V QUESTION nEI.U.lELSl
M. Charles Gide
Professeur à la Faculté de Droit de Paris.
Je bornerai ma réponse au petit monde que je connais de plus près, c'est-à-dire la petite minorité qui, en France, se rattache aux diverses églises protestantes.
On ne peut constater cliez elle aucune dissolution de l'idée ni du sentiment religieux, mais au contraire une indiscutable revivificalion. Tandis qu'il y a un peu plus d'un demi-siècle le rationalisme, comme on l'appelait, était professé par presque tous les pasteurs et l'indiflérentisme par presque tous les laïques, aujourd'hui la plupart des pasteurs sont « évangéliques », y compris ceux de la gauche dite libérale, ce qui veut dire que ceux-là même qui ne croient pas au surnaturel s'affirment comme fidèles disciples du Christ. Le nombre des églises, des pasteurs, des journaux religieux, des sociétés d'activité chrétienne, des stations missionnaires, a décuplé. Les contributions pécuniaires des fidèles n'ont cessé de s'accroître et, spontanément, elles ont comblé l'énorme gouffre que la séparation de l'Eglise et de l'Etat vient de creuser.
Mais on peut constater certainement une éuolution dans l'idée religieuse et dans le sentiment religieux ; ou plutôt l'idée tend à évoluer en sentiment. L'idée religieuse tend à s'évader des formules dogmatiques dans lesquelles autrefois elle cher-
112 LA QUESTION' RELIOIEUSE
chait à se fortifier. On tend à remplacer la croyance en certains faits déterminés par une certaine conception de la vie chrétienne, par une communion plus intime avec Dieu et avec le Christ. Mais, en même temps, on tend à remplacer la préocupalion individualiste du salut et du ciel par la préoccupation du salut commun. Toute une école ardente de jeunes pasteurs répète la vieille prière: « Que ton règne vienne ! » en déclarant que cette parole doit être entendue désormais en ce sens : « ton règne sur la terre » — et n'admet pas que le Christianisme puisse être autre qu'un christianisme social.
Je crois que les mêmes constatations, ou à peu près, peuvent être faites dans les églises protestantes de l'étranger, avec quelques réserves peut-être pour l'Allemagne. Mais en Angleterreet aux Etats- Unis, « les réveils », comme on les appelle, qui vont croissant en fréquence et en intensité, « les sociétés bibliques », dont la première date du commencement du xix® siècle, et qui ont imprimé la Bible dans toutes les langues et dialectes du monde, même celles quijusqu'alors n'avaient point d'écriture; « les Unions chrétiennes de jeunes gens », dont la première date de i844j qui comptent aujourd'hui 700.000 membres et vont tenir leur Congrès international en mai à Tokio, — voilà des signes de vitalité qui paraissent assez caractéristiques.
• Ne se manifestent-ils pas avec la même intensité dans la religion catholique et même dans les religions israélite, musulmane ou bouddhiste? Probablement, mais d'autres de vos correspondants sans doute seront mieux renseignés.
L\ QUESTION RELIGIEUSE Il3
M. E. Humperdinck
Compositeur de musique (Berlin).
Permettez-moi de répondre à votre question en me plaçant au point de vue, peut-être un peu spécial, d'un musicien.
On sait que tous les beaux-arts prirent leur origine dans la religion, sous la conduite de laquelle ils grandissent et s'épanouissent, pour finalement s'émanciper d'elle.
En fait nous voyons que les époques de l'esprit humain où une idée religieuse s'empare des âmes et devient une puissance dominatrice sont toujours accompagnées d'une nouvelle et originale floraison de l'art.
Ce lien étroit entre l'art et la religion se constate particulièrement dans l'histoire de la musique, car elle est certainement l'art qui réfléchit le plus directement et le plus profondément le sentiment religieux de l'humanité. Ses plus anciennes manifestations, comme celles qui remontent aux époques florissantes des cultures hébraïque et hellénique, sont malheureusement perdues pour nous. Nous ne pouvons nous faire d'elles qu'une idée imparfaite, en comparant les émanations poétiques de l'esprit religieux àla même époque, comme nous les trouvons dans les Psaumes de David, dans les tragédies d'un Eschyle et d'un Sophocle, dans les chants de Pindare.
Il4 '-A QUESTION RELIGIEUSE
Un sort plus heureux a étédéparti auxrévélations musicales des idées chrétiennes. Nous connaissons les trésors mag-nifiques du Moyen-âge romanocalhoUque, depuis les orig'incs du plain-chant g^régorien jusqu'aux créations tout à fait mûries d'un Palestrina, et les admirons aujourd'hui encore dans leur simplicité archaïqueet leurbeaulé. Non moins féconde fut l'impulsion donnée par la Réformation aux énergies artistiques, encore sommeillantes, des peuples germaniques; et nous pouvons en suivre les résultats profonds depuis les chorals de Luther jusqu'aux immortelles œuvres d'un Jean-Sébastien Bach. Cependant, depuis celte époque, on peut constater un évident affaiblissement des forces relig'!(3uses; quelque parfaites que soient les oeuvres d'art laissées parles maîtres de la période classique, elles ne sont plus animées par le souffle puissant et profond de l'esprit qui pénétrait les œuvres musicales des époques antérieures. Toute tentative pour amener une renaissance de la musique religieuse devait échouer, parce que manquait l'étincelle vivifiante de l'inspiration relig-ieuse qui peut seulement s'allumer à une époque d'essor relig-ieux. Comme le plus récent et le plus intéressant exemple, nous pouvons prendre Parsifal, de Richard Wagner, qui, conduit par la philosophie de Schopenhauer, essaya de combiner l'idée chrétienne de Rédemption avec les idées bouddhiques, et. dont l'influence morale se fera sentir peut-être dans un avenir lointain. D'une façon générale, il semble qu'actuellement se répètent les phénomènes des époques passées où l'art religieux en déclin fut remplacé par un épanouissement de l'art
profane, jusqu'à ce que ce dernier subît lui-même la loi de la décadence.
On peut sûrement conclure de la dissolution notoire de l'esprit religieux dans la musique de nos jours, — dissolution ég-alement évidente dans les autres arts, dans la peinture aussi bien que dansla sculpture et l'architecture, — que Fidée religieuse de notre temps est arrivée à une totale « improductivité », et qu'il est vain d'essayer une renaissance artificielle aussi longtemps que n'ag'iront d'une façon féconde de nouvelles idées transcendantales. Quant à savoir si de tels résultats sont à attendre d'un avenir prochain, ou si, dans la lutte pour la domination des esprits, la science remportera la victoire, qui peut le prédire?...
M. E.-M. de Vogiié
de l'Académie française.
Vous me demandez si nous assistons à une dissolution ou à une évolution de l'idée et du sentiment religieux.
Dissolution? Si je comprends bien, cela revient a demander si le cœur humain va brusquement changer dans ce qu'il a de plus essentiel, dans ses besoins primordiaux, constants, toujours attestés par les plus anciennes comme par les plus récentes histoires. Le passé ne m'ajant rien montré de semblable, j'attends de voir cette étrange nouveauté pour y croire.
Evolution? — Feu M. de Mazadc, mon regretté
ii6
confrère, écrivait rég-ulièreinent dans chacune de ses chroniques : « Nous sommes à un moment de transition. » Il ne risquait rien à le dire : c'était toujours vrai. Ce fut toujours vrai, depuis qu'il y a des hommes qui passent, qui assistent à l'évolution des faits et des idées générales dans le cercle assez larg-e, mais pourtant limité, où tournent la pensée et l'activité de ces hommes. Ils y voient évoluer, sans que la plupart s'en rendent compte, la plus importante de leurs idées, celle qu'ils se font de leurs relations avec l'Infini. Je ne disling-ue pas en quoi nos années diffèrent, sous ce rapport, des milliers d'années que l'humanité a vécu dans le même souci.
Au lieu de nous demander des prophéties hasardeuses, les lecteurs du Mercure feraient plus sagement, à mon sens, de relire un abrégé d'histoire. Ils se convaincraient aussitôt que les épisodes actuels, troubles de conscience, luttes politico-religieuses, etc., ne sont que la répétition des milliers d'épisodes antérieurs, tous pareils, qui attestèrent à chaque époque le tourment d'une humanité déchirée entre son invincible besoin de croire et les révoltes de son orgueil, de ses passions, des « illusions qui emplissent nos reins », comme disait énergiquement l'excellent maître de psycho-physiologie qu'était le Psalmiste.
M. L.-A. Bourgault-Ducoudray
Compositeur de musique.
Le sentiment religieux ne peut périr. Il est
inhérent au cœur de l'homme qui sera éternellement préoccupé du mystère de 1' « au-delà )),sans que la Raison et la Science puissent jamais trouver de solution au problème qui l'intéresse le plus.
L'homme, émancipé de la contrainte d'une doctrine non adéquate à ses aspirations, ne sera pas pour cela complètement heureux. Tous nous aspirons à un larçe rayonnement de la sympathie, à une communion étroite de sentiments et d'idées avec d'autres êtres.
Cette mise en commun de nos ardeurs nonégoïstes, de nos aspirations vers l'idéal, de nos préférences pour « ce qui dure », assure une base inébranlable au sentiment religieux.
Mais l'idée relierieuse doit évoluer, sinon dans son principe éternel, au moins dans ses formes. Les terribles conflits qui bouleversent actuellement plus d'une nation chrétienne ne proviennent pas uniquement de l'impatience des appétits débridés.
C'est aussi de la résistance opposée par certaines formes vieillies à des aspirations plus modernes que naissent les révoltes, non seulement contre l'obstacle créé par des formes sans souplesse, mais contre l'idée même d'un principe divin.
Le jour où l'harmonie sera rétablie entre l'idée relis^ieuse et les besoins nouveaux d'une société qui évolue sans cesse, le sentiment relig^ieux s'étendra sur le inonde comme une rosée fécondante. Nous ne croyons pas à la solution des problèmes sociaux et à une plus équitable répartition des joies terrestres sans l'application de la loi d'amour, dont l'Evangile du Christ nous montre la première et la plus sublime révélation.
ir8 I.A 0UE8TI0N HEHGIEUSE
M. Albert Leclère
Professeur à l'Université de Berne.
Les causes de la relig-iosité peuvent être très différentes. Quelques-unes sont peu honorables, telles la peur de l'inconnu, le goût du merveilleux uni à l'absence d'esprit critique, ou un désir violent qu'il existe des puissances capables de réaliser les plus audacieux de nos rêves; il est vraisemblable que jamais l'homme ne se perfectionnera à tel point que ces causes de la religiosité disparaissent. Montons d'un degré; il y aura toujours des âmes à qui, pour diverses raisons intellectuelles ou sociales, la philosophie sera interdite; si elles aspirent cependant à quelque chose de tel, la religion sera le substitut, pour beaucoup d'entre elles, de la philosophie qui leur aura manqué. Il y a plus : comme l'instinct scientifique et l'instinct philosophique, l'instinct religieux a sa racine dans l'essence même de notre mentalité. Inévitablement, le moi humain aspire à concevoir, de l'ensemble des choses, une théorie générale dont le centre soit précisément lui-même et sa destinée; à la philosophie proprement dite, où il se considère avec tout le reste par rapport à l'universel, il juxtapose spontanément une conception du monde qui consiste à faire tourner en quelque sorte l'universel autour de l'individuel et finalement du moi ; c'est la religion. Et rien ne pourra jamais faire que le pur philosophe lui-même, s'il est métaphysicien.
lA QUESTION nULIOlKUSiE II9
ne souhaite en savoir davantag-e qu'il n'est humainement possible d'en apprendre par la simple réflexion sur le fond des choses ; il veut aussi croire à l'invisible avec plus de sécurité qu'il n'y en a dans le plus prudent des do^malismes; il ne se résout pas toujours à se passer de l'idée que l'appui d'une force surhumaine serait bien utile à l'homme, même pour n'être que parfaitement homme; et toute âme où la loi morale parle haut doit lutter contre elle-même pour ne pas achever de concevoir la majesté de cette loi en la considérant comme vivante, comme sacrée. — Mais une reliy^ion naturelle suffit-elle ? A consulter simplement la psychologie et l'histoire, non, car une telle religion redevient vite pure philosophie: qu'est-ce qui pourrait en garantir la valeur? Une foi fondée sur des motifs analogues ù ceux des croyants des religions positives? Mais ces motifs sont la propriété exclusive de ces religions : la religion naturelle jadis à la mode était un reste de Christianisme, et la religion de l'Humanité n'est qu'un jeu d'esprit. — Les religions positives ont donc de l'avenir. Mais où vont celles qui existent ? Les plus nouvelles, comme celle de Beha, ne sont que des perfectionnements des anciennes, qui seules sont viables, telles quelles ou dans des avatars : aucune autre n'est plus possible. En dehors du christianisme, toutes les religions évoluent soit vers lui, soit vers l'Islam, soit graduellement vers le positivisme. Le Judaïsme se rationalise fort. Quant aux Slaves, ceux qui pensent ou s'imaginent penser ne croient à rien, et ceux qui ne pensent pas ne sont que superstitieux : il n'est pas vrai, en somme, que le
LA OUESTION nEMOIIÎt'SE
Japon ait vaincu une nation ciirélienne. Pour le protestantisme, il vit d'équivoques ; sa dogmatique se transforme peu à peu en une simple symbolique : la religion des pins intelligents de ses théologiens, c'est l'exégèse. Seul, le catholicisme réalise pleinement le type d'une religion positive, et sa puissance d'adaptation lui assure une vitalité indéniable pour ses adversaires clairvoyants. L'avenir religieux du monde paraît être celui-ci : en face d'une science et d'une philosophie également indépendantes, un catholicisme de plus en plus capable de s'accorder avec le siècle, mais combattu de plus en plus vivement, non pas par le socialisme, qui aura des successeurs, ni par l'occultisme, dont la science fait justice, mais par un anticléricalisme très exactement modelé sur lui. Il est permis de ne pas préférer ce dernier, et il serait sage, ne fût-on point catholique, de souhaiter que les catholiques n'oubliassent jamais que l'avenir religieux du monde est entre leurs mains.
M, Edmond Picard
Sénateur, Professeur à l'Université Nouvelle de Bruxelles.
La Religion est un des phénomènes historiques les plus constants et les plus vastes de l'activité des sociétés humaines.
Demander où il en est et ce qu'il devient, c'est, dans une bataille comme Sadow^a ou Moukden, demander à un simple soldat où en est la chance du combat.
A peine un esprit vaste et averti comme celui d'un général en chef pourrait-il répondre avec exactitude.
Je vous souhaite d'en rencontrer un parmi la multitude de ceux que vous interrompez.
Il n'en manquera pas qui auront la présomption de se croire en mesure de le faire.
Quant à moi, je ne puis qu'indiquer ce qui m'apparaît instinctivement. Aussi longtemps que les hommes n'auront pu pénétrer le mystère de la mort, de la vie future, de l'immortalité de l'âme, de la force qui préside à la morphologie universelle, il y aura des rehçions résolvant puérilement ou convenablement ces inquiétants problèmes, et leurs prétendues dissolutions ne seront que des transformations.
M. Dmitry MerejkoTVsky
Homme de lettres (Russie).
La dissolution de l'idée religieuse n'est qu'apparente dans le moment actuel. Ce que ce moment présente, c'est cette suprême tension d'un processus évolutif qui devient révolutionnaire. La future révolution religieuse sera pareille à celle qui s'accomplit lors de la naissance du christianisme.
Toute évolution passe par trois moments objectifs correspondant à trois moments subjectifs du développement dialectique ; au début, c'est l'unité primitive, intégrale, inférieure, la confusion de
LA OUESTION RELKilEUSli
principes coatraires, puis c'est la séparation, la différenciation de ces principes, enfin vient leur union ultérieure, leur intégration parfaite en un type supérieur d'évolution. Thèse, Antithèse, Synthèse.
A ces trois moments du développement biologique et dialectique correspondent les trois moments de révolution religieuse de l'humanité.
Toutes les religions qui précèdent le christianisme, depuis le polythéisme païen jusqu'au monothéisme juif, appartiennent au début de cette évolution. Elles affirment l'unité inférieure non différenciée du Monde et de Dieu, de la Terre et du Ciel, delà Matière et de l'Esprit; elles considèrent la réalité objective de la nature — le Cosmos — comme Tunique absolu; elles ne séparent pas l'objet du sujet, l'extérieur de l'intérieur, l'impersonnel de l'individuel. Le fond inconscient de ces religions est la divinisation du Tout, le panthéisme dans lequel Tout (Ilav) ne se sépare pas de Dieu (Ose;) : Tout est dans Dieu et Dieu est en tout, — sans mouvement, sans conscience, sans processus dynamique.
C'est la révélation de Dieu le Père comme Tunique Objet Absolu, impersonnel, par qui est absorbée toute réalité particulière, subjective, individuelle.
Le second moment est le christianisme qui dissout Tunité intégrale primitive , la différencie, opposant le sujet à l'objet, Tindividuel à l'impersonnel. Le christianisme est la révélation du Sujet Absolu, de TIndividualité, du Fils de Dieu s'incarnant en Christ.