus rationnelles d'aujourd'hui, et que le sens social, qui a toujours été l'âme des

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religions, s'y affirmera plus directement et plus expressément que par le passé, sans se voiler de mythes et de symboles.

• M. Camille Lemonnier

Homme de lettres.

Même chez les hommes les plus détachés des pratiques d'un culte, il subsiste, à l'état latent, un sentiment vaguement religieux, en dehors de tout dogme et de toute confession, soit qu'il constitue une des formes de l'exaltation de l'âme devant les prodiges du monde, soit qu'il ait pour cause l'atavisme. Il ne peut donc être question de sa dissolution dans la minute trouble où les consciences et les églises sont aux prises : l'idée religieuse se déplace et se modifie, mais ne s'éteint pas. Serait-ce tout au moins le signal d'une évolution prochaine dans le sens d'une modification des directions de la foi ou des modalités liturgiques?

Conjecturons plus simplement dans les conflits actuels le retour d'une de ces crises qui reviennent à travers les siècles et où les confessions sont remises en cause, sans que pour cela leur existence soit au fond menacée.

On peut dire toutefois que la question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui faisait redouter une croisade violente pour la foi, aura servi, par le rapide apaisement de l'agitation qu'elle a soulevée, à témoigner de l'aff'aiblissement du sentiment catholique chez un grand peuple où celui-ci semblait surtout affermi.

UEUGIEUSE

M. J.-F. Raffaëlli

Arliste-peialre.

D'une façon g'énérale, le sentiment religieux se développe chez l'individu sous la pression qu'exerce la crainte.

C'est ainsi quel'homme vivant éloigné desgrands centres a le sentiment religieux plus développé que celui habitant la ville, parce qu'il a plus à craindre des éléments et des hommes, et que celui habitant la montagne ou les bords des mers est plus religieux que l'habitant de la plaine et des centres de pays, parce qu'il est plus près des dangers et plus loin des secours.

Nos aïeux étaient donc plus religieux que nous, parce qu'ils avaient plus que nous la crainte des épidémies, des famines, des maladies, des guerres, de la justice et des malfaiteurs. — Et nous le sommes moins qu'eux, parce que nous avons moins à craindre ces horreurs, et que les voies ferrées, les lignes télégraphiques, les téléphones, le journalisme, ayant établi entre les hommes des rapports incessants, ceux-ci s'en trouvent réconfortés, leur sentiment religieux diminuant d'autant.

Le sentiment religieux est donc en décroissance dans la plupart des pays .

Cependant certains peuples positifs, les Anglo- Saxons, par exemple, qui acceptent exactement les choses qui les servent et dans la mesure exacte où elles les servent, pratiquent le sentiment religieux

avec beaucoup de soin, leur situation insulaire les rendant plus sensibles, d'autre part, à ce sentiment.

— Ils comprennent la religion comme une sorte de sport de l'âme, comme une discipline morale utile, indispensable. Ilsy trouvent une grande force, ces soins ajoutant infiniment à leur caractère. Le protestantisme, qui est une religion ne nuisant aucunement au développement de l'individu auquel il laisse des libertés, — ce qui explique les très nombreuses sectes existant dans les Iles Britanniques,

— est, tel qu'ils l'acceptent, une religion confortable, nette, bien ordonnée, excellente pour la santé physique et morale des individus. Ils s'en rendent parfaitement compte.

Le sentiment religieux n'est donc pas en décroissance chez les Anglo-Saxons.

M. Edoardo Sanz y Escartin

Sénateur, Secrétaire de rAcadémie des Sciences morales et politiques de Madrid.

Le développementdes sciences naturelles, spécialement des sciences biologiques, en déterminant l'ordre inflexible desuccession des phénomènes, a brisé toute idée d'une intervention surnaturelle dans le cours des événements humains.

La psychologie moderne, qui indique les conditions organiques de la vie de l'esprit et démontre sa dépendance intime des processus de la substance nerveuse, paraît incompatible avec les concepts

traditionnels de la spiritualité, de la responsabilité et de la sanction morale.

Une sensibilité plus délicate, un sentiment de solidarité et de justice chaque jour plusintense relèvent davantage, rendent plus poignante la contradiction entre notre idéal et la réalité éternelle de la vie. La douleur répandue de toutes parts avec une prodigalité infinie, la souffrance implacable qui met son empreinte d'horreur aussi bien sur le visage candide de l'enfant que sur la face flétrie du vieillard, excluent dans beaucoup d'âmes l'image d'un Dieu de justice et de bonté.

S'il j a une justice surnaturelle, — pense-t-on, — ce n'est pas notre justice; s'il y a une bonté surnaturelle, ce n'est pas notre bonté. Nos j ugements ne peuvent servir pour apprécier ce qui leur est étranger.

Cela veut-il dire que méritent l'approbation les grossiers radicalismes du jacobinisme antireligieux et les platitudes de la libre-pensée professionnelle ?

Les vérités, sous leur aspect social, sont essentiellement relatives. Le degré de civilisation des différents peuples, leur histoire, leurs mœurs déterminent telles ou telles formes de pensée ou d'action. Quand Guyau écrivait qu'une erreur féconde est plus vraie, du point de vue de l'évolution universelle, qu'une vérité trop étroite et stérile, il énonçait un principe de valeur pratique considérable. Et, quel que soit le degré de leur vérité intrinsèque, les religions ont été, sont aujourd'hui, pour beaucoup de peuples et pour beaucoup d'âmes, leur vérité propre, une vérité sociale.

doute, un courant de dissolution du

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