I..V oci.oTiON ni;L:Gi;;i;s
reconnu, la religion est lu; pour chercher son orig-ine, il n'est pas besoin du n premier fourbe qui a rencontré le premier sot », comme disait un des encyclopédistes; s'il y a une religion, il y auraaussi des cultes pour satisfaire aux besoins spirituels des masses ; le socialisme même, s'il arrivait, ne saurait jamais plonger l'humanité dans le pur matérialisme.
Quant à l'évolution, dans mon pays, en Hongrie, aussi bien que dans les pays adjacents, elle ne se manifeste pas par quelque grand mouvement universel; c'est toujours la politique et l'idée du nationalisme qui tient le premier rang dans l'occupation des esprits. Depuis environ soixante-dix ans, il y a plutôt stagnation. Les membres des multiples confessions, aussi nombreuses et entremêlées que les nationalités, ont trouvé leur modus uiuendi dans la tolérance. L'église orthodoxe persiste, pétrifiée depuis onze cents ans ; les protestants vivent paisiblement dans la jouissance de leur autonomie, modèle d'un selfcfovernment : les juifs mêmes ne portent pas rancune à ceux de leurs co-religionnaires qui se présentent aux fonts baptismaux.
Si cette tolérance, qui règne en général dans les affaires religieuses, pourrait faire croire à un affaiblissement universel du sentiment religieux, il y a, û'autre part, des symptômes montrant qu'à l'occasion il est toujours prêt à se raviver, qu'il est toujours en pleine vigueur. Le sentiment religieux se rattache souvent au mouv^ement national en lui prêtant une alliance puissante. Le grand zèle catholique des Polonais s'identifie avec la haine politique contre les Russes schismatiques et les Allemands
I?.8 LA QUESTION HELIGIEUSE
luthériens. En Hongrie, l'exercice d'une large autonomie ecclésiastique renforce le sentiment de consistance nationale des Roumains, des Serbes et des Rutliènes.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable, dans la situation religieuse, ce sont les efforts inouïs que fait le catholicisme pour ressusciter le fanatisme. Ces efforts n'ont pas encore fait une grande impression sur les masses, ni troublé leurs dispositions tolérantes, mais ils ont réussi à envahir certaines classes de la société, et des plus importantes. La haute aristocratie jouanttoujoursungrand rôleleur est acquise; pour elle, la ferveur religieuse fait partie de l'élégance. Au parlement, il s'est formé un parti clérical sous le nom tendancieux de « parti du peuple », dont le programme contient pour point principal l'abolition du mariage civil. Ce parti semble fonder de grandes espérances sur le règne prochain de l'archiduc François-Ferdinand, réputé catholique fanatique. On trouve dans ce parti des personnages de grande notoriété, sincèrement fanatiques, un surtout comptant parmi les illustrations du génie hongrois. Personne n'attaque nine menace le catholicisme, pourquoi donc cette levée de boucliers? Peut-être s'aperçoit-il que, par son organisation despotique, « son règne n'est plus de ce monde ». Est-ce contre le matérialisme qu'il s'arme? Mais ce sont précisément ces efforts extravagants qui aboutiront à diviser les hommes en deux camps celui des athées et celui des fanatiques.
LA QUESTION RELIGIEUSK Ï2Q
M. Camille Saint-Saëns
de l'Acadéniie des Beaux-Arts.
Ce n'est pas à moi qu'il appartient de traiter de si graves questions; tout au plus puis-je me permettre de les effleurer, comme je l'ai fait dans Problêmes et Mystères.
Il me semble que beaucoup de ceux qui parlent des religions en méconnaissent l'essence et les confondent avec la religiosité vague dont se contentent la plupart des hommes.
Les religions ont toutes la prétention de représenter la Vérité absolue, (y QSi ce qui fait leur force d'abord, leur faiblesse ensuite. Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue quand on parle d'accommoder la religion à la science, à l'esprit moderne, tâche impossible qui consisterait à concilier des contraires.
Les religions tiennent une trop grande place dans l'histoire de l'humanité pour qu'il soit permis d'en parler légèrement; il est évident qu'elles sont un facteur nécessaire dans l'évolution des sociétés. Hâter leur chute est peut-être une œuvre aussi néfaste que l'opération qui consisterait à faire éclore une fleur par la force.
Quand tous les hommes auront la mentalité d'un Berlhelol, les religions seront devenues inutiles. Ce jour est loin encore.
l3o LA QUESTION RELIGIEUSE
M. Camille Saint-Saëns a bien voulu compléter sa réponse par la lettre suivante :
Je n'avais voulu dire que peu de mots, par un sentiment deréserve qu'on appréciera. Mais l'exemple est contag-icux : cette question est si attrayante, si grande est la tentation de cette tribune grande ouverte! J6 reprends la suite de mon discours.
Nul ne peut prédire l'avenir; nul ne peut dire ce que sera l'humanité dans mille siècîcs.Tout ce qu'on peut faire, c'est d'étudier l'évolution de l'humanité dans le passé, et d'en tirer des probabilités.
C'est ce qu'on ne fait guère. Le plus souvent, consciemment ou inconsciemment, on prêche pour son saint, on obéit à des idées préconçues.
La Religion, nous dit-on, est inhérente à l'homme. Ce n'est pas la vérité. On a trouvé des peuplades qui n'avaient aucune idée religieuse.
Il est vrai qu'ici, comme dans beaucoup d'autres discussions, on attribue aux mêmes mots des acceptions très différentes, ce qui fait souvent qu'on ne peut arriver à s'entendre. C'est un phénomène général. Pour en donner un exemple, Deus est le même mot que Zeiis : quelle différence, pourtant, n'y a-t-il pas entre le Dieu des chrétiens et le maître de l'Olympe ! Et, de nos jours, on habille du môme mot des conceptions très diverses.
Quoi qu'il en soit, on peut affirmer que l'idée religieuse est née, comme on l'a dit souvent, de l'impossibilité de coniprendre les phénomènes de la nature attribués à une puissance surnaturelle. Elle s'est développée peu à peu jusqu'à l'épanouissement des magnifiques polythéismcs de l'Inde, de l'Egypte,
LA QUESTION HELIGIEUSK l3l
de la Grèce. Puis elle s'est orientée vers le monothéisme, ce qui est g-énéraleraent considéré comme un progrès. N'cst-il pas permis plutôt d'y voir une dégénérescence? N'est-ce pas un signe de dég-énérescence que le manque d'orig^inaiité des dernières religions? Le Bouddhisme dérive du Brahmanisme, le Ghrislianisme et l'Islamisme ont leur source dans le Mosaïsme. Depuis, il n'y a plus eu que des schismes, des hérésies et des sectes. Le Catholicisme, qui se proclame hautement monothéiste, apparaît à des yeux non prévenus comme un polythéisme atrophié, avec sa Trinité, sa Vierge quasi-divine, ses Saints et ses Ang-es; et c'est à ce caractère qu'il doit sans doute sa puissante séduction, son charme dont ceux qui n'ont pas été élevés dans cette belle religion ne peuvent se faire une idée. La Réforme l'a simplifiée el desséchée; si le fanatisme et le prosélytisme n'y ont rien perdu, le culte y a perdu son importance, ainsi que l'esprit de pauvreté, de renoncement qui fait le fond de la Religion chrétienne. Il semble que l'on s'achemine vers cet idéal : le moins de Religion possible.
Il est bien entendu qu'ici ce mot « Religion » signifie « Religion basée sur le surnaturel ». Là où il n'y a pas de surnaturel, il n'y a plus de religion dans le sens primitif du mot: le mot sert alors à exprimer d'autres idées. Si l'on appelle « Religion » le sentiment d'inconnu et d'effroi que nous inspire la nature, il est certain que le sentiment religieux durera jusqu'à ce que l'Homme ait pénétré tous les secrets de l'Univers.
L'Homme y arrivera-t-il jamais? On n'ose l'espérer. Mais il est bien probable que l'idée du sur-
l32 LA OOESTION RELIGIEUSE
naturel est destinée à périr et à entraîner avec elle le sentiment religieux qui en est la conséquence.
A propos de la question du polythéisme et du monothéisme on objectera que les Hébreux étaient monothéistes. C'est vrai, mais le polythéisme n'en existait pas moins alors ; seulement chaque peuplade avait son Dieu. Par leurs victoires sur leurs voisins, les Hébreux ont imposé Jéhovah.
A notre époque, la croyance en un Dieu personnel, créateur de l'univers, va s' affaiblissant de jour en jour dans le monde des savants et des penseurs. Je ne parle pas du monde de M. Homais, chez qui l'irrélig-ion n'est qu'une forme de l'inintelligence et de la vulgarité.
Le Dieu des déistes est bien inconsistant. Le vers convulsif de Victor Hugo :
Il est, il est, il est, il est éperdumentî
marque plutôt un désir ardent et désespéré de croire qu'une foi véritable. La Vérité n'est pas « éperdument » ; elle est, tout simplement.
Que conclure de tout cela? One l'idée religieuse n'est pas en progrès, et que la naissance d'une nouvelle religion apparaît, non comme impossible, — rien n'est impossible, — mais comme improbable. Au contraire, les progrès de la Science sont énormes, surtout depuis un siècle^, et l'avenir lui appartient pour le moment. Mais elle ne sera jamais une (( religion ». Voyez à quel ridicule arrive un grand savant comme Hœckel, quand il veut décrire un temple moniste! 11 y met des herbiers et des aquariums. Il n'arrive qu'à ouvrir un cabinet d'histoire naturelle.
M. Louis-Germain Lévy
Rabbin de Dijon.
Parler d'une dissolution de l'idée relig-ieuse dans le sens d'une ruine définitive de cette idée, c'est comme si l'on parlait d'une dissolution de l'idée poétique ou de l'idée esthétique. Chacune de ces idées, en effet, groupe et définit un ensemble de besoins, d'impressions, de réactions particulières et fondamentales de l'âme humaine.
D'aucuns affirment que la science doit éliminer la religion. Il faudrait se rappeler qu'on ne détruit que ce qu'on remplace. La science remplace-t-elle donc la religion? — Que non pas! La science n'atteint que les rapports entre les choses, non les choses elles-mêmes, non le fond des choses. Tout ce qui estqualité, originalité, individualité, c'est-à-dire ce qui proprement est être et vie, lui échappe. Prétendre que devant la science la religion doit disparaître, cela équivaut à soutenir que la catégorie de la qualité pexil se ramener à la catég-orie delà quantité, ce qui est absurde.
Or, qui dit qualité dit Esprit, avec la riche complexité de ses diverses, multiples et incompressibles aspirations: pensée, qui est ivre d'infini, qui, par sa nature même de pensée, veut connaître, non seulement le « comment )),mais le « pourquoi » du monde et de la vie, pénétrer les principes et les fins, embrasser l'ordonnance totale des choses; cœur, qui a ses intuitions, ses élans, ses enthousiasmes,
LA 0UE3TI0N nELIGIEUSE
auxquels il ne peut pas croire qu'il ne corresponde rien, parce qu'ils lui communiquent les plus doux, les plus nobles, les plus sacrés frémissements ; conscience qui, par une contradiction qui, à elle seule, suffirait à ruiner le phénoménisme, serait une série (ie sentiments pouvant se connaître soi-même en tant que série! — à moins précisément d'admettre qu'elle est la réalité se saisissant elle-même, et, par là, se posant comme un sujets sans commune mesure avec l'ordre phénoménal, tenant sa di^juité du fait qu'elle est et se sait une forme originale de lEsprit, fond des choses, spontanéité vivante, éternellement créatrice, avec lequel elle peut donc communiqueret communier.
Pourtant, assure- t-on, le nombre augmente de ceux qui ne voient dans l'esprit qu'une résultante de phénomènes physico-chimiques. Est-ce bien vrai? Combien parmi ceux qui se disent « affranchis » ne paraissent tels que pour poser à l'esprit fort ou parce qu'ils ont une fausse idée de la religion, ou parce qu'ils n'envisaj^ent les problèmes que sous l'une de leurs faces et non pas sous la totalité de leurs aspects, ou parce qu'ils n'analysent pas jusqu'au bout les notions de « nature », de « force », etc. Mais, même accordé que le nombre des librespenseurs aille croissant, il y aura toujours une minorité d'hommes qui, par leur tournure mentale, seront hantés des problèmes d'origine, de fin, de destinée, de principe dernier, si bien que jamais l'idée religieuse ne disparaîtra complètement de la carie psychologique de l'iiumanité.
11 reste donc que l'idée religieuse évolue. Effectivement. Cette évolution, c'est le progrès de la
science qui la commande et la dirige. Car s'il est faux qu'il y ait opposition radicale entre la science et la religion, il demeure vrai que la science influe sur la religion. Il convient, en effet, de ne pas oublier que le contenu religieux se compose non seulement d'émotions, mais aussi d'idées. Dès lors, étant donné que la conscience n'est pas une chose à compartiments étanches, mais une synthèse vivante où tout se compénètre, il ne se peut point que les conceptions nouvelles n'agissent sur l'idée religieuse. Forcément, les notions de déterminisme des lois naturelles, d'héliocenlrisme, d'évolution, de subconscience, d'autonomie morale, les résultats de l'exégèse biblique, de la critique historique, de l'histoire comparée des religions, les observations de la psychologie pathologique déterminent une modification profonde de l'idée religieuse.
Les religions ne pourront donc subsister qu'autant qu'elles feront leur part aux exigences légitimes de la pensée moderne. Il faut s'attendre à voir les religions se transformer, en vertu de cette vérité que pour vivre il faut s'adapter au milieu. Mais que parlé-je d'attendre? Déjà cette transformation s'opère sous nos yeux, dans le sens d'une épuration et d'une élévation progressives. Une idée religieuse s'élabore qui élimine l'irrationnel (i), le miracle, la révélation extérieure, la petite dévotion d'apeurement et de calcul.
(i) J'entends irrationnel dans le sens de « contraire à la raison » ; je ne dis pas non-rationnel, car toute religion, pour la part qu'elle fait au « cœur », renferme nécessairement du non-rationnel .
LA OUliSTION I\ELl<;iEUSJS
M. l'abbé Klein
Professeur à rinslitut Catholique de Paris.
L'espèce d'alternative que vous posez, en demandant si nous assistons a à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux », ne me semble pas telle qu'on n'y puisse du tout échapper. Ce n'est précisément ni dans l'idée ni dans le sentiment religieux que se manifeste, en ce qu'elle présente de nouveau, la crise objet de votre enquête, mais bien plutôt dans les rapports des représentants de la religion avec la science et avec les institutions d'ordre purement temporel.
Maintenant de même que jadis, la religion possède un fond immuable, qui consiste dans la société libre de Dieu avec nous et de nous avec Dieu, dans la participation de la vie humaine à la vie divine. Maintenant de même que jadis, tant comme idée que comme sentiment et même comme pratique, la religion varie en intensité et en conscience, en chaleur et en lumière, suiviint nos aptitudes, nos goûts, notre éducation, notre générosité de cœur; mais ce progrès, soit individuel, soit social, n'est pas ce qui fait la nouveauté de la situation actuelle : il s'est toujours accompli, et dans des proportions qui, pour être de nos jours sensiblement accélérées, n'en suivent pas moins une direction analogue à celle des siècles passés.
Mais ce qui change surtout, en notre temps, ce
LA QUESTION nKLIGlKUSE 1 Sy
qui se transforme avec une rapidité qu'on a peine à suivre, — qu'on ne suit pas toujours, — ce sont les institutions profanes et les conditions purement naturelles, avec lesquelles nécessairement la relig'ion se trouve en contact, avec lesquelles depuis lonç^temps elle s'était habituée à des rapports qu'il faut désormais modifier ou tout à fait rompre.
Telles sont, par exemple, les sciences naturelles, dont la relig-ion avait, comme il le fallait bien, accepté lelançaçe; et encore certaines données de l'histoire, où les théolog-iens avaient installé, sinon, à dire vrai, les dogmes, au moins des théories qui leur tenaient fort à cœur. De là, une g-rosse émotion, mais qui se calmera, et qui est déjà calmée, pour un g-rand nombre d'entre nous^ auxquels il a suffi de distinguer entre la religion, toujours identique, et la science delà religion, qui est, elle, toujours exposée à se transformer. Et il importe ici de noter que, sur ce terrain, la paix ne se cherche plus dans le concordisme, dans de nouvelles tentatives pour concilier la religion avec les résultats mouvants des diverses sciences, mais, au contraire, et beaucoup plus à fond, dans l'établissement d'une démarcation absolue entre son domaine et le leur comme étant d'ordres tout à fait distincts. Et ce qui a changé encore, ce qui change perpétuellement et ne trouvera point de forme définitive, c'est la condition temporelle des peuples, naguère si lente à évoluer, maintenant rendue si mobile par les applications, sans cesse renouvelées, des découvertes scientifiques à la vie humaine. Si vous voulez bien vous reporter. Monsieur, aux faits que vous rappelez dans votre lettre pour mettre en
t38 LA nUESTION nELiaiEUSB
évidence l'universalité de la crise religieuse, vous verrez qu'ils se ramènent tous à des transformations politiques ou sociales, qu'il s'agisse du Japon ou de la Russie, de l'Italie ou de l'Espagne, de l'Allemagne ou de la France. Bien plus encore qu'aux passions religieuses ou anti-religieuses, la Séparation de l'Eglise et de l'Etat, par exemple, — ce réservoir de difficultés pour les nations intolérantes, — doit être attribuée à la transformation, en idée et en fait, de ce qu'on appelle un gouvernement et qui, autrefois concentré dans une personne responsable de tous et de tout, se partage maintenant entre spécialistes voués, pour peu de temps du reste, celui-ci à la marine, celui-là au commerce, cet autre à l'agriculture, à la guerre ou bien aux finances, c'est-à-dire tous à des fonctions plutôt étrangères aux rapports entre l'âme et Dieu .
A de si nombreuses et si profondes transformations ce n'est pas sans difficulté que s'adaptent les établissements qui incarnent la religion, et spécialement, pour ne parler que du plus notable d'entre eux et de celui où nous sommes le plus intéressés, — le catholicisme. Mais soyez sûr. Monsieur, que, plus ou moins vite, plus ou moins joyeusement, il s'y adaptera : sans rien sacrifier jamais de ce qu'il a d'essentiel; en sacrifiant peu à peu, de ce qu'il a d'accidentel, tout ce qu'il faudra, voire même, au besoin, sa diplomatie!
Prenez-en comme bonne garantie l'adaptation qu'il a su faire de lui-même, pendant dix-neuf siècles, à tant de races et de civilisations dissemblables. Prenez-en, comme meilleure garantie en-
LA QUESTION RELIGIEUSE I 3g
core, l'allure aisée dont il se meut parmi les nations les plus neuves, les plus hardies, les plus franchement libres et démocratiques; et dites-vous bien qu'une religion n'est pas en voie de « se dissoudre », qui ne se trouve nulle part si gênée que chez les peuples d'ancienne formation, comme nous, nulle part si prospère que chez les peuples vraiment modernes, comme les Etats-Unis.
Comte Goblet d'Alviella
Sénateur, Membre de l'Académie royale de Belgique, Professeur à l'Universilé de Bruxelles.
Avant de décider si le sentiment religieux est en train de disparaître ou simplement d'évoluer, il convient de dire ce qu'on veut entendre par religion. A mon sens, c'est le sentiment engendré par la croyance à un pouvoir surhumain et mystérieux avec lequel l'homme estime nécessaire de marcher d'accord. Toutefois, la religion se maintient rarement au niveau d'abstraction qu'implique la célèbre définition de Matthew Arnold : « la conformité aux impulsions du pouvoir éternel qui travaille pour la droiture. » L'idéal que l'esprit humain projette sur l'écran de Tincognoscible y revêt généralement des formes concrètes qui varient avec notre conception de la nature. La religion, ou, si l'on préfère ce terme, la théodicée, a toujours une base philosophique; seulement cette base ne cesse de se modifier avec le progrès des connaissances, tandis que les dogmes et les rites, une fois formés, pré-
l40 L.\ QUESTION RELIGIEUSE
tendent rester sur leurs positions. De là un désaccord qui s'accentue surtout aux époques de révolution scientifique ou de transformation sociale et qui se traduit alors par un affaiblissement du sentiment religieux rivé aux vieilles formes. Cet intern'îgne de la religion peut durer jusqu'à ce qu'une conception nouvelle de l'univers et de l'homme luimême s'impose avec un caractère suffisant d'évidence et d'universalité.
Telle est la crise religieuse qui s'est terminée dans l'Inde, il y a quelque 24 siècles, par l'avènement du Bouddhisme et, sous l'Empire romain, par l'alliance de l'idéalisme chrétien avec la philosophie la plus avancée de l'époque. Telle est la crise qui sévit de nouveau aujourd'hui et qui ne prendra fin que le jour où se constituera une synthèse capable de réconcilier les éléments antagonistes de notre horizon philosophique et moral.
Nous sommes en pleine transition. Partout où nos dernières générations ont cru prendre pied sur un terrain solide, le sol s'est dérobé sous leurs pas. En matière sociale et même politique, il me suffira de faire allusion aux vicissitudes qu'a traversées depuis un siècle le principe de la liberté. En philosophie, les systèmes se succèdent et se remplacent avec une rapidité décourageante. Le Kantisme n'inspire plus que quelques âmes d'élite. Hegel n'est plus cité que comme le fondateur d'une grande école aujourd'hui peut-être trop dédaignée. Auguste Comte en reste aux fidèles de sa brillante, mais petite chapelle. Guyau peut être considéré comme ayant échoué dans sa courageuse tentative de fonder une morale sans sanction ni obli-
LA QUESTION RELIOIEUSE I/)I
galion. Fouillée, Wundt Berg-son, n'ont fait que poser des pierres d'attente ; ce qui est déjà beaucoup. Oui se souvient de Moleschott et de Voçt? Biichner et même ce g'rand naturaliste qu'est Hœckel n'alimentent plus que la philosophie de M. Homais. Gustave Lebon ne nous offre encore que de vertig-in^nses échappées sur la cosmoî^onie de demain. Si Herbert Spencer reste debout, c'est parce que la vision de ce g-éant intellectuel a porté assez loin pour embrasser toutes les découvertes de la science jusqu'aux approches de l'au-delà. Mais sa synthèse ne comporte qu'une face du problème. Elle implique, en effet, dans l'évolution de tous les phénomènes, même intellectuels et moraux, la notion de continuité et de fatalité absolues. Or, sans une part faite à la liberté e.t à la spontanéité de la conscience, il n'y a pas de responsabilité chez l'individu; l'idée même du devoir disparaît et avec elle un fait aussi nécessaire dans l'ordre moral que la croyance au rèerne de la loi dans l'ordre cosmique. Le jour où un penseur génial trouvera la solution de cette antinomie, il aura rouvert la voie aux sentiments de confiance, d'espoir et d'enthousiasme que ne manque pas de susciter dans l'âme humaine la conviction de s'accorder avec le Pouvoir qui mène l'univers vers des fins meilleures. En attendant, conclure que le sentiment relii^ieux est proche de son extinction finale, c'est le confondre avec ses manifestations superficielles et passagères.
l42 LA OUESTION RELIGIEUSE
D"^ J. Grasset
Professeur à l'Uaivcrsité de Montpellier.
I. Je ne pense pas que nous assistions à ia diS' solution de l'idée et du sentiment religieux, parce que l'idée et l'émolion religieuses paraissent contemporaines de l'homme, comme apparition sur la terre, sont des phénomènes psychiques liés à sa nature même et ne disparaîtront par suite probablement qu'avec lui.
Ce ne sont pas là des processus psychiques /ja^Aologiques ou accidentels. Il y a des maladies de l'émotion religieuse,. comme de toutes les émotions. Mais l'idée religieuse est un élément phijsiologique de notre esprit. Elle procède: i° du besoin de connaître au delà de ce que la science peut nous apprendre (notre origine et notre destinée); 2° du besoin de justice pleine et entière que la vie actuelle ne réalise pas.
2. S'il n'y a pas de dissolution, il y a évolution. Cette évolution n'est pas tant dans la. forme de
l'idée religieuse elle-même (le temps n'est plus aux fondations de religions nouvelles) que dans lesrajoports de cette idée avec la science.
3. Quand la science est née, l'idée religieuse gouvernait le monde et a cru par suite avoir, par essence, sur cette science le droit de contrôle et de maîtrise qu'elle exerçait sans discussion sur l'entière vie psychique de l'humanité.
C'est la première phase pendant laquelle la science
LA QUESTION RELIGIEUSE l^i
a dû, pour être admise à l'existence légale, démontrer qu'aucune de ses conquêtes n'était contradictoire aux dogmes de la religion maîtresse.
Peu à peu la science s'est émancipée de cette tutelle et, éblouie elle-même par son magnifique épanouissement, a aouIu appliquer à la religion les procédés de domination que la religion lui avait appliqués à elle-même. Dans cette période, on souligne encore les conflits de la science et de la religion et on s'efforce de ruiner l'idée et l'émotion religieuses en démontrant leur contradiction avec la science positive, seule dépositaire du réel et du vrai.
Je crois que cette deuxième période louche à sa fin et que nous voyons commencer et se développer la troisième.
Cette troisième phase, actuelle, de l'évolution religieuse n'est caractérisée ni par le triomphe ni par la défaite de la religion dans cette bataille séculaire contre la science. Elle est caractérisée par l'émancipation et la proclamation de l'indépendance respective de la religion et delà science. Ce n'est la faillite ni de l'une ni de l'autre.
La religion et la science, sans rien abandonner de leur essence et de leur idée directrice, ne se régentent plus et ne se redoutent plus mutuellement. Pour prendre un exemple dans une des religions les mieux définies par l'unité dogmatique et les plus fortes par l'autorité doctrinale, je dirai qu'il n'y a plus ni science catholique ui science anti-catholique.
L'idée et rémolion scientifiques, l'idée et i'éiuolion religieuses sont deux processus psychiques
I 44 l'A OUESTION IlEUCUELSE
distincts qui n'ont à servir ni à l'apologétique ni à la controverse l'un de l'autre.
4. En un mot, l'évoiution actuelle de la religion peut être ainsi caractérisée : longtemps la religion a été domina; puis elle a paru être condamnée par la science à être «/ic/Z/a; aujourd'hui et demain, elle restera à sa place et sera nec domina nec ancilla.
M. Richard Dehmel
Homme de letlres (Hambourg).
Le sentiment re\i'j!;ieux ne peut jamais périr dans la race humaine ; il demeurera sur la terre aussi longtemps que les étoiles du ciel seront inaccessibles. Les idées religieuses, qui prennent leur source dans ce sentiment, sont assurément si changeantes qu'elles semblent môme parfois disparaître comme les nuées dans le libre azur. Je crois — et c'est mon désir — que maintenant les idées commencent à retourner dans le sentiment, comme les nuages retombent dans la mer, et qu'un jour l'élément religieux ressuscitera de nouveau, seulement sous une forme purement poétique.
* M. Albert Ver^w^ey
Homme de leltr»s (Pays-Bas).
Nous participons à un changement du monde, rapide et essentiel. Les honnnes et les circonstances
changent également; et, avec les hommes, leurs sentiments. Si, par sentiment religieux, on entend les émotions par lesquelles l'homme se sent une partie du tout vivant, ce sentiment ne disparaîtra jamais; et dans une vie aussi puissante que celle que nous vivons de nos jours il s'exprime et s'exprimera d'une manière nouvelle. Si cependant, par sentiment religieux, on entend l'amour d'une des religions, d'un des cultes qui existent actuellement, ce sentiment décroîtra. Et il n'est point sûr que les formes religieuses nouvelles ressembleront à ce que nous appelons culte.
Pour moi, il n'y a qu'un culte : vivre.
M. Camille Flammarion
Il est assez surprenant de voir des hommes doués d'un esprit supérieur à la moyenne générale confondre les formes religieuses avec la religion. Religions et Religion sont deux. Victor Hugo nous l'a écrit en vers superbes, et Jésus l'avait dit avant lui.
Nous n'assistons pas à une dissolution dii sentiment religieux, parce que cette dissolution est impossible, mais aune évolution. Evolution perpétuelle d'ailleurs.
S'imaginer que l'on supprime l'idée religieuse dans l'humanité serait s'imaginer que l'on supprime les étoiles. L'un de nos Ministres n'a-t-il pas, du reste, combiné chimiquement les deux idées, et déclaré que ces points d'interrogation qui planent
l40 LA QUESTION RELIGIEUSE
sur nos lêtes sont en voie de disparition, le génie de rhomme étant sans doute supérieur à l'Esprit universel que certains philosophes sentent régner dans la nature.
Parce que les prêtres de tous les cultes sont des hommes, c'est-à-dire des animaux plus ou moins raisonnables, parce que plusieurs ont menti, volé, assassiné, parce que la Bible, l'Evangile, leKoran, les livres de Confucius ont invoqué le dieu des armées, inspiré des massacres et des supplices, béni l'inquisition, ensanglanté tous les peuples, abêti les âmes simples en une crédulité stupide, exploité sous toutes ses formes l'insondable bêtise humaine, certains dialecticiens en concluent que tout est faux dans le sentiment religieux et que l'esprit est absent de la Nature.
C'est ce qui s'appelle avoir la vue courte; c'est prendre son horizon pour les bornes du monde.
Supposer, comme on le fait dans le système d'éducation actuellement préconisé en France, qu'il n'y a, à la base du monde, aucun principe intellectuel et moral, que la Matière et ses propriétés régissent tout, c'est commettre une erreur monstrueuse et déplorable, qui aboutit d'ailleurs, comme on le constate, au règne des Apaches dans toutes les classes sociales.
L'homme est l'habitant d'une planète assez médiocre, lourde comme une balle de plomb, minuscule, un million de fois plus petite que le Soleil qui la tient suspendue dans ses rayons. Ce soleil, plus d'un million de fois supérieur à la terre en volume, est un astre si petit qu'il est imperceptible dans le système sidéral : le soleil Canopus, par exemple,
est plus d'un million de fois plus volumineux que notre soleil. Ce Canopus, à son tour, est un ;2^rain de poussière, nn atome dans l'immensité slellaire dont la voie lactée nous montre la condensation équatoriale semée de dix-huit millions de systèmes, etc., etc.
Ce même homme terrien, infiniment petit sur un infiniment petit, ne voit rien, ne sent rien, ne sait rien. Son misérable ori>-anisuie n'est doué que de cinq sens, sur lesquels quatre sont à éliminer comme sources d'investigation : le goût, l'odorat, le toucher et l'ouïe, qui ne le mettent en communication qu'avec son voisinage immédiat. La A'ue seule lui permet d'acquérir quelque idée sur la constitution de l'Univers. Mais quelle idée encore! Son nerf optique ne vibre, ne sent, ne voit que dans une série de vibrations éthérées extrêmement restreinte, entre 4oo et 766 trillions par seconde. Audessous de 4oo trillions, rien ne se manifeste à lui; au-dessus de 766, rien non plus. Il ne possède, ni nerf électrique, ni nerf magnétique, ni nerf d'orientation, ni aucun des sens qui pourraient le mettre en relations avec la réalité.
Et c'est ce misérable atome qui s'imagine pouvoir 'uger l'infini 1
Contradiction suprême! 11 frémit parfois dans son isolement. Le profond silence des nuits étoilées écrase son âme contemplative. Il admire un coucher de soleil ; il écoute la plainte éternelle des flots sur le rivage; il sent la vie dans la Nature; il voit l'oiseau construire son nid, et sait que, dans ces œufs, si patiemment couvés par la mère, des cœurs vont bientôt battre ; il remarque l'instinct
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des plantes, qui, sans cerveau, savent trouver leurs meilleures conditions d'existence; il sait que la terre et les planètes gravitent autour du soleil suivant des lois harmonieuses ; il constate que tout est organisé, qu'il y a, par conséquent, de l'esprit dans tout; et, précisément lorsqu'il veut analyser la« matière )),il ne trouve plus rien de« matériel»; les atomes se résolvent eux-mêmes en centres de forces. L'élément psychique s'impose àson attention comme le seul réel.
Il le sait, par idée innée, il le sent, il le pressent, il le devine, il ne peut s'en passer. Dans tous les temps, dans tous les pays, les religions ont essayé dereprésenterla Religion. Les premières passeront; celle-ci restera parce que l'esprit humain est relié, uni, attaché inéluctablement à l'Esprit universel, parce que là est le vrai, lejuste, le beau, parce que le reste est illusion ou mensonge.
Telle a toujours été, d'ailleurs, la doctrine des penseurs isolés du monde vulgaire. Et il n'y a pas d'autre doctrine qui réponde à la réalité absolue et inconnaissable.
M. Is. Querido
Homme de lettres (Amsterdam).
Pour traiter philosophiquement et psychologiquement la question que vous posez, il faudrait disposer du cadre d'un essai très développé. Mais puisque je dois me borner, je résumerai le plus
LA QUESTION RELIGIEUSE l49
brièvement possible quelques réflexions qui me viennent.
De toutes les illusions qui composent la Vie, la Foi en Dieu est sans doute la plus éclatante. Celte Foi ne saurait éternellement subsister, mais ce qui se perpétuera sûrement, ce sont les énergies psychiques et idéalistes qui l'ont fait naître.
Vous connaissez le principe de la conservation de l'énerg^ie, si clairement énoncé par Robert de Mayer. Ce principe, nous pouvons, je crois, le transporter du monde de la matière dans le monde de l'esprit. Si, comme l'enseigne la physique, rien ne se perd dans le monde matériel, pas même le plus petit grain de poussière, à plus forte raison les forces spirituelles, qui ont vécu dans l'âme de l'humanité pour donner naissance auxcosmogonies, ne sauraient disparaître ou périr ; elles ne feront que se transformer en d'autres idées créatrices, en de nouvelles aspirations idéalistes, différentes d'aspect, mais identiques, au fond, à la Foi susdite.
Le jour viendra — et il n'est pas éloigné peutêtre — où l'humanité entière fera tendre tous ses efforts au libre développement de la Vie humaine et où elle créera une société socialiste d'abord, puis anarchiste. Mais, pour atteindre à la perfection morale,ilfautle soutien psychique d'une croyance: ce sera la confluence des meilleures affections de l'esprit et du sentiment, laquelle remplacera, pour l'Humanité future, en force et en profondeur^ ce qu'esta présent la Foi à Dieu pour les vrais dévots. Car la plus haute fraternité est, elle aussi, une Religion, qui ne peut être baséeque sur la Foi, une Foi refondue.
LA QUESTION UELIGIEUSE
M. £. Ménégoz
Professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris.
Il est tout aussi impossible de détruire la religion qu'il est impossible de détruire l'atmosphère qui nous entoure. On peut nier la relig^ion, on peut aussi ne pas s'en rendre compte comme on peut nier l'atmosphère ou ne pas la remarquer. Mais l'esprit de Dieu est présent partout; il est présent au fond de l'esprit de l'homme ; il s'affirme par un témoiî^nage, interne, absolument impérieux, qui nous dit de faire le bien et d'éviter le mal, et nous atteste d'une manière irrécusable que le bien mérite une récompense et le mal un châtiment. De là, le sentiment du péché et le besoin de pardon, besoin spécifiquement religieux, qui sollicite la repentance et le retour au bien, à Dieu. Voilà le fondement de la religion.
Ce fondement est indestructible. Ce qui est soumis aux fluctuations du temps, c'est la forme concrète dans laquelle se traduit le sentiment religieux et moralj, chez les individus et les collectivités, à travers les siècles. Cette forme se fixe dans les dogmes officiels des religions historiques. L'erreur des partisans bornés de ces religions est de se figurer posséder la formule parfaite et définitive de la vérité. Or, ces formules sont soumises aux lois de l'évolution. Pleines de vie, à leur origine, et en harmonie avec l'esprit de leur temps, elles finissent par se momifier et par ne plus répondre aux con-
LA QUESTION RELIGIEUSE l5l
ceptions scientifiques, historiques, philosophiques, sociales d'un milieu complètement transformé.
La conséquence en est que les générations nouvelles les délaissent de plus en plus. Alors, on dit que la religion s'en va. Elle disparaît, en effet, chez beaucoup d'hommes qui, confondant la forme surannée et le fond éternel, rejettent à la fois et le fond et la forme. Mais les esprits judicieux — ils se trouvent dans toutes les religions, et nous les voyons sjmpathiserles uns avec les autres — savent faire le départ entre la substance éternelle de la vie religieuse et ses traductions imparfaites, temporaires,contingentes, transitoires. Ils s'appliquent à incarner la substance de la religion dans une forme nouvelle, appropriée à la conception moderne du monde. Les esprits arriérés, rivés aux vieilles formules, les tiennent pour des démolisseurs. En réalité, ils sont les pionniers d'une régénération spirituelle, les artisans d'un organisme nouveau pour la religion éternelle. Les religions historiques évoluent et périssent ; la religion elle-même est indestructible, car elle a sa vie dans l'Etre suprême, dans le Vivant, dans l'Esprit éternel, dont elle est la manifestation dans l'humanité.
M. André Nienloje^vski
Directeur de Vidée Indépendante (Varsovie).
Votre question a une signification de grande portée pour le pays que j'habite, c'est-à-dire pour le Royaume de Pologne,où, après les premiers orages
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de la révolution politique, a éclaté la révolution de la pensée. En bas, parmi les masses sans instruction, a surgi la secte des Mariavites, qui se sont déjà détachés de l'église catholique et vivent d'une vie indépendante. Par contre, en haut, parmi les intellectuels s'organise la Libre-Pensée, qui tend à créer la Commune Libre avec mariages civils, etc., qui possède son propre organe périodique, influe déjà sur le caractère d'autres publications et intéresse très sérieusement les esprits. Si donc en bas nous constatons le développement de l'idée religieuse et du sentimentreligieux, — caria secte des Mariavites se civilise relativement vite, — en haut nous voyons la transformation de l'idée religieuse et du sentiment religieux en idées scientifîco-sociales et en sentiments socialo-éthiques. Ce mouvement a chez nous sa grande tradition, car, vers la fin du xvni® siècle et au commencement du xix^-, la franc-maçonnerie polonaise régnait complètement sur toute la société intelligente, et elle ne succomba que par l'effet de la réaction qui suivit la défaite de la révolution de i83i. Dans la suite, ce mouvement revécut sous la forme du positivisme varsovien, dans les années 1865-1890, créant le type contemporain de l'homme de progrès en Pologne. Après i83i, la réaction acquit un puissant allié dans la poésie romantique, car nos plus grands poètes sont issus de laLithuanieetde la Russie Blanche, foyers de mysticisme : ils étaient très religieux et contribuèrent au développement du Towianisme, philosophie religioso-sociale qui cependant ne devint pas une secte et qui aujourd'hui n'existe presque plus en réalité. En revanche, les positivistes var-
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soviens n'eurent aucun poète et ne surent agir sur les esprits. Quant au modernisme qui, en art et en littérature, apparut chez nous en 1890, il imitait le mysticisme et la religiosité. Mais, comme en témoignent nos vieux écrivains, par exemple Barzykowski, la race originelle polonaise, c'esl-à-dire les Mazoviens, ne portent en eux aucune trace de mysticisme, quoique en général ils possèdent beaucoup de sentimentalité. C'est pourquoi le mouvement actuel de libre-pensée, qui se développe sur un fond révolutionnaire, sur un fond de sentiments nouveaux, et qui a ses poètes, déploie deux ailes, l'aile de l'idée nouvelle et l'aile d'un nouveau sentiment. Le catholicisme s'est mis en trop grande contradiction avec la vie,etles Polonais, en rompant avec lui, n'iront à aucune autre religion et n'en créeront non plus aucune, pour peu qu'ils appar tiennent aux sphères intelligentes.
Voilà pour notrepays. A présent quelques observations générales.
On convient unanimement que les pays germa niques, qui possèdent des églises nationales, ont devancé, dans le domaine de la culture générale et de la culture religieuse, les pays romains vivant sous la tutelle dissolvante de l'église universelle. Il me semble que nous sommes les témoins d'une époque où cette vérité historique établie va chanceler fortement. Le protestantisme a toujours eu certaines soupapes de sûreté et a su, au moins en partie, s'adapter aux temps plus nouveaux. Le catholicisme ne possède pas cette qualité et, dans les rapports avec la vie, il devient une telle absurdité qu'il compromet toute religiosité et tout sentiment
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relig-ieux. La science moderne pénètre partout, au moyen de l'école, de la fabrique, de la brochure à bon marché, et la rclig"ion,en tant que science, ne peut lutter avec elle : l'envolée poétique, la fantaisie, le lyrisme, la générosité, la morale, tout cela fleurit beaucoup plus brillamment en dehors de l'ég-Iise, qui devient un doctrinarisme desséché. L'enfer catholique ne peut rivaliser, pour l'horreur, avec une fonderie de fer ou une mine de charbon, et le ciel catholique est tout simplement fade en comparaison des délices de Paris ou delà beauté de l'Italie. Les puissants mystères que la science nouvelle découvre à l'esprit, dans les abîmes des mondes attirent cet esprit, par leur côté fantastique, avec beaucoup plus de force, sans comparaison, que les mystères dialectiques et sophistiques des mysticismes religieux. On a donc enlevé aux vieilles religions tout ce qu'il a été possible de leur enlever: science, envolée, sentiment, mystère. Que leur est-il resté? La tradition? Elle aussi, l'histoire contemporaine la recouvre sous la masse des événements basés sur la nouvelle psychologie. Et ce qui est arrivé de pire, c'est que l'humanité s'est aperçue qu'en réalité elle ne possédait pas la définition de Dieu, de celui que les Allemands appellent Begriffsmonstrum.Or celuiquimodifie les idées religieuses et les sentiments religieux au point de remplacer les rapports de l'homme avec Dieu par les rapports de l'homme avec l'Univers, celui-là a arraché à l'organisme religieux son nerf vital, sans lequel la religion ne pourra plus vivre et sera conrlamnée à une lente consomption, aune atrophie sénile, — appelez cela comme vous voudrez.
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M. Pompeyo Gêner
Homme de lettres (Darcelone).
Je crois qu'avant tout il faut se mettre bien d'accord sur ce que ces mots sig-nifient. Si, par idée religieuse ou sentiment religieux, on entend l'attachement aux dog-mes et aux définitions des Religions positives et à leurs cultes respectifs, on peut bien dire que tout cela a fait déjà son temps parmi les esprits supérieurs des peuples civilisés de l'Occident. La civilisation moderne, essentiellement humaine et scientifique, n'a pas besoin de prêtres, de liturgie, niderituel; étant foncièrement progressive, elle est contraire auxdog-mesde toute sorte, car le dogme suppose qu'il enferme en soi toute la Vérité absolue, et, partant, l'investig-ation scientifique et l'induction philosophique deviennent inutiles, si on l'accepte.
Mais il existe unsentimentprofondque l'homme éprouve comme spectateur de l'Univers. L'immensité des phénomènes, d'où provient-elle? La Nature formée par cette infinité de séries de phénomènes qui vont se perdre dans l'infiniment g-rand et dans l'infiniment petit, séries éternelles dans le passé, éternelles dans l'avenir ; cette féerie toujours changeante, quel est son fond ? quel support a-telle, si tant est qu'elle en ait un? Ce Tout incompréhensible, immense, éternel, infini, omniforme, omniactif, omnicréateur duquel émergent tous les êtres et toutes choses, qu'est-il en soi? Existe-t-il
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même? Cette Création, qui nous remplit d'uneespèce de stupeur sacrée, ne serait-ce pas seulement une sorte de fantasmag'orie de notre moi^ la seule réalité étant l'unique, cette ombre de Dieu rêvée par Max Stirner?
Voilà l'état d'âme qui produira, dans certaines consciences, à l'avenir, des rêveries mystiques grandioses qui continueront sous des formes profondément poétiques le sentiment religieux, devenant comme le parfum des grandes civilisations alors existantes.
Et la Science continuera, enregistrant des relativités phénoménales, et la Philosophie donnera la synthèse, toujours intérieure, chaque fois plus complète, des vérités scientifiques, sans prétendre jamais atteindre la vérité absolue.
* M. André Pératé
Conservateur-adjoint du Musée National de Versailles.
Il me semble que la question sur laquelle vous me faites l'honneur de me consulter porte en ellemême sa réponse. L'idée religieuse, loin de se dissoudre et de disparaître, s'impose évidemment toujours plus à l'attention des esprits sérieux. Et quant au sentiment religieux, il n'est pas moins évident qu'il évolue et qu'il s'épure. Mais si, au lieu de parler de l'idée et du sentiment religieux, nous parlons de l'idée et du sentiment catholiques, car enfin c'est de catholicisme qu'il s'agit en France, et de prendre parti pour ou contre le catholicisme.
je répondrai que la Séparation, quels qu'en puissent être les premiers résultats, sera une libération pour cette idée et pour ce sentiment : d'une religion devenue bourgeoise, engourdie sous les liens du Concordat, elle fera, ou refera plutôt, une religion profondément populaire, plus jeune et active que jamais. C'est la force suprême que de vouloir conquérir les âmes, et rien autre.
M. Paul Seippel
Professeur au Polytechnicum de Zurich.
N'étant point astrologue, je ne puis me risquer à vous dire la bonne aventure de l'âme humaine. Pour oser décréter d'avance ce que penseront et croiront les hommes des âges futurs il faudrait avoir, comme Auguste Comte, un cerveau de mathématicien sectaire, déformé par la tradition romaine ; il faudrait oublier que l'esprit souffle où il veut. Tout au plus chacun de nous peut-il avoir, sur un tel sujet, de vagues pressentiments : mais il est prudent de n'y voir qu'une projection, sur l'écran opaque de l'avenir, de la clarté vacillante de nos convictions intimes. En vérité, le temps des prophètes est passé.
Ces réserves faites, et au risque d'égayer à mes dépens M. Delarue et M. Desmaisons, dont les dialogues me divertissent fort, je puis vous confesser :
i" Que lai fonction mystique est selon moi inhérente à l'humanité et qu'elle réclamera toujours
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ses droits dans l'avenir, comme elle les a sans cesse réclamés dans le passé; le fait qu'en aucun temps aucun peuple n'a été jusqu'ici dépourvu de relig^ion me paraît tout au moins une présomption dont il faut tenir compte;
2° Que nous devons nous g-arder d'exagérer l'importance relative des événements qui se passent sous nos yeux et qu'en particulier des incidents tels que la séparation des Eg-lises et de l'Etat en France ne sont que des moments insig^nifiants dans l'évolution totale de l'espèce humaine ;
3» Que tous les cadres vermoulus des dogmes et des institutions ecclésiastiques pourraient bien tomber en poussière, sans que fût atteinte pour cela l'essence même de larelig-ion, et plus particulièrement de la religion chrétienne;
4° Que les modes intellectuelles du temps présent durent rarement plus d'un lustre ou deux, tandis que le Christ, après être resté vivant et agissant parmi les hommes depuis dix-neuf siècles et plus, a bien des chances de survivre aux Messie» qu'on lui oppose aujourd'hui.
M. l'Abbé Ernesto Buonaiuti
Directeur de la Rivista délie Scienze Teologiche.
Tenir pour possible la dissolution du sentiment religieux équivaut, me semble-t-il, à tenir pour possible une véritable absurdité psychologique. Le sentiment religieux, en fait, ne vient pas d'une attitude imposée à l'esprit par une contrainte exté-
LA QUESTION RELIGIEUSE lOQ
rieure ou amenée par une habitude aveuçle, de telle sorte qu'il soit facile de le déraciner ou de Tétoufter avec une contrainte ou une habitude opposées ; mais c'est au contraire une faculté primitive et autonome des êtres raisonnables.
Ainsi, dans la hiérarchie des forces dont est riche notre esprit, la relig^iosité occupe la position la plus élevée : elle est au faîte de la vie psycholog-ique, laquelle, partant de la capacité de réagir sous l'impulsion du monde extérieur, s'élève à la perception réfléchie des phénomènes, à leur compréhension scientifique, à leur explication philosophique. Le sentiment religieux, synthèse originale de tous les sentiments qui lui sont inférieurs, correspond au besoin déverser, — par une affirmation énergique de notre volonté, — notre idéal, nos espérances, nos désirs dans la totalité des êtres, dans l'infini. Les grands et profonds sentiments humains do douleur comme de joie, d'attraction comme de répulsion, ont toujours en eux quelque chose de religieux; et l'individu quiles éprouve est attiré irrésistiblement à la dévotion ou à l'admiration envers l'Etre qui lui apporte la réalisation de son rêve ou l'apaisement de ses douleurs. Et quand, par une sorte de contagion, ces sentiments se répandent dans un peuple, quand, aux heures solennelles de l'histoire, la vie sociale est obscurcie par le nuage d'une indicible tristesse ou exaltée par le rayon d'une nouvelle joie, la religiosité qui vibre dans l'âme de chacun se multiplie par la solidarité et se manifeste dans une forme collective.
C'est pourquoi, si l'on croit que l'humanité peut devenir irréligieuse, si l'on al'illusion d'avoir débar-
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rassë son âme de toute trace de mysticisme, c'est que l'on a atrophié en soi les plus nobles facultés de l'esprit, ou bien détourné les élans de son cœur vers un nouvel objet de désir. En tout cas, on pourra sembler irréligieux à la masse qui vit sous la domination des vieilles conceptions, mais on ne sera pas réellement irréligieux : votre expérience personnelle pourrait mêmeavec leteraps devenir une expérience religieuse collective, tandis que celui qui s'est obstiné dans l'expérience du passé pourrait paraître irréligieux.
Après avoir ainsiaffîrmé la vitalitéimpérissabledu sentiment religieux, après avoir constaté d'autre part les symptômes de crise, extérieure et intérieure, qui affligent les diverses confessions, doit-on conclure que nous assistons à une évolution du sentiment religieux? Le mot évolution me semble ambigu en cette matière. Il signifie en fait un mouvement de l'être vers une nouvelle forme d'existence. Aujourd'hui, le sentiment religieux est-il en marche vers une transformation de lui-même,ou plutôt la crise enveloppe-t-elle simplement les éléments secondaires et caducs des diverses confessions ? Historiquement parlant, il n'est pas possible de répondre à cette question. Parce que, étant donné et non concédé qu'une évolution profonde est en train de s'opérer dans le sentiment religieux, nous qui en serons les sujets et les instruments, nous ne pourrons pas en avoir conscience. Les transformations du sentiment religieux, quand elles existent réellement, sont toujours insensibles et inconcevables : il n'est possible de les signaler qu'après leur accomplissement. Parmi les premiers chrétiens de
LA QUESTION RELIGIEUSE l6l
la Palestine qui vivaient encore en plein hébraïsme, lequel eût pu se représenter une évolution aussi radicale de la religiosité et apercevoir la. nouveauté du message évangélique, auquel son âme s'était ouverte ?
M.Franz Stuck
Artiste peintre (Munich).
J'observe la séparation de l'Eglise et de l'Etat en France avec envie et admiration. Je désirerais qu'en Allemagne nous fussions aussi avancés.
M. Marcel Hébert
Professeur à l'Université Nouvelle de [Bruxelles.
Le sentiment religieux me paraît être un ^oât spécial qu'a la réalité, la vie, pour un très grand nombre de sensibilités — pas nécessairement pour toutes (est-ce étonnant dans l'ordre esthétique?). Pour ceux qui le ressentent vraiment, ce sentiment est irréductible à tout autre ; intimement uni à ceux du bien, du beau, il peut et doit en être distingué.
Selon que prédomine l'émotivité, l'intellectualité, ou l'activité, ce sentiment revêt différentes nuances et formes que j'ai essayé de décrire dans une récente étude sur Le Divin.
Une des formes, la plus généralement répandue chez des êtres humains conscients, capables de
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réflexion, est celle-ci : on constate, par l'analyse de l'action morale, l'élément valeur idéale des êtres, des choses, donc un surplus que n'expliquent pas complètement les schèmes mécanistes et utilitaires des sciences. On objective ce surplus : désintéressement et obligation, et on l'incorpore en des représentations imparfaites, inadéquates, mais pratiquement vraies : Dieu, l'âme, la liberté, la vie future — moins, certes, pour tenter d'expliquer l'inexplicable, ou se donner le plaisir d'exquises rêveries, que poursauveg'arderl'orig'inalité irréductible dudit élément d'ordre idéal et lui assurer pleine influence sur la vie.
Je crois donc à l'oris^inalité, à la lég^itimité, à la pérennité du sentiment religieux.
La crise irréligieuse ou areligieuse que traverse actuellement la démocratie n'est qu'une réaction (trop facile, hélas ! à comprendre). Une fois passée la période de luttes, le problème religieux réapparaîtra avec le problème moral auquel il est inhérent. Jaurès l'a dit admirablement dans son discours du i3 novembre dernier; c'est la meilleure réponse à la rhétorique de Viviani. L'humanité ne cherche plus le Divin « derrière les nuages »,mais dans sa conscience.
Les religions « rationalistes, philosophiques, etc. » sont stériles. Tout se fait, en pareille matière, par de profonds mouvements collectifs, où d'ailleurs certains individus (mais non détachés de la collectivité) jouent un rôle essentiel.
Sapé par la critique historique et philosophique, le catholicisme romain ne se maintient que par de multiples équivoques. D'abord, en ne hasardant
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plus ni enseignement officiel (par exemple, sur la question Loisy), ni condamnations définitives. On fait un peu de bruit avec les Congrégations romaines (Index, etc.) parce qu'elles n'engagent pas r infaillibilité. L' « infaillibilité » se sent anéantie en face d'hommes munis d'une bonne méthode.
Grâce à cet habile silence, le catholicisme réussit à conserver dans son sein des hommes de valeur, mais dix fois, cent fois hérétiques. Combien de temps l'équivoque se prolong-era-t-elle ? Je l'ignore. Quand elle aura cessé, des formes nouvelles pourront s'organiser. Quoi qu'on dise, elles ne seront pas davantage le catholicisme romain, l'authentique, celui des Conciles de Trente et du Vatican, que le christianisme n'est le judaïsme. On se tire d'affaire par le symbolisme. Mais si la Trinité, l'Eucharistie, peuvent être interprétées symboliquement, une autorité symbolique n'a pas de sens; or, pas de catholicisme sans l'omnipotence papale.
S'ils ne retardaient « l'évolution », ces jeux de mots, ces tours de force symbolistes seraient de peu d'importance. Ce sont jeux de conservateurs. Quand les masses populaires seront prêtes, elles sauront bien dégager des vieilles traditions ce qui répondra à leur conscience.
M. Charles Morice
Homme de lettres.
Nous assistons à la démonstration de l'absolue nécessité d'une nouvelle forme de « tendresse rai-
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sonnée » — si par ces deux mots il est permis de définir ce lien essentiel des âmes, la « Religion ».
Quelle sera cette forme? Nul ne peut se vanter de le pouvoir prophétiser, bien que plusieurs pensent en avoir de clairs pressentiments, et ce n'est pas l'objet propre de la présente enquête.
Pour me tenir dans les limites de celle-ci, et pour éluder les développements considérables qu'appellerait impérieusement l'étude approfondie de telles questions, je me borne à répondre :
— Que les foyers spirituels allumés jadis dans l'esprit humain, et imposés à sa conscience avec l'autorité delà « révélation », s'éteignent et jalonnent derrière nous la route d'augustes monceaux de cendres, l'homme n'en garde pas moins la faculté et le besoin de croire. L'homme est essentiellement religieux et ce ne sont pas les provisoires certitudes de la science qui le consoleront s'il doit rester longtemps encore privé d'espèces sensibles du divin. Le sentiment de la suite ininterrompue des générations, le sens de l'universalité des rapports conditionnent aujourd'hui la recherche de la vérité: l'espérance de vérifier dans l'évidence l'identité des lois de la nature et des lois de notre vie intérieure est le secret ressortde l'énergie que déploient les meilleurs d'entre nous ens'efforçant de dégager la morale des chaînes du dogme.
Mais quand l'Esprit aura profondément possédé la Nature, elle sera fécondée : les Dieux renaîtront.
LA QUESTION RELIGIEUSE l65
M. Antoine Baumann
Membre de l'Exécution testamentaire d'Auguste Comte.
Les modalités religieuses varient avec les temps et les lieux. La religion est éternelle. On la croit morte. Elle renaît de ses cendres, plus belle que devant. Parfois, certaines oscillations imprévues donnent à penser aux esprits myopes qu'ils vont contempler un effondrement. L'instant d'après, on s'aperçoit que ce n'était rien. Dans un léger effort de croissance, le colosse a secoué quelque vétusté ornementation qui entravait l'aisance de son geste. Sa puissance vitale s'est encore accrue.
Parmi les contingences actuelles dont la pensée se frappe, la séparation des Eglises et de l'Etat en France est sans doute celle qui paraît la plus grosse de conséquences destructives. Eh bien ! à l'inverse de beaucoup, j'y trouve le germe d'un regain de force pour la vieille religion française, pour le catholicisme. Une église est une association des esprits et des cœurs. Pour réaliser le degré d'influence qu'elle peut atteindre, dans un état de civilisation où les hommes ne confondent plus les opinions et les sentiments intérieurs avec les actes imposés par la force, elle a par-dessus tout besoin de liberté. On vient de la donner au catholicisme français. Sans doute, le détail des lois et règlements nouveaux trahit pas mal d'arrière-pensée. Mais il n'importe. On lui a donné la liberté. Depuis plusieurs siècles, le pouvoir civil ne lui avait pas fait d'aussi
ifiÔ LA QUESTION RELIGIEUSE
Utile cadeau. Les risques mêmes d'une entière indépendance lui seront profitables. Ils deviendront dos stimulants pour améliorer un or^^anisme et des moyens d'action pratique qui n'ont jamais rien eu d'immuable.
Je ne serais pas positiviste si je croyais à l'éternité du catholicisme, mais je ne crois pas du tout que son rôle soit maintenant terminé, il y a mieux. De même qu'on retrouve en lui les traces du fétichisme initial, maint souvenir des cultes polythéiques, la secrète croyance des prêtres ég-yptiens en la suprématie d'un seul Dieu, la meilleure part du prophétisme juif, beaucoup de philosophie grecque, et jusqu'à l'organisation administrative de l'empire romain ; de même, s'il doit un jour passer à l'état de souvenir historique, son esprit revivra sous de nouvelles formes, d'ailleurs impossibles à préciser. Conformément à la grande loi de l'évolution humaine, il a su accroître l'héritage de ses prédécesseurs. A leur tour, nos descendants ajouteront au patrimoine commun, et, pour ce faire, ils commenceront par ne pas le détruire.
Comme le disait Auguste Comte : « Il n'y a au fond qu'une religion. »
. M. Van den Bergh van Eysinga
Homme de lettres (Pays-Bas).
Le développement progressif de l'esprit philosophique profitera à la religion. Non en ce sens qu'il naîtra une nouvelle religion, laquelle remplacera le
christianisme. De même que Bieethoven constitue une limite que ne peut dépasser une certaine musique, de même le christianisme est la religion parfaite. Mais il est rarement compris dans sa profondeur. C'est la conscience de cette profondeur qui constituera l'évolution ultérieure de la relig^ion. Très probablement, celte évolution sera accompagnée d'une disparition de l'Eglise : le vin nouveau qui fermente fait éclater les vieilles outres.
M. Paul Adam
Homme de lettres.
Il est audacieux de répondre en quelques lignes à une question soluble en quelques tomes ou même en quelques bibliothèques. Toutefois, on peut inscrire un sommaire du travail qui conviendrait. Voici.
Le sentiment religieux, par étymologie, est le besoin de lien de solidarité, d'entente. Or certaines croyances fondamentales permettent un principe et une logique d'association entre gens qui respectent les mêmes postulats.
La foudre, la nuit, l'orage, l'éruption volcanique, l'inondation brusque, l'avalanche inspirèrent aux familles anthropoïdes d'irrépressibles inquiétudes. Elles recherchèrent la cause de ces phénomènes terrifiants, et ne la découvrirent pas. Elles conçurent seulement l'existence de Forces supérieures, destructrices et léthifères, aux mobiles inconnus. Cet inconnu et ses manifestations on les nomma :
l68 LA QUESTION RELIGIEUSE
« Les dieux... » La première religion fut donc une foi commune en l'évidence de Causes mystérieuses, omnipotentes, éternelles. Le fétichisme fut la science graphique de symboles aptes à désigner ces Forces, ou des effigies perpétuant l'hommage d'une humanité faible devant elles. Gomme le vaincu se prosternait devant le vainqueur en signe de soumission définitive, geste qui parfois sauvait la vie, de même un rite de prosternations, d'attitudes et de prières fut élaboré, que l'on crut, par analogie, devoir aussi pacifier la menace des Eléments.
Dieu c'est donc l'ensemble des forces inconnues. vEloha-^lohims.
En étudiant la succession des cultes divers, depuis le fétichisme australien jusqu'au catholicisme de l'an mil, on acquiert cette certitude que les religions furent les symbolismes de sciences expérimentales puis de philosophies. Symbolismes capables de satisfaire le besoin général de se rassurer devant les catastrophes de la nature. Légendes et rites eurent pour but d'expliquer à la mesure de l'âme populaire grossièrement les Forces, et offrir un moyen soit d'échapper à leurs coups, soit de s'allier à leurs intentions.
Cependant, le collège des prêtres conservait par devers soi une gnose plus réaliste qu'il conférait aux seuls esprits capables de la comprendre. C'est le système des religions chaldéennes, égyptiennes, phéniciennes, grecques. Memphis, Ephèse, Eleusis furent des facultés de sciences et de philosophie dont les sacerdotes promulguaient les théorèmes et les axiomes sous des métaphores que nous appelons mythes.
La philosophie communiste-anarchiste des Esséniens et du Christ dépouilla même presque totalement le manteau de la Fable.
Dans un chapitre de mon livre, le Triomphe des Médiocres, j'ai tâché de faire voir ce qu'il fallait entendre par Dieu le Père, Dieu le Fils, la Vierge- Mère, etc.. Ce sont des formules, telles que le IlR^ de la géométrie. Elles désignent des dogmes métaphysiques et logiques extrêmement spéculatifs. Par exemple, la Vierge-Mère représente le dogme de V Identité des Contraires surabstraits.
Le christianisme a perdu sa suprématie pour ceci. Le haut clergé de Rome se recrute, depuis sept ou huit siècles, ainsi que se recrutent tous les politiques, parmi les médiocres plus capables de gagner les suffrages du vulgaire. Ces hommes-là ne s'aperçurent point que les bourgeoisies s'instruisaient et qu'elles acquéraient ainsi des curiosités plus exigeantes que celles de générations moins averties. Oublieux des premiers dogmes philosophiques esséniens et chrétiens, les cardinaux ne devinèrent pas l'urgence d'initier les élites à l'ésotérisme de la légende. Plus le temps passa, plus il y eut divergence entre l'esprit pieux et l'esprit cultivé. Tant que l'éducation demeura l'apanage d'une bourgeoisie sceptique et dirigeante, celle-ci garda pour soi les contradictions qu'elle vérifiait entre la science et la foi. On continua de pratiquer afin de donner au peuple l'exemple d'une espérance nécessaire à sa détresse, à sa résignation et au pouvoir des classes privilégiées. Mais quand l'instruction devint le fait de l'élite ouvrière et artisane plus bêle, plus simpliste, plus franche aussi,
lyO LA. QUESTION RELIGIEUSE
celte combinaison en partie double ne persista plus. Jean-Jacques Rousseau copiste de musique n'avait pas les raisons du Cardinal de Rohan pour marier le scepticisme intérieur à la dévotion extérieure. L'Encyclopédie fut, qui produisit la Révolution, puis l'athéisme blanquiste du xixe siècle.
Que le Sacré Collège eût, vers 1700, exhumé l'âme essénienne et communiste des Apôtres, qu'il eût proclamé cet esprit comme l'essentiel, qu'il eût rédigé le credo des intellectuels en expliquant l'ésotérisme du Père, de la Vierg-e-Mère, du Fils, du Saint-Esprit, et le catholicisme n'eût pas fléchi même. L'ig-norance des cardinaux tua l'Eglise. Renan n'aurait pas dû prêcher hors des cathédrales, mais dans les cathédrales, et sous la bénédiction pontificale.
Aujourd'hui la catholicité, le christianisme huguenot déclinent, mais le bouddhisme ni l'islamisme ne semblent atteints. Tout au contraire. Si l'on ajoute créance aux statistiques, la crise religieuse ne sévirait qu'en Occident. Et encore. Aux Etats- Unis, les catholiques démocrates convertissent, chaque année, les protestants réactionnaires par milliers.
Le caractère du religieux, c'est la foi, la foi qu'aucun raisonnement n'ébranle. Il arrive qu'un dévot intelligent reconnaisse la valeur des arguments opposés. Mais la conclusion lui répugne. Il s'y dérobe, en passant, comme il dit, du profane au sacré. La logique n'est qu'un divertissement sur le domaine de la vie matérielle. Elle perd tout mérite dans le domaine du divin, puisqu'elle n'est qu'à la mesure de l'homme et de son ignorance plané-
LA QUESTION I\ELIGIEUSE fjl
taire. Déduction, d'ailleurs, admissible ; car nous ne savons que relativement à notre infimité dans l'univers.
Or le dévot d'église n'est pas le seul à préférer ainsi. Supposez un instant M. Jaurès, disposant de toute son adresse opportune et de toute son éloquence socialiste, devant un auditoire hostile de boutiquiers nationalistes. Supposez M. Maurice Barrés discutant, avec la plus soigneuse habileté, If^s opinions d'un auditoire a2:ricole et radical. Supposez M, Leroy-Beaulieu démontrant à une foule ouvrière enrôlée dans la Confédération générale du travail, telles lois économiques contraires à la proximité de l'ère collectiviste. Ces trois orateurs peuvent, en un certain moment, réfuter de manière victorieuse, sur quelque point, l'opinion de ces trois assistances. Chacun des électeurs se verra contraint d'avouer, en soi, la faiblesse de sa thèse sectaire. Cela est si vrai que les meneurs épars, dans un public de réunion, sentent parfois cette persuasion envahir la masse. Alors ils se décident au tumulte, aux cris, aux injures pour écarter, par une diversion, les conséquences du discours bien conduit. Insultant l'orateur, ils remettent en mémoire de leur troupeau qu'il est lié à un parti avant que d'être lié à la raison. Ils en appellent de la logique triomphante à la religion politique. Et la majorité, convaincue par l'apôtre du tréteau, ne l'en conspue que davantage. Elle ne lui pardonne pas de l'avoir surprise en défaut de foi. A l'heure du scrutin, elle votera contre lui.
Voilà l'exemple quotidien de l'esprit religieux chez les athées mêmes. Les sortes de sectaires, pour
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différents que soient leurs dogmes, l'emportent à présent sur la sag^esse de ceux qui voudraient admettre l'évolution parallèle de toutes les forces sociales dans une République de fraternité.
La « Confédération générale du Travail », le « Grand Orient », après la « Patrie Française », agissent comme des clergés fanatiques. L'esprit religieux n'est pas près de mourir en France. Il change seulement déformes.
Quant au catholicisme et au christianisme, s'ils ne contentent plus les élites bourgeoises, ouvrières et agricoles, ils trouvent dans le scientifisme un successeur parfait. C'est une autre foi. Voyez le dédain du monsieur qui a passé sa vie à classer des coléoptères, ou à décomposer des gaz, pour l'historien qui. a retrouvé certains documents propices à la meilleure exactitude d'appréciation sur les facteurs d'une guerre, d'une famine, d'une émeute. Pourtant, et aujourd'hui surtout, la science varie de vingt années en vingt années. La biologie de 1907, après la découverte du radium et de la télégraphie sans fil, modifie des principes essentiels et qu'on assurait définitifs en 1880. Cependant nous rapportons tout, et il le faut bien, à l'étalon scientifique, comme nos aïeux de l'an mil rapportaient tout à l'étalon catholique.
Un y a donc pas dissolution, mais évolution de Vidée religieuse.
Les hommes ont besoin de s'associer, de se lier {religare), et, pour cela, de partager en masse des haines, puis des amours, puis une foi. L'ouvrier misérable s'insurge contre l'exigence et la parcimonie du patron. C'est la haine d'un seul individu qui
LA QUESTION RILIGIEUSE 178
naît. Dix ouvriers du même atelier l'approuvent; et ensuite cent travailleurs des ateliers voisins. Enfin mille appartenant au même métier, mille autres d'un métier différent éprouvent des sentiments pareils. La haine du premier a constitué le motif d'assentiment pour ces deux mille en accord làdessus, en amour de la révolte commune contre le même adversaire. On déclarera bonnes toutes actions qui diminueraient cet adversaire, pour absurdes et néfastes qu'elles puissent être démontrées. On déclarera mauvaises toutes actions qui seconderaient même indirectement l'œuvre de cet adversaire, pour excellentes et fastes qu'elles puissent être démontrées. La foi devient plus forte que la raison.
Très peu de gens, ceux de la suprême élite intellectuelle, admettent que, parmi les éléments de leur opinion préférée, certains valent moins que d'autres composant les opinions contraires. Et ils se résig-nent à savoir que le meilleur et le pire s'acoquinent en toutes pensées. La faculté de synthèse que possèdent ces hommes les rend un peu sceptiques sur les cas simples, et très enclins à se préoccuper des phénomènes complexes. Le simple, le net, le clair sont des erreurs. Seul le complexe est vrai. Or, l'homme de foi c'est le simpliste. Tant que l'humanité n'accroîtra point la somme de ses types intelligents synthétisles, elle demeurera livrée aux idées religieuses, simplifiantes.
L'évolution de notre monde planétaire tend à l'association progressive des individus. Les espèces qui pullulent ce sont les sociables. La terreur
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des éléments formidables divinisés fut le moye de la nature pour lier les premiers faisceaux de hordes humaines. L'hérédité, l'atavisme implanté rent,de génération en génération, le besoin trè puissant de s'unir, qui, de nos jours, prend 1; forme de l'internationalisme, comme, au moyen âge, il prit la forme de la religion catholiquej c'est-à-dire universelle. Le socialisme se meta morphose en foi religieuse évidemment.
Cet instinct atavique de révérer l'Inconnu ne désertera pas demain nos âmes. Si les conjonctU' res s'y prêtaient un peu, il y aurait de la gloire pour tel Messie qui prêcherait adroitement un évangile affirmant ceci : L Toutes les religions antérieures : fétichisme, magisme, hermétisme chaldéen, phénicien, égyptien, mythologies grecque et romaine, bouddhisme, christianisme, islamisme, etc., ne sont que les phases d'une même Révélation Progressive. — II. Voici l'explication scientifique, historique et philosophique de ces dogmes, la raison occulte de ces légendes vulgaires (Astronomie des mages. Forces naturelles des initiés memphites. Spéculations des sages d'Ephèse. Communisme des Esséniens, etc.), — III. Elevons des temples-musées au total de ces croyances grâce auxquelles l'homme se développa depuis l'état de l'anthropoïde épouvanté jusqu'à celui du savant moniste et sceptique. — IV. En ces panthéons restaurons tous les vieux cultes par une sorte de messe qui aura pour conclusion l'hommage aux Forces Universelles. — V. La plus antique adoration étant celle du feu solaire, puis du feu ; et la plus nouvelle révélation étant celle du
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mouvement-lumière-chaleiir cause de toute vie, rendons à la Foudre, expliquée par des prêtres physiciens, un culte logique, un culte de laboratoire.— YI. Surles indications de la biologie récente, nos prédicateurs établiront, en chaire, la morale de solidarité. — VII. Pour plus de commodité, tâchons d'insérer ces prônes et cérémonies, aufant que possible, dans le rituel catholique habituel à nos races.
Une telle religion me paraîtrait de tous points acceptable, et adaptée à nos besoins du temps. Elle influerait de la meilleure manière sur l'intelligence et l'éthique des foules. II ne m'étonnerait guère, si je ressuscitais dans un siècle, de voir ce panthéisme en usasre.
M. Léon Bloy
Homme de lettres.
La vie d'un chrétien est vraiment trop courte et surtout trop grave pour répondre à d'aussi vaines questions.
Adressez-vous donc à des penseurs. Ces genslà ont du loisir.
M. Sully- Prudhomnie
De 'l'Académie Française.
La réponse à une pareille question exigerait une préparation que je n'ai ni le loisir ni la force d'entreprendre. Je dois avouer, comme mon confrère
Jules Lemaître, que je n'en sais rien. Tout ce que je peux tenter, c'est de définir l'idée relig-ieuse et le sentiment religieux. Peut-être en résultera-t-jl quelque indication propre à orienter la réflexion du lecteur qui doute.
La curiosité humaine ne serait pleinement satisfaite que si l'Univers, considéré dans son être et dans les changements qui s'y produisent, était à la fois expliqué et justifié. Or, spontanément, notre pensée cherche à atteindre l'être, l'objet métaphysique, appelé parles philosophes la substance de l'Univers, soit en nous-mêmes, soit hors de nous : en nous par ce qu'on nomme la conscience ou le sens intime, hors de nous par l'observation et l'expérience au moyen de nos sens. Or, dans l'un et l'autre cas, la nature intime de la substance échappe à nos prises. Aussi les savants se bornent-ils sagement à consulter le témoignage de la conscience et des sens en tant qu'il les renseigne sur les rapports que soutiennent entre elles les causes inconnues des impressions sensibles, des états conscients, rapports qui, généralisés sous le nom de lois^ constituent la matière des diverses sciences expérimentales, dites positives.
A supposer que l'œuvre des sciences positives fût achevée, c'est-à-dire que les lois découvertes aient été restreintes au moindre nombre possible, ces. lois mêmes ne seraient en réalité que des faits très généraux qui demeureraient inexpliqués et inexplicables par tous les instruments de connaissance dont dispose l'esprit humain. L'humanité est donc condamnée à ignorer ce qui, au fond, lui importe le plus de connaître, à savoir : l'origine
et la fin de l'Univers et partant'celles de l'humanilé même et comment sera satisfait son besoin de justice, de récompense et de réparation. Or, pour la plupart des hommes cette ignorance est intolérable. Ils n'admettent pas l'inconnue résiduelle et irréductible ; ils veulent à toute force expliquer et justifier ce qu'ils ne comprennent pas et ce qui les scandalise. Ils sont donc éminemment prédisposés à croire que cette inconnue, sous le nom de divinité, di été révélée à l'homme par d'autres voies que celles de la connaissance normale. J'appelle l'idée relig-ieuse, l'idée que ces esprits se font de cette inconnue révélée, en un mot de la divinité. L'idée relig-ieuse varie selon le degré de culture des croyants; mais, en général, la divinité est personnifiée par eux en un ou plusieurs dieux assimilés à un souverain, à un père, à un juge doués d'une puissance créatrice et ordonnatrice capable de satisfaire intégralement la curiosité et la conscience morale des croyants. Quant au sentiment religieux, c'est l'état psychique générateur de l'idée religieuse, c'est-à-dire le besoin de cette satisfaction même. Si ces définitions sont exactes, il appert que l'idée religieuse, soumise à une critique de plus en plus éclairée par le progrès des sciences positives, tend à exclure l'anthropomorphisme de l'essence divine, et par suite à se transformer, mais que, le sentiment religieux étant inextinguible en tant que besoin moral, cette transformation n'aboutira jamais à l'anéantissement de l'idée de la divinité. Ces vues sont beaucoup trop sommaires, il serait utile de les développer pour les rendre tout à fait intelligibles.
M. Edmund Gosse
Homme de lettres (Londres).
Sans aucun doute, les disputes et les agitations relatives aux questions religieuses, qui troublent en ce moment toutes les contrées de l'Europe, semblent indiquer un réveil du zèle reliq^ieux. Mais, à mon avis, cette apparence est illusoire. Dans chaque cas, nous voyons un grand nombre de personnes occupées activement à défendre les institutions théologiques, beaucoup d'entre elles y dépensant une énergie et une ardeur considérables. Mais dans toutes les questions d'activité religieuse, nous avons à nous demander d'abord: Quelestlebutfmal de l'énergie dépensée? Si ce but est politique ou social? ou même philanthropique, son véritable caractère religieux devient gravement suspect. L'idée centrale de la vraie religion est la piété envers Dieu, manifestée sous la forme d'humilité, de foi et de culte. Le politicien, le réformateur ou le philanthrope peut avoir la fantaisie de se ranger du côté de la religion, mais sa philanthropie, sa réforme, ou son système politique peut exister et prospérer sans aucune base religieuse. Il est pour la religion un auxiliaire, appelé à combattre ses batailles, et, très souvent, il est un dangereux allié, aussi difficile à éliminer que le furent, pour les faibles empereurs byzantins, les hardis vikings qu'ils avaient appelés pour les protéger.
Autant que me le permet mon observation per-
sonnelle, je dirai que la véritable religion intérieure, dans son sens spirituel et privé, a énormément décliné pendant le dernier quart du siècle, et que le zèle des personnes religieuses a été détourné vers le rituel et la politique. Le résultat dans une contrée libre de la transformation de la piété en ces deux branches, dont ni l'une ni l'autre n'est en soi une portion de la piété, tend assurément à la démoralisation de la religion intérieure, que ne doit dénaturer aucun élément étranger. Je suis d'avis, en conséquence, que, en dépit des bruyants conflits de l'heure actuelle, tout indique une dissolution de la foi dans sa simplicité primitive.
M. Doinela Nieu^venhuis
Chef du parti Libertaire néerlandais.
La question que vous mettez en discussion n'est pas bien posée, il me semble. Vous opposez deux choses, comme pour donner lieu au choix de l'une d'elles; mais elles ne constituent pas une antithèse. En effet, nous assistons à une évolution de l'idée religieuse, parce que tout évolue, mais justement cette évolution tend à une dissolution de l'idée religieuse.
Gomme l'alchimie précède la chimie, comme l'astrologie précède l'astronomie, la théologie se transforme en anthropologie, le théisme en athéisme, la religion en irréligion. Un des auteurs de la Bible a dit : « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. » Oui, nous commençons par
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craindre, faute de savoir exactement. La foi aux fantômes a disparu, mais seulement g-râce à une meilleure science. Quand on connaît la cause d'un mouvement, personne ne peut vous faire accroire qu'il y a un fantôme qui occasionne le mouvement. Quand nous avançons en science, la crainte disparaît. Chaque progrès de la science est une victoire sur la foi, sur la religion, car science et religion ne peuvent pas marcher ensemble. La science fait des progrès — il est difficile de nier cela — mais c'est au détriment de la religion. Donc l'idée religieuse, qui ne peut pas échapper au contact du monde, de la science, doit évoluer ; et quand on fait une comparaison avec la foi de Tertullien et son précieux : « Credo quia absurdum » (je crois parce que c'est absurde, — car si ce n'était pas absurde, je n'aurais pas à croire, je saurais), on oublie que c'est là une foi tout à fait différente de celle d'un croyant de nos jours. La véritable foi est celle d'un TertulUen, qui a le courage de sa conviction, et ce qu'on nous donne aujourd'hui comme foi est un mixtum composilum, deux parties de foi et trois parties de science qu'on mêle ensemble pour obtenir une foi scientifique ou une science croyante, une contradictio in terminis.
Mais l'Eglise ouïes églises, qui sont l'incarnation de l'idée religieuse, feront tout le possible pour se maintenir et elles constituent encore une force très puissante, parce qu'elles pénètrent la vie intime de la famille depuis le berceau jusqu'à la mort, pour ne pas parler du rôle qu'elles jouent comme grandes capitalistes. Relativement, il y a peu de parents qui soient persuadés de la pernicieuse influence que le
supranaturalisme exerce sur les jeunes cerveaux et c'est pour cela qu'ils donnent ou laissent donner une éducation religieuse à leurs enfants, et quoique eux-mêmes rient des préjugés religieux, ils admettent que leurs enfants apprennent ces préjugés. Ils sont indifférents, ils se moquent même de la religion, et cependant ils tolèrent que leurs enfants fassent leur communion et que leur cerveau soit empoisonné par la religion. Goethe a dit : « Oui possède l'art et la science n'a pas besoin de religion, mais celui qui ne possède ni l'une ni l'autre, qu'il aie de la religion. » Donc pour lui la religion est une remplaçante de l'art. Eh bien, le système des remplaçants doit être aboli aussi sur ce terrain, et nous qui voulons rompre complètement avec la religion, nous devons donner à tous l'art et la science. Celles-ci se répandant de plus en plus, nous vivons dans une période où l'idée religieuse devient de plus en plus superflue. L'idée religieuse, malgré les efforts désespérants des religieux, est en pleine décadence, en complète dissolution et, comme je l'ai dit au début de ces lignes, justement l'évolution de l'idée religieuse tend à sa dissolution. On fera très bien de répandre les idées de Guyau développées dans son superbe livre : l' Irréligion de l'avenir, surtout dans les chapitres où il parle de la religion et de l'irréligion chez le peuple. chez l'enfant, chez la femme, car tant qu'on n'aura pas gagné la femme à la libre pensée, on n'aura pas l'enfant, et l'enfant, c'est l'avenir. L'évolution est malgré tout en pleine marche, et elle signifie la dissolution de l'idée reUgrieuse.
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M. Lucien Descaves
Homme de lettres.
Votre question m'est agréable en ce qu'elle me permet de renvoyer vos lecteurs, pour la réponse, à l'un des plus beaux livres de ce temps: U Irréligion de V avenir, de Guy au.
Guyau observe fort justement qu'une religion ne meurt pas : elle cesse. La foi s'en va par débris et les sentiments qu'elle a suscités s'en vont avec elle, non sans léguer quelque chose d'eux-mêmes à de nouvelles croyances. Rien ne se perd, tout s'utilise.
Aussi Guyau est-il également fondé à concevoir « un certain mysticisme s'alliant au socialisme, lui empruntant et lui communiquant de la force ».
Longtemps encore, on découvrira des réminiscences des Evangiles dans la morale la plus indépendante, comme des bouts de fil traînent sur un vêtement neuf.
A un camarade libertaire qui me disait — ou à peu près : « L'opulence est toujours le produit d'un vol. » Ou bien : « C'est l'iniquité qui fait la propriété privée, » je répondis :
— Toi..., tu viens encore de chez la couturière!
Il me regarda : — Quelle couturière ?
• — La Bible, parbleu ! Tu t'es frotté contre saint Jérôme et contre saint Clément. N'en rougis pas. Jésus lui-même « allait chez la couturière ». Les maximes qu'on lui attribue ont dérobé des aiguillées à Isaïe, à Jérémie, aux psaumes et aux
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proverbes juifs. II y a beaucoup de paganisme dans le catholicisme et Alfred Maury, dans son Essai sur les légendes pieuses, n'a pas eu de peine à démontrer que la vie des saints n'est, somme toute, qu'une sorte de mythologie du christianisme.
Les vieilles religions ne meurent pas ; elles se transforment en même temps que les sociétés.
M. Henri Scharling
Professeur à l'Université de Copenhague.
La réponse à la question que vous posez dépendra tout à fait de la conviction et de la croyance de la personne interrogée.
Le libre-penseur radical dira : « Il va de soi que c'est une dissolution non seulement du christianisme, mais de la religion en général ; tous les deux disparaîtront peu à peu comme les anciennes mylhologies, et les esprits libres, pleinement conscients, seront, dans ce siècle, ou dans le siècle prochain, débarrassés de tous les liens dogmatiques et religieux. »
Le rationaliste dira : « Nous voyons une dissolution des anciennes confessions religieuses, et des dogmes définis, mais une évolution de l'esprit religieux vers une religion morale fondée sur la raison, vers une foi dans le Père céleste, et, par là, dans l'amour et dans l'espérance. »
Le fidèle chrétien dira : « Certainement beaucoup de choses se dissoudront dans ce que nos
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pères ont tenu pour vrai ; les dogmes prendront d'autres formes, et la constitution de l'Eglise sera modifiée, mais le christianisme historique et l'Eglise fondée sur lui restera inébranlable. Une évolution n'est pas exclue par cette affirmation, mais elle consistera en une nouvelle direction intérieure, elle amènera une compréhension plus profonde et une adaptation plus exacte du christianisme. »
Ainsi les réponses à la question que vous posez auront toujours un caractère subjectif.il ne saurait en être autrement. On ne peut pas faire une réponse objective et scientifique : là-dessus nos idées sont insuffisantes et le cercle de notre connaissance scientifique est restreint.il est vrai qu'on peut dire beaucoup de choses pour et contre ; seulement ce n'est pas au fond sur le raisonnement que nous nous appuyons, mais sur notre sentiment et notre volonté.
C'est pourquoi la réponse sera si souvent amère et passionnée; bien plus, si des peuples entiers viennent à être agités par ces controverses, il peut en résulter de sanglantes guerres de religion. Il y a beaucoup d'arguments à donner pour l'une ou l'autre opinion, mais le dernier argument repose sur la vie même, c'est-à-dire sur l'expérience de la vie que nous acquérons personnellement en dehors et au dedans de nous.
C'est une pensée pleine de mélancolie et d'exactitude que celle du grand penseur J.-G. Fichte : « Le choix que nous faisons d'une philosophie dépend de l'homme que nous sommes. »
Pour ce qui concerne mon attitude personnelle en face de la question que vous posez, j'appartiens
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à la troisième des catégories énumérées plus haut: je suis un fidèle chrétien-évang-élique. Parla même je vous donne ma réponse ; mais je ne suis pas sans la fonder sur des raisons que je vais vous indiquer brièvement, ainsi que vous le désirez.
L'idée religieuse et le sentiment religieux sont, l'un comme l'autre, aussi ineffaçables dans l'humanité que la morale, la politique, la science et l'art. Les formes sous lesquelles se manifestent les forces spirituelles peuvent changer, mais les idées et les sentiments qu'elles font naître demeurent.
Le christianisme et le judaïsme, qui l'a préparé, sont des religions historiques, et diffèrent des autres religions en ce que toutes deux ont un fondement historique. Mais l'histoire, c'est de la vie; et toute vie perceptible sur cette terre est une éuO' lution. Ainsi le christianisme est également une évolution, aussi bien dans ses formes extérieures (constitution, culte, dogme) que dans l'adaptation personnelle de chaque conscience (foi).
Le christianisme a été pendant plus de quinze cents ans le soutien de la civilisation la plus élevée et il le restera toujours : aucune véritable civilisalion sans christianisme, comme aucun véritable christianisme sans civilisation. Il est vrai que la civilisation et le christianisme peuvent se séparer; bien plus, ils peuvent se dresser en face l'un de l'autre comme des ennemis; mais ils se retrouveront; ils se donneront mutuellement une plus grande force extérieure, et, en eux-mêmes, une plus profonde plénitude.
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M. Nico van Suchtelen
Homme de lettres (Pays-Bas) .
La décadence réelle de la religion, que démontrent avec évidence les événements mondiaux actuels, résulte de l'évolution de l'esprit vers une phase nouvelle, phase de conscience et d'amour humain supérieurs. Seules sont en décadence et en dissolution, et niées, les formes du sentiment religieux qui ne sont pas vraies et qui sont devenues insoutenables pour la raison élargie ; en revanche, ce sentiment même^ maintenant mieux compris, se relève et s'affirme davantage. Toute religion, tout fétichisme sont actuellement vaincus. Partout l'Eglise symbolique est repoussée et tend vers l'anéantissement final. L'adoration et l'amour inconscients de son propre esprit, qui avaient poussé l'homme primitif à animer les choses mortes et à créer, au cours de l'histoire, des dieux à sa ressemblance, vivent consciemment dans l'homme nouveau et n'ont plus, par suite, besoin d'une révélation extérieure et fausse, a La foi en la puissance de l'intelligence est la première condition de la philosophie », a dit Hegel. Cette foi a été également la base de toute religion. « L'homme, étant intelligence, doit s'estimer lui-même digne de ce qu'il y a de plus élevé; il ne saurait s'exagérer la grandeur et la puissance de son intelligence.» Nous savons que le mystère qui constitue le fondement du sentiment religieux est notre propre
intelligence. Notre amour et notre vénération sont devenus conscients et humains. « Admirez-vous les uns les autres »,nous crie Emile Verhaeren; notre unique révélation — intérieure — n'a pas besoin d'autre sanction que celle de notre humanité profondément consciente, ni d'autre culte que celui d'une vie intellectuelle vraiment admirable.
Nous assistons à l'anéantissement de lareli^çion: à l'extérieur, dissolution;» l'intérieur, évolution puissante du sentiment religieux.
M. George Fonsegrive
Ancien Directeur de la Quinzaine.
La religion me paraît être un système de croyances et de pratiques qui ont pour but d'établir la communion universelle des esprits, la multiplication de la joie individuelle par la joie de tous.
Toute idée qui tend à ce but est une idée religieuse.
Tout sentiment qui nous pousse à l'harmonie, à la joie universelle, est un sentiment religieux.
Ainsi vos socialistes, épris de justice, vos anarchistes, qui veulent supprimer les lois pour avoir la paix, ont des idées, des sentiments religieux.
Cependant ils n'aboutissent point à la religion.
La religion, en effet, est proprement transcendante. Elle aspire à la communion entre les hommes, au développement plénier de la vie, mais en même temps qu'elle prend pleine conscience de ses hautes ambitions, elle se rend très nettement compte
que l'homme est impuissant à les réaliser. Car l'homme n'aspire à rien moins qu'à se faire dieu. II sent qu'il ne le peut pas. Il fait alors appel à une puissance surhumaine. Il demande à Dieu sa grâce pour monter vers lui, pour réaliser en Lui et par Lui la communion universelle.
Les trois éléments essentiels de la religion sont donc : l'aspiration de l'humanité à la divinisation, l'existence de Dieu, la grâce de Dieu.
Le christianisme étant la seule religion positive qui ait très nettement compris ces trois éléments du problème religieux est par là même la vraie religion.
C'est pour cela qu'il n'y a pas, qu'il ne peut pas y avoir dissolution du christianisme.
Il y a dissolution de toutes les formes religieuses qui sont inadéquates aux données essentielles du problème religieux, par exemple dans le christianisme les diverses formes du protestantisme qui tendent à éliminer la transcendance divine, le surnaturel et la grâce.
Il n'y a pas dissolution du catholicisme, on y voit au contraire s'opérer une conceniration.
Il n'y a pas non plus évolution au sens propre du mot, il y a cependant vie et progrès, mais sans mutation d'une forme en une forme spécifiquement différente. Tous les phénomènes auxquels nous assistons : laïcisation progressive de l'Etat, péremption de certaines coutumes intellectuelles, disparitions même de certaines formes disciplinaires, tout cela n'est que le résultat des lois de la division du travail. De plus en plus la religion prend conscience et possession de son domaine
LA QUESTION RELIGIEUSE iSq
propre, qui n'est ni le forum, ni l'école, ni la science profanes, mais la communion spirituelle de l'homme avec Dieu, et, par Dieu, avec ses frères dans le temps et par delà le temps.
Tout ce que nous voyons et qui paraît hostile à la religion nous y ramène au contraire, et tout l'effort de l'anticléricalisme tournera, par l'épuration, par le renouvellement de vie puisé dans l'effort, au bénéfice du catholicisme.
M. Gesare Lombroso
Professeur de psychiatrie à l'Université de Turin.
Pour qui a étudié sérieusement l'histoire des religions, il n'y a aucun doute : elles s'appuient sur une série d'erreurs qui viennent de quelques besoins humains, spécialement du besoin d'être protégés contre des forces, vis-à-vis desquelles nous nous sentons impuissants, comme les météores, les épidémies; et, s'il se peut qu'une institution sortie d'une erreur puisse évoluer, elle finit toujours par tomber dans une autre erreur.
Ainsi, la religion qui est la création d'un vrai et grand philosophe — celle de Bouddha — a fini dans les rites el les formules presque vaticanesques du Thibet. Une évolution véritable serait sa chute et épargnerait aux peuples de semblables mésaventures. Pourtant, c'est un fait certain, n'importe quelle religion — même la religion catholique, qui est empêchée d'évoluer par ses dogmes {sint ut suîit, aut non sint, c'est la maxime des
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Jésuites) — est contrainte de s'adapter à la culture des peuples auprès desquels elle est en honneur; de s'adapter par fragments, mais de s'adapter. Et c'en est un symptôme quç ce jésuite anglais, excommunié il est vrai par l'Eglise, mais pourtant jésuite jusqu'à la fin des temps, qui ne désavoue pas Darw^in.
M. Bjœrnstjerne Bjœrnson
Homme de lettres (Norvège).
A l'une et à l'autre [dissolution et évolution].
Les idées que l'on se faisait dé l'origine et de l'évolution du monde, de la naissance et des premiers temps de l'humanité, idées qui sont à la base de tous les systèmes religieux, sont ruinées, lentement et sûrement, par les découvertes scientiîiques. Elles perdent leurs racines, mais s'attardent encore, comme des ombres sans vie, dans les cerveaux imaginatifs, jusqu'au jour où l'élément rationnel et le sens du réel deviennent les plus forts.
Mais combien d'hommes sont dans ce cas?
Un grand nombre, le plus grand nombre même des hommes cherchent dans des puissances étrangères à eux-mêmes un soutien pour leur volonté et leur destinée. C'est pour eux un besoin et une nécessité. L'hérédité est trop forte ; l'imagination trop exercée ; la volonté trop faible.
Mais l'armée de ceux qui obéissent à la science remportera sans cesse une double victoire sur l'ar-
mée opposée, sur les victimes de l'hérédité et des représentations mystiques.
La première conquête est celle de tous les hommes qui changent de camp, à mesure que le savoir et la responsabilité, élargissant leur horizon, leur rendent la vie impossible dans leur camp. La seconde victoire est remportée sur ceux qui restent. Des dogmes, désormais insoutenables, tombent, et du même coup diminue la distance qui sépare les religions de la réalité. Cette transformation s'opère lentement, mais elle ne cessera guère avant que toutes les religions et toutes les sectes religieuses, renonçant à peu près à tout ce qui les distingue, se rapprochent en une commune adoration pour une puissance éternelle et secourable.
Mgr Lacroix
Evêque de Tarentaise.
Vous trouverez la réponse à la question que vous me faites l'honneur de me poser dans un livre qui va paraître ces jours-ci à la librairie Pion, et qui a pour auteur le D"" Marcel Rifaux. Ce livre a pour titre : Des conditions du retour au Catholi' cisme, et il est le résultat d'une enquête à peu près semblable à la vôtre.
J'ajoute que je partage presque toutes les conclusions du D'^ Rifaux.
D»^ Marcel Rifaux
Homme de lettres.
Assurément non, nous n'assistons pas à une dissolution ni du sentiment, ni de l'idée religieuse.
Si le matérialisme ou l'agnosticisme ont eu leur moment de gloire, il semble que leur règne soit bien fini.
Il reste psychologiquement démontré que la religion, sous une forme ou sous une autre, est un besoin fondamental de notre nature humaine. Tout en nous postule rigoureusement le surnaturel, parce que le surnaturel est primitivement offert à tous, et, du point de vue de la vie totale, nous ne pouvons, sans nous mutiler ou nous amoindrir, briser les liens qui nous rattachent à la A'ie divine.
Le sentiment religieux ne saurait donc périr, puisque, dans le sens absolu du terme, la Religion est au nombre des besoins nécessaires à la vie de l'homme en particulier et de l'humanité en général. Ceux qui, du haut de leur sagesse, prophétisent la ruine très prochaine et définitive des religions font preuve d'une psychologie bien rudimentaîre. On ne résout pas d'un trait de plume des problèmes d'une telle complexité.
Mais si le sentiment ou l'idée religieuse ne saurait périr, il serait puéril de nier qu'ils soient soumis l'un et l'autre à la loi de l'évolution.
Tout évolue en ce monde, même la Religion. Et la raison en est simple. Pour arriver jusqu'à nous,
LA QUESTION HELIGIEUSE IqS
la vérité divine est obligée d'emprunter les imag-es et les symboles qui correspondent à l'état de culture des hommes auxquels elle s'adresse. Sous peine d'être inintelligibles, les Théologiens ne peuvent spéculer sur leur Religion sans faire état de la philosophie qui règne dans les esprits de leur temps, car la raison elle-même est susceptible de progrès. Un bon sauvage ou un soldat de Glovis ne peut ou n'a pu se faire de la Religion la même conception qu'un Bossuet ou un Loisy.
Tout en professant que la Religion catholique est la Religion la plus parfaite, c'est-à-dire celle qui finira tôt ou tard par absorber toutes les autres, parce qu'elle procède sans contestation valable du Christ même et que le Christ a été envoyé par son Père pour orienter les hommes dans la voie du salut, il nous paraît néanmoins impossible qu'elle échappe aux lois de tout organisme vivant.
Il suffit d'ailleurs d'observer attentivement toutes les manifestations de la Pensée catholique depuis ces dix dernières années pour se convaincre que cet effort de renouvellement est la préoccupation maîtresse de tous ceux qui veulent à la fois rester fidèles aux impératifs de leur credo catholique et aux exigences de la pensée moderne.
Et ces catholiques authentiques sont intimement convaincus qu'ils restent fidèles à l'esprit de l'Eglise en travaillant à alléger l'arbre divin de toutes les végétations parasitaires qui entravent sa croissance.
Anthropomorphisme grossier, scolastique archaïque et périmée, légendes parfois ridicules, dévotions puériles, textes inauthentiques, reliques fausses,
'94 LA (QUESTION UELIGIEUSE
mercantilisme éhoiilé de certains sanctuaires, idolâtrie des hommes, respect féticliiste des décorations et des pourpres, abus des titres et des distinctions, esprit non d'autorité, mais d'autoritarisme, tels sont, en raccourci, les points sur lesquels les catholiques progressistes font porter leurs revendications.
Et si nous n'étions pas limité par les exigences de l'enquête du Mercure de France, il nous serait facile de démontrer que toutes ces revendications s'incarnent dans des personnages considérables de l'Eglise catholique contemporaine.
Certains Jésuites allemands et belges, d'une autre race intellectuelle, semble-t-il, que nos Jésuites latins, les Bollandistes, des Dominicains comme le P. Lagrange, le P. Rose, le P. Sertillanges, des historiens comme Mgr Duchesne, des théologiens comme Mgr Mignot, des érudits comme l'abbé Ulysse Chevallier, des moines aussi populaires que le P. Semeria, des philosophes de haute tenue comme le P. Laberthonnière et l'abbé Grosjean, etc., etc., témoignent, parmi tant d'autres, que l'esprit de progrès, tel un ferment, ne cesse de travailler le pain de la vérité.
L'action des laïques catholiques est peut-être plus significative encore. A aucune époque de l'histoire de l'Eglise, les hommes de haute culture n'étudièrent leur religion d'une façon aussi intense que de nos jours.
Et c'est là une raison puissante d'espérer que la religion catholique reprendra dans un délai plus ou moins éloigné la maîtrise des intelligences et des cœuis.Car, en somme,les laïques dont je parle,
et dont à dessein j'omets ici les noms, sont prêts à justifier publiquement leur foi. Et comme ce sont des hommes avertis, pénétrés de l'esprit critique, admirablement renseignés sur le mouvement antireligieux et au surplus foncièrement loyaux, il faut bien admettre que, même au regard de la raison la plus exigeante, le catholicisme conserve sa valeur.
Et si l'on veut bien réfléchir sur ce fait que, d'un côté, la science est incompétente sur le terrain religieux et que, de l'autre, la religion catholique est, de toutes les philosophies et de toutes les religions, celle qui nous offre la solution la plus cohérente au problème si obscur de notre destinée, nous pouvons prédire en toute certitude que le catholicisme vivra autant que l'humanité.
Mais, nous objectera-t-on, les catholiques dont vous parlez, qui se font de la religion une conception si haute, si épurée, et qui s'efforcent de faire accepter par leur Eglise les réformes légitimes dont nous avons parlé, ne sont-ils pas précisément traités en suspects? La Croix, l'Univers, le Nouvelliste et toutes les revues du même esprit, dont il serait vain de méconnaître l'influence momentanée dans l'Eglise, n'appellent-ils pas sur eux les condamnations de Rome? Et s'ils sont condamnés, ne justifieront-ils pas l'opinion de ceux qui prétendent que l'Eglise est désormais un organisme abandonné par la vie?
Nous ne le pensons pas. L'histoire nous apprend que toutes les sociétés ne se peuvent transformer que lentement. Les réformes ne s'obtiennent qu'au prix des larmes et du sang. Car les individus qui
forment un organisme social donné ne sont jamais tous au même point d'évolution et fatalement ceux qui sont plus développés sont partiellement incompris de ceux qui le sont moins. De là des heurts et des conflits. Aussi bien les catholiques progressistes ne sont-ils nullement surpris de l'ostracisme dont ils sont l'objet. Ils souffrent douloureusement, il est vrai, de l'enténèbrement de leurs frères, mais, confiants dans les ressources infinies de leur foi, ils sacrifieront volontiers non leurs idées, mais leur personne, convaincus que le meilleur moyen de promouvoir le progrès est encore de souffrir pour lui.
• R. P. G. Tyrrell
(Londres).
Ma ferme conviction est que nous assistons non pas à une dissolution, mais à une évolution de l'Idée religieuse.
Par religion j'entends un certain principe de la vie rationnelle de l'homme que les traditions et les institutions religieuses ont pour objet d'expliquer et de diriger.
Au lieu de prouver aux hommes l'existence de Dieu, il faut leur montrer qu'ils sont nécessairement religieux, et, ensuite, leur indiquer ce que cette religion implique théoriquement et pratiquement.
L'expérience religieuse n'est pas un sentiment accidentel, ni le privilège de quelques rares mystiques, mais c'est une expérience commune à tous au cours normal de leur vie rationnelle.
LA QUESTION HELIUIEUSE I97
EUeconsiste enuneimpulsion permanente, qu'elle soit suivie ou refrénée, vers une Fin non percevable, qui est universelle, impulsion quiest non seulement distincte, mais souvent contraire aux impulsions et intérêts de l'individu considéré en soi.
Elle consiste en une impulsion vers ce qui est objectivement bon et vrai et jusle^ indépendamment de tout profit ou avantage palpable en faveur du moi^ considéré en tant que distinct du Tout. Elle consiste à désirer que l'Univers tout entier corresponde, théoriquement et pratiquement, non pas à mon intérêt propre, mais à quelque idéal progressif, souvent en conflit avec cet intérêt personnel.
Cette impulsion, si souvent en conflit avec le moi individuel, ne peut procéder de celui-ci. Je me sens parfois uni à elle comme par une force; d'autres fois, opposé à elle ; toujours indépendant d'elle. Je sens que ses droits sont absolus et impératifs, exigeant soumission complète et sacrifice du moi. Je ne la sens pas comme une idée subjective, mais comme une « puissance extérieure à moi-même », une force aussi réelle que n'importe quelle impulsion naturelle.
Il y a donc en moi quelque chose de spirituel, de supérieur à mon moi isolé, qui subordonnerait mon bien propre au bien universel; quelque chose qui appartient à mon moi, non pas en tant que moi isolé, mais en tant que faisant partie du Tout. C'est l'Esprit qui g^ouverne le Tout, qui agit en moi, partie du Tout.
Il est aussi impossible d'expliquer cette impulsion vers un Bien supra-individuel et absolument universel en en faisant le produit de la réflexion
igS LA QUESTION RELIGIEUSE
OU (l'un intérêt personnel complexe, que d'expliquer de la même façon l'impulsion sexuelle vers un Bien supra-individuel et relativement universel. L'une et l'autre sont élémentaires et innées. Toutes deux nous appartiennent comme à des instruments d'une vie et d'un intérêt supra-individuels; mais la première nous appartient comme à des instruments d un Bien qui n'est pas seulement supra-familial et supra-racial, mais absolu.
Gomme toute notre vie rationnelle, la relig-ion est rudimenlaire et indistincte, mais néanmoins réellement présente au milieu de la confusion de l'âme humaine, individuelle ou collective, non encore développée.
Comme les autres facteurs ou aspects de notre vie rationnelle tout entière, elle doit être isolée de cette confusion ; elle doit être expliquée et développée par la théorie et la discipline, et à l'aide dés traditions et institutions sociales.
Puisque le Bien absolument universel qui inspire et dirig-e l'impulsion relij^ieuse doit être un, et un seulement, la religion est le facteur coordonnateur suprême de notre vie rationnelle, sans lequel les autres facteurs pourraient être dirigés vers une multiplicité de fins, individuelles ou tout au moins relativement universelles. De même, des hommes différents et des nations différentes peuvent être réunis en vue de lins personnelles et relativement universelles. La religion, seule, les unit dans un intérêt purement objectif, — dépassant l'intérêt de tribu et de race, — celui de la Vérité et de la Justice et du Bien désintéressé. Aussi l'irréligion dé-
truit-elle la vie rationnelle, aussi bien individuelle que collective.
Le but de tout effort religieux, qu'il émane des individus ou des institutions religieuses, c'est de comprendre graduellement et progressivement et de réaliser la signification unique de l'objet de l'impulsion religieuse.
Devant être bref, je ne peux pas entrer dans l'exposé des différences essentielles entre la Morale et la Religion, ou entre la Religion naturelle et la Religion surnaturelle.
Mais, pour en revenir à votre question, j'ajouterai qu'au même sens et au même degré que nous assistons plus ou moins aune évolution de l'esprit humain, il me semble que nous assistons aussi à une évolution du sentiment religieux et de l'idée religieuse pris selon leurs essences intimes ;et toiU cela nonobstant la dissolution de plusieurs institutions religieuses exigée précisément par la croissance d'un sens religieux plus large et plus profond.
M. Eugène de Roberty
Ancien Professeur à l'Ecole russe de Paris.
Il y a à la fois dissolution et évolution.
Le savoir des élites les pousse vers des synthèses mondiales qui écartent, avec un sourire indulgent, la faiblesse infantile de l'illogisme théologique. Ici, la dissolution de l'idée religieuse et du sentiment vague d'effroi (devant la mort) et d'espoir tenace
2U0 LA QUESTION RELIGIEUSS
qui l'accompagne, est un fait accompli. On peut galvaniser — pour combien de temps? — on ne ressuscite pas les cadavres.
Par contre, l'ignorance —encore stupéfiante sur tant de points divers du globe— des grandes masses humaines les condamne à subir bénévolement, sinon même avec joie, le joug de la viedle erreur philosophique, du faux calcul général que nos ancêtres établirent sur les maigres données d'une expérience manifestement insuffisante. Ici, la « mentalité» et la « sentimentalité » religieuses ont force de vie ; et comme tout ce qui existe, ces états collectifs de conscience s'altèrent, se modifient, se transforment et suscitent, à mesure, des conflits sociaux plus ou moins graves et prolongés. Une telle « évolution » est lente de sa nature. Mais elle s'accélère déjà visiblement dans les pays ou s'accroît la puissance des deux grandes causes sociales qui toujours la déterminèrent: i° la science, démocratisée, l'instruction (intégrale) répandue dans le peuple ; et 2° l'exemple contagieux des 1
élites.
En somme, et n'en déplaise aux « matérialistes de l'histoire » (que j'engage à réfléchir un peu sur la leçon émanée des récentes élections allemandes et autrichiennes), la question religieuse semble destinée à rester longtemps encore la question sociale par excellence. Car sous le problème ~ que je crois •passager — de la « divinité », se cache le problème — que je crois éternel— de 1' « humanité » ; la soit inextinguible de cette justice sociale qui porte aussi le nom d' « égalité » et qui exige impérieusement que le savoir, cause immanente de toute supre-
raatie sociale, de la suprématie économique encore plus sans doute que de la suprématie politique ou juridique, devienne, en fait et non pas en droit seulement, accessible à tous.
M. Gabriel Monod
Membre de l'Institut, Chargé de cours au Collège de France.
La religion me paraît être en voie de dissolution et d'évolution tout ensemble, ainsi que toutes les choses humaines. La vie intellectuelle et physique de l'homme n'est qu'une succession de morts partielles, et la mort totale de l'individu n'est que le passage de toutes ses parties à la fois à des formes de vie nouvelles.
Depuis deux siècles, le catholicisme traditionnel aussi bien que le protestantisme traditionnel sont en voie de dissolution. Il suffit d'ouvrir les yeux et de regarder consciencieusement pour le voir. L'ardeur avec laquelle toutes les questions religieuses sont agitées aujourd'hui chez les catholiques, comme chez les protestants, est le résultat même de cette dissolution. On cherche fiévreusement des raisons de croire. On sent que les bases antiques de la foi chrétienne, l'autorité de l'Eglise ou des Ecritures, la spéculation théologique et mystique sont à jamais ruinées, et on cherche à substituer un christianisme moral et social à l'ancien christianisme dogmatique, à fonder sur l'action et la vie, sur l'agnosticisme, le pragmatisme, le relativisme universel, la foi aux réalités suprasensibles qu'on reconnaît
202 LA QUESTION nELiGlEUSE
étrangères au domaine de la raison et de la science. Mais on achève ainsi de détruire ce qu'on veut sauver.
Est-ce à dire que cette dissolution du christianisme traditionnel doit amener la dissolution de toute religion? Nullement. Ce n'est qu'une évolution de la religion. Tant que les hommes ignoreront d'où ils viennent et où ils vont, le pourquoi de la vie et du monde, tant qu'ils jetteront vers l'infini inconnaissable qui les environne et les engloutit des regards de curiosité, de crainte et d'espérance, c'est-à-dire tant qu'il y aura des hommes la religion renaîtra d'âge en âge dans leurs cœurs sous des formes sans cesse renouvelées. Seulement il est vraisemblable que les grandes organisations religieuses du passé, qui imposaient des croyances uniformes à d'immenses masses de fidèles, seront remplacées par des groupements de plus en plus restreints, par des conceptions religieuses de plus en plus individuelles.
M. Arno Holz
Homme de leUres (Berlin) .
A mon avis, les religions ne sont que des pétrifications laissées par la science. Si bizarres que nous paraissent aujourd'hui ces corps immobilisés, — lorsqu'ils étaient encore vivants leurs organismes répondaient pleinement aux exigences et aux besoins de leur temps. La marche de la Scienceétant continue, je ne vois pas pourquoi ne se formeraient
LA QUESTION RELIGIEUSE 2o3
pas très naturellement dans l'avenir de semblables résidus, à moins que tous les hommes subitement — et même de naissance — ne soient affligés d'une intelligence également forte : situation dont l'idée même ne me paraît pas réjouissante. Il est une chose sûre pour moi dans l'histoire : l'universelle danse de Saint-Guy autour de semblables pétrifications ne se manifesta jamais dans toute sa force que lorsqu'on croyait être tranquilles, pour un moment, avec ce « Toujours en avant! » Et que nous soyons dans cette dernière condition, malgré toutes les criailleries contraires, c'est une chose certaine plus quejamais.
M. Maurice Denis
Artiste peintre.
Il faut donc prendre parti, uue fois déplus : c'est ainsi depuis l'Affaire ! Car vous n'attendez pas de mon incompétence quelque lumière nouvelle sur la question que vous posez. Il s'agit de voter. La République de Dreyfus reconnaîtra les siens.
Je vote donc pour le catholicisme^ qui évolue naturellement comme tout au monde et sans que M. Loisy ait besoin de l'y aider; qui s'adaptera perpétuellement au sentiment religieux de toute époque future, lequel sentiment religieux ne périra jamais.
Tandis que la Maçonnerie s'efforce d'imposer au peuple le matérialisme le plus déprimant, il se trouve comme par hasard que notre temps aura
LA OUESTION RELIGIEUSE
produit le ])lus beau poète catholique de notre littérature, le Verlaine de « Sagesse » ; le plus myslique de nos musiciens, le Franck des « Béatitudes » et l'admirable peintre de 1' « Inspiration chrétienne » et de « Sainte Geneviève ».
C'est de quoi renseig'ner et rassurer les inquiets sur la vitalité de l'esprit chrétien, et sur la permanence des qualités profondes de la civilisation occidentale.
M>i« Ellen Key
Femme de lettres (Suède).
Il est aisé de répondre en peude mots, comme vous le désirez, à fa question que vous posez, en s'adressant à un public français. Car la France possède sur cet arg-ument deux ouvrages admirables : l'Irréligion de Vauenir par Guyau et le Divin par Marcel Hébert. Je suis persuadée, avec Guyau, que si on rattache à une religion positive l'idée religieuse et le sentiment religieux, nous marchons vers l'irréligion. Avec Hébert, je suis persuadée que l'idée du divin — en d'autres mots l'idée religieuse — est l'idée qui nous fait véritablement humains et que cette idée, une fois évoluée, ne pourra jamais se perdre ; avec tous les deux, je suis persuadée que le sentiment rehgieux est la source de nos plus profondes inspirations et de nos plus hautes aspirations.
Donc je crois que nous assistons à une dissolution de la religion positive et à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux.
LA QUESTION REUGIBUSE 205
Je trouve les signes de cette dissolution et de cette évolution partout.
Parmi ces signes je ne rappellerai que certaines pages de Maeterlinck, certains poèmes de Verhaeren, où le nouveau sentiment religieux vibre dans toute sa plénitude.
Mais cette évolution, qui s'accomplit déjà dans les âmes les plus hautes, s'accomplira un jour dans les multitudes: l'idée religieuse ne s'appuiera que sur la conception nouvelle de la divinité de l'univers entier et le sentiment religieux n'aura d'autre objet que la vie entière dans ses manifestations les plus intimes comme les plus universelles, les plus élevées comme les plus infimes.
C'est l'irréligion qui nous conduira à la vraie religion, la religion individuelle dans le sens le plus absolu de ce mot ; c'est la dissolution de la foi positive qui donnera au sentiment religieux une étendue et une profondeur jusqu'ici inconnues.
M. E. Grasset
Artiste peintre.
Je pense que le sentiment religieux a augmenté partout au lieu de diminuer et de se dissoudre. Le monde n'est plus le même qu'il y a cinquante ans, car depuis lors les moyens de communication ont porté leurs fruits. Il y a certainement transformation de l'idée religieuse prise dans son ensemble. — Mais est-ce que les idées de politique, de progrès, d' h u-
ao6 LA OUESTION HELIGIEUSE
manilarisme, les idées sociales ne sont pas de la religion ?
Gomment le nier puisque, comme les autres croyances, elles n'ont en vue quel' espérance? Pmsque, comme les autres, elles persuadent leurs adeptes qu'ils sont en possession de la « vérité »? Puisque, commeles autres, elles les conduisent au fanatisme?
L'homme ne se fanatise que sur des idées éternellement discutables et dont la vérité d'axiome estimpossible à exposer. Le reste va de soi, puisque chacun l'admet, telle la science expérimentale.
Jamais en aucun temps les hommes n'ont autant caressé d'espérances. Cette soif d'espérance est toute chrétienne d'orig-ine et n'a rien à voir avec les idées antiques, plus résignées, plus fortes et plus stables, plus philosophiques et mieux en rapport avec la vie naturelle.
Les hommes sont devenus peu à peu trop ambitieux, entretenus qu'ils sont, depuis près de deux mille ans, dans des convictions d'avenir « meilleur » . Oui, le Christianisme dure et durera long-temps encore dans son principe et sous sa nouvelle forme, le socialisme.
Les différences entre les bonheurs futurs « spiritualistes wet « matérialistes » ne sont qu'extérieures, car très peu d'êtres humains ont jamais pu s'abstraire, à l'ég-al d'un Çakjamouni, au point d'oublier toute matérialité et de se représenter le « bonheur futur » autrement qu'avec une physionomie concrète et matérielle. Peut-on croire que les Croisés du xii® siècle avaient une conception de ce bonheur futur de beaucoup plus immatérielle que les sectateurs de l'Islam ? Ne voyons-nous
pas cette dernière religion en progrès précisément parce qu'elle décrit « l'avenir meilleur » sous une forme matérielle et positive ?
Mais le goût de la spiritualité, fils de l'orgueil de se croire supérieur, agite encore de nombreuses congrégations chrétiennes, entre autres chez les Calvinistes, qui voient leurs sectes s'augmenter chaque jour autant dans l'Ancien que dans le Nouveau Monde. Au reste, cette tendance à un spiritualisme non accessible aux brutes « mal élevées » et « ordinaires » existera toujours, et toujours l'on verra se remplir les chapelles nouvelles, parce qu'elles reparaîtront bien que vieilles comme le feu des Parsis autrefois puissant et aujourd'hui relégué, tenace, dans quelques contrées ennemies.
Mais quoi, les neurasthéniques et les hystériques sont plus abondants que jamais et leurs cohortes énervées suivront tous les cul tes qui pourront trouver des Thaumaturges. Levi* siècle de l'Empire Romain présentait ce tableau aussi complet que dans notre xx^ — Quant à nous, Européens, nous possédons le noyau religieux le plus solide parce qu'il est récent dans son évolution. Sans un Christianisme de vingt siècles jamais le Socialisme n'aurait existé, et il est destiné à faire de nombreux petits.
* M. P. Schiel
Homme de lettres (Londres).
Qu'est-ce que la Religion? M. Matthew^ Arnold la définit :1a direction morale de la vie, imprégnée
par l'émotion, — cthical condiict touched with émotion. Or, la philosophie morale, l'éthique, est une science expérimentale qui a, pour pierre de touche de la vérité de ses doctrines, notre expérience du bonheur; et quand je suis « éthique )),je suis heureux. Mais quand je suis heureux, que se passe-t-il? Immédiatement je suis religieux, car, le bonheur étant une émotion, vers quoi cette émotion va-t-elle, sinon vers Dieu, par qui je suis heureux? La Religion, donc, n'est pas ce que la définit Matthew Arnold, mais je puis la définir : « une émotion résultant de la direction morale de la vie », ou « l'émotion du bonheur », ou encore « l'émotion de la santé «, que ce bonheur ou cette santé soient dus à l'humilité, à la g-ymnastique ou à quoi que ce soit. Jusqu'ici, à vrai dire, aucun homme n'a été sain ni religieux, l'éthique étant dans son enfance; mais l'éthique avance; et la mort certaine de l'Eglise, demain, sera due à ce fait que l'idéal de santé ou de bonheur qu'elle propose a été approximativement atteint par les hommes, est devenu suranné, et cède la place à un idéal plus élevé. En outre, l'émotion religieuse du bonheur chez l'homme est à présent infiniment plus intelligente et plus vaste que celle de Jésus ou de saint Paul ; car saint Paul, heureux et religieux, s'écriait : « Grâces soient rendues à Dieu ! » et il songeait à Adam, au second Adam; mais quand je suis heureux et religieux, je m'écrie: « Grâces soient rendues à Dieu !» et je songe aux âges géologiques. Je connais un peu ce que j'adore; ils ne savaient pas ce qu'ils adoraient. De plus, mon émotion religieuse du bonheur n'est pas seulement beaucoup plus
intelligente et plus vaste, mais elle est plus complète puisque l'éthique, à laquelle le bonheur est dû, est plus avancée, ne s'intéressant plus surtout au corps, comme chez les Grecs, ni uniquement à l'esprit, comme chez les chrétiens, mais également maintenant à l'esprit et au corps. Je dis donc que nous n'assistons pas à la « dissolution », puisque cela est impossible, mais à « l'évolution » du sentiment religieux, et, pour ce qui concerne l'Eglise, qui a été la grande instigatrice de ce sentiment, bien que dans la forme sous laquelle nous la connaissons elle doive bientôt périr, je dis que, cependant, sous une forme quelconque, une Eglise peut continuer à exister, et cette forme, nous pouvons maintenant l'affirmer en toute assurance, comportera : a) l'instigation d'une éthique plus haute, ou d'un idéal de bonheur qui ne s'adressera pas seulement à l'âme, mais aussi au corps, ayant spécialement en vue la progéniture à naître, et l'avenir de notre race; b) l'instigation d'une intelligence plus haute et d'une largeur d'esprit plus vaste dans l'émotion religieuse, c'est-à-dire :1a connaissance scientifique, la conscience émotionnelle du passé, de la nature et de l'avenir de l'univers, et, ces deux éléments d'une Eglise future, j'ai essayé, dans mon récent livre The Last Miracle (le Dernier Miracle), de les esquisser, encore que confusément, en faisant consister surtout le culte en mouvement, en une gymnastique dont chaque geste, source de plaisir et de santé pour le corps, est le symbole de quelque fait scientifique débordant de signification religieuse et faisant impression sur l'âme.
LA OUESTION UELIGIELSE
M. Minsky
Homrae de lettres (Russie).
/. Toutes les grandes religions qui existent encore de nos jours sont fondées sur le sentiment de la croyance. La religion et la croyance furent si étroitement unies pendant des siècles que ces deux idées, si différentes par leur contenu, sont encore aujourd'hui considérées comme des synonymes. La relig-ion chrétienne, la foi chrétienne ou la croyance chrétienne, tout cela sont des expressions dont le sens est pareil.
i?.La croyance est l'admission du miraculeux, qui est en contradiction avec les lois générales des faits. La croyance en Dieu est l'admission d'un être miraculeux, dont l'existence est en dehors des phénomènes, mais qui intervient dans le monde des phénomènes non selon des lois naturelles, mais en transgressant ces lois, conformément à ses intentions inscrutables.
Chacune de ces interventions est nommée miracle par le croyant, qui en tire l'apologétique et la confirmation de sa croyance. La croyance etl'attente de miracles sontinséparables.
3. Le phénomène de la croyance se produit dans là conscience, mais prend naissance dans la volonté. Le croyant admet l'existence de la force dont il attend le bien ou dont il redoute le mal. C'est pour cette raison que toutes les religions fondées sur la croyance, aussi bien que les rites, prières et sacri-
fices, institués par elles, sont imbus de l'esprit de crainte et d'intérêt.
4. N'étant pas une fonction de la raison ou de la volonté, mais seulement un mirage, le reflet de la volonté dans la conscience, la croyance, doit se dissiper et disparaît à mesure que s'éclaircit la raison. Nous cessons de croire aux miracles, non pas parce que nous n'en voyons pas ou que nous soyons persuadés de l'impossibilité objective du miracle. Mais en étudiant critiquement la nature de la raison, nous acquérons la persuasion que, subjectivement, nous ne possédons pas d'org-ane pouvant percevoir le miraculeux, même s'il se produisait devant nous. Nous n'avons rien par quoi nous puissions croire à ce qui n'est pas conforme aux lois primordiales, parce que toute raison et toute notre expérience intérieure sont aussi conformes à ces lois que l'expérience extérieure. En admettant ce qui est en contradiction avec ces lois, nous affirmerions notre raison, tout en la niant en même temps. Si la transgression des lois établies était possible sur un point quelconque et en quoi que ce soit, alors tous les résultats de nos connaissances perdraientce qu'ils ont d'obligatoire, et, en assistant à un miracle, nous ne pourrions rien déduire de ce fait, parce que faire une déduction veut dire prendre connaissance d'un fait conformément à des lois primordiales.
5 . Avec la destruction de la croyance, toutes les religions fondées sur elle sont condamnées à une mort inévitable. Quels que soient les trésors de beauté et de vérité que renferment ces religions, elles ne sont, en somme, que les fantômes d'une
2l:S LA QUESTION RELIGIEUSE
conscience trompée. Toutes les tentatives faites pour réformer les vieilles relig^ions ou pour construire le temple d'un nouveau judaïsme ou d'un nouveau christianisme doivent être reconnues vaines et inutiles, tournées vers le passé mort et non vers le vivant avenir. De nos jours, les temples de toutes les vieilles religions sont penchés et menacent ruine. Mais ces ruines présentent encore une certaine valeur, et c'est cette valeur que tâchent d'exploiter encore au dernier moment les clergés de toutes les religions.
6. Si la croyance était l'unique fondement possible de toute religion, il faudrait dire alors que l'avenir des hommes est areligieux. Mais la pensée religieuse et le sentiment religieux sont indéracinables et aussi immanents à un esprit conscient que les survivances scientifiques et esthétiques. L'univers est créé de telle sorte que tout ce qui se trouve en lui est achevé en soi-même, mais entouré en même temps d'infini, avec lequel il se confond. Notre vie intérieure ne peut se borner à des rapports envers nous-mêmes, envers les autres et envers la nature. Ces rapports sont entourés d'une atmosphère d'infini et d'absolu qui forme le contenu de la connaissance religieuse. La science étudie la cause des phénomènes, commensurables avec la réalité. Mais il existe encore des fins, incommensurables avec cette réalité. La mort est réelle, mais en discordance avec notre volonté. Nos désirs peuvent se satisfaire de certains phénomènes, mais la réalité dans son ensemble n'est pas désirable. C'est à ce point de rupture qu'apparaît la vérité religieuse, qui explique la mort du dedans et la
LA QUESTION RELIGIEUSE 2l3
sanctifie, de même que la science explique du dehors la vie et la sanctifie à son tour.
7. La croyance n'est qu'une des sources de la conscience religieuse, et en même temps une source temporaire et la moins vraie. En dehors d'elle, il existe des sources éternelles et intarissables; ce sont : notre raison mystique, notre volonté mystique et notre sentiment mystique. Le mystique se distingue du miraculeux en ce qu'il ne transgresse pas les lois naturelles, mais au contraire crée une nouvelle et plus vaste condition de ces lois.
Nous ne savons rien du Dieu extra-cosmique et transcendant, mais nous savons tout à fait sûrement qu'à mesure que s'élève l'activité de notre raison, et de notre volonté, nous découvrons en nous des idées et des sentiments sui generis distincts de toutes les manifestations sensuelles et métaphysiques. Le caractère fondamental des idées et des sentiments mystiques consiste en ce qu'ils sont absolument désirables et en même temps meon^yMes, c'est-à-dire absolument opposés à toute notre expérience ([at) èv, non existant). Mais ce n'est pas l'opposition du phénomène miraculeux (tel que fut toujours le Dieu des croyants), mais celle de l'idéal, toujours inaccessible. Dans notre conscience méonique, nous découvrons que la vie n'est pas une idylle matérialiste de confort et de science, mais une tragédie mystique, que notre but n'est pas l'affirmation de nous-mêmes dans le bonheur, mais la négation de nous-mêmes dans la conception de la divinité. Et de même que l'univers se nie dans la divinité, la divinité apparaît à la raison comme se niant dans l'univers, comme sacrifiant
éternellement son unité par amour de ceux qui sont nombreux.
8. La religion de la révélation intérieure éclaire d'un jour nouveau les vieilles rclig-ions. A la clarté du méonisme nous acquérons la persuasion que les lég-endes et les dogmes des religions antérieures, et surtoutdu christianisme, renfermaient déjàle germe de la vérité mystique, mais vague et obscurci par la superstition et la crainte. Nous commençons à considérer les mystères et les révélations des vieilles religions avec l'esprit dont nous considérons les statues grecques parvenues jusqu'à nos jours, qui demeurent divines, tout en ayant cessé d'être des dieux pour nous.
g. Par opposition aux religions fondées sur la tradition, la religion de la révélation intérieure est désintéressée; elle ne promet ni biens, ni délivrance des souffrances, mais elle n'est pas inutile, parce qu'elle offre la justification intérieure delà tragédie de la vie et de celle de la mort, et elle sert de dernière digue contre les sombres flots du pessimisme qui nous menacent éternellement. En plus de cela, seule la vérité méonique explique le mystère de la double unité morale, le mystère des deux chemins du sacrifice moral — du sacrifice héroïque et du sacrifice ascétique, — qui tous deux conduisent à la négation du monde plural dans l'unique et le désintéressé.
• jo. Il n'y a aucune raison de douter que l'unique religion de la révélation intérieure ne remplace avec le temps toutes les nombreuses religions, fondées sur la croyance, le miracle et la tradition, et n'unisse tous les hommes. Mais de notre temps la
LA QUESTION UF.LIGlEUSE 2IU
conscience de l'humanité passe par une crise de mégalomanie et considère avec défiance et peu d'attention les vérités de la philosophie et de la religion. Denos jours, la conscience mystique forme le patrimoine de peu de gens.
M. Minsky nous a écrit ultérieurement la lettre que voici :
Je voudrais compléter ma réponse par quelques lignes afin de combler une lacune importante et inadmissible.
Il serait trop triste, en effet, si, dans une enquête sur la question religieuse, le nom de celui qui tient de si près à la renaissance contemporaine de l'idée religieuse et qui est puni d'une manière si injuste par l'oubli de la foule, le nom de Mainlaender, n'était pas prononcé. Ce n'est pas par reconnaissance que je voudrais honorer la mémoire de ce grand lutteur et de ce martyr de la nouvelle pensée religieuse, car personnellement je ne lui dois rien : la conception du méonisme s'est formée en moi en dehors de son influence et mon premier livre sur ce sujet, « la Lueur de la conscience », a paru avant que j'eusse entendu le nom de Mainlaender et appris l'existence de la « Philosophie der Erlosung ». Mais dans l'intérêt de la vérité, je suis obligé de dire que Mainlaender est le premier de nos contemporains qui ait basé la religion future sur l'idée de la mort de Dieu et que par conséquent c'est lui — et nul autre — qui mérite d'être considéré comme le précurseur du méonisme.
Le système religieux et philosophique de Mainlaender — un des héritiers des richesses spirituelles
ai6 LA QUESTION HELIGIEUSE
de Schopenhauer et de Hegel — a beaucoup de défauts. La mort de Dieu y apparaît d'une manière log"ique, comme un processus nécessaire de la dialectique divine, et non d'une manière mystique comme l'action perpétuelle de l'amour divin et créateur. La métaphysique de Mainlœnder n'est qu'une espèce de « Naturphilosophie » également éloignée de la vraie science et de la vraie philosophie. Et sa morale consiste en une apologie de la mort, et bien que l'apologiste ait confirmé sa parole par l'action et, ayant signé la dernière feuille des épreuves de la « Philosophie der Erlôsung », se soit volontairement donné la mort, l'apologie de la mort, comme d'un but désiré du processus mondial restera toujours inacceptable el contraire à la nature humaine. Mais tous ces défauts sont incapables de faire oublier le grand mérite de Mainlœnder qui, le premier, a déterminé l'essence de toute vérité religieuse future.
L'importance et la force du méonisme consistent en ce qu'il prend comme base de la conscience religieuse l'idée même qui, jusqu'à présent, était considérée comme négation de toute religion. Le principe contraire à la conception religieuse a été de tous temps l'athéisme, le doute de l'existence de Dieu ou la conviction de sa non-existence, cette non-existence étant conçue comme celle d'un phénomène dans les limites du temps et de l'espace. Dans le méonisme, la conviction de la non-existence de Dieu devient la pierre angulaire de la conscience religieuse, mais l'idée de la non-existence est conçue d'une manière absolue, comme la mort primordiale et durant éternellement, comme
la mort éternelle et par conséquent la résurrection éternelle. Ces deux principes divins — l'existence absolue et la non-existence absolue — étaient jus qu'à présent séparés dans les relij^ions historiques, dont une partie (és^yplienne, hellénique, judaïque, chrétienne et mahométane) avait pour centre l'existence éternelle, et l'autre moitié (védique, brahmane et bouddhiste) — la non-existence éternelle, le nirvana. Dans le méonisme, ces deux éléments sont pour la première fois unis de façon vitale et c'est pourquoi la vérité méonique, ne craig-nant pas la menace de l'athéisme, apparaît comme inébranlable.
Dans le méonisme, la divinité se conçoit comme l'Unité absolue, qui, par amour pour le monde multiple, meurt volontairement, se sacrifie continuellement pour l'univers et ressuscite dans l'aspiration de l'univers vers l'Unité absolue. La divinité conçue de celte manière apparaît comme un principe plutôt féminin que masculin. La divinité donne naissance au monde et meurt pendant l'acte de la délivrance, et le monde, qui n'a jamais vu l'être qui lui a donné la vie, contemple mystiquement ses traits et adore son sacrifice. Mais si la non-existence de Dieu est la condition de notre existence, d'où apprenons-nous cette non-existence et le mystère du sacrifice divin en général ? Ce mystère nous apparaît non dans la croyance ou dans la tradition, mais dans notre propre existence temporaire et bornée, parce que chaque action de notre esprit est l'aspiration vers l'unité absolue, vers ce qu'on désire et qu'on ne peut atteindre. Le côté tragique de la psychologie humaine, l'incommensurabilité
2l8 LV QUESTION RELIOIEUSE
entre le caractère relatif de nos forces et le caractère absolu de notre idéal — telle est la grotte, la crèche où naît la légende religieuse de la divinité créatrice. La connaissance de Dieu, contrairement à l'opinion de Comte, représente non pas le commencement, mais la fin de l'activité de l'âme, le sommet oij nous mènent la psychologie et la métaphysique. Les auteurs des hymnes védiques pressentaient le sacrifice divin; ils appelaient Dieu î'archiprêtre et la victime. Le sacrifice de Dieu a été chanté par Orphée, il apparaissait dans la mort et la résurrection de Dionysos, dans la mort et dans la résurrection du Christ. Et les sages de toutes les époques enseignaient que notre but est d'aspirer vers la divinité et non pas de l'atteindre. Toutes ces présomptions deviennent vérité dans le méonisme, qui couronne nos connaissances du monde et de l'âme.
Il n'y a pas de raison pour implorer le Dieu qui se sacrifie pour le monde et lui adresser des prières, puisque avant nos prières il nous a tout offert : son existence et son unité. L'amour du monde pour Dieu peut être aussi désintéressé que le sacrifice de Dieu pour le monde. Mais une religion sans prières et sans espérances est-elle nécessaire à l'humanité? Si « nécessité w est synonyme de profit, il faut répondre de la façon la plus catégorique que la religion n'est pas nécessaire aux hommes, de même que la beauté, qui est le contraire de l'utilité, est inutile. Tout ce dont l'homme a besoin pour son bien | personnel et social, il peut le trouver dans la nature, dans la morale. Mais il y a des élus qui ne se | contentent pas de l'utile et recherchent le beau et |
LA QUESTrON RKLIGIEU3E 219
pour eux la beauté devient plus utile que l'utilité eilc-mérae. De même il y a des élus qui ne se contentent pas des biens de la vie et recherchent la justification et la sanctification dé ces biens. Pour eux, la vérité religieuse apparaît plus nécessaire que toutes les vérités de la science et de la morale. Celui qui, comme Mainltender^ approche de la conception du sacrifice divin, devient luimême à l'instar de Dieu et, comme Dieu, il se sacrifie pour le monde qui ignore ce sacrifice.
Les religions, au pluriel, sont mortes; la religion naît. Les religions des foules sont mortes; la religion des uniques naît. Les religions des miracles divins et des prières humaines sont mortes; la religion du sacrifice désintéressé et de l'amour désintéressé naît. Le nom de cette religion naissante est le méonisme.
M. Frank Puaux
Ancien Directeur de la Revue chrétienne.
Nulle hésitation dans ma réponse : évolution et non dissolution du sentiment religieux. Inhérent à la nature humaine, se révélant même dans le fétichisme le plus grossier, il peut, sans doute, être méconnu, mais non point disparaître. De l'hostilité ou de l'indifférence de ses adversaires, des erreurs ou des fautes de ses défenseurs, conclure à sa dissolution, me paraît une affirmation que les faits contredisent. Mais il faut savoir reconnaître qu'une perpétuelle confusion, identifiant la religion avec les Eglises, peut laisser croire que le principe
d'autorité extérieure, base de tous les systèmes ecclésiastiques, étant l'objet de très vives attaques, le sentiment religieux est menacé.
Les Eglises sont des sociétés religieuses provisoires appelées à d'incessantes transformations. Affirmation qui pourra paraître téméraire, surtout si l'on admet la prétention de l'Eglise catholique à la perpétuité de son œuvre, mais il n'est pas en son pouvoir d'échapper à la loi de l'évolution. Ce n'est donc pas aux Eglises qu'il faut regarder, mais au principe constitutif de lareligion,pourse prononcer dans ce débat.
Tout le problème de la destinée humaine se résoud en deux termes contradictoires : Intelligence ou Fatalité. Si l'univers dépend d'une intelligence suprême, nécessité et justification du sentiment religieux; si ce même univers n'est que la résultante de forces inconscientes, ce sentiment reste sans objet. Dans l'un et l'autre cas, nulle certitude scientifique; seul l'acte de foi détermine soit la croyance en Dieu, soit la croyance au néant. A des degrés divers, sous des formes multiples, les sociétés humaines sont partagées entre ces deux croyances qui se traduisent aussi bien par l'ascétisme le plus rigoureux que par l'indillérence la plus complète.
Mais nous avons le droit d'affirmer que la croyance religieuse, loin d'être atteinte dans son principe, se révèle, dans le monde, plus puissante que jamais. La crise d'incrédulité française ne saurait infirmer ce jugement. Les Eglises chrétiennes sont en pleine évolution, preuve de l'intensité de vie qui les anime. La plus ancienne, l'Eglise catholique, elle-même en présente tous les symptômes;
i.A OUKSTION UEr.ir,ii;i;SE
les formes surannées sont délaissées, les dogmatiques se renouvellent, les servitudes anciennes disparaissent, un désir ardent de conquête religieuse se manifeste.
Evolution scientifique préparée par le travail de géant de la critique religieuse, qui, étudiant le problème des origines de la religion, en a maintenu le principe. Evolution sociale tendant à séparer d'une manière définitive la religion de la politique et concentrant son action dans le développement moral et religieux, par la lutte contre toutes les iniquités sociales, au nom du Christ.
Non seulement évolution, mais progrès ; preuves : la Bible, la source la plus pure du sentiment religieux, traduite dans presque toutes les langues humaines et répandue dans le monde entier; l'œuvre de la Mission chrétienne en terre païenne, poursuivie depuis plus d'un siècle, entretenue par les sacrifices des croyants, réunissant une armée de vingt mille missionnaires, avec un budget de i25 millions, les unions chrétiennes de jeunes gens comptant plus de six cent mille membres et dont la conférence universelle siège en ce moment même au Japon. Les faits, et ils pourraient être multipliés, parlent plus haut que les raisonnements les plus habiles. Je maintiens donc mon affirmation : évolution, et non dissolution du sentiment religieux.
M. R. Saleilles
Professeur à la Faculté de Droit de Paris.
Puisque vous voulez bien me demander mon avis
222 LA QUESTION IITÎUGIEUSI:
au sujet de la crise religieuse qui se manifeste en ce moment en Europe, je me ferai un devoir de vous répondre, en vous adressant une impression très optimiste.
Toutes les manifestations auxquelles nous assis- Ions sont dirigées beaucoup plus contre la situalion politique faite à certaines religions, plus ou moins privilégiées, que contre le sentiment religieux ou même contre la foi relig^ieuse.
Il n'y a aucun rapport entre les attaques formulées aujourd'hui contre la relig'ion, entendue d'une manifestation libre de la conscience, et celles dont elle était l'objet il y a un demi siècle, sous l'influence du rationalisme voltairien.
De plus en plus, dans le monde moderne, on a le respect du sentiment religieux et même une certaine sensation du mystère de l'au-delà. Seulement, les g'énérations nouvelles ne veulent pas que ces préoccupations de la vie future puissent entraver ce qu'elles croient être le progrès, et ce qui n'est que l'évolution de la vie présente.
C'est ce dernier sentiment, tout de surface, qui explique l'attitude d'hostilité, au moins apparente, qui nous frappe en ce moment. Mais, derrière cette réaction de caractère plus politique que philosophique, se dissimule, non pas l'indifférence, mais tout au contraire la curiosité, des choses religieuses.
.Comparez l'attitude des socialistes, par exemple, avec celle des radicaux ou des franc-maçons de la vieille école.
Comparez celle des intellectuels au sens nouveau mot. Combien y en a-t-il qui veulent de ce qu'ils
appellent un catholicisme élargi, et qui l'attendent avec une sympathie non dissimulée ? Je ne suis pas de ceux qui croient à une manœuvre hypocrite de leur part, mais bien à une sincérité réelle. Alors c'est donc qu'ils croiraient compatible avec leurs propres convictions philosophiques l'utopie d'un catholicisme qui ferait bon marché de ses dogmes. Je dis utopie, car il cesserait d'être le catholicisme. Mais sous cette illusion réside l'idée, mal dissimulée, que l'on pourrait donc encore admettre la croyance en un Dieu personnel philosophiquement, et c'est le seul mystère qui importe. Ceci admis, tout le reste n'est rien. Alors c'est l'idée de Dieu qu'affirme, qu'on le veuille ou non, toute notre généralion.
D'autre part, nous assistons à la faillite progressive de toutes les religions fondées sur le libre examen et sur la Bible. La critique historique a enlevé au Protestantisme biblique toutes ses bases rationnelles.
Tout ce qui restera de Christianisme dans le monde tendra à se concentrer autour de l'idée d'Eglise, autour d'une institution ayant son point de départ dans la réalité historique du Christ et se développant comme un organisme incessamment progressif et vivant. Religion à la fois d'autorité et de liberté, pour réunir et confondre ce dont Auguste Sabatier avait fait une opposition et une contradiction.
Seulement cette religion d'autorité, le jour où elle sera seule à représenter le Christianisme, où elle recueillera tout le profit des succès qui lui reviennentdéjà en Angleterre et en Amérique, sera
2 24 I.V QUESTION HELIGIELSE
bien obligée, pour remplir sa fonction d'universalité et de catholicité, d'assouplir certains de ses rouages ; tout en restant elle-même, elle saura, comme elle l'a fait dans le passé, s'adapter aux nécessités nouvelles.
Tel me paraît donc l'avenir réservé à l'idée religieuse.
Peut-être me pardonnerez-vous, en faveur de cette note optimiste qui risque sans doute d'être assez peu représentée dans votre enquête, d'avoir quelque peu dépassé les limites que vous aviez indiquées.
• M. Urbain Gohier
Homme de lettres.
L'idée religieuse, le sentiment religieux, ne disparaîtront pas : leur évolution consistera, comme nos évolutions politiques et sociales, dans un changement d'épithètes. On n'emploiera plus les mots religion, religieux, et voilà tout.
Les maladies mentales de l'homme ne varient pas plus que ses maladies physiques; on leur donne seulement de nouveaux noms, et les charlatans en profitent pour vendre de nouvelles drogues.
Déjà les curés rouges remplacent les noirs; il y a des pontifes, des évangiles, des catéchismes, des conciles, des excommunications maçonniques ou socialistes, des baptêmes laïques, des communions humanitaires, des Pâques et des Noëls civiques, des banquets du Vendredi-Saint, des processions de saint Etienne Dolet au lieu des neuvaines de Saint
LA QUESTION nELIGIEUSE 2 25
Etienne-du-Mont, un culte de saint Zola au lieu du culte de saint Labre.
Au reste, les somnambules, chiromanciennes et cartomanciennes font autant d'affaires que jamais. Je connais des « libres penseurs » frénétiques, en plein quartier latin, qui n'ont pas fait baptiser leur enfant, même à l'eau du Jourdain, mais qui l'ont voué jusqu'à douze ans au blanc et au bleu.
La crédulité du public anticlérical est pareille à la crédulité du troupeau clérical. Mêmes pasteurs, mêmes ouailles, même intolérance rageuse, même sottise comique des deux côtés.
L'homme s'est prosterné successivement devant toutes sortes d'idoles ; il finit par se prendre lui-même pour idole : il n'en a jamais eu de plus laide ni de plus ridicule.
* M. Israël Zangwill
Homme de lettres (Londres).
C'est une évolution, que la religion subit, mais la transformation est si grande qu'elle peut également s'appeler une destruction. Du point de vue du têtard, c'est sans doute aussi une destruction d'où la grenouille émerge.
* M. Ernest Naville
Ancien professeur à l'Académie de Genève, Membre associé de l'Institut de France.
La réponse à la question que le Mercure me fait
226 I.A QUESTION nELIGIEUSR
riionneur de m'adresser demanderait, pour être quelque peu complète, un travail que je n'ai ni le temps ni la force cérébrale nécessaires pour le bien faire en ce moment, travail si long- d'ailleurs que le Mercure ne trouverait pas la place de l'insérer.
« Assistons-nous aune dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse etdu sentiment religieux? » — La réponse dépend beaucoup du côté où l'on regarde, et des dispositions subjectives de celui qui regarde.
Sous les variations et les extrêmes diversités de ses manifestations, la religion renferme pourtant toujours ces trois éléments : idées, sentiments, actions. Existe-t-il des tentatives pour la dissolution de ce composé? — Oui, un certain nombre de nos contemporains semblentméconnaître,plus ou moins complètement, le lien qui unit la pensée aux sentiments et aux actions. De là l'admission d'une religion sans dogmes, d'une vie sans doctrines. Ces tentatives de dissolution sont une attaque contre la religion, une attaque non moins directe contre la raison, contre la part nécessaire de l'intelligence dans toutes les manifestations des faits humains et enfin contre les résultats manifestes d'une psychologie sérieuse. Lorsque je rencontre, sous la plume d'écrivains contemporains, cette formule, très souvent employée avec diverses variantes : Plus de doctrines, mais la vie, j'éprouve un sentiment dans lequel l'étonnement s'accompagne d'un peu d'impatience. Quelle sera la vie qu'on nous propose? Une vie sans règle et sans loi, et par conséquent une vie livrée aux instincts aveugles de la sensibilité, car toute règle et toute loi sont des éléments d'in-
telligence.Ces éléments d'intelligence ont pour postulats des doctrines qui, bien que, le plus souvent, inconscientes, demeurent pourtant l'objet d'affirmations lég^ilimes. Il y a donc dans les phénomènes religieux des tentatives de dissolution. Il y a aussi des évolutions remarquables; j'en indiquerai deux dans le monde chrétien, après avoir remarqué que le moi évolution, qui ne s'employait autrefois quepour les armées de terre ou les flottes en mouvement (il en est encore ainsi dans le dernier Dictionnaire de l'Académie) a pris aujourd'hui, dans l'usag-e, un sens beaucoup plus large. On appelle maintenant évolution le développement d'unechose quelconque, matérielle, psychique ou sociale; on dira même l'évolution d'une idée. Il est seulement nécessaire de comprendre que révolution est l'expression d'un fait et ne l'explique pas. Le temps, qui laisse les causes agir avec persistance, est la condition absolue de tout développement, mais il n'est pas une cause par lui-même.
Le temps n'est pas un facteur; l'évolution laisse seulement se montrer en acte ce qui était contenu en puissance à son point de départ. Cela dit, pour prévenir une erreur assez répandue de nos jours. Voici mes deux exemples d'évolutions que j'observe dans le monde.
Jésus a dit à ceux qu'il avait chargés d'être ses messagers : « Enseignez toutes les nations. » Suivez dans l'histoire du monde l'évolution de ce commandement. Les disciples du Christ, et même ses apôtres (des juifs d'abord), eurent de la peine à comprendre que l'œuvre de leur maître n'était pas réservée aux enfants d'Abraham, mais devait
s'étendre à toute l'humanité. Qu'est-ce que l'œuvre des missions chrétiennes, œuvre ralentie parfois, mais toujours reprise après ses époques d'afFaiblissement, et très vivante de nos jours? Celte œuvre est l'évolution séculaire d'une parole prononcée il y a vingt siècles.
Autre parole du même maître qui me fourniramon second exemple. Jésus de Nazareth a formulé pour ses disciples un modèle de prière. Il y a inséré cette demande que la volonté de celui qu'il nomme le Père céleste soit faite sur la terre. Celte demande réclame de celui qui la prononce rengagement de travailler au bien de ses semblables, de ses compagnons dans le voyage de la vie sur la terre. Il y a là le principe d'une évolution naturelle. Elle s'est manifestée dans l'amélioration sociale qui résulte de la foi des Chrétiens dans tous les pays où elle règne et dans la mesure où on en déduit et met en pratique les justes conséquences... Mais voici ce qui se produit de nos jours. Dans la prière du Seigneur, la demande que la volonté de Dieu soit faite sur la terre est unie par un lien indissoluble à la pensée du Ciel. Ce lien est indissoluble pour le chrétien parce qu'il sait que sa foi est morte s'il ne travaille pas de toutes ses forces au bien de ses semblables sur la terre par l'accomplissement des devoirs de la Charité.
C'est ce que des hommes de bonne volonté croient utile de rappeler en parlant du Christianisme social. Cela peut être utile à rappeler; mais, pour quelques défenseurs de cette juste pensée, il arrive que l'adjectif dévore le substantif. Leur souci de l'amélioration des choses terrestres et temporelles
LA QUESTION RELIGIEUSE 22y
les dispose à trop oublier les choses éternelles dont la religion s'occupe. La déviation de la piété qui se traduit par une dévotion mystique et au fond égoïste (préoccupation exclusive de son salut personnel) a été l'un des fléaux de la Chrétienté. Le Christianisme dit social, quand l'adjectif dévore le substantif, est une évolution maladive de la pensée de Jésus-Christ que nous devons prier et travailler pour le bien de l'humanité. Ce qu'on oublie souvent, c'est que si le bien se développe dans le monde, le mal se développe aussi.
Les grains de blé semés dans un bon terrain et sous une température convenable produisent par leur développement le pain de l'humanité ; il est des semences vénéneuses dont les produits sont des poisons. Il est des religions qui portent dans leur sein, au lieu de principes de pureté, de justice et de paix, des germes impurs de débauche et de cruauté. Tout ce qui arrive n'est pas bon, comme le disent les disciples de Spinoza, qui ne réussissent pas à le penser... Tout ce qui est nouveau n'est pas réjouissant ; tout ce qui est ancien n'est pas méprisable, et l'adjectif moderne dont on use tant aujourd'hui ne désigne pas toujours des choses excellentes.
Pour terminer ces pages rapidement rédigées, j'écris, en manière de conclusion, cette maxime morale : Travaillons à la dissolution de tout ce qui est mal ; travaillons à Véuolution de tout ce qui est bien; nous serons dans la bonne route.
M. l'Abbé Henri Bremond
A proprement parler, le sentiment religieux n'évolue pas. Réduit à ses éléments premiers, dégagé des croyances qui l'accompagnent, l'expriment et l'entretiennent, des manifestations qui le traduisent, des autres émotions qui se combinent avec lui, il est toujours le même dans tous les temps. Mais il peut diminuer ou augmenter d'intensité, et, pour ma part, je crois fermement que nous assistons à un retour, à un réveil du sentiment religieux* Et pourquoi le Mercure mènerait-il son enquête, si rien de nouveau ne s'était produit dans le domaine des choses religieuses? Simple curiosité de sa part — j'entends bien, et voilà qui donne raison à notre optimisme, La curiosité du grand public ne se porte pas d'ordinaire sur les choses qui achèvent paisiblement de mourir. S'il s'agissait d'un dénouement brusque et tragique, passe encore, mais les agonies interminables n'intéressent que la famille du moribond.
On a signalé vingt fois ce renouveau de curiosité, mais peut-être n'a-t-on pas assez remarqué sur quel objet très défini se porte aujourd'hui l'attention de tant de monde. Jadis, les curieux de religion s'attachaient exclusivement aux phénomènes plus ou moins morbides, aux expériences pathologiques. Jusqu'à William James la psychologie religieuse était comme un appendice à la médecine générale. Aujourd'hui, tout au contraire, on étudie les formes
LA QUESTION nEUQIEUSE 23 1
les plus simples, les plus communes et, j'allais dire, les plus quotidiennes de l'activité religieuse. Rappelez-vous le succès du livre de W. James. Rien de bien original, rien de g'énial dans cette œuvre. Ouatre-ving-ts ans après Joseph de Maislre, l'auteur ^'aperçoit qu'« un homme qui prie à genoux est un spectacle bien intéressant w — (je cite de mémoire, n'ayant pas les Soirées sous la main). Voilà où l'on vient, où l'on viendra plus encore. Cette curiosité est d'ailleurs beaucoup moins impersonnelle et détachée qu'on ne croit. Autrefois, on regardait le sentiment religieux comme une maladie; aujourd'hui, plusieurs se demandent avec une secrète angoisse si par hasard le malade, l'être d'exception, ne serait pas celui qui ne sait plus prier.
Ce n'est là qu'un indice, et tout extérieur, Quant au mouvement lui-même, il faudrait dix volumes pour le raconter. Qu'il me suffise de vous rappeler : i" l'influence croissante des penseurs religieux, Pascal, Newman, Blondel et son école, et, par un contre-coup nécessaire, la faillite du rationalisme. Quiconque a le sentiment du ridicule n'oserait plus aujourd'hui parler des « droits de la raison ))^ comme on faisait il y a vingt ans; 2° l'activité intellectuelle du clergé, en France et en Italie surtout; 3« la laïcisation de la littérature religieuse proprement dite. Franchise et vivacité du sentiment religieux dans des œuvres comme celles de Huysmans, de Fogazzaro, etc. Que nous sommes loin, je ne dis pas seulement de Volupté, mais du Génie et d'/ltala. Popularité de ces livres dans des milieux qui ne s'intéressent ni à l'esthétique de Huysmans ni au mérite littéraire de Fogazzaro,
aSa LA QUESTION RELIGIEUSE
Quant à l'oriontation de ce mouvement, elle est nettement catholique. Pour les artistes, cela va de soi, mais les philosophes et les exégètes, qui jadis coquetaient volontiers avec le protestantisme, vont maintenant dansunsensdécidémentcontraire. Sauf un petit nombre d'esprits embrouillés et chimériques — (on les rencontrerait, je crois, beaucoup plus en Italie qu'en France) — tous s'accordent à traiter le protestantisme, non pas avec animosité, comme un adversaire redoutable, mais avec une sorte d'indifférence, comme une force épuisée et qui a donné tout ce qu'elle pouvait donner. C'est ici le point où se rencontreront tôt ou tard la renaissance du sentiment relig-ieux et le catholicisme extérieur, le « romanisme » de Charles Maurras. (Cf. le « Je suis romain »,dans le Dilemme de Marc Sanffnier.)
Mais, encore une fois, il faudrait un livre, et ce livre ne sera possible que lorsque la psychologie religieuse, née d'hier, aura défini sa méthode. Il est d'ailleurs trop clair que tout ce qui vientd'êlre dit ne s'applique pas à la foule. Celle-ci, loin de revenir au sentiment religieux, me semble chaquejour s'en déprendre davantage. Même en Italie, la foi du peuple est beaucoup plus ébranlée qu'on ne l'imagine d'ordinaire, et pour moi, le vrai, le terrible problème est de savoir, non pas si l'élite revient à la religion, mais par quels moyens on pourra jamais rechristianiser les foules. N'était leur insondable bêtise, nos députés anticléricaux auraient compris que, pour arriver à leurs fins, ils n'avaient qu'à laisser courir les choses.
Je suis loin de croire que la situation soit sans
LA OlirSTrON RELIGIEUSE 233
espoir, et si les ouvriers de la présente renaissance achèvent leur œuvre, dans quelque cinquante ou cent ans, le Mercure fera une nouvelle enquête sur le retour du peuple à la vieille foi.
Marquis Pietro Misciattelli
(Rome).
Il ne me semble pas qu'on puisse envisag-er sérieusement la possibilité de la dissolution du sentiment religieux dans les âmes. A monavis, il serait également absurde d'admettre la dissolution du sentiment de l'amour. Toujours, la prière, silencieuse et profonde, s'élèvera vers l'Etre Suprême tant que battront des cœurs humains, tant qu'il y aura la douleur, et qu'il y aura la mort.
Lorsque je réfléchis aux événements de politique religieuse sur lesquels vous rappelez mon attention, et que je les compare à ceux des siècles qui nous ont précédés, mon esprit ne peut y apercevoir que des manifestations constantes, quoique diverses, de la vitalité du sentiment religieux, qui se révèle particulièrement dans la lutte.
La passion rehgieuse qui agite, à présent comme jadis, toutes les nations, n'est pas, à mon avis, une simple question de caste, ou pour mieux dire un mouvement purement clérical. Au-dessus des convoitises personnelles et du fanatisme aveugle, brille la flamme ardente d'une croyance millénaire.
L'idée religieuse, alimentée sans cesse par cette flamme, trouve une voie naturelle creusée par le
travail de la science, et y entraîne les âmes vers les splendeurs de la Vérité, vers ce ciel où chanle la plus haute espérance.
M. Paul Ritti
Membre de l'Exécution testamentaire d'Auguste Comte.
Les questions que vous voulez bien me poser sont sans aucun doute les plus complexes que l'on puisse soulever. Poury répondre clairement je dois avant tout exposer mes vues sur la loi de l'évolution de notre nature altruiste. La connaissance de cette loi suppose celle des sentiments sociaux. Et puis, après avoir fait comprendre que l'altruisme n'est autre chose que l'ensemble des diverses sensations que nous tirons des besoins d'une existence qui n'est plus la nôtre, il me faut enfin montrer que ces besoins sont les mêmes que ceux qui se manifestent dans un être quelconque, aussi bien collectif qu'individuel.
C'est ainsi qu'on arriverait à se convaincre que le grave problème que vous proposez ne peut trouver de solution que si l'on connaît préalablement les conditions essentielles de toute existence, quelle qu'elle soit.
L'être a besoin de maintenir réunis les éléments dont il est composé. C'est en quoi consiste sa conservation, c'est-à-dire la première des conditions essentielles de son existence. Mais ces éléments, il les tire des autres êtres. Il est donc nécessaire qu'il reste continuellement en contact dominant avec le
r.A QUESTION RELIGIEUSE 235
milieu. La relation est par cela même la seconde condition essentielle de l'existence. Enfin, pour exister, il lui faut une dernière condition, celle de pouvoir se modifier et modifier les êtres ambiants suivant ses propres exigences.
La conservation, la relation et la modification sont donc les trois conditions essentielles de toute existence, individuelle ou collective, animée ou inanimée. Elles sont toujours les mêmes et ne diffèrent que par les moyens qu'elles emploientpour se réaliser.
Dans un volume intitulé ; De la méthode sentimentale (i), que j'ai récemment publié, je montre comment ces conditions deviennent de plus en plus difficiles à effectuer, à mesure qtie les moyens de réalisation se compliquent eux-mêmes. Chez l'être animé, leur complication exig-e enfin qu'il en ait d'abord conscience. Voilà pourquoi chacune de ces mêmes conditions se manifeste en nous par un ensemble de sensations, ensemble auquel nous donnons le nom de sentiment. Par exemple, pour l'existence individuelle de l'être animé, l'instinct nutritif résume les besoins de la conservation; l'orgueil, ceux de la relation ; l'instinct destructeur, ceux de la modification. Dans ces trois cas, l'individu tend à imposer au milieu sa propre influence. C'est en effet à lui que revient alors l'initiative de la convergence, de la dépendance, de la convenance, puisque la triple condition essentielle doit s'opérer àson profit. Les autres êtres ne peuvent plus être consi-
(i) De la méthode sentimentale, i vol. in-8, Nouvelle Librairie nationale, Paris.
236 l,A ni KSTION RELIGIEUSE
dérés que comme des éléments destinés à satisfaire les besoins d'un seul.
La plupart des espèces doutées de lavieanimée ne possèdent que les sentiments de l'existence égoïste. Seule la nôtre, grâce à une graduelle évolution, a pu prendre conscience d'une existence autre que la sienne, dont elle se considère à son tour comme un simple élément. Les dispositions qui nous inclinent à faire partie d'une collectivité sont ce que l'on appelle les sentimentsaltruistes. Quant à cetteexistence elle-même, c'est en nous vouant à elle que nous réalisons les conditions essentielles qui lui sont aussi indispensables qu'à tout autre être. C'est grâce à l'attachement, c'est-à-dire à notre disposition à l'union qu'elle maintient sa conservation; c'est grâce à la vénération, c'est-à-dire à notre disposition à la soumission, qu'elle peut dominer dans sa relation; c'est enfin grâce à la bonté, c'està-dire à notre disposition à l'amélioration, qu'elle sait réaliser la modification.
Mais, quoique les trois conditions essentielles soient toujours nécessaires pour qu'une existence puisse se manifester, il n'en est pas moins certain que, dans les diverses étapes qu'un être doit parcourir pour arriver à son état normal^ chacune d'elles acquiert une importance-prépondérante sur les deux autres. Ainsi, par exemple, au début l'être animé sent surtout les besoins de sa conservation ; ceux de la relation ne s'imposent qu'ensuite; et c'est quand cet être est enfin complètement développé que les nécessités de la modification prennent le plus d'importance.
A plus forte raison est-il évident que- les dis-
positions qui nous poussent à réaliser les conditions essentielles de l'existence sociale doivent subir la même évolution. Chacune d'elles conserve la prépondérance sur les deux autres tant que de son côté l'existence sociale développe la condition essentielle qui lui correspond. Voilà pourquoi l'attachement a dominé dans notre nature altruiste pendant la phase fétichique del'humanité ; voilà pourquoi la vénération dominera tant que ne sera pas totalement accomplie la phase théologico-métaphysique. Lorsqu'enfin notre éducation de la soumission sera près d'être achevée, le sentiment de l'amélioration, c'est-à-dire la bonté, saura dominer à son tour notre nature altruiste. C'est qu'alors l'existence sociale aura atteint son plein développement, et ne se préoccupera plus désormais que de perfectionner son régime normal.
Ces quelques aperçus suffisent pour montrer que le sentiment religieux, ou plutôlla vénération, n'est pas destiné à présider indéfiniment à la direction de l'humanité, et par suite à prévaloir sans cesse dans notre nature altruiste.
Est-ce à dite que les religions s( ient condamnées à disparaître? Le croire, c'est tomber dans la même erreur que de s'imaginer qu'une société peut se passer de la famille et de la patrie. Ces institutions sont toutes trois également indispensables; elles remplissent envers le corps social les mêmes fonctions que les organes analogues dans l'être vivant. Ce dernier, par exemple, ne cesse pas d'avoir besoin des organes de la nutrition, malgré qu'il n'ait plus comme au premier âge l'unique souci de sa conservation individuelle. 11 en est de même
lorsqu'il s'agit du corps social. Une société ne tarderait pas à disparaître si elle était privée de ses trois institutions fondamentales ; car ces dernières ont pour fonction de renouveler sans cesse les éléments altruistes dont l'existence sociale est composée. Pour devenir un être social, l'individudoit parcourir les mêmes phases que celles de l'espèce. Il faut en outre ne pas oublier qu'ils sont nombreux ceux qui ne peuvent atteindre jusqu'au terme de cette évolution. Ce serait donc se priver de la part de concours altruiste dont ils sont capables si l'on supprimait Tune des trois institutions affectées à cet effet.
Ces quelques considérations g-énérales suffiront, je l'espère, pour rendre plus intelligible la réponse aux questions que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.
Vous demandez d'abord si nous assistons à une dissolution du sentiment religieux.
Les explications dans lesquelles je viens d'entrer vous prouvent suffisamment que telle n'est pas mon opinion. Mais nous assistons à la dissolution du régime social basé sur la prépondérance du sentiment religieux, ou plutôt de la vénération.
Pendant la phase altruiste que nous finissons de traverser, l'existence sociale avait besoin d'imposer la soumission aux éléments qui la composent. A cet égard l'éducation de l'espèce humaine est désormais assez avancée pour que cette unique préoccupation ne soit plus nécessaire. Après s'être d'abord assimilé, puis subordonné l'être humain, la société devra de plus en plus porter ses soins à l'améliorer, afin de rendre plus parfaite sa propre existence.
L\ OUESTION RELIGIEUSK 289
Dans la sentimentalité humaine, qui n'est autre que la combinaison de nos trois impulsions altruistes, devra donc finalement prévaloir la bonté. Ce sera la phase positive de l'existence sociale, de même que la vénération domina pendant la phase qui comprend le règne duthéologisme, de la métaphysique et même de la science; de même enfin que l'attachement resta prépondérant dans la phase du fétichisme.
Pour former un être social, la société se trouve désormais en pleine possession de ses trois organes, qui sont la famille, la religion et la patrie. Mais si la vie individuelle, une fois arrivée à son complet développement, attache moins d'importance à ses organes de la conservation ou de la relation qu'à ceux de l'amélioration, il en est également ainsi pour la vie collective. Lors de sa maturité celle-ci appréciera davantage l'influence de son organe de perfectionnement qui, nous le savons, consiste dans la patrie. L'avenir subordonnera la religion et la famille à la patrie, lorsque cette dernière se sera dégagée elle-même de la phase religieuse ou domestique.
En résumé, le corps social peut aussi peu se passer de religion et de famille que l'être vivant de ses organes de la conservation et de la relation. Seulement dans l'un et dans l'autre cas la fonction correspondante devient secondaire. La religion et la famille continueront à rester nécessaires pour former des êtres sociaux, soit pendant l'évolution altruiste de l'individu, soit pour la stimulation du degré de sociabilité qui ne peut être dépassée par certains éléments.
a/jO I-A OUESTION I\E[.IGI1;L'SE
Enfin, pour répondre à votre seconde question, je dirai qu'il n'y a pas dissolution, mais évolution du sentiment religieux. De primordiale qu'elle était jusqu'à et jour, la vénération tend insensiblement à devenir secondaire. En un mot, au lieu de diriger la vie publique ou collective, la religion ne sera plus dès lors qu'une affaire privée ou individuelle.
M. Francesco Cosentini
Professeur à l'Université Nouvelle de Bruxelles.
Je pense que nous assistons et que nous assisterons à une progressive dissolution aussi bien de l'idée que du seiiliment religieux. La religion, comme idée, prétendait nous présenter une conception générale du monde, dans un ensemble systématique en harmonie avec le dogme ; la religion, comme sentiment, prétendait assumer la direction de toute activité pratique et morale, et suggérer les règles d'une bonne conduite éthique. L'une et l'autre prétention vont devenir incompatibles avec le progrès de la pensée scientifique et avec une plus rationnelle conceplion de la vie morale.
En fait, d'un côté, la science, qui à celte heure n'est pi us le privilège d'un petit nombre, mais devient chaquejour plus accessible à tous, a ébranlé les bases de r/(/ee religieuse, prouvant l'absurdité du dogme et son antinomie avec l'expérience positive; d'un autre côté, l'éthique tend à se détacher complètement de toute enveloppe religieuse qui, le plus
LA (QUESTION RELIGIEUSE 24l
souvent, soit par des folies ascétiques, soit par un slupide ritualisme devient l'anesthésique delà conscience, et renforce des préjugés et des tendances contraires aux instincts mêmes et aux besoins naturels de l'homme.
Tous ceux qui veulent le progrès de l'humanité doivent préparer cetle dissolution, soit on faisant connaître les conquêtes de la science positive, soit en propageant une morale sociale rationaliste débarrassée de tout vêtement religieux.
M. Willem Kloos
Rédacteur en chef du Nieawe Gids (Pays-Bas).
H est probable que la grande question de la vie, la question du « où » et du « pourquoi » de l'Etre et de l'Esprit, restera toujours une énigme pour l'humanité, jusqu'à ce que cette terre rejoigne le soleil à qui elle doit son existence.
Ce fut la religion qui donna à l'humanité la solution de l'énigme, tant qu'elle n'était qu'un grand enfant, jouant sérieusement. Le matérialisme scientifique fut la réponse qu'elle se donna lorsqu'elle fut devenue un garçon très précis, mais présomptueux et superficiel; — et enfin la philosophie qui hanta toujours les plus intelligents remportait sa plus grande victoire avec Schopenhauer.
Et pourtant, ni le senliment et l'imagination, ni l'observation et le calcul, ni la méditation profonde ne surent prononcer le mot décisif; aucun de ces trois moyens n'eut la puissance d'apporter la solu-
2/(2 L.V QUESTION REMOIBUSE
lion qui se maintiendra, ferme et inébranlable, à travers les temps futurs.
Donc chaque homme intelligent de ce siècle ne peut être qu'un « agnostique ».
Car, de même qu'une mouche n'aura jamais conscience de la vie intellectuelle de l'homme, de même la cervelle humaine ne saura jamais comprendre l'existence dans sa plus profonde et sa plus vraie signification, bonheur qui n'est destiné peut-être qu'aux habitants d'une de ces planètes, pour nous invisibles, qui tournent autour de Sirius ou de tel autre soleil gigantesque.
La suprême vérité, dans toute sa profondeur, n'est pas à la portée de nous autres, pauvres mortels, et chacun n'a plus qu'à faire sa propre hypothèse, selon son intelligence et son tempérament.
Tant qu'une partie importante des hommes resteront de grands enfants, la croyance pure et simple, et par suite le culte, suffiront à leurs besoins, et par conséquent, il existera toujours une religion ou une autre!
M. Maurice Elondel.
Professeur de philosophie à l'Université d'Aix.
Puisque Ton veut bien me questionner sur le problème qui, aujourd'hui autantque jamais, domine tous les autres (et l'enquête même du Mercure en est une preuve), j'apporte simplement le témoignage de ma conviction très méditée et de ma confiance entière.
LA QUESTION RELlCIEUiE 243
L'idée religieuse, le sentiment relig^ieux sont et resteront indestructibles : ils expriment le fond même de l'être humain; ils ont une originalité et une solidité radicales.
Les reculs apparents, les sommeils passagers ne font que préparer un éveil, un élan. La crise présente, d'une étendue et d'une profondeur peutêtre sans précédent, — car elle est tout ensemble scientifique, métaphysique, morale, sociale et politique,— n'est point une « dissolution » (car l'esprit de foi ne meurt pas), non pas même une « évolution » (car l'esprit de foi ne change pas); elle est une purification du sens religieux et une intégra' tionde la vérité catholique.
Une purification : car ce qui succombe ou se dissout dans les luttes présentes, ce n'est que choses mourantes ou déjà mortes, institutions caduques, formes périmées. On a beau abriter sous le pavillon religieux tout un arsenal de souvenirs et de revendications, vouloir encore faire du Christ un roi de Judée, attendre toujours une « Parousie », rêver un « parti » de circoncis : de mille façons, sous la pression des événements ou des hommes hostiles, par l'action des âmes intérieures ou des esprits clairvoyants, à travers les scrupules judaïsants de Pierre ou grâce aux remontrances audacieuses de Paul, la vision libératrice de la terrasse de Joppé se reproduit. En vain dresse-t-on bloc contre bloc : ceux qui s'acharnent à refouler le sentiment religieux travaillent à le fortifier et à l'étendre; ceux qui, pour le défendre, s'enferment dans le donjon des résistances, hâtent les épanouissements futurs. Par leur intransigeance « d'hommes an-
2/(4 I.\ iJlIliSTION RIÎLIGIEUSE
ciens », quelques-uns espèrent peut-être que, sans se changer, ils réussiront à changer les autres ; non; ils ne réussiront ainsi qu'à se faire modifier plus profondément eux-mêmes et qu'à se faire dépouiller du « vieil homme »; et c'est quand ils seront ramenés aux conditions de l'Evangile qu'ils attireront de nouveau les cœurs. Toujours, en ce monde, fût-ce à l'insu ou contre le gré des fidèles, la foi joue à qui perd gagne.
Et, parla même, à travers tant de déblaiements et de ruines apparentes, c'est une intégration plus riche de la pensée et de la vie religieuse qui s'élabore dans le Christianisme et par le Christianisme. Aucune religion autre que le Catholicisme ne profitera de l'effort radical de la critique et de la philosophie : ce n'est pas à une sorte de symbolisme détaché du dogme défini ou de la pratique littérale qu'aboutira cette laborieuse parturition de la conscience moderne; c'est à une détermination plus précise des faits et des vérités dogmatiques. Et c'est cette précision, en apparence restrictive, qui permettra d'en mieux voir l'universelle extension et le merveilleux équilibre : religion d'autorité surnaturelle, mais aussi de liberté intérieure; loi d'amour, mais aussi règle mortifiante, et lettre vraie qui doit être prise à la lettre ; gratuité d'un don qui s'impose, mais en même temps ordre de justice qui, dans l'ignorance même de la vérité révélée, permet atout homme droit de participera la réalité rédemptrice; corps étroitement assemblé en tous sesmembres, mais aussi âme qui attire à elle tout ce qu'il y a de vérité et de bonté, voilà l'Eglise qui a les paroles de la vie éternelle, celle qui, descendant
de Dieu et montant des profondeurs de l'humanité où le germe surnaturel a été déposé, s'égale à l'idée qu'exprime le mot de « catholique ».
M. Gian Pietro Lucini
Homme de lettres (Italie).
I. La Foi, comme manifestation du sentiment, ne s'abolira jamais.
II. Qu'il y ait une mystique de la nature, comme il y a une physique : rite et science, intuition et expérience.
III. Une théorie de l'abstention systématique et volontaire à la croyance déiste serait une théorie négative. L'Athée ne produit pas; il s'annihile, comme le fakir, quoique inversement : deux désordres.
IV. La Religion est l'Art de la Foi. Or, chaque art évolue, suit le temps, sollicite les poètes; Dieu est un réflexe du génie créateur qu'interprètent l'époque et ses nécessités. — Les Dieux se reproduisent idéologiquement selon les modifications sociales et intellectuelles, les différences organiques des races, les bigarrures des mœurs, la physiologie des individus. Dieu est et sera toujours un Etre en évolution.CdiT l'humanité souhaite son Dieu à son image (même l'homme de Blanqui, qui n'a ni Dieu ni Maître) décorativemenl représentatif de ses aspirations. — Avec Dieu l'homme hypothèque sur l'avenir et sur l'immortalité la présomption égoïste de se survivre. Avec Dieu, l'art se fait ministre gnos-
tique et le poêle l'cxplicaleur de la nature. Dieuutilité. Or, Il est un locus communi sermonis, un mot catégorique, comme tant d'autres, avec lequel nous représentons des illusions, des imag-es : donc signification d'une méthode. Concorder dans l'unité générale, c'est le rêve. — Leibnitz, qui eut la passion de l'unité et de l'harmonie, répète mystiquement : « La gloire de Dieu n'est pas seulement l'immuable et l'éternel; elle est le devenir naturel et l'humanité le fragment, w Mais l'Art et la Science, c'est-à-dire la Foi et la connaissance la répandent et l'augmentent, successivement : aussi la religion se ploie à toutes ces métamorphoses en détermination d'une philosophie de la vie ; philosophie potentielle et cinétique. — Peut-être que Dieu est le dernier échelon de la série biologique à la découverte duquel marchent les Arts, les Sciences, les Religions. — Le Dieu d'une Epoque industrielle est mécanique.
V. L'Idéalisme déterministe et expérimental est la doctrine qui nous révèle le Dieu-Nature, positivement, sans les images et les symboles de la révélation.
VI. A mon avis, la crise actuelle est une manifestation anticléricale, non pour la dissolution de l'idée religieuse en soi, mais pour l'intégration d'un dogme scientifique-religieux. Le Poème est son acte de foi. Son utilité sociale fiance le rêve, besoin passionnel, avec la réalité, constatation sensorielle et musculaire. Le mouvement est en synthèse. — Il y a aussi réaction contre un formulaire imbécile et dépourvu de valeur, et une renaissance idéaliste : nous demandons, de par la conscience moderne, la
décadence d'une institution qui nous répugne, incapable de satisfaire au besoin de certitude et de repos qui nous ang-oisse.
M. Virgile Rossel
Député au Conseil National Suisse,
Le champ de mon expérience et de mon observation est trop borné, pour que j'apporte à votre enquêle une contribution de quelque prix. Dans le milieu protestant où je vis, j'ai l'impression que nous assistons moins à une dissolution, même lente, qu'à une évolution du sentiment religieux. Au reste, l'attitude religieuse sera toujours l'attitude naturelle de l'homme en face du mystère. Il y a un au-delà comme il a un au-dessus, si l'on peut dire ainsi, qui nous appellent et vers lesquels un immense espoir nous fait lever les yeux. Ne pas savoir et ne pas comprendre, ce n'est point là une raison suffisante pour déclarer que le ciel est vide.
Mais je crois que la religion s'individualisera de plus en plus. Nous ne sommes plus assez ignorants et nous sommes trop divers, pour alimenter notre vie spirituelle aux mêmes sources. Ni le pessimiste de tempérament, ni l'optimiste, ni le mystique, ni le savant, ni l'illettré, ne peuvent plus avoir, de notre temps, la même conception des choses suprêmes. Les églises élargiront leurs enceintes et assoupliront leurs crédos. La foi deviendra essentiellement une règle de vie ; le dogme reculera devant la loi morale ^ la religion pera, en
deux mots, moins cléricale et plus relig-ieuse. Nous ne cesserons pas, pour autant, de regarder en haut, vers les réalités invisibles qui nous enveloppent et nous dominent. Et la seule pensée que notre fidélité au devoir n'aura pas été vaine est déjà de la religion.
M. Alfred Naquet
Professeur agrégé à la faculté de médecine de Paris, ancien sénateur, ancien député.
Le principal est de s'entendre sur les mots. Qu'entend-on par religion ou par sentiment religieux ?
Si c'est le désir qu'a l'homme de scruter les problèmes non encore résolus par la science, et sa tendance à les expliquer par des hypothèses plus ou moins plausibles en attendant une explication positive, il est certain que le sentiment religieux n'est pas près de disparaître.
Je ne sais quel auteur comparait la somme des connaissances humaines à la fraction d'une corde infinie qui traverserait une chambre; quelque éloigné que fût le plafond du plancher, cette partie de la corde représentante science serait infinitésimale par rapport à celles qui se prolongeraient au-dessus du plafond ou au-dessous du plancher et qui représenteraient la religion.
Mais prendre l'expression « sentiment religieux» dans une telle acception, c'est jouer sur les mots.
L'homme qui fait une hypothèse sur Téther et sa
LA QUESTION nELIGIEUSE 2l\Çj
condensation, sur la formation et la mort des corps sidéraux, sur l'origine de la vie à la surface de notre planète, voire sur ce qui aurait pu précéder notre naissance ou pourrait suivre notre mort, cet homme-là se livre à un exercice de métaphysique que la science n'exclut pas, qui même peut être un adjuvant de la science ; mais il ne fait pas de la religion.
Il sait, en effet, et il le professe hautement, que ces conceptions ne sont que des artifices de l'esprit destinés à coordonner les faits connus, à en faire découvrir de nouveaux, capables peut-être de donner dans une certaine mesure une apparence de satisfaction à la curiosité qui lui est inhérente, mais qu'elles ne répondent à aucune réalité objective, qu'elles ne peuvent être acceptées que sous bénéfice d'inventaire, et qu'il doit se tenir prêt à les abandonner sans regrets le jour où des faits nouveaux seraient découverts avec lesquels elles seraient incompatibles.
C'est là l'hypothèse scientifique nécessaire et féconde, dont M, Poincaré a tracé si magistralement le rôle, hypothèse à laquelle on ne demande pas d'être vraie, mais seulement d'être utile.
Toute autre chose est la religion.
La religion entend faire accepter ses hypothèses les plus invraisemblables à titre définitif. Elle en fait des dogmes révélés ; et, en tous lieux, lorsqu'elle en a la puissance, elle en impose le respect par la force, allant jusqu'à la ciguë de Socrate et aux bûchers de l'Inquisition.
L'esprit religieux n'est donc pas l'esprit de recherche métaphysique. C'est l'esprit de l'absolu
25o LA QUESTION nEIIGIEUSE
qui impose sa domination ou s'efforce de l'imposer.
Ceci étant bien défini, je réponds à la question posée : a Nous n'assistons pas à l'évolution, mais à la dissolution du sentiment religieux. »
De plus en plus l'homme devient positif ; de plus en plus., même lorsqu'il est porté aux spéculations mystiques, il s'affranchit des croyances absolues. Dès que cette évolution de notre espèce déjà très avancée sera complète, la religion sera définitivement morte. Ce sera une phase finie de l'évolution de la vie sur la terre.
Le XIX*' siècle a donné à cette évolution une poussée énorme, en déracinant l'idée enfantine du dualisme, de l'âme immortelle et d'un Dieu personnel ; et comme à l'heure où nous sommes les évolutions se font avec une rapidité vertigineuse, si on les compare à ce qu'elles étaient dans le passé, on peut conclure que la fin des religions est relativement proche.
D'autant qu'une transformation radicale s'annonce comme imminente dans les sociétés humaines.
Si, en haut, le sentiment religieux a été, au début, un effet de la curiosité non encore satisfaite, en bas il a été la conséquence de la misère et du désespoir. L'esclave, le serf, le prolétaire voué au malheur avaient besoin, pour supporter la vie, d'inventer la cité idéale de l'au-delà.
Mais l'être humain a pris conscience de luimême. Il ne se paie plus d'espérances vaines. Il est déterminé à conquérir un état social d'égalité et de justice; et quand il l'aura conquis, il abandonnera
LA QURSTION RELIGIEUSE 25 I
son vieux vêtement spirilualiste et cultuel dont il n'aura plus besoin.
Il l'abandonnera d'autant mieux que, dans la vie saine et heureuse du monde nouveau, il apprendra à considérer la mort comme un phénomène naturel et ne la redoutera plus.
Je conclus donc : le phénomène historique en cours d'évolution nous conduit à la dissolution de la religion et à la dissolution de la vieille société, qui se tiennent.
M. L. Dimier
Agréf:çé de l'Universilé, docteur es lettres.
En matière de religion, pas plus qu'en aucune autre, je ne crois à un cours des choses déterminé par des lois intérieures. Le grand hasard des circonstances d'une part, l'industrie des hommes de l'autre disposent du sort des sociétés. Dans l'Europe contemporaine, tous les jours plus divisée de mœurs, d'intérêts et de culture, ni ces circonstances ni cetteindustrie ne sont denatureà motiver une consultation d'ensemble.
H faudrait donc traiter la question par chapitres.
Ainsi prise, on verra qu'elle n'oblige pas du tout à conclure au détriment de la religion. En Angleterre, en Allemagne, le protestantisme se soutient. Dans l'une, oiî les progrès du ritualisme balancent l'effet mauvais des sectes dissidentes ; dans l'autre, où des cadres électoraux puissants, l'alliance de la
LA OUESTION UELIGIEUSB
droile protestante et l'intérêt de l'Empire défendent les catholiques; en Hollande, où leur nombre et leur influence croissent; en Italie, où le rapprochement prochain duOnirinal avec le Vatican ne peut manquer de réconcilier le nationalisme et l'Eglise, il s'en faut de beauconp que l'avenir soit menaçant pour la religion.
En Espagne, où le parti de la persécution s'agite ; en Belgique, où il ne cesse d'attaquer, on peut craindre davantage, mais rien n'est arrivé. Quant à la révolution russe, il est certain qu'elle ne procède d'aucune désaffection du peuple pour l'orthodoxie, quoiqu'elle puisse en entraîner la chute.
Reste la F'rancc, où l'Eglise catholique est excessivement combattue. Mais, en dehors des politiques de profession, personne ne prétend que ce combat soit réellement mené par l'opinion. Il n'est l'effet d'aucune hostilité des masses. On dit qu'il s'accommode de leur indifférence. C'est qu'on évite les apparences d'une persécution déclarée, et que, devant trois refus du Pape d'autoriser ses constitutions, la République française a reculé trois fois.
L'irréligion gagne du terrain en France; c'est l'effet de l'action persévérante de ses autorités civiles, agissant par le quadruple organe des lois, de l'administration, des écoles et de la presse. Si l'on ajoute que, jusqu'à ces derniers temps, elle pouvait compter sur l'inertie ou la complicité des évêques eux-mêmes, on sera surpris du peu de progrès que la libre-pensée a faits en France; bien loin de supposerun concours favorable, un entraînement fatal des esprits dans le sens d'une em-
preinte nouvelle. Vingt-cinq ans écoulés depuis les lois Ferry; durant ces vingt-cinq ans tant de vigueur dans l'attaque, tant de mollesse, d'hésitation, de frivolité dans la défense, et que tant d'influence pourtant reste à l'Eglise, tant de fidèles et tant d'autorité sur ces fidèles, tant de crédit dans la société, tant de ressources de zèle et d'argent, c'est l'étonnement de tous ceux qui, ne jugeant que d'après les lois les plus ordinaires de la politique, s'efforcent de réfléchir et de comprendre.
L'audace du mécréant a crû, l'abattement des catholiques est à son comble; la diminution des fidèles n'est pas en proportion des traits de ce tableau. De ce côté donc, s'il fallait marquer l'effet des forces obscures qui s'opposent aux projets des hommes, on devrait avouer qu'elles sont en sens contraire de l'effacement des croyances religieuses.
Il est vrai que l'action politique peut venir à bout de ces forces. Selon toute apparence pourtant, elle n'y parviendra qu'avec beaucoup de lenteur. Avant qu'elle n'y ait réussi, de nouvelles forces peuvent grandir, qui, changeant l'état politique, ôleront à l'incrédulité tout espoir de s'imposer au pays.
Je sais qu'un préjugé tenace représente ces faits ennemis comme un effet de la résistance des forces conjurées du passé. Une inertie naturelle dans les masses , une réaction inévitable de la part des monarchies ne doivent pas, dit-on, nous dérober les approches de la Révolution.
Je ne nie pas le danger que celle-ci fait courir à l'ordre politique comme à la religion. Elle se flatte de n'épargner rien. 11 se peut qu'elle l'emporte, et la conspiration ourdie par elle marche avec assez
d'ordre et s'étend assez loin pour épouser aux yeux de nos contemporains, aveuglés de fatalisme et d'évolution, l'aspect d'une force delà nature. Qu'on remarque au moins ceci : c'est que l'ordre politique sera ruiné avant l'édifice des croyances, bien loin que celui-ci en tombant prépare la chute du premier. Un coup de main doit ouvrir les voies à la propagande d'irréligion, et premièrement triompher de l'opposition des princes et de la résistance instinctive des foules.
Ceux qui poussent à ce coup de main le tiennent pour légitime, parce qu'ils croient la fausseté de ces croyances démontrée. J'avoue qu'ils donnent l'idée de quelque chose de cela ; mais qui ne voit que cette illusion n'a de cause que la témérité de leur affirmation ?
Sans passera l'examen du fond, où voit-on qu'en France, par exemple, la science ait banni la religion du plus grand nombre des esprits qu'elle fréquente? Je m'en remets à chacun de ce qu'il en peut savoir. Les savants catholiques abondent. Certains points du monde savant même sont comme un rendez-vous d'ennemis de l'irréligion, et de suspects à la République. A ces sphères, qui décrient son ouvrage, elle oppose le crédit de son enseignement primaire, composé de mécréants, que le peuple ignorant prend pour des représentants de la science.
Aux menaces de la Révolution, on ne voit donc pas qu'aucun prestige soit joint autre que celui de la force pure. Le triomphe qu'elle escompte ne passera qu'à ses yeux pour celui de la science et de la raison. L'histoire, en l'enregistrant, n'y verra
LA ijULaiiu.N HiiUGlEUSE 255
aucun terme d'un développement de l'humanité, mais un chapitre à joindre aux chapitres sans nombre des révolutions de ce monde.
Toutes ont un lendemain. Celie-la se fera-t-elle ? J'ai dit les raisons d'en douter. Elles sont fortes. Elles soutiennent l'espoir. Elles maintiennent chez un catholique l'humaine confiance au salut de l'Eglise, dont il est assuré par la foi.
M. Napoleone Colajanni
Député, directeur de ia Rivisla Popolare di Politica, Lettere e Scienze sociali (Morne).
La question posée est des plus ardues. Je pense qu'on ne peut pas faire de prévision à longue échéance sur les phénomènes sociaux ; et de cette impossibilité j'ai donné les raisons dans maStatisfique théorique et je les avais données déjà dans le Socialisme (i884).
Si du passé on peut déduire le futur, je dirai que la religion ne meurt pas, que les religions se succèdent et se transforment, que le sentiment religieux s'atténue, mais ne disparaît pas entièrement, au moins dans les grandes collectivités.
Les exemples dépeuples très religieux en grande décadence, d'athées très moraux, des Chinois, des Japonais, des adeptes du Confucianisme ou du Bouddhisme, qui représentent un minimum de religion, me donnent la conviction qu'un progrès moral est possible parallèlement à un affaiblissement du sentiment religieux.
256 LA QUIi:STION RELIGIEUSE
M. Jules Sageret
Homme de lettres.
Il semble que la religion évolue chez nous en se spécialisant. Son empire, jadis universel, tend à ne plus être que strictement religieux. La politique, les mœurs, la philosophie, la science, la sociologie, les arts, qui lui obéissaient pendant le Moyen-Age, se séparent d'elle peu à peu, de sorte qu'enfin son domaine ne contiendra plus ni connaissances, ni activités positives, en un mot, plus rien de terrestre. Sera-t-elle alors dissoute ? On pourra le soutenir ou le nier à volonté. Le royaume du rêve, de l'espoir, de l'incompréhensible, du mystère, c'est tout et ce n'est rien. Il n'y a aucune raison pour que la religion perde ce royaume. Nul ne lui arrachera l'insaisissable.
Toute la question se résume à savoir si le sentiment religieux subsistera. Il nous a été légué par des aïeux très lointains. Or, les plus vieilles hérédités sont les plus tenaces-. Nous croyons encore, sur la foi de l'âge de pierre, que le monde a été façonné comme les outils de silex par un ouvrier et pour une fin utile. Un penchant spontané nous fait attribuer à la nature des intentions humaines. Et sans doute la science combat cet instinct. Elle habituera probablement nos esprits, au bout de quelques siècles, à se considérer comme un résultat et non comme un but de l'univers. Mais, cela fait, tout restera encore à faire, parce que
l'homme conserve sans aucune gêne des sentiments incompatibles avec sa raison. La disparition du sentiment relig-ieux, si toutefois celle de l'humanité ne la précède pas, aura donc toute la lenteur des phénomènes géolog-iques les moins violents. Elle appartient à un avenir tellement éloigné qu'il est sans intérêt pour nous de l'escompter.
M. Camille Enlart
Directeur du Musée de Sculpture comparée.
C'est une évolution, incontestablement. Tout ce qui vit évolue ; l'idée religieuse comme les autres a toujours évolué.
Beaucoup d'évolutions, sinon toutes, aboutissent à la dissolution; commence-t-elle pour l'idée religieuse? La postérité le saura. En tous cas, nous assistons à une dissociation du sentiment religieux et de la vie civile.
Ce sentiment était, au moyen âge, sincère et universel; une discipline acceptée maintenait l'unité, au moins apparente, de la foi ; elle pénétrait si intimement la vie civile que tout acte de celle-ci revêtait une formule pieuse, tandis que l'art religieux admettait maint sujet profane. Au respect de la religion s'alliait le mépris de ses ministres, comme chez les orthodoxes et musulmans. Leur relâchement n'entame pas la foi; le clergé s'est amélioré, mais nous discutons, car la critique a progressé en même temps que progressait l'abus de
l'autorité en matière de foi, et de leur conflit est née la Réforme.
Graduellement, avec l'Humanisme, elle nous a amenés à l'opposé de l'ancienne mentalité. La Renaissance a si bien accompli son œuvre qu'au xvii« siècle Boileau proscrit l'idéal chrétien, et Fénelon , évêque, précepteur d'un prince catholique, croit devoir donner à ses leçons un travestissement païen. De l'art et de la littérature, la suppression de l'idée chrétienne, ou au moins de sa formule, s'étendent maintenant à toute la vie.
La foi reste cependant un besoin pour certaines âmes, et tel se croit incrédule qui a ses dogmes : le socialisme ressemble à une religion, d'où sa haine des religions.
L'idée religieuse reste immuable en Orient, elle échappe momentanément aux discussions chez les peuples dont l'activité intellectuelle ne se porte pas sur les questions historiques, comme les Américains. Chez nous, le dogme de la divinité du Christ, qui a fait les succès passés du christianisme, embarrasse maintenant catholiques et protestants ; le catholicisme s'est mis dans l'embarras parce qu'il a trop précisé ses dogmes et s'est trop proclamé immuable; ses pratiques, puissants moyens de gouvernement autrefois, froissent maintenant les âmes ; le devoir de croire apparaît comme un contresens ; Tunité de foi, comme aussi chimérique que toutes les égalités, la mentalité comme les facultés de chacun variant à l'infini. La foi, même chez les catholiques, n'échappe plus à l'individualisme.
Renouvelant ses fautes du xv® siècle, l'Eglise ne Tcut pas faire la part du feu, et refuse à la raison,
LA QUESTION RELIGIEUSE jSq
à la science et aux consciences les concessions qu'elles réclament. Irrités de tant d'intransii^eance, ses ennemis se montrent aussi intolérants qu'ellemême, et leur injustice lui ramène des sympathies, mais elle les décourag-era.
Remplacera-t-on jamais la discipline morale qu'elle avait su imposer? Il est à craindre que non, mais on ne supprimera pas non plus le besoin de croire, et si la science historique est Técueil du christianisme, les sciences naturelles apportent des arg-uments au spiritualisme. La morale, éternelle expression de la conscience, pourra faiblir ou se retremper, mais ne chang-era pas ; quant aux dogmes spéciaux aux diverses Eglises, leurs fondements sont sapés et leur ruine forcément s'achèvera tôt ou tard.
• M. J. Noviccw
Homme de lettres (Odessa) .
Pour le moment actuel on peut dire que nous assistons plutôt à une dissolution qu'à une évolution de ridée religieuse et du sentiment relig-ieux. Mais cette question est d'une complexité si prodigieuse qu'elle comporte difficilement une réponse catégorique.
La première cause de complexité vient de ce qu'il existe dans les g-roupes sociaux des individus se trouvant aux phases les plus diverses du développement mental. Il y a, dans les pays les plus civilisés, des millions d'hommes dont l'esprit ne s'élève pas au-dessus du plus grossier fétichisme.
200 LA QUESTION RnUGIEUSE
Pour ceux-ci. la religion, quelle qu'elle soit, n'est certainement pas en voie de dissolution. Et il y aura toujours des gens de cette espèce dans les sociétés humaines, parce que les facultés mentales un peu hautes sont très parcimonieusement partagées par l'avare nature.
Après le point de vue individuel, il y a le point de vue collectif. Les gens qui règlent leurs actions sur des raisonnements personnels sont très rares. La plupart des hommes règlent leurs actions sur l'imitation des individualités marquantes. Il peut donc arriver qu'à certains moments historiques une religion donnée ne soit pas en honneur, et qu'il ne soit pas de très bon ton de la pratiquer. Alors elle peut tomber en dissolution. Tel me paraît être actuellement le cas pour l'orthodoxie en Russie et peut-être pour le catholicisme en France.
Enfin une dernière cause de complexité, c'est que la religion est une vaste synthèse de phénomènes très divers. On peut les classer sous deux divisions principales : le dogme et le culte .
Au point de vue du dogme, il me semble que les religions subissent une dissolution incontestable. L'idée de Dieu est une erreur anthropomorphique de l'esprit humain. Il n'y a pas deux principes dans l'univers : la matière et la pensée ; il y en a un seul qui prend, tour à tour, les aspects les plus divers. La pensée est un phénomène naturel comme le magnétisme. Le nombre des personnes qui pensent de cette façon tend constamment à augmenter dans le monde, donc les religions anciennes, toutes fondées sur le dualisme ou le déisme, tendent à se dissoudre.
LA QUESTIOr^ UELIGIEUSE 201
Il en est autrement du culte.
On peut dire que la reliiçion est le « sentiment » direct de l'infini. Le culte est un ensemble de procédés psychologiques à l'aide desquels ce sentiment est provciqué dans l'être humain. Le sentiment religieux offre à l'âme la jouissance la plus haute qu'il lui soit possible d'éprouver ici-bas. L'extase religieuse me paraît supérieure comme source de délices même aux ivresses merveilleuses de l'amour. Le culte est un bain de pureté qui offre un charme surhumain. L'intensité de la béatitude venant du culte religieux est si grande que l'homme n'y renoncera certainement jamais. Il ne pourrait pas y renoncer, d'ailleurs, sans se dégrader de la façon la plus déplorable. A un certain point de vue, on peut dire que ce qui fait la grandeur et la dignité de l'homme, c'est la religion.
Je pense donc que le culte religieux se maintiendra toujours et pourra s'épurer de plus en plus. A ce point de vue, la religion, loin de marcher vers la dissolution, marchera, au contraire, vers la rénovation. Le culte est beaucoup plus beau dans les églises anglicanes que dans les églises orthodoxes. Aussi les classes supérieures vont presque toutes à l'église en Angleterre et n'y vont presque pas en Russie.
Le culte est nécessairement allié au dogme, mais d'une façon assez lâche. Le christianisme n'aurait pas existé et nous aurions continué toujours à adorer Jupiter et Vénus que notre culte aurait fort bien pu ressembler à celui que nous pratiquons actuellement par rapport à Jésus-Christ et à la Vierge Marie.
Un jour viendra sans doute où le dogme relig^ieux rejettera entièrementtoute souillure païenne, toute croyance aune divinité quelconque. L'homme pratiquera alors la vraie relig^ion, la religion sans Dieu. Cette religion pourra évoluer éternellement sans jamais se dissoudre, si elle trouve dans son culte des procédés de plus en plus parfaits pour donner aux hommes le sentiment de l'infini et pour les élever dans les régions de la pureté et de l'idéalisme.
M. l'Abbé Lemire
Député.
Dissolution ? Evolution? Tout cela à propos d'incidents comme l'histoire en compte par centaines : c'est aller bien vite en besogne, à ce qu'il me semble. Jene suis pas à même de promener, comme vous, mon regard à travers le monde et de faire, d'un coup d'œil, une vaste synthèse des problèmes qui se posent, et de prendre les gens à la gorge et de leur arracher une réponse à ce formidable dilem me. Dissolution ou évolution du sentiment religieux, de l'idée religieuse: De quel sentiment s'il vous plaît, de quelle idée? car les sentiments et les idées ont bien des aspects. Et vous n'avez pas la prétention, j'imagine, de me faire faire une revue des religions qui serait aussi complexe que l'humanité elle-même. Au fond, convenez-en: c'est la situation religieuse de la France qui sert de point de dépar et de motif à votre enquête. Et alors la question se
précise et devient la suivante : La séparation vat-elle dissoudre le catholicisme ou lui donner des adaptations sociales nouvelles, lesquelles feront croire aux yeux superficiels qu'il y a évolution quand il n'y a qu'harmonie avec l'ambiance, quand il y a, je ne puis mieux dire, qu'adaptation nécessaire et puissante et efficace. Je crois fermement que c'est la seconde chosedont vous serez témoin. Entre le catholicisme social des catacombes et le catholicisme politique de Théodose, entre celui-ci et le catholicisme féodal du moyen âge, entre le catholicisme féodal et celui du concordat monarchique, entre ce dernier, qui est mort en France, et celui dont nous allons faire l'expérience, difficile mais féconde^ que s'est-il passé? Y a-il eu évolution religieuse ou adaptation à l'ambiance? Je laisse la parole aux historiens; mais, quelles que soient leurs terminolog-ies, je suis sûr qu'ils me diront qu'il s'est rencontré des transitions moins rapides que celle à laquelle nous assistons en France, moins faciles même et surtout moins riches d'espérances. On nous impose en effet le régime de l'association. En estil un plus conforme à notre constitution religieuse essentielle? Pourvu qu'on nous laisse respecter notre hiérarchie, — on fait plus que nous le permettre, on nous y convie, on nous demande d'inscrire ce respect dans nos statuts et on s'offre à les enregistrer, tels quels, et à leur donner force légale; — pourvu qu'on nous laisse faire tous les actes de notre vie religieuse soit individuelle et privée, soit collective et publique, — pourvu qu'on nous traite comme les autres citoyens : qu'avons-nous à craindre? Sommes-nous moins capables d'énergie,
204 LA QUESTION RELIGIKUSE
de réflexion, de bon sens, de dévouement, d'esprit de sacrifice? Un catholique qui n'est pas un homme dans toute la force de ce mot, est-il vraiment un catholique ? La grâce ne repose-t-elle pas sur la nature? n'a-t-elle point pour effet de la purifier, de l'élever, de la transfigurer ? Alors? qu'avons-nous à craindre du progrès, de la liberté civique, de la solidar^é sociale, de l'émancipation humaine, de toutes les transformations que la science, que les communications faciles, que les inventions de toutes sortes multiplient? Rien! Nous n'avons rien à craindre. J'ose dire que nous avons beaucoup à espérer. L'Evangile n'a pas donné tous ses fruits et le catholicisme n'a pas développé toutes ses forces. J'ai l'intime conviction que tout ce qui arrive autouxde nous en France prépare pour l'Evangile et pour le catholicisme le plus merveilleux champ d'action qu'ils aient connu jusqu'ici. Nous ne faisons que commencer à l'apercevoir; quelques-uns tournent leurs jeux vers lui ! Mais nous en sommes encore, pour la plupart, aux séparations nécessaires, aux ruptures avec les préjugés, avec les étroitesses,avec un monde qui s'en va. Laissez-le s'en aller. Mais ne croyez pas que nous, catholiques, nous nous en allons I
M. Michel Revon
Professeur de l'histoire de la civilisation de l'Extrême-Orient à la Faculté des J-.ettres de Paris.
Permettez-moi de ne répondre à votre question
LA QUESTION KELIGIEOSE 265
qu'en ce qui concerne le pays dont je m'occupe d'une manière spéciale, c'est-à-dire le Japon.
Une revue de Tokio, le Shinnkôron, vient justement de publier une enquête sur le point de savoir quelle serait, dans cent ans, la religion de l'empire ; et les réponses qu'elle a reçues des hommes les plus compétents en la matière nous permettent d'apprécier, par la nature même de leurs hypothèses sur l'avenir, la tendance dominante à l'époque actuelle. En somme, les avis sont très divergents^ comme on pouvait s'y attendre en voyant côte à côte les noms d'un professeur évolutionniste et d'un croyant bouddhiste, d'un pasteur protestant et d'un missionnaire catholique, d'un directeur de journal et d'un apôtre de l'Armée du salut; mais, de ce chaos, on peut tirer une impression générale : c'est que le sentiment religieux persistera en s'affaiblissant, que les doctrities rehgieuses les plus opposées se confondront peu à peu, et que, finalement, la religion deviendra surtout une morale pratique.
Ces prévisions semblent raisonnables, si l'on juge de l'avenir d'après le passé. L'histoire religieuse du pays nous montre en effet que les Japonais ont toujours été des éclectiques, aussi disposés à la conciliation des systèmes qu'à l'arrangement amiable des procès, et en même temps des esprits positifs, concrets, amis de la sagesse plutôt que de la métaphysique. Au début de l'ère présente, les questions religieuses furent négligées, parce que d'autres problèmes, plus urgents, s'imposaient à l'attention de la classe intellectuelle; depuis quelques années, une réaction se produit contre cette
indifférence ; mais on peut être certain que ce réveil n'aboutira pas au triomphe d'une religion exclusive. Les éléments les plus contradictoires en apparence seront combinés^ digérés, assimilés, et l'évolution religieuse du Japon montrera la même souplesse que son évolution politique, parce qu'elle sortira du même fonds psychologique essentiel.
Permettez-moi de faire remarquer en terminant que si l'on a vu récemment, comme vous le dites, une « victoire remportée par la civilisation japonaise sur une nation chrétienne », ce conflit n'a eu, à aucun degré, le caractère d'une guerre de race ou de religion. Au moment de la déclaration de guerre, un professeur éminent de l'Université de Tokio m'écrivait pour protester d'avance contre cette idée, qu'il craignait de voir attribuer à ses compatriotes. Le Japon, qui nous a devancés d'un tiers de siècle pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat, n'est certes pas religieux au point de songer à guerroyer pour des dogmes .
M. Leopoldo Lugones
Inspecteur général de l'Université (République Arjs^entine).
J*ai l'honneur de répondre à votre question sur l'idée religieuse et le sentiment religieux.
.Je crois d'abord que, quand on emploie ces termes, il faut leur attribuer une signification cultuelle, sous peine de tomber en divagations.
La foi, c'est-à-dire l'idée religieuse même, et l'amour mystique, qui forme le sentiment religieux.
I LA QUESTION RELIGrEUSE 267
seront des choses impérissables aussi long-temps qu'on ignorera la cause des phénomènes et qu'on rêvera d'immortalité. Mais c'est trop généraliser, et il faut, alors, s'en tenir au culte.
Pour ne parler que du christianisme, le seul que je connaisse, je crois que nous assistons à sa dissolulion définitive, et cela pour des raisons plutôt sociologiques.
Notre société est constituée, depuis lesGrecs,sous le concept d'obéissance ou principe d'autorité, dont les deux supports sont la religion pour l'âme et le gouvernement pour le corps.
L'esprit grec était militaire avant tout ; et la civilisation européenne, tout en adoptant les idées grecques à travers Rome, leur incorpora le caractère essentiellement religieux de l'esprit sémitique, assumé à travers le christianisme, composant ainsi la synthèse autoritaire du moyen âge. Et le moyen âge fut pour cela encyclopédique.
Le culte, étant son dernier reste, est encyclopédique aussi; un anachronisme dans notre époque d'analyse.
Mais l'essentiel est d'établir qu'aujourd'hui c'est la désobéissance qui règne. Nous assistons évidemment aux préludes d'une nouvelle civilisation, dont le concept fondamental est contraire au principe d'autorité, et, par conséquent, à l'idée religieuse. D'autre part, la religion, qui était le bien des pauvres, est maintenant l'alliée des riches. Elle a parcouru entre ces deux extrêmes tout le cycle des possibilités, ce qui démontre son épuisement.
Je crois, en somme, que le sentiment religieux se transformera en adoration individuelle parmi
208 LA QUESTION KELIGIEUSE
les spirilualistes, réalisant ainsi l'évolution échouée avec la Réforme.
Quant à l'idée religieuse, ou dogme cultuel, je pense qu'elle a fait son temps.
M. Marcellus Emants
Homme de lettres (La Haye).
Le dieu séjournant en dehors du monde devient de plus en plus un esprit mondial séjournant dans l'Univers même.
La révélation que nous avons dti accepter sans contrôle, parce qu'on la prétendait venue de ce dieu extérieur, devient une révélation de l'esprit mondial à lui-même, révélation qu'en tant qu'expressions individuelles de cet esprit mondial nous contrôlons scientifiquement. Ainsi le sentiment religieux, qui était autrefois une adoration pleine d'amour de l'omnipotence créatrice et destructrice en dehors de nous-mêmes, se change en une simple reconnaissance de cette puissance créatrice et destructrice en nous-mêmes et en tout ce qui vit. De cette manière,l'évolution du sentiment religieux me semble consister en une « dissolution ».
Le fait que nous pouvons observer également en ce moment une renaissance du sentiment religieux à l'ancienne mode ne prouve rien contre ce que je viens d'exposer, car nul développement ne se fait sans réactions temporaires.
M. l'Abbé Wetterlé
Député alsacien au Reicbstag.
L*Alleraagne catholique ne connaît ni dissolution ni évolution de l'idée religieuse. La crise du vieuxcatholicisme a passé sans laisser aucune trace. Les théories aventureuses de l'école théologique de Wurzbourg- n'ont eu aucune action appréciable sur les esprits. La persécution étatisle, connue sous le nom de Kulturkampf, a fait disparaître les derniers vestiges du Joséphisme. Le catholicisme est donc plus robuste que jamais.
Il s'est d'ailleurs accommodé aux besoins de notre temps, sans rien sacrifier de sa doctrine. Les catholiques sont à la tête du mouvement social et, au Reichstag, la fraction du Centre (ses adversaires eux-mêmes le reconnaissent) a su doter l'empire d'une législation ouvrière modèle.
Le désaccord actuel entre le chancelier et les députés catholiques ne sera pas durable. On ne saurait longtemps gouverner contre un tiers conservateur de la population, quand les socialistes, puissamment organisés, disposent d'un autre tiers des électeurs. Les protestants ne pouvaient se faire à l'idée que, dans la patrie de la Réforme, les catholiques fussent à même de déplacer à leur gré les majorités au Parlement. De là l'alliance contrenature des conservateurs orthodoxes et de la gauche libérale lors des dernières élections. Cette alliance ne survivra pas cependant à la première
épreuve de travail en commun sur le terrain économique, social ou religieux.
Le catholicisme allemand a fait ses preuves, il envisage l'avenir avec sérénité. C'est moins contre l'incrédulité que contre le symbole chrétien rival qu'il défend ses positions. La lutte perpétuelle contre le prosélytisme protestant l'a contraint à se délester des superfétations qui alourdissent la dévotion dans les pays latins. Il est moins extérieur, mais plus combatif, moins brillant, mais plus sérieux.
Dans son org-anisation, l'élément laïque, tout en ne violant jamais les lois de la hiérarchie, joue un rôle considérable. Le prêtre, de son côté, s'attache à garder constamment le contact avec les groupes politiques et sociaux qui lui garantissent son indépendance.
A quoi bon évoluer, puisque l'Evangile, livre toujours vivant, et l'Eglise, société éternellement jeune, donnent la solution la plus large et la plus bienfaisante à tous les problèmes de notre époque? Unis dans une foi, en même temps simple et raisonnée, les catholiques allemands sont d'autant plus forts que le protestantisme se désagrège et s'effrite en une multitude de sectes dont beaucoup n'ont plus de chrétien que le nom. De ce côté-là il y a dissolution presque complète dans le camp libéral, comme évolution vers un dogmatisme plus rigoriste dans le camp orthodoxe.
M. Georges Brandes
Homme de lettres (Copenhague).
Nous assistons certainement à une dissolution partielle des orthodoxies européennes, mais à une dissolution si lente qu'elle a déjà duré plus de trois cents ans et ne s'est accélérée que très peu de nos jours. Le peuple s'est un peu éclairé, les classes dirig-eantes ont plutôt reculé.
Au xviii^ siècle, Frédéric II s'exprimait franchement en libre penseur, et, comme lui, des ministres de grands pays. Au xix® siècle, nul prince ne l'a fait, pas même Napoléon I", et nul ministre d'un royaume, pas même Bismarck.
Je ne sais pas bien ce qu'on entend par idée religieuse et par sentiment religieux. On essaie de garder les mots, tout en en délayant de plus en plus la signification. Si le spiritisme est une idée religieuse, je pense que la foule remplacera les orthodoxies — encore assez vigoureuses — par la croyance aux esprits. La raison n'y gagnera pas beaucoup.
La haine réciproque des races ou des prétendues races, la haine réciproque des nations et la haine violente des classes paraissent vouloir remplacer la haine religieuse proprement dite.
La haine des races a un caractère religieux, le patriotisme est partout une religion, le socialisme en est une autre. Tout cela aboutit à la haine sincère et universelle — sentiment éminemment religieux
272 LA QUESTION RICLIGIEUSE
— que l'humanité combat avec enthousiasme, mais faiblement.
M. H. Bergson
de l'Académie des Sciences morales et politiques, Professeur au CoUèg-e de France.
Je me rends à votre aimable insistance, mais je me sens tout à fait incapable de prédire ce que deviendra, dans sa manifestation extérieure, le sentiment religieux. Tout ce que je puis dire est qu'il ne me paraît pas destiné à se dissoudre. On ne dissout que ce qui est composé. Or, je veux bien que le sentiment religieux se soit graduellement enrichi, compliqué d'éléments très divers : il n'en est pas moins vrai que, dans ce qui en fait l'essence, il est chose simple, sui generis, et qui ne ressemble à aucune autre émotion de l'âme. — Dira-t-on qu'un élément simple peut, sinon se décomposer, du moins s'anéantir, et que le sentiment religieux disparaîtrait naturellement s'il ne trouvait plus d'objet auquel s'attacher? Ce serait oublier que l'objet du sentiment religieux est, en partie au moins, intérieur à ce sentiment lui-même, qu'il est senti plus encore qu'il n'est pensé, et que l'idée est ici l'effet du sentiment autant qu'elle en est la cause. L'approfondissement de l'idée pourra donc éclairer le sentiment de plus en plus, mais non pas le modifier dans ce qu'il a d'essentiel, encore moins le faire disparaître.
M. Scipio Sighele
Sociologue (Italie).
Je pense que nous assistons, non pas à une dissolution, mais aune évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux. La dissolution, c'est la mort ; et le sentiment religieux, dans le sens vaste et indéfini à' ignorance des causes dernières de l'univers^ ne peut pas mourir. Athées ou croyants, nous devons tous reconnaître qu'il y a un mystère au delà des limites de notre intelligence. D'où venons-nous? où allons-nous? On peut essayer des hypothèses, on ne peut pas donner de certitudes.
Et c'est justement la persistance (que je crois éternelle) de ce mystère, qui ne permet pas aujourd'hui, et ne permettra jamais, la dissolution ou la disparition du sentiment religieux.
Mais si le sentiment religieux, dans le sens que je viens d'indiquer, ne peut pas mourir, — peuvent mourir ou se transformer les religions, c'est-à-dire les rites sous lesquels ce sentiment se manifeste.
Mon opinion personnelle est que, dans l'avenir, par œuvre de l'internationalisation matérielle, intellectuelle et morale qui, aujourd'hui, est à peine commencée — les religions deviendront toujours moins nombreuses, visant à l'idéal d'une religion unique, comme d'une morale unique, dans le monde. Et je crois que cette religion unique de l'avenir ne sera rien autre chose qu'une philosophie, c'est-à-dire une branche de la science qui — en
274 '-^ nUESTION RELIGIEUSE
confessant son impuissance à expliquer le mystère qui nous enveloppe — permettra aux hommes d'appeler du nom de Dieu ce que Spencer nommait l'Inconnaissable.
Les luttes qu'à présent nous voyons engagées partout contre telles doctrines religieuses, contre une religion ou au nom d'une religion, ne sont — selon moi — que les phases nécessaires de l'évolution à laquelle je viens de faire allusion. C'est la réaction de l'intelligence humaine de plus en plus libre, contre des formules et des formes encore arriérées; c'est le désir de conserver l'essence du sentiment religieux sans l'amoindrir et l'avilir dans des rites auxquels, désormais, notre culture répugne.
Et dans cette œuvre que je juge féconde, les ouvriers les plus utiles ne sont pas — comme on pourrait le croire — les esprits laïques ou anticléricaux: ce sont, au contraire, lescléricaux, les croyants. Nous en avons une preuve en France et en Italie, où les croyants, les prêtres mêmes — comme, par exemple, Loisy, — en soumettant les textes à une critique scientifique, sapent sans le vouloir) les bases de la religion catholique, pour sauver l'essence et la pureté du sentiment religieux.
M. Maurice Barrés
de l'Académie fraoçaise, Député de Paris.
Je ne me sens pas en état de prophétiser, et même j'y répugne. Je ne vous annoncerai ni l'évo-
lution, ni la dissolution du sentiment religieux.
Aussi bien ce que vous nous demandez, c'estplus exactement notre profession de foi.
Votre indiscrétion n'est pas facile à satisfaire. Se connaître soi-même, voir clair dans son fond religieux! Quelle difficulté! Je puis du moins vous donner deux notes que vous mettrez, si la chose vous plaît, sous les 3'eux de vos lecteurs.
Il y a peu, j'indiquais à la Chambre une position française du problème relig-ieux.
« ... Je me rang'e, disais-je (i), parmi les défenseurs du catholicisme. Je ne vais pas au milieu d'eux en qualité de fidèle ou de croyant ; je n'y vais même pas en invoquant le principe de liberté. Liberté est un beau mot, mais autorité n'est pas mal non plus. Je rejoins et défends le catholicisme menacé, parce que je suis patriote, au nom de l'intérêt national. »
Je n'aurai pas l'impertinence de me citer tout au long. Je vous indique seulement ma position, un des aspects de ma « vérité ».
«En arrachant delanation le catholicisme, disaisje à Jaurès et à ses amis, vous ne pouvez pas prévoir tout ce que vous arracheriez de forces morales, de sentiments exquis, de délicatesses, de vertus que ce catholicisme a déposés dans les âmes françaises et que lui seul y peut maintenir. C'est contre vous-mêmes que se tournerait votre besogne. Dans ses parties les plus nobles, la sensibilité à laquelle, chaque jour, vous faites appel est de formation catholique, et le jour où cette formation
fi) Séance du 21 décembre 1906.
27O LA (lUKSTION RELIGIEUSE
viendrait à manquer totalement, vous seriez épouvantés de la sécheresse, du silence des nouvelles générations. Leur Dieu, à défaut de Jésus, ne seraitce pas la pièce de cent sous? Et quand vous prononceriez ces mots d'égalité et de fraternité, qui ne retentissent si fort dans la conscience de votre clientèle que parce qu'ils y rejoignent les plus beaux mots de l'Evangile, vous apparaîtriez simplement comme un clergé de raseurs. »
J'abrège mon discours. Il n'était qu'un point dans l'ensemble de mon raisonnement religieux, et voici un second point, que j'exposais, dans une conférence récente (i), à ceux des instituteurs primaires qui enseignent la haine ou la dérision du catholicisme.
« Vous êtes libres-penseurs, leur disais-je,vous redoutez la religion, parce que, dites-vous, elle est un fanatisme, toujours capable de troubler la raison et d'irriter les hommes les uns contre les autres. Je ne vous chicanerai pas là-dessus, mais vous m'accorderez que l'homme est un animal religieux, dont vous ne pouvez pas transformer la constitution. Eh bien ! avez-vous réfléchi qu'en privant nos garçons et nos filles de ce catholicisme français qui forma leurs pères, vous les livrez fatalement à quelque religion nouvelle ? Et cette inconnue, étes-vous si frivoles qu'elle ne vous effraye pas ? Ignorez-vous qu'il y a dans l'être humain tout un monde obscur de puissances, que notre catholicisme héréditaire discipline et dirige
(i) Les Mauvais institateurs,i6 mars 1907, publiée aux bureaux de la Patrie française, 196, rue de Rivoli, Paris.
LA QUESTION RELIGltUSE 277
au mieux , mais qui pourraient éclater en fanatismes rétrogrades ?
«Chez nous, le catholicisme (pour parler un langage que vous aimez) est une religion assimilée et atténuée; en le clétruisant,comprenez que vous laissez le champ libre, l'âme toute ouverte à une religion plus neuve et plus virulente. »
Voilà deux indications, deux points marqués. Ils vous donnent, tant bien que mal, une direction. Mais il faudra s'expliquer et dire quelque jour avec quelle plénitude un Français — né de Français, si loin qu'il se retourne — respire dans l'Eglise catholique : son atmosphère nous favorise, elle nons rend mieux intelligibles à nous-mêmes et jamais elle ne nous gêne.
M . Nicolas Berdaief f
Homme de lettres (Russie).
La question que vous me posez est si compliquée, que c'est avec difficulté que je me décide à vous donner ma brève réponse. Je pense et je crois que la religion ne se dissout pas, mais se développe. La dissolution momentanée de la religion, qui frappe un regard superficiel, n'est qu'une éclipse passagère du soleil, après laquelle l'univers sera éclairé d'une lumière plus intense et plus aveuglante. Je crois que le développement religieux de l'univers allait au Christ et dépasse le Christ, mais la future renaissance de la religion ne peut-être une simple restauration du christianisme. Le processus reli-
278 LV OUESTION RELIGIEUSE
g-ieux. parlant du centre de Thistoire universelle — du Glirist, — n'est pas encore terminé, il n'a pas encore vaincu le dualisme, résultant du but céleste de l'humanité et de sa destinée terrestre^ le dualisme du divin et de l'humain dans l'histoire. Le processus de l'invocation du ciel par l'homme et de l'effort personnel qui s'y rattache a déjà été vécu par l'ég-lise historique, mais la vérité concernant l'humanité, la vérité de sa déhvrance sur terre, la vérité humanitaire, s'est développée en dehors de l'Eg-lise et s'est élevée contre cette dernière. En ce moment nous approchons d'une crise, de la crise la plus grande; les choses saintes de l'Eg-lise chrétienne doivent s'unir à la vérité prophétique au sujet de l'humanité, de son histoire et de sa délivrance terrestres, le divin doit s'unir à l'humain dans \eDiea homme. L'histoire s'achemine par une route mystérieuse vers une église universelle, — renfermant l'entière vérité, non seulement sur le divin et le céleste, mais également sur ce qui < est humain et terrestre, vers une église s'érigeant ' au dessus de l'orthodoxie, du catholicisme et du protestantisme; l'histoire va vers une théocratie libre, s'érigeant au-dessus du césarisme catholique des papes et au-dessus du papisme orthodoxe des Césars.
Excusez-moi d'avoir si schématiquement et peutêtre si peu clairement exposé les idées religieuses qui commencent à germer actuellement chez nous en Russie, et à la vérité desquelles je crois.
el
dii
LA QUESTION HELIGIBUSE 279
M. Marc Sangnier
Directeur du Sillon.
Le sentiment religieux est si naturel à l'homme que les adversaires mêmes de la religion s'essaj^ent toujours, consciemment ou non, à reconstruire une religion nouvelle pour la substituer à celle qu'ils prétendent détruire. C'est ainsi que, pour beaucoup d'anticléricaux contemporains, la Science est une idole. Ils ont en elle une foi aveugle et lui décernent un véritable culte... Et pourtant la science contemporaine, en se développant et en se précisant, s'est dégagée de plus en plus nettement de la métaphysique. Elle abandonne la recherche de la causalité et de la finalité, renonce aux données qualitatives, réduit tout à des données quantitatives et se borne à formuler des lois, c'est-à-dire à enregistrer des concomitances ; les hypothèses dont elle se sert ne sont que des façons de raisonner : « toutes les choses se passent comme si... »
Je crois fermement que la crise religieuse actuelle, bien loin d'être nuisible à l'idéal religieux, aboutira au contraire à purifier et à surnaturaliser cet idéal.
Je suis catholique, et je tiens à bien affirmer qu'il ne faut pas confondre le catholicisme, reUgion divine et universelle, faite pour tous les temps et pour tous les lieux, avec les conceptions politiques et sociales, les habitudes de penser ou, plus exactement, le plus souvent, de ne pas penser, d'une
28o LA QUESTION RELIGIEUSE
foule de catholiques français qui forment ce qu'on appelle communément le parti catholique.
11 y a là une grossière et dangereuse équivoque, et voilà, sans doute, pourquoi certains peuvent avec quelque apparence de raison prédire la faillite du catholicisme.
Mais s'ils regardaient de plus près, s'ils ne s'arrêtaient pas à l'écorce, ils découvriraient dans le catholicisme une force sociale et un étonnant mélange de discipline et de liberté, d'individualisme et de solidarité, et comprendraient que la démocratie a besoin de cette force pour préciser et réaliser ses aspirations les plus généreuses et les plus hardies.
Nous n'avons point le temps de développer ici ce point de vue. Nous nous contenterons d'indiquer que les difficultés intellectuelles, morales et sociales, au milieu desquelles nous nous débattons, nous semblent préparer une très opportune restauration de l'idéal religieux, et même de l'idéal catholique. I/obstaclene provient pas des idées, mais des personnes, et de ce que beaucoup d'hommes, qui se prétendent religieux, apparaissent comme incapables de tirer parti pour le mieux être de la société et pour le progrès social, d'une doctrine qu'ils semblent souvent professer sans la comprendre.
Nous avons toutefois confiance, car les hommes passent et la doctrine reste. Nous savons d'ailleurs que la nouvelle génération catholique, et en particulier le jeune clergé, s'orientent, malgré tout, vers la démocratie, et cela nous permet de bien augurer de l'avenir.
LA QUESTION HELIGIEUSE 281
M. A.-D. Xenopol
Recteur de l'Université de Jassy, membre de l'Académie Roumaine.
Nous pensons qu'il faut faire une distinction précise entre l'idée et le sentiment religieux. Si on peut parler d'évolution des idées religieuses, on ne i^aurait le faire pour le sentiment religieux qui, comme tout sentiment qui agite le cœur humain, reste éternellement identique à soi-même et ne saurait changer ni donc évoluer.
Les idées religieuses, malgré leurs tendances à rester stationnaires, ne peuvent faire autrement que de s'adapter au milieu intellectuel créé par le développement de l'esprit, et ce qui introduit précisément la discordance entre les peuples et leurs églises, c'est que ces dernières veulent maintenir coûte que coûte des idées assez souvent surannées, au sein des sociétés qui ne peuvent plus y croire. Le conflit s'aggrave surtout, lorsque ces idées touchent non seulement à la sphère plus abstraite des croyances, mais aussi aux formes de la vie concrète, telles que les mœurs, le système d'instruction, la vie politique. On voit alors surgir des conflits, comme ceux dont la France a été et est encore le théâtre, par suite de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cette séparation n'est, en dernière instance, que le résultat du conflit entre les idées catholiques et leur tendance à dominer la société et les idées dues à un long développement social, cultural et polili-
que qui ne pouvaient plus admettre la domination des premières.
Le conflit a pris en France une forme plus grave, parce que tout le peuple n'a pas encore adopté les idées nouvelles. — Il s'éteindra aussi dans les consciences, à mesure que ces idées en prendront davantage possession.
Les religions positives sont donc toutes obligées ou bien d'adapter leurs systèmes de croyances à leur temps, ou bien, à la longue, de disparaître.
Il en est tout autrement du sentiment religieux. Ce dernier est inné, et on ne saurait pas plus l'éliminer de l'âme humaine qu'on ne saurait en bannir l'amour, la haine, la jalousie, l'envie, le remords, le courage, la peur, et toutes les autres nombreuses vibrations qui peuvent agiter l'âme au contact de la réalité.
Le sentiment religieux s'allume commeles étoiles, sur le fond noir du ciel de l'âme, sur l'immense horizon de l'inconnu qui entoure l'homme de tous côtés, car l'homme adore ce qu'il ne comprend point , et il l'adore, parce qu'il éprouve un malaise indé-. finissable, lorsqu'il constate d'une part la tendance de son esprit à pénétrer l'essence des choses, et de l'autre l'impossibilité absolue dans laquelle il se trouve pour y arriver.
II ne faut pas croire que la science est destinée à nous révéler le mystère de la vie. La science poursuit seulement la connaissance du mode d'accomplissement des phénomènes, et pour certains d'entre eux l'explication causale la plus rapprochée. Mais tous ces phénomènes, ainsi que les causes que l'on en connaît, s'arrêtent devant une dernière
LA QUESTION REUGIEU3E 283
question que l'esprit ne peut résoudre, devant le grand point d'interrog-alion qui se trouve au fond de toutes les conceptions humaines.
C'est ce grand point d'interrogation qui est la source éternelle du sentiment religieux. Devant lui les forces de l'esprit sont impuissantes. L'homme doit s'incliner, et doit s'avouer vaincu par le mystère insondable de l'univers.
Les religions positives pourront disparaître; mais l'homme sera éternellement troublé quand il contemplera la voûte étoilée, quand il entendra le grondement de la mer ou le bruissement des forêts, ou bien quand il contemplera la pâleur éternelle que la mort étend sur les visages de ses semblables.
M. Charles Wagner
Pasteur de l'Eglise réformée évangélique libérale.
Recevoir et dépenser, c'est le commerce. Emmagasiner et exclure, c'est la vie. Tant que l'idée religieuse et le sentiment religieux sont en prospérité et en vie, les deux fonctions d'assimilation des matières saines et de rejet des matières usées et nocives gardent leur activité.
A le juger sur ces indices, notre temps est un temps très vivant en ce qui concerne la religion. Certes, il se nettoie et se débarrasse de bien des choses. Mais il en acquiert d'autres. Peu de générations ont soumis à une révision plus soignée et plus scrupuleuse l'ensemble de leur patrimoine spirituel. Et c'est là tout à la fois un acte de res-
284 l'A OUESTION UELIGIEUSE
pect envers le passé et un acte de foi pour l'avenir.
Nous sommes à un tournant. Le caractère évolutif est très accusé. Des astres se couchent, d'autres se lèvent; mais ils se lèvent et se couchent dans le même ciel immense.
Tant qu'il y aura des hommes et que ces hommes méditeront sur leur destinée, il y aura des religions. Si cependant nous nous demandons ce qui dans la religion a le plus de chance de durer, je répondrai : ce qui se justifie le mieux par les services rendus.
Tout ce qui devient inutile est impitoyablement rejeté du torrent de la vie. Ce temps est utilitaire. On le lui reproche parfois. Je trouve qu'il ne l'est pas assez. L'utilitarisme vrai n'accorde de prix qu'à ce qui sert. Je voudrais que nous soyons tous convertis des vanités superficielles à ce qui est d'une profonde et durable utilité. Mais qu'importent nos jugements? La vie les rectifie. Elle condamne ce qui ne sert pas, ou a cessé de servir.
Si dissolution il y a dans le monde religieux, elle porte sur les idées mortes, les paroles qui ne sont plus du pain pour les âmes, les coutumes qui ont fini d'être salutaires ou intelligibles, les actes qui ne se justifient ni devant la conscience ni devant la raison. Les divinités fainéantes contemplent la fin de leur règne. — Mais le crépuscule des uns est l'aube des autres. S'il y a des dieux qui meurent, il y en a qui naissent. Et plus je regarde ce temps en travail, plus aussi je vois se dégager des ombres une religion qui est celle de demain : c'est la Piété humaine dans sa simplicité puissante; c'est le respect sacré de la vie, de la douleur, du tra-
vail, de tout ce qui constitue l'humanité. Les sacrements de cette religion sont les actes ordinaires et caractéristiques de la vie, animés d'un esprit de bonté et de sainteté. Ses vases sacrés sont les outils du travail et les objets coutumiers témoins de nos peines, de nos espérances, de nos affections. Elle regarde l'homme et lui dit : Paix sur toi ! Elle regarde le ciel étoile et dit : Je fais crédit au pouvoir qui gouverne les mondes. Ce qu'il y a de meilleur dans les religions du passé, c'est ce qu'elles ont de plus humain et c'est là ce qui les rend immortelles. Mais ce qui en elle est inhumain est condamné à mort.
Croyant dans l'âme, ayant reçu par la naissance un esprit dont chaque fleur qui germe, chaque enfant qui sourit, chaque famille qui tombe ne fait qu'aviver le respect immense et pieux des choses, ie fraternise avec toute piété vraie, quel que soit la sanctuaire où elle se prosterne. Je ne crains rien pour la Foi pure et profonde à qui tout rayon de soleil est un messager de l'infini. Mais je voudrais que la religion se fit toujours plus humaine. En cela je suis un disciple du simple et pacifique Evangile où Dieu lui-même s'est fait homme.
M. Giuseppe Rensi
Rédacteur en chef du Cœnobiam (Lugaco).
A une évolution de l'esprit religieux et à une dissolution de la religion.
Je crois qu'il faut distinguer entre esprit reli-
286 LA QUESTION HRLIGIEUSE
gieux et religion. Le premier consiste essentieliement dans le sentiment d'unité et de subordination du Moi au Tout. La seconde consiste dans l'ensemble des représentations et figurations intellectuelles (croyances) par lesquelles, aux difFérentes époques, ce sentiment s'efForce de s'exprimer.
L'esprit religieux crée ainsi chaque construction religieuse positive. Mais, une fois créée, celle-ci se solidifie, prend des contours rigides, s'immobilise et se ferme, pendant que l'esprit religieux voudrait poursuivre sa marche vers les hauteurs et conquérir une réalisation de soi-même toujours plus claire et plus élevée.
Alors il arrive que l'esprit religieux, se trouvant lié et emprisonné par la religion qu'il a lui-même créée, se heurte contre elle (hérésies) et finit par la faire éclater. Ce qui ruine les croyances établies, bien plus que la pensée négatrice, c'est la théologie, par son effort de purifier et élever ces croyances, de les mettre à même de réaliser l'insaisissable idéal, de fournir à l'esprit religieux une vie pleine et adéquate au moyen de représentations intellectuelles. Par exemple, l'etfort pour élever l'idée de Dieu au-dessus des représentations fétichistes et anthropomorphiques a conduit (et doit toujours conduire) à ôter à Dieu tous les attributs déterminés (Scot Erigène), c'est-à-dire à le pousser hors de ce qui constitue pour nous la catégorie de l'existence. Et de même, l'effort pour libérer la morale religieuse de toute trace d'eudémonisme a conduit, et ne peut pas ne pas conduire, aux conclusions des quiétistes qu'il faut vouloir sa propre damnation, et, à cet effet, haïr Dieu et faire le mal.
Aujourd'hui, nous sommes à un de ces tournants de l'histoire relii^^iease où l'esprit religieux ne peut plus se renfermer dans la forme religieuse existante et tend à la rompre. Nous sommes donc en présence d'une évolution de l'esprit religieux qui, comme toujours, se traduit en une dissolution de la religion. Et la vive résistance que le Vatican oppose aux idées des abbés Murri, Loisy, Houtin, Tyrrell, etc., dit assez clairement que, aujourd'hui encore, la religion aperçoit comme sa propre dissolution l'évolution de l'esprit religieux.
L'esprit religieux détruira encore une fois la religion, et peut-être en constituera une autre. Mais le conflit se renouvellera ; et il continuera jusqu'à ce que l'esprit religieux ait appris à vivre sans avoir besoin de la religion, c'est-à-dire jusqu'à ce que le sentiment d'unité et de subordination du Moi au Tout (esprit religieux) puisse se maintenir, s'affirmer et se réaliser sans avoir besoin de représentations et de figurations intellectuelles (croyances religieuses), mais uniquement au moyen de concepts philosophiques : — jusqu'à ce que, en un mot, toute construction religieuse soit transformée, sans laisser de résidus, en connaissance métaphysique.
M. Péladan
Homme de lettres.
M. Emile Ollivier a eu raison de pousser Pie X à la résistance. Ainsi la prodigieuse unité de l'Eglise a paru avec un incomparable éclat.
288 LA OUESTION RELIGIEUSE
Mais il a dépassé la vraisemblance en lui disant : « La France est avec vous. » Hélas ! Elle n'est plus avec elle-même !
Ce n'est pas à une dissolution de l'idée religieuse que nous assistons — pour employer vos termes — mais à une dissolution générale des idées traditionnelles, légitimes rectrices, puisque filles de l'expérience.
Les intérêts se substituent, avec un cynisme imprévu, aux doctrines et aux passions : voilà le fait global, le symptôme majeur de notre décadence.
Le prêtre a perdu son prestige, mais nul n'en a hérité, et incomparablement l'homme politique porte la cbappe du plus grand mépris.
Jusqu'à nos temps, l'Eglise vivait de son prestige séculaire : ce crédit est épuisé. Il lui faut renouveler ses mérites.
La façon dédaigneuse employée par Pie X pour revendiquer le maintien de la hiérarchie dans ses encycliques indique bien que l'infaluation sacerdotale survivra à tous les cataclysmes. « L'Eglise se compose de docteurs et de pasteurs, puis du troupeau ; celui-ci n'a qu'à obéir. » Une telle phrase révèle que cérébralement le Vatican est aussi lointain que le mont Athos.
Les Docteurs actuels de l'Eglise n'en savent pas plus que les laïcs qui ont étudié et l'autorité doctorale du clergé ne renaîtra jamais en Occident.
En revanche, l'Eglise peut reconquérir tout ce qu'elle a perdu et plus encore si, rejetant à la fois le bonnet doctoral et le manteau césarien, elle conçoit pour idéal la charité, non pas celle qui con-
sisle à enseigner le catéchisme, mais celle du bon Samaritain, la charité physique, positive, pratique.
Une religion meurt ou renaît par la seule vertu de son clergé et nous n'apprécions plus que la vertu rayonnante et qui s'exerce au profit d'autrui.
Le peuple n'a jamais cru qu'aux prêtres, quand il a cru, et non à des dog'mes qu'il ne comprend pas. Précisément parce que la ruée vers le bien-être entraîne nos générations, les hommes qui donneront le spectacle du renoncement domineront l'époque, comme ils ont toujours dominé les autres. Toutefois, il y a trop longtemps que le clergé s'entête à régner; le moment arrive où il doit servir ou périr. Servir de ses mains, de ses veilles, de tout son cœur et de tout son corps et non pas entre des murs de cloître dans la recherche de l'extase, mais parmi nous, dans la vie, voire dans la rue.
Le seul argument populaire contre la religion tient en quelques mots : « Les prêtres ne sont pas meilleurs que nous ! » En effet, ils ont toujours manqué, ils manquent encore de sensibilité. La seule faculté qu'on devrait développer chez le séminariste, on l'atrophie. Jamais le curé de village ne prêche la bonté envers les bêtes : et dans l'abolition de la torture, de l'esclavage, nous chercherions vainement la part du clergé ! Le cardinal Lavigerie fonda ses Pères blancs pour la défense des nègres, il se tut sur les atrocités des compagnies de discipline, et c'est un journaliste qui fait entendre le cri de l'Humanité en face de cet enfer algérien.
Les exacts lecteurs du bréviaire ne représentent rien pour nous. La robe ne fait plus le prêtre : il
agO LA QUESTION RELIGIEUSE
faut désormais que rhomme sauve la fonction de sa longue médiocrité.
Ceux qui voient dans les conflits actuels la lutte du libéralisme contre l'orthodoxie autocratique se trompent. Il n'y a de dissous qu'un clergé médiocre qui a ennuyé les hautes classes et scandalisé les autres. Si les prédicateurs exécutaient des sermons de Bossuet avec le talent d'un Mounet- SuUy, on les suivrait. Pourquoi l'homme de Dieu ne serait-il pas astreint au même effort que l'homme de théâtre ?
L'idée religieuse évolue dans le sens de l'esthétique et de la sentimentalité. Il faut plaire et il faut toucher, et on ne plaît qu'avec des prestiges d'art et on ne touche que par des générosités.
Jusqu'ici le prêtre a beaucoup ressemblé au médecin de Molière : il participait au prestige de la Faculté.
Maintenant réduit à lui-même, forcé à faire la preuve de sa mission, il n'a plus d'autre voie que le sentiment et s'il ne se manifeste pas comme le meilleur des hommes, il sera tenu le dernier, car l'Art a enseigné à tous un idéal religieux, très difTérent de la notion ecclésiastique.
L'Amfortas catholique attend les purs ingénus qui restaureront le Graal. Viendront-ils? Quand? Gomment? L'apparente dissolution du catholicisme n'est en somme que la défaite d'un clergé paresseux et routinier. Mais ce que tout le monde voit, excepté S. S. Pie X, c'est qu'il n'y aura plus désormais, en religion, que des victoires de charité.
Les têtes ne sont plus courbées, étant trop lourdes et remplies : les cœurs seuls restent réceptifs
au miracle, et nous n'en admettons point d'autres que ceux de la pitié et de l'amour.
M. Baldassare Labanca
Professeur d'hisloire religieuse à l'Université de Rome.
La question posée dans votre lettre s'impose à nous au milieu des luttes nombreuses qui se livrent entre la science et la relig-ion, la philosophie et la théologie, le dogme et la critique, les cléricaux et les libéraux, l'Eglise et l'Etat. Voici la question que vous posez : « Assistons-nous à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux ? » Je réponds qu'ici n'est pas de mise Vaut, aut de la logique. Dans les questions historiques et pratiques, Vaut, aut s'applique souvent à l'excès. Aujourd'hui, en fait, on assiste, sous divers aspects et en même temps, à une dissolution et à une évolution de la religion.
D'un côté, on voit se dissoudre en grande partie dans la religion le passé théologique, dogmatique, liturgique, ecclésiastique ; parce que la science, la critique, la philosophie, la recherche historique et la politique combattent la théologie, le dogme, le culte et l'Eglise. Mais celui qui observe bien et qui n'a pas la vue courte s'aperçoit que la théologie, le dogme, les rites et l'Eglise ne sont pas la religion. Ils en sont plutôt les successives explications, déterminations et organisations acceptées ou non, soutenues ou attaquées au cours des siècles.
La véritable religion, qui persiste au milieu des
conflits ihéologiques, dogmatiques, liturgiques et ecclésiastiques, est celle de la charité, de la bienfaisance, de la justice et de la sainteté, fondée par Jésus de Nazareth. Ainsi comprise, la religion fait renaître le passé disparu de la religion chrétienne, — qui est le passé et le présent de la religion, — à travers les guerres contre le théologisme, le dogmatisme, le liturgisme et l'ecclésiasticisme. Ce sera encore l'avenir de la religion chrétienne, pendant des siècles dont il n'est pas facile de prévoir le nombre.
Difficile à croire, mais pourtant vrai ! Le siècle présent, qui a étudié et critiqué d'une façon extraordinaire la religion engénéral, et la religion chrétienne en particulier, a été le plus sceptique pour la dogmatique chrétienne dans ses diverses confessions, le plus attentif à travailler pour la charité, la bonté, la justice, la pitié, selon les commandements enseignés et pratiqués par Jésus. Cela veut dire qu'à côté des parties qui se dissolvent existe dans la religion — surtout dans la religion chrétienne — un courant d'idéalisme moral et social qui en constitue l'admirable fonds intrinsèque et l'évolution.
Ce que je vous expose ainsi rapidement, je l'ai montré, avec des arguments et des documents, dans le Christianisme primitif {iSS6),âains Jésus- Christ dans la littérature contemporaine étrangère et italienne (igoS), dans la Papauté^ son origine, ses luttes et ses vicissitudes^ son avenir (1906), et dans un petit volume allemand : Bie Zukunft des Papsttums (l'Avenir de la Papauté) (Tubingen, 1906).
Jl
R. P. Laberthonnière
Ancien supérieur du collège de Juilly, directeur des Annales de Philosophie chrétienne.
Si les astronomes peuvent prédire ce qui se passera dans le ciel, les philosophes ne sauraient prédire ce qui se passera dans l'humanité. L'homme, en effet, dispose de lui-même; il décide de la fin qu'il poursuit et de l'attitude qu'il prend. Etant homme, il lui appartient même d'abdiquer et de vivre animalement, s'il le veut. En conséquence, on peut essayer de dire ce qu'il doit faire, mais on ne peut song-er à dire cequ'ii fera. Aussi la question n'est pas de savoir si la relig-ion subsistera dans l'humanité; mais la question est de savoir si l'humanité pourrait réellement vivre sans religion et avoir une vie qui pourrait encore être qualifiée de spécifiquement humaine.
En disant qu'il appartient à l'homme d'abdiquer pour vivre animalement, j'entends par là qu'il lui appartient pratiquement — quelque intelligence et quelque habileté que du reste il y mette — d'appliquer toutes ses facultés et tous ses efforts à organiser sa vie dans le temps et dans l'espace, comme s'il pouvait épuiser toute sa volonté d'être et de vivre en se limitant aux horizons terrestres. C'est ainsi qu'en fait il se passe de religion. Mais pourrat-il jamais faire que des préoccupations plus hautes n'aient pas surgi et ne continuent pas de surgir en lui ? Pourra-t-il jamais faire que la question ne
294 LA QUESTION KELIGIEUSE
se soit pas posée et ne se pose plus de savoir pourquoi il existe et dans quel rapport il se trouve avec l'infini mystérieux qui le pénètre, l'enveloppe et le déborde ?
Sans doute, il peutlafuir, cette question, il peut s'en distraire. Mais elle n'en sera pas moins toujours là ; et il la rencontrera impitoyablement chaque fois qu'il rentrera en lui-même, chaque fois qu'il voudra savoir, comme il convient à un homme, ce qu'il fait en vivant. Essayer de faire comme si elle ne s'était pas posée ou comme si elle ne se posait plus, c'est donc simplement se tromper soimême. Et pour se justifier de s'en distraire, qu'on ne dise pas qu'elle est insoluble : car en tout cas on n'aurait le droit de le dire que si on n'y avait usé toutes ses forces et tout son temps jusqu'à la dernière minute. Mais de toute façon, puisqu'elle se pose, elle domine la vie humaine, et rien ne peut valoir que par la solution qu'elle comporte. Etre homme, vraiment homme, non seulement par nature, mais par volonté réfléchie, c'est la reg-arder en face, c'est se donner délibérément et hardiment pour tâche de travailler à la résoudre. Et travailler à la résoudre, c'est la vivre, c'est en faire l'âme de son âme, le ressort de ses pensées et de ses actions; c'est s'y eng-ager avec son être tout entier. Or, qui ne voit que c'est en cela même que consiste essentiellement l'attitude relig^ieuse. Chaque fois donc que l'homme entreprendra de vivre pleinement sa vie, — au lieu de V escamoter, comme disait Flaubert^ ou par les plaisirs, ou par l'art, ou par la science, ou par autre chose, — chaque fois il s'apparaîtra à lui-même comme étant
LA. QUESTION RELIGIEUSE SqS
en relation avec un infini dont il relève. Il sera religieux ou en voie de le devenir.
Comment la religion, pour prendre toute sa valeur et toute son efficacité, devra s'organiser dogmatiquement et pratiquement, s'extérioriser aussi en vie sociale, intégrer en elle d'une certaine façon et l'art et la science et le reste, de manière une rien rejeter, mais à tout transformer enl'éternisant, ce n'est pas le lieu de le dire. Il suffit d'avoir marqué que celle dissolution du sentiment religieux que les uns semblent attendre et les autres craindre, à supposer qu'elle se produise, ne saurait résulter, comme on a l'air de le croire, d'une sorte d'usure naturelle. La raison d'être de la religion est dans la vie elle-même, au plus profond de la vie. Et si, au lieu de regarder seulement au dehors pour voir ce que les hommes font et ce que les hommes sont, on rentrait aussi en soi-même pour ouvrir intérieurement son âme et son esprit à l'inquiétude vivifiante du mystère de l'existence, c'est ce que l'on comprendrait sans beaucoup de peine.
* MW. J. Me Gee
Directeur du Musée public de Saint-Louis, Président de l'AssociatioQ américaine d'Anthropologie.
Pour examiner avec toute largeur d'esprit des mouvements religieux actuels, il est indispensable de tenir compte du cours général de l'évolution de la religion tel que nous le révèlent les recherches
296 LA QUESTION IIELIGIEU8E
anthropologiques. Grâce à ces recherches parmi les races et les peuples des divers continents et îles du monde, il a été possible de définir quatre grandes phases de développement religieux, correspondant aux phases principales du développement esthétique, industriel et social.
Dans la plus ancienne et la moins connue de ces phases, l'organisation sociale estbaséesurlaparenté dans la lignée maternelle, les motifs d'art sont grossièrement symboliques, les motifs industriels sont imitatifs d'attributs imputés à des animaux totémiques ou tutélaires, tandis que la foi est zoothéiste. Il y a dans cette phase une pluralité indéfinie d'animaux déifiés (ou d'autres objets supposés doués de puissance animiste ou mystérieuse) qui sont habituellement craints et redoutés, de sorte que les principales pratiques religieuses sont propitiatoires et invocatives, y compris les cérémonies, oblations, hbations, sacrifices humains et autres, etc.
Dans la phase suivante, l'organisation sociale est basée sur la parenté dans la lignée paternelle, les motifs esthétiques et industriels deviennentconventionnels, tandis que les croyances s'attachent aux forces naturelles (le soleil, le tonnerre, la tempête, les fleuves, etc.) à qui sont imputés des amalgames progressifs d'attributs zooïques et humains ; les pratiques religieuses sont laborieusement cérémonielles et sont pour la plupart des actions de grâces envers des déités amicales ou des actes déifiques qui graduellement pénètrent dans le panthéon.
Dans la troisième grande phase, qui débute avec des concepts civiques, l'organisation sociale est basée sur les droits territoriaux, ou autres droits
accessoires à la propriété ; les motifs esthétiques et industriels commencent à surçir spontanément, tandis que les croyances se spiritualisent, encore que les déités deviennent anthropomorphes et que leur nombre se réduise éventuellement à l'unité ; les pratiques relig-ieuses sont essentiellement dévotionnelles et deviennent graduellement personnelles plutôt que collectives.
Dans la quatrième phase — la phase actuelle — du développement humain, l'organisation sociale repose plus ou moins définitivement sur la reconnaissance des droits de l'individu ; les motifs esthétiques reflètent largement des réalités qui sont pourtant en partie idéalisées ; les industries sont largement inventives et les croyances les plus répandues deviennent éthérées et personnelles, tandis que les pratiques religieuses sont généralement reléguées à l'arrière-plan de la vie quotidienne.
En suivant la trace du développement de l'idée religieuse à travers ces phases, il est facile de constater en premier lieu qu'il existe dans une tendance à l'intégration des protecteurs tulélaires du clan ou de la race en déités de tribu ou de nation, progressivement réduites à la trinité ou à l'unité, avec une tendance subséquente vers le développement d'un monothéisme nominal, dans lequel, cependant, chaque déité est largement personnelle ou individuelle, c'est-à-dire un réflexe de la foi personnelle; en second lieu^que les pratiques religieuses tendent pour un temps à devenir plus généralement exotériques et collectives, et par la suite plus essentiellement ésotériques et individuelles; en troisième lieu, que l'intensité de la foi, ou tout
is.
298 LA QUESTION UELiaiEL'SE
au moins son influence sur la conduite, tend, somme toute, à décliner au cours des phases successives, hormis que, avec chaque phase, la religion devienne de plus en plus rationnelle et s'ajuste mieux à la complexité sans cesse croissante des relations sociales et industrielles, et devienne par là un guide de plus en plus sûr pour vivre bien ; et en quatrième lieu, que le statut religieux de chaque peuple, pendant chaque génération ou chaque siècle, reflète simplement ou exprime sa position dans l'échelle du développement humain général, en tant que des vestiges de mouvements précédents restent pour troubler l'équilibre entre la foi et les habitudes de vivre — et la plupart des spasmes et des catastrophes inhérents à l'évolution de la religion sont dus aux réajustements que nécessite la suppression de ces vestiges.
M. H.-G. Wells
Homme de leUres (Londres).
L'idée religieuse et le sentiment religieux font, je crois, partie intégrale du processus intellectuel et moral de l'humanité. Ils changent continuellement leurs formes d'expression avec le développement de l'humanité, et, à l'heure présente, à une époque de fluctuations inconnues encore dans les proportions, la méthode et la portée de l'existence de l'homme, il est naturel et nécessaire que ces formes subissent, elles aussi, des fluctuations et des modifications. Les grands systèmes, qui traduisent ces
rapports et ces sentiments inextinguibles, constituant la religion en termes qui impliquent les concepts d'une cosmogonie limitée et surannée, et une impossible psychologie, se disloquent, pour laisser place, je crois, à un système d'affirmations plus nouveau et plus conforme à la vérité. Ces confusions engendrent, selon moi, d'autres confusions, comme la confusion des organes dans la chrysalide.
M. Yves Guyot
Ancien ministre des Travaux publics .
J'éprouve d'autant moins d'embarras à répondre à votre question que j'y ai déjà répondu dans mes Etudes sur les doctrines sociales du christianisme, dont la première édition a paru en 1873.
Toute religion se compose de trois éléments : le dogme, le rite, la prédication.
1° Le c^o^me représente des conceptions subjectives; et la science a pour objet la recherche des réalités.
Le dogme est indiscutable; et toutes les conceptions objectives sont soumises au contrôle et à la critique.
Toutes les recherches scientifiques sont subordonnées à cette règle : Rien ne se crée, rien ne se perd; et la notion de loi élimine la foi aux miracles.
La méthode objective supprime donc le principe fondamental de toute religion.
2° Le rite. Dans les civilisations primitives, la forme l'emporte sur le fond. Plus nous allons et
moins nous sommes formalistes. Qui donc attribue aujourd'hui une vertu à un signe de croix?
Combien y a-t-il d'hommes, dans les pays avancés en évolution, qui fréquentent les églises, « accomplissent leurs devoirs rehgieux », et s'astreignent aux cérémonies et aux usages au point de s'y conformer machinalement?
3° La prédication comprend les explications cosmogoniques, les menaces et les promesses des religions.
Où est l'adulte qui accepte les explications du catéchisme, qui frémit aux descriptions de l'Enfer et^se pâme de joie aux descriptions du Paradis?
Je conclus : — La dissolution de l'idée religieuse est en raison du progrès de la méthode objective. Joseph de Maistre était logique quand il s'acharnait contre Bacon.
M. Vincent d'Indy
Compositeur de musique.
Si je n'ai pas envoyé plus tôt ma réponse à votre enquête, c'est que je n'avais pas très bien saisi la position même de la question, car le sentiment religieux étant l'un des principes fondamentaux de l'humanité, autant vaudrait demander si nous assistons à une dissolution des idées d'amour ou de haine.
J'ai donc attendu de connaître, par vos colonnes, l'opinion de personnalités plus autorisées que celle d'un compositeur de musique. Après les
LA QUESTION RELIGIEUSE 3oi
avoir lues — dois-je l'avouer? — je n'ai plus compris du tout...
Mais, par exemple, cette lecture m'a donné la conviction que, question reliçieuse mise à part, nous assistons à une véritable dissolution de cette vaine science qui fut, dit-on, si belle sous la République... athénienne : la Philosophie ; on n'a, pour s'en convaincre, qu'à parcourir les réponses à votre enquête émanant de ceux qui enseignent officiellement cette science dans les diverses capitales de l'Europe.
Excusez la naïveté d'un simple artiste et laissezmoi, jusqu'à ce que ces MM. les professeurs soient parvenus à fonder un corps de doctrine qui vaille l'Evangile et le Catéchisme, garder ma vieille foi catholique, la seule qui n'ait point changé, parce qu'elle est appuyée sur des idées généreuses qui s'adressent, non point à lara/son humaine, source d'erreurs, mais au cœ«r humain, qui n'a pas pour objet de démontrer \di vérité, ce qui est inutile, mais de la sentir , ce qui est mieux.
Tiei
Nous ajoutons ici quelques réponses qui nous sont parvenues après la clôture de l'enquête ou qui nous ont été envoyées par diverses personnes comme réflexions sur notre enquête. La première de ces réponses est une lettre que nous a adressée un professeur bien connu de l'enseignement libre, M. Charles Boucaud.
M. Charles Boucaud
Je parcours avec intérêt les réponses que vous avez reçues dans votre enquête sur la question de savoir si le sentiment religieux est en voie de dissolution ou en voie de transformation.
Me permettez-vous de développer rapidement devant vos lecteurs les raisons pour lesquelles, bien loin de croire à sa dissolution, je crois à son progrès?
Je pense d'abord que, livré à lui-même, le sentiment religieux ne peut que se transformer chez les esprits d'élite, se dissoudre et se corrompre dans les masses ethnographiques.
Livré à lui-même, le sentiment religieux semble, en effet, ne procéder que du sentiment de V insuffisance de la nature humaine à se satisfaire elle-même. Il intervient d'abord en toute occasion où, la nature paraissant
3o4 LA QUESTION RELIGIEUSE
ne pas suffire, on éprouve le besoin de faire appel à un « surnaturel ». Il vient ainsi au secours des défaillances théoriques et pratiques de la nature humaine, en compagfuie d'un deus ex machina qui éclaire les mystères de la connaissance intellectuelle et donne force de loi aux postulats juridiques et moraux de l'ordre social. La « superstition » tient lieu de l'explication scientifique que l'on n'a pas encore trouvée; le « cléricalisme » ihéocralique confère aux g-ouvernements et aux lois l'autorité qu'ils n'ont pas encore conquise.
Plus tard, à mesure que la simple « nature », se suffisant à elle-même, n'a plus besoin de faire appel à un (( surnaturel » dans les domaines qu'elle a su conquérir, le sentiment religieux se transforme en se déplaçant.
Avec la « différenciation » de la pensée intellectuelle, réalisée par les méthodes scientifiques ou simplement philosophiques, il se transforme et s'améliore en délaissant les dieux « ex machina », provisoirement imaginés par l'ignorance, pour s'attacher au Dieu véritable et rationnel, au Dieu distinct, non seulement des forces connues de la nature, mais de toutes ses forces quelconques, au Dieu dont la nécessité défie tout progrès scientifique parce qu'elle est l'explication nécessaire des ultimes explications de la science et des forces quelconques de la nature. Immanent au monde, mais distinct de lui, Dieu n'est plus une machine qui tient lieu d'explication, mais l'explication dernière des explications ellesmêmes. Le sentiment religieux se transforme et se précise, grâce aux explications scientifiques, en esprit philosophique : la science a fait counaître comment, par quelles «causes secondes », agit le Dieu qu'une religion rudimentaire faisait agir mécaniquement.
Avec la différenciation de la société civile, réalisée par la « laïcisation » de la politique, le sentiment religieux se transforme et se corrompt en reportant sur l'Etat luimême le culte des anciens dieux auxquels l'Etat em-
APPENDICE 3o5
pruntait son prestige. L'idolâtrie devient de la « statolâtrie ».
N'est-ce pas là ce que nous montre l'histoire comparée de l'Antiquité, où les «. crises » de la mythologie et du cléricalisme paraissent s'être dénouées constamment au profit — l'une, de la philosophie rationnelle — et, l'autre, de l'Etat laïque ? L'anticléricalisme et la crise des croyances ne sont pas des phénomènes absolument nouveaux : l'Eg-ypte, la Grèce, Rome les ont connus. Il semble que ce soit, pour toutes les religions, un cap nécessaire à doubler, et que, jusqu'à présent, elles y aient plus ou moins sombré. Les anciennes religions ont connu, semble-t-il, et la dissolution et la transformation ; elles se sont transformées en philosophies dans les milieux intellectuels; elles sont tombées en dissolution dans les milieux populaires.
En sera-t-il de même dans les sociétés modernes, où le sentiment religieux est le sentiment chrétien? La religion chrétienne doublera-t-elle le « cap des Tempêtes » ou bien y sombrera-t-elle comme les autres? Le pilote qui conduit sa barque peut-il être assez sûr de lui pour voir joyeusement dans ce cap un « cap de Bonne-Espérance »,et escompter son heureuse entrée dans « l'Océan Pacifique »?
Au regard d'un incroyant, la réponse n'est presque pas douteuse : une induction naturelle fait prévoir à l'incroyant que la religion chrétienne aura le même sort que les autres.
Au regard d'un croyant, la réponse est encore moins douteuse : la religion chrétienne sortira victorieuse de la crise ; la « transformation » des esprits ne se fait pas, au fond, contre le sentiment chrétien; elle se fait même secrètement et en grande partie oar lui ; elle ne saurait donc entraîner sa dissolution.
Pourquoi ?
Parce que, sous sa forme chrétienne, le sentiment
3o6 LA QUESTION RELIGIEUSE
relig-ieux n'est pas livré à lui-môme. Le « surnaturel » auquel il croit n'est pas un surnaturel factice, artificiel, imaginé parla nature humaine elle-même pour remplir de faux dieux les vides de son ig-norance et de son impuissance. Dans le Christianisme, ce jp'est pas la « nature » qui, consciente de son insuffisance à se satisfaire elle-même, se crée elle-même, par une contradiction inconsciente, un soi-disant surnaturel, provisoire et tout humain ; dans le Christianisme, le surnaturel n'est pas un pis-aller de la nature: c'est une nature vraiment surnaturelle à celle de l'homme qui répond au sentiment religieux de l'homme; c'est le vrai Dieude la raison et de la philosophie, — et non quelque « deus ex machina » — , qui se communique à la nature humaine, non pour se substituer à elle, mais pour la porter « au delà » d'ellemême et de ses propi-es forces. Dans le Christianisme, le sentiment relig-ieux rencontre vraiment le surnaturel et non pas seulement la représentation que l'homme s'en fait. Il est ainsi proportionné à son objet, et ne risque pas les désillusions que réserve aux «idolâtres» la disproportion de leur sentiment religieux avec les objets provisoires d'invention humaine qu'il se donne à lui-même. En un mot, dans le Christianisme, le sentiment relig-ieux n'est pas seulement humain, il est humano-divin, il est réellement en communication avec un objet distinct de son sujet.
Mais il est tout de même partiellement humain. Aussi faut-il distinguer en lui ce qui est humain de ce qui est divin.
En tant qu'elle est humaine, la religion chrétienne et, notamment, l'Eglise, n'échappe pas à la loi commune des religions. Elle a donc dû, comme les autres religions tout humaines, connaître d'abord une période de succès temporel chez les peuples chrétiens, être théocratique et cléricale, et même s'ingérer dans le domaine scientifique pour y utiliser les dogmes surnaturels comme explica-
lions provisoires des phénomènes naturels. Plus lard^ comme les religions tout humaines, elle a dû connaître une période de déclin, subir les assauts de l'anticléricalisme et de la science, et succomber plus ou moins à ces assauts.
Mais cette décadence, vraisemblablement inéluctable, de ce qu'il y a d'humain dans les relig'ions ne fait que mieux dég-ag-er ce qu'il y a de divin dans la reliçion chrétienne. Dans l'histoire collective de l'Eglise, comme dans l'histoire individuelle de chaque chrétien, c'est la victoire progressive que la « grâce divine » remporte sur le « vieil homme ». En dcjchirant le vieux manteau humain, tissu de restes païens, qui cachait parfois la divinité du Christianisme en la revêtant d'opinions et d'ambitions tout humaines, les bourreaux de l'Eg-lise dég-agent peu à peu la parfaite et solide structure du Catholicisme tout nu. Sans le vouloir, ils dégagent les dog-mes proprement dits et la foi proprement catholique des opinions parasitaires et parfois superstitieuses que l'homme y avait ajoutées en dehors du mag-istère authentique de l'Eglise; ils font voir que, réduit à sa vraie sig-nifîcation, telle que l'ont définie les interprétations que l'Eg-lise donne comme infaillibles, le Catholicisme n'est point incompatible avec les progrès de la .cience ou de la politique; ils conduisent le Catholicisme à se transformer de plus en plus en lui-même, à être de plus en plus la religion divine, qu'il est proprement, et à être de moins en moins encombré par les restes des relig'ions humaines.
Il est vrai que, pour partager cet optimisme, il faut avoir les bonnes raisons qu'ont les croyants de croire à la divinité du Christianisme. Cependant, les incrédules eux-mêmes peuvent avoir tout au moins des présomptions que notre optimisme est justifié, s'ils song-ent aux différences historiques qui distinguent le Christianisme des autres relierions.
3o8 LA QUESTION UELIGIEUSE
D'abord, au lieu de naître dans la nuit de la « préhistoire » lég-endaire, comme les mytholog"ies de l'Antiquité, le Christianisme est né au plein jour de l'époque historique et, pour ainsi dire, à midi, à une époque de critique et de rationalisme qui, dans la civilisation romaine, était l'équivalent de notre xix^ siècle européen. Et puis, loin d'être une victime des transformations de la pensée, il fut lui-même un ag-ent de transformation : il a transformé le monothéisme et le messianisme d'Israël en les dég'ag-eant de leurs « anthropomorphismes », et, loin d'être tué par la philosophie g-recque, il se l'est assimilée par deux fois. En lui-même, d'ailleurs, il n'est ni antiscientifique, ni « clérical » ou « théocratique » : il ne l'est devenu que relativement tard, et par contre-coup, et pour un moment, lorsque l'humanité barbare, succédant à l'humanité g-récoromaine et fermant le livre de la civilisation ancienne, se mit à écrire les chapitres « primitifs » d'une nouvelle civilisation; l'histoire, alors, recommença, et le Christianisme servit ainsi accidentellement aux conceptions théocratiques et superstitieuses des peuples primitifs; les Barbares se l'adaptèrent, et ce qu'il y a d'humain en lui se prêta à cette adaptation; et c'est ainsi que, par une sorte de « mimétisme » historique, mais par mimétisme seulement, le Christianisme a momentanément pris la couleur d'une relig-ion primitive.
Voilà, rapidementrésumées, les raisons pour lesquelles, au lieu de croire à une dissolution de notre sentiment relig-ieux, je crois à sa transformation en lui-même et non pas en autre chose.
M. l'Abbé Joseph Brugerette
Dissolution ou évolution? Les deux actions s'exercent à la fois au sein de la société catholique. Certains élé-
APPENDICE Sog
ments y sont en voie de disparition; d'autres en voie de transformation.
Les catholiques d'étiquette ou de surface, j'appelle ainsi ceux pour qui les pratiques sont affaires de coutume, de tradition de famille et même de respect humain, ceux dont la relig'ion n'a aucune influence sur la conduite morale, parce qu'ils n'ont eux-mêmes de relig-ieux que le geste extérieur ; ces chrétiens de fantaisie, dont tout le mérite est de faire nombre sur une feuille de statistique, disparaîtront par la force des choses plus encore que par le progrès de la raison.
Il en sera de même de ces catholiques dits cléricaux pour lesquels la relig'ion n'est qu'un pavillon et une marchandise. Ils finiront par se lasser de recommencer inutilement la même aventure, je veux dire, le pacte stérile de la relig'ion et de la politique. Ils abandonneront, un jour ou l'autre, une Eg-lise impuissante à assurer le triomphe de leurs ambitions électorales et de leur rêve inlassé de rég-ression. Et l'Eglise n'aura pas à déplorer outre mesure le départ de ces alliés dangereux. Restent les charbonniers et les intellectuels du catholicisme. Il est dans la logique des choses que ceux qui représentent dans l'Eglise l'intelligence, la conscience, l'idéal assument la tâche de promouvoir les développements et adaptations devenues nécessaires ; l'élite est le levier qui soulève la foule. Mais où tend l'évolution du catholicisme moderniste ? A des simplifications de la croyance. La religion du charbonnier comme la religion du plus grand exégète catholique se résume dans la môme formule : « Le Christ est Dieu pour la foi. » Voilà le commun credo. Ni le charbonnier ni Loisy n'ont trouvé la divinité de Jésus dans l'histoire, ni l'un ni l'autre n'ont besoin de l'histoire pour conformer leur conduite aux leçons de l'Evangile. Et l'un et l'autre reconnaissent, du reste, que ce n'est pas en épluchant le Christianisme qu'on découvre la loi divine.
3 10 LA OUESTION RELIGIKUSE
La grâce, la disposition de l'esprit, la nécessité du cœur, voilà les facteurs indestructibles de la foi catholique.
M. Paul Bureau
Professeur à l'Institut catholique de Paris.
Si l'on veut répondre méthodiquement à la question posée, il me semble qu'il faut, avant tout, se bien mettre en face des deux faits très sig-nificatifs que votre questionnaire a si judicieusement sig-nalés : d'une part l'intérêt,croissant chaque année, que présente pour les esprits contemporains l'étude des phénomènes relig-ieux et des institutions religieuses, soit dans le passé, soit dans le présent; d'autre part, l'âpreté, croissante aussi, des luttes engag-ées contre les doctrines spécifiquement relig-ieuses, contre certaines relig-ions. Toute réponse doit tenir compte de ces deux faits, dûment constatés, et elle doit en fournir une explication cohérente.
Aussi le premier fait exige-t-il,à ce qu'il semble, qu'on repousse aussitôt l'hypothèse d'une dissolution du sentiment relig'ieux. Nous assistons, au contraire, à une très active reviviscence de ce sentiment. Il y a cinquante ans, il était communément admis parmi les rationalistes, que les dispositions relig-ieuses ne se devaient rencontrer que chez les races encore dans l'enfance ou chez les modernes déformés par une mauvaise éducation. Que nous sommes loin de ce jugement! On a reconnu que le sentiment relig"ieux fait partie intégrante de la psychologie des hommes les plus développés des^euples supérieurs et; de son côté, la science sociale est venue attester que ce sentiment était nécessaire pour relier ensemble, en vue de la grande tâche sociale collective, les activités, naturellement égoïstes, et donc divergentes, des individus.
jf.;
APPENDICE 3ll
Aussi, toute grande doctrine sociale, qu'il s'ag"isse du Solidarismc, du Socialisme ou du Laïcisme lui-même, veille avec soin aujourd'ui à se donner elle-même comme une relig-ion: elle ne dit plus que le sentiment religieux doit disparaître, elle dit,ce qui est tout différent, qu'elle seule peut désormais répondre aux aspirations qui en forment l'essence. Et ces affirmations vont si bien audevant du sentiment populaire qu'on pourrait dire, en un certain sens, que cette question relig-ieuse est la seule qui nous intéresse actuellement. Sans doute, le prog'rès des méthodes de travail et des inventions industrielles, des institutions sociales et politiques nous importe beaucoup, mais nous savons qu'il existe, pour assurer ce prog'rès, des forces puissantes et toujours en action : au contraire, le mystère de notre propre vie, l'énigme que nous sommes nous-mêmes à nous-mêmes nous inquiète el nous trouble plus que jamais.
Il faut maintenant rendre compte du second des deux faits sig-nalés au début de ces observations. Manifestement, puisqu'on rejette l'idée de dissolution, il faut admettre celle d'évolution ; autrement comment pourraiton expliquer les luttes si âpres, les batailles si violentes dont nous sommes les témoins? Toutefois, on doit éviter une équivoque. Si, par évolution, on entend dire que les religions de la Science, de l'Humanité, de la Solidarité, du Socialisme, etc., remplaceront désormais les religions spécifiquement dogmatiques jusqu'ici professées et notamment l'Eglise catholique, il me paraît que l'on commet une erreur très grave. Ces divinités apparentes peuvent suffire pendant quelque temps à des hommes qui sentent en eux-mêmes une pensée religieuse active et qui, cependant, estiment avoir des raisons graves de ne pas admettre l'existence de Dieu. Mais, le jour où, sous la double action du progrès des études religieuses et d'une meilleure adaptation morale de l'attitude pratique des croyants, ces raisons auraient perdu leur valeur — et
ce jour ne semble pas très éloig-né — on remarquerait aussitôt la vanité de ces pseudo-relig-ions ; on sentirait le besoin de revenir à l'affirmation de l'existence de Dieu et de rendre à ce Père, Etre infini, à la fois immanent et transcendant, Etre personnel et seul vivant, le culte souverain et l'adoration qui lui sont dus.
Et encore ne s'en tiendrait-on pas là. Les meilleurs esprits reconnaîtraient sans doute que l'institution d'une église hiérarchiquement constituée et divinement préservée de l'erreur dogmatique est nécessaire pour l'expérience religieuse organisée de l'humanité, que, seule, elle est capable de préserver les individus des excès d'un particularisme confessionnel qui, sous prétexte de mieux respecter les droits sacrés de la conscience, aboutit, en vérité, à la négation de l'idée religieuse môme.
Si l'on demande quelle place je réserve dans ce plan à l'idée d'évolution, il me sera facile de répondre qu'une des plus inexactes manières de se représenter l'Eglise catholique consiste à la considérer comme un organisme cristallisé en toutes ses parties. Les règles du droit canonique et ce que je pourrais appeler d'un terme impropre les institutions administratives de l'Eglise ont subi dans le passé de nombreuses et graves modifications, et le dogme lui-même est toujours susceptible d'un travail d'approfondissement qui en fait mieux ressortir les harmonies admirables avec les besoins intellectuels ou moraux des chrétiens de chaque époque. L'encyclique récente Pascendi, que tout catholique doit lire dans un esprit de soumission et de respect, démontre que ce travail n'est pas sans périls, mais la vie même implique des risques et rien n'autorise à croire que l'Eglise ne compte plus dans ses rangs des exégètes, des théologiens et des philosophes capables de poursuivre un labeur qui, depuis dix-neuf siècles, a illustré la mémoire de tant de docteurs et de tant de saintes.
M. C. J. Dissescou
Ancien ministre de la Justice, Professeur à rL'niversité de Bucarest.
La Religion disparaît-elle ou est-elle en voie de disparaître ?
Pour répondre à cette question, il nous faut d'abord avoir la notion claire de ce qu'est Dieu, de ce qu'est la religion. Pour moi, Dieu est ce qui est et ce qui doit être. Ce qui est et ce qui doit être ne peut exister que conformément ou en vertu d'une loi. Dieu est la loi. L'un et l'autre se confondant en une seule chose : la nécessité de l'Etre et du Devenir. La divinité n'est donc autrechose que la loi suprême.
Qu'est-ce que la Religion? L'ensemble des idées et des sentiments qui précisent la notion de Dieu et qui déterminent nos rapports avec lui, quelle qu'en soit notre conception. Dès lors la réponse à la question posée vient d'elle-même. Au fur et à mesure que l'homme découvre et formule la Loi suprême en tout ou en partie, la religion évolue. Conséquence : la religion ne peut pas disparaître. Elle se transforme en science officielle ou non officielle. Le Dieu de demain, c'est la loi scientifique. La religion ainsi conçue, nous pouvons changer la formule des anciens temps. Nous n'humanisons plus Dieu, comme le faisaient les mythologies anciennes ; nous divinisons l'homme de plus en plus.
M. Albert de Mun
de l'Académie Française.
Je VOUS prie d'excuser le retard de ma réponse, et de me pardonner aussi le silence que j'ai gardé, vis-à-vis
3l4 LA QUESTION REUGIEUSE
du « Mercure de France », au sujet de la question posée par l'enquête que vous êtes charg-é de conduire. Je serais désolé que vous puissiez l'attribuer à l'indifférence ou au mauvais vouloir.
La vérité est que, si je ne méconnais pas l'intérêt de la question, ni celui des lettres qu'elle a provoquées, et dont le gracieux envoi du « Mercure » m'a permis de prendre connaissance, je me sens incapable d'intervenir dans le débat avec quelque utilité.
Je ne crois pas, en effet, à la possibilité de ce que vous appelez une « dissolution » de l'idée relig-ieuse sans laquelle l'humanité n'a jamais subsisté et je n'aperçois, dans notre temps, rien qui y ressemble. Ce n'est pas à une dissolution, mais bien à une persécution de la relig-ion que nous assistons dans notre pays.
Peut-être aboutira-t-elle, comme il y a cent quatorze ans, à une abolition momentanée de la vie chrétienne : les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets et la barbarie peut, pour un temps, triompher de la civilisation.
Mais la vie relig-ieuse, éternellement vivante au fond des âmes, renaîtrait nécessairement du besoin universel.
Je ne crois pas davantage à une évolution, si, comme je le suppose, vous entendez par là une transformation des croyances catholiques, et je n'aperçois rien, non plus, dans le mouvement actuel des idées, qui justifie celte appréhension ou cette espérance.
J'entends bien le bruit des discussions philosophiques aussi anciennes que le cathob'cisme lui-même. Mais je remarque qu'une fois de plus elles expirent impuissantes devant la majestueuse affirmation de la vérité, et qu'à aucune époque, elles n'ont moins réussi à ébranler l'autorité de l'Eglise.
Vous le voyez, Monsieur, je n'aurais pu participer utilement à une enquête dont je n'accepte pas le principe, et c'est pourquoi j'ai cru préférable de m'abstenir.
Nous avons recueilli quelques appréciations publiées sur notre enquête par différents journaux et revues.
Nos confrères ont été particulièrenaent bienveillants pour la consultation du Mercure de France; nous remercions nos amis de la presse française et étrangère pour la publicité qu'ils ont bien voulu l'aire à notre enquête. Nous ne pouvons songer à reproduire tous les articles parus à cette occasion ; mais nous donnerons quelques-uns des plus « représentatifs ».
M. Edouard Rod
Journal des Débats