T. MICHAEL
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sentiment religieux traditionnel qui se manifeslc aujourd'hui dans le monde civilisé. Il doit en être nécessairement ainsi, étant données les conditions actuelles de l'évolution humaine, sans que cela signifie que les vérités contenues sous les symboles séculaires doivent perdre pour cela de leur virtualité, ni que les antiques formes, de penser et de sentir doivent disparaître àbref délai. 11 ne paraît pas possible d'ailleurs que surgissent de nouvelles religions. La phase du protestantisme représentée avec une haute autorité par Aug. Sabatier est, simplement, la dernière étape sur le chemin de sa dissolution.
Mais l'énigme du monde et de la vie continuera à rester muette, impénétrable à notre raison. Un sentiment de subordination, de respect, peut-être même d'espérance, germera toujours dans l'esprit humain à méditer sur le mystère insondable des choses.
D'autre part, le développement de l'intelligence, le perfectionnement de la sensibilité produiront eu plus grand nombre des individus supérieurs, doués d'un haut idéal de beauté morale et de justice.
Si, avec saint Paul, si, avec de grands penseurs modernes, nous nommons religieux ces sentiments et ces idées qui nous libèrent de l'égoïsme, des préoccupations rampantes, de la servitude de la sensualité, et mettent un sceau de noblesse sur notre vie, ah ! alors, c'est certain, la religion ne meurt pas, mais, bien au contraire, elle aura chaque jour à prendre racine avec plus de force dans nos cœurs.
M. Georges Dumesnil
Professeur de philosophie à l'Université de Grenoble.
L'existence d'un sentiment religieux est liée à l'existence de l'idée religieuse.
J'entends par idée religieuse un système d'idées organique, parfaitement défini en concepts^ et qui ainsi se présente vraiment comme idée.
La mode de la philosophie contemporaine est d'expliquer l'idée par le sentiment, en sorte que le sentiment pourrait subsister sans l'idée épiphénomène.
Cette explication contient du vrai en ce sens que « la nature commence tout en nous » (Aristote); par là, l'idée claire repose sur un fonds de sentiment spontané.
Pour le surplus, cette explication est toute fausse.
Le sentiment se soulève par l'idée et c'est elle qui l'attire, le soutient, le fixe et l'accroît; dès là, c'est le conscient qui fait le subconscient et l'inconscient, c'est la forme qui maintient le fonds. C'est l'idée chrétienne qui a formé la mentalité sentimentale européenne; c'est l'idée catholique qui (c'est un truisme) a fait en très grande partie la mentalité et le sentiment français.
L'idée changeant, le sentiment change. Simple exemple de l'empire de l'idée sur le plus violent des sentiments, l'amour : — Une femme est votre belle sœur, cette idée vous tient dans un sentiment de retenue respectueuse. — Son mari meurt, vous
avez l'idée qu'elle est libre, vous convoilez cette femme quin'excitait pas votre amour, vous l'aimez, vous voulez l'épouser. — Vous apprenez qu'elle oublie sa liberté dans les bras d'un ami, il y a des chances pour qu'à cette nouvelle idée votre amour, après une passagère exacerbation, dégénère en détachement. Chaque idée disparue a emporté son sentiment avec elle. Une idée meurt, un sentiment meurt.
L'abolition de l'idée absolue semble d'abord favoriser la recrudescence du sentiment qui y est lié, mais c'est un leurre. Par exemple, si l'idée de mariage, de dévotion mutuelle absolue des époux était subitement abolie, le sentiment de l'amour semblerait pendant quelque temps flamber furieusement sur le monde; au fond, l'amour périrait; les animaux ont l'instinct sexuel, non l'amour. L'introduction du divorce en France y a diminué l'amour. Si l'idée de richesse individuelle était tout à coup supprimée, il y aurait un rêve où tout le peuple se croirait riche ; mais que deviendrait le sentiment de la richesse ou désir d'en créer? Quand l'idée polythéiste fut frappée à mort, on vit la plus prodigieuse effloraison de formes sentimentales et sensuelles de la religion de la nature; mais c'était la fin.
Là où l'idée religieuse concrétée en concepts définis a été grandement ébranlée, dans les pays protestants, le sentiment religieux a paru s'exalter en tous sens; mais ce fut un leurre. Les communions protestantes sentirent la nécessité do formuler leurs sentiments- en idées, d'arrêter des « confessions », des « articles », symboles de foi; mais
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comme tous ces credos s'entreheiirtent au dehors et se désagrègent en dedans, tout homme de bon sens prévoit, avec Auguste Comte, que tout ce qui restera de sentiment religieux théologique s'agrégera de nouveau, sous peine de mort, à la seule idée religieuse inébranlable, parce que transcendante, la catholique.
Supposons que, par impossible, celle-ci, qui occupe en fait toutes les confessions chrétiennes, soit « dissoute «.On verrait pulluler, avec les religions nationales provisoires, toutes les formes monstrueuses d'idées religieuses suscitées par le sentiment désorganisé : les superstitions, théosophies, cultes de l'humanité, cultes du moi ou de l'instinct égoïste et passionnel, magies, satanismes, spiritismes, divinations par les médiums, les hystériques, les tables tournantes, les pythonisseï, les cartes, le marc de café (déjà il y a là une source d'importants revenus pour nos percepteurs), toutes les sorcelleries que même la discipline catholique n'a pu extirper parla force, ni supprimer tout à fait en donnant de justes orientations au sentiment qui les inaugure.
On peut prévoir cependant, au delà de ce stade, un état plus abject de l'humanité dû aux progrès de la science relativiste, excellente en soi, mats pernicieuse si on l'oppose à la connaissance transcendante de la réalité religieuse. Nous supposons que les superstitions disparaîtraient à peu près à la lumière de cette science, mais que, prévenu par elle, l'homme renoncerait à vivre dans le commerce de l'amoureux mystère du monde. Il s'adapterait pour son « bien-être » à sa planète, laissant mou-
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rir en lui sa raison en tant qu' « instrument universel » i^Descartes). Il ne voudrait plus que proportionner son action aux conditions physiquement ambiantes et saurait de mieux en mieux le faire; et comme l'animal, par une sagacité naturelle, proportionne exactement son action aux réactions de son milieu, par une sagacité apprise l'homme pratiquerait la même vie sur le plan intellectuel. D'animal raisonnable, c'est-à-dire métaphysique et religieux, par une récurrence évoluée, il deviendrait simple animal intellectuel.
C'est peut-être ce que l'Apocalypse a prévu en disant que les hommes de la fin du monde auraient sur le front le signe de la bête.
La liberté de pensée négative aurait son aboutissant naturel dans le néant de pensée.
D'une pareille tendance à la rechute de l'homme pourraient être ministres les races qui jusqu'ici ont donné de moindres gages que nous, Européens, de pleine aptitude métaphysique.
Le moyen de nous prémunir contre le désastre moral et ethnique est donc d'adhérer inébranla blement, d'une raison aimante, à la seule idée religieuse, la catholique, et de tendre à restituer grâce à elle l'idée de chrétienté qui, par sept cents ans de croisades, sauva sinon tout notre patrimoine, du moins toutes nos races; ainsi, au lieu d'être précipités en bas par la victoire de civilisations non chrétiennes, nous élèverons tous nos frères, comme c'est notre devoir, à la dignité d'hommes métaphysiquement raisonnables.
Baron Hans von "Wolzogen
Directeur des Bayreiither Blœtter.
A cette demande du Mercure de France il n'est pas possible, avec la brièveté qu'on désire, de répondre d'une façon détaillée, mais seulement par une profession de foi. Du reste, dans la manière de poser la question, se trouve déjà une partie de la réponse. On compte évidemment que les intellig-ences de notre temps s'intéressent en général aux questions religieuses et l'on ne ferait nullement d'enquête sur les choses religieuses, si elles ne se trouvaient pas dans une agitation fortement marquée.
Cela répond aussi tout à fait à la loi des contrastes qui régit la vie intellectuelle. Une époque où l'on a une préoccupation excessive des intérêts matériels et où l'on se trouve écrasé sous le poids des nécessités terrestres, provoque dans l'âme humaine le besoin d'une réaction intérieure. Nous sommes arrivés à un point où l'âme, opprimée par l'extérieur, « rentre en elle-même », comme nous disons, nous Allemands. Là elle trouve son essence propre comme quelque chose d'éiernel. Cette essence éternelle et intime de l'ârne est le fondement du rapport moral avec les âmes des autres hommes et du rapport religieux avec l'âme universelle que l'homme de tous les temps a révérée comme divinité.
Le sentiment religieux dit à l'âme qu'elle est une partie de cette essence éternelle; l'idée religieuse
L\ OUESTION RELIGIEUSE
prête à ce sentiment la forme changeante de la représentation d'unedivinité à laquelle nous croyons. Quand on parle d'une évolution de la religion, on entend simplement par là le changement des formes de représentation. Le sentiment religieux de l'humanité «n'évolue pas », mais renaît sans cesse du fond de l'âme. Lorsqu'elle se tourne de cette profondeur vers là lumière du jour où tout est reconnu comme réalité selon la loi des phénomènes, alors l'essence éternelle prend aussi la forme d'une réalité dans la représentation que s'en font les hommes, mais d'uneréalité de nature absolument supérieure à toutes les créations, infiniment nombreuses, qui sont dans le temps, qui peuvent se mouvoir dans l'espace et disparaître. Ainsi se constitue nn& personnalité divine.
Plus cette personnalité, ainsi conçue, incarne en elle l'essence éternelle et intime de l'âme, plus la religion humaine est parfaite. Or, comme l'âme ne connaît jamais rien de plus élevé que le sentiment de l'Amour, celui-ci, reporté sur l'essence éternelle, devient le véritable sentiment religieux. Ce sentiment nous paraît incarné dans la figure d'un Rédempteur qui non seulement annonce à tous les hommes la divinité de l'amour et l'amour éternel de la divinité, mais qui les a encore confirmés par sa propre vie, par son œuvre et par sa vie après la mort. En effet, dans cette apparition, — la plus grandiose et la plus digne d'amour de toute l'histoire universelle, — la représentation du sentiment se fond avec la personnalité religieuse jusqu'à ne faire qu'un avec elle.
De toute renaissance religieuse rien ne peut
loS LA QUESTION RELIGIEUSE
naître de plus divin que cette réalisation de l'idée religieuse : Jésus-Christ toujours plus intimement compris.
Sur cette façon d'envisager la religion est fondée ma profession de foi. Nous assistons de nouveau, non point à une « évolution », mais à une libération: c'est le commencement d'une renaissance de l'idée chrétienne, jaillissant du sentiment religieux de l'âme humaine.
M. Vilfredo Pareto
Professeur à l'Université de Lausanne.
Il faut d'abord définir les termes qu'on emploie.
J'entends par religion l'acquiescement à certains principes a priori^ non démontrés ni démontrables scientifiquement; cet acquiescement étant l'effet de sentiments vifs et puissants.
Gela posé, on peut énoncer les propositions suivantes, qui n'ont d'autre valeur que celle des faits qu'elles résument, et qui, par conséquent, séparées ici de ces faits, que nous avons exprimés autre part, pourront paraître paradoxales.
1° Le sentiment religieux varie fort peu d'un siècle à un autre. Ce sont les formes qu'il revêt qui peuvent varier considérablement ; . 2° Actuellement, il se produit en Europe une fluctuation qui a fait perdre du terrain aux religions avec un Dieu personnel et des interventions surnaturelles,et qui en a fait gagner aux religions humanitaires, pacifistes, socialistes, et aussi à Toccul-
LA QUESTION RELIGIEUSE lOQ
tisme. Il est probable que les gains compensent à peu près les pertes ;
3° La religion est le ciment indispensable de toutes les sociétés humaines, telles que nous les connaissons.
Même là où l'uniformité parait le plus fortement établie, la religion est réalité plus ou moins différente selon les diff'érentes classes sociales. 11 paraît utile pour la société que les principes religieux soient interprétés différemment selon les différentes fonctions sociales des hommes;
4'^ L'effet social d'une religion n'a que peu de rapports avec sa théologie ou ses principes théoriques ; il dépend surtout des sentiments qu'elle développe ou qu'elle fortifie chez les hommes. Son succès est dû à cet effet social, et non à des recherches théologiques ni à des exégèses plus ou moins subtiles ;
5° Dans un milieu imbu de principes autoritaires, une religion de libre examen peut être utile; dans un milieu tendant à l'anarchie, une religion autoritaire est indispensable pour empêcher la dissolution de la société. Il importe peu d'ailleurs que la forme de cette religion soit nouvelle ou ancienne. Une nouvelle forme religieuse pourrait nous être donnée par le syndicalisme, qui, en dépit de son apparence anarchiste, est, au fond, grâce à son culte pour la force, une religion autoritaire.
Un mouvement de reflux peut se produire pour les anciennes religions.
Si de grandes et longues guerres survenaient, la religion patriotique aurait un regain considérable d'activité.
LA OUESHON RELK.liaSE
ly autre part, il est loin d'être démontré, par exemple, que le rôle du catholicisme soit fini dans le monde; il se peut qu'à un moment donné cette relij^ion devienne la seule ancre de salut pour les nations minées par l'anarchie et chez lesquelles le patriotisme va en s'afFaiblissant. Seul le catholicisme romain peut remplir cette mission; le néocatholicisme n'est qu'une superfétation de l'humanitarisme et ne répond à aucun besoin réel des masses. Le Pape n'est guidé que par des motifs relig-icux, et pourtant son œuvre actuelle paraît, au point de vue scientifique, ce qu'il y a de plus parfait pour réserver l'avenir à la religion catholique.
M. G. Wildefooer
Docteur el Professeur de théologie à Grôaingue (Hollande).
Une dissolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux — si c'est possible — nous amènerait la ruine des peuples chrétiens et de leur civilisation.
D'autre part, nous n'avons pas besoin d'une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux.
Voici ce qu'il nous faut : c'est le retour des églises et des personnes à la pureté de l'Evangile de Jésus-Christ, à la religion d'expiation et de rédemption du Nouveau Testament.