IDENTITÉ DE LA RELIGION ET DE LA POLITIQUE
La religion et la politique sont-elles de nature différente? ont-elles chacune un Lut distinct? doivent-elles, enfin, être séparées l'une de l'autre, comme le demandent la plupart des hommes d'État contemporains ?
Telle n'est pas notre manière de voir.
Il est un peuple chez lequel l'identité de la religion et de la politique a été solennellement reconnue ; nous voulons parler du peuple juif, dont la religion s'est traduite en loi, et, sous ce rapport, a été supérieure au christianisme comme institution politique (1).
Chez les juifs, la constitution civile, celle de la propriété, sa division entre les tribus et les familles, ses mutations, la remise des dettes, l'interdiction du prêt à
(1) Salvador, Institutions de Moïse.
intérêt envers les membres de la communauté, la c , tion des serviteurs et celle des étrangers pour lesquels seulement l'esclavage était exceptionnellement toléré, l'établissement des impôts, les oblations et les prémices auxquelles prenaient part, avec les prêtres, les pauvres, les veuves, l'orphelin et l'étranger, tous les actes de la vie sociale, en un mot, avaient été l'objet de prescriptions minutieuses contenues dans les livres sacrés.
Le Pentateuque est plein des plus touchantes exhortations en ce qui concerne la façon dont on doit traiter le serviteur hébreu et l'esclave étranger. L'un et l'autre sont constamment associés à toutes les fêtes et à toutes les joies de la famille. Le premier ne doit jamais être traité comme un esclave, et le second doit être traité avec la plus grande douceur, car « Israël doit se souvenir que lui aussi a été esclave en Egypte. »
La terre était inaliénable, car le Seigneur avait dit : « La terre est à moi seul. »
Elle était ainsi noble par excellence , car Dieu en était le suzerain et il ne l'avait inféodée qu'au prix du travail.
« Il est démontré, » écrivait il y a de longues années, un grand esprit, un ami bien cher, avec lequel s'est écoulée notre jeunesse, dans une intime communauté d'études et de travaux, Eugène Rodrigues, enlevé prématurément à notre affection; « il est démontré, » disait-il, « que, eu égard à sa population, à sa position géographique et à la pauvreté du sol, le territoire d'Israël a été le mieux cultivé de l'antiquité et que l'industrie et le commerce des israélites ont été, proportionnelle-
ment, de beaucoup supérieurs à ceux des autres peuples, Tyriens et Carthaginois compris (1). »
Les immenses richesses des deux temples de Jérusalem, les trésors des rois David et Salomon, les relations commerciales de ce dernier avec l'Orient, tout prouve l'exacte vérité de ce que nous venons de dire.
Le judaïsme est le principe social religieux appliqué à un seul peuple, tant sous le rapport spirituel que sous le rapport temporel, et il a produit des merveilles; le christianisme est le principe social appliqué par essence à l'humanité entière, mais seulement, jusqu'ici, sous le rapport spirituel.
Parvenu à une grande puissance sous la forme catholique-, il ne s'est mêlé à la vie civile des nations, pendant une longue suite de siècles, que pour prêcher la fraternité et faire tomber les chaînes dê T esclave, rendant à César ce qui était à César et à Dieu ce qui était à Dieu.
A partir de la fin du quinzième siècle, l'Église, enivrée par les jouissances du pouvoir, a complètement perdu de vue le but de sa mission, et elle s'est laissée dépasser par les laïques et les protestants dans toutes les voies des connaissances humaines et de la civilisation.
Pour reconquérir la société qui lui échappait, elle s'est livrée aux expériences et aux essais de gouvernement les plus abusifs et les plus oppresseurs.
C'est ainsi que, dans les deux pays cléricaux par
' \\) L'ouvrage du savant Michaëlis et V Histoire des Juifs de Prideaux en font foi.
excellence, l'Espagne et l'Italie, le catholicisme n'a été qu'un instrument de ruine et de décadence.
Au moment môme où Campana traçait pour Philippe II le plan d'une domination universelle, et où le catholicisme espérait régner à côté de ce monarque sur le monde enchaîné, quel était le sort de l'Espagne? L'agriculture détruite \ le pays stérilisé, le commerce et l'industrie anéantis, tandis que l'Église et le clergé voyaient seuls leurs richesses prendre un prodigieux accroissement ; des foules affamées à la porte des couvents, le travail méprisé ; une oisiveté formidable dans laquelle s'énervait l'ancienne énergie castillane ; la terreur érigée, au moyen de l'Inquisition, en système de gouvernement ; partout les privilèges, les restrictions et les prohibitions ; une politique coloniale qui consistait à ruiner les colonies au profit des colons, et les colons au profit de la métropole ; l'esclavage qui, au commencement du siècle, était presque éteint, rétabli sur une immense échelle ; la traite des noirs organisée comme une institution légitime et régulière, tels sont les traits principaux de . cette sombre époque, de ce règne de Philippe II, qui ne fut que celui des cimetières et des tombeaux.
L'Italie n'offrait pas un exemple moins funeste de la perversion de l'esprit de l'Évangile.
L'égoïsme mystique engendré par la considération exclusive de la vie future, la paresse générale, l'absence de commerce et d'industrie jetaient dans les monastères, les couvents, les abbayes, la foule d'oisifs et d'hommes déclassés qui, n'étant ni riches, ni nobles, désertaient le travail et les épreuves du monde.
Aux premières époques du moyen âge , les couvents avaient été un fait social éminemment* utile ; nous leur devons la conservation d'une foule de manuscrits, le défrichement d'une partie du sol de l'Europe. Mais, chose remarquable, ce fut au moment où leur œuvre était presque entièrement accomplie, qn'on vit leur nombre s'accroître dans d'effrayantes proportions.
Jusque vers la fin du dernier siècle, l'Italie présentait le spectacle d'une vaste congrégation monastique. De nos jours encore, en 1864, elle comptait 82 ordres religieux et 2,382 monastères ; elle possédait le double des couvents de la France en 1789. Les évêchés, les corporations, les fabriques, les prébendes jouissaient d'un revenu évalué à 75,266,216 livres.
Ainsi organisé, armé de tous les pouvoirs, quel usage en a fait le clergé pour l'amélioration de la vie sociale ? Au centre même de sa domination, dans les Etats pontificaux, toute industrie, tout commerce avaient disparu. Ni routes, ni chemins, ni sécurité pour les communications devenues presque impossibles ; partout les privilèges, les monopoles et les abus ; des impôts écrasants ; des taxes sur la consommation plus lourdes que dans les plus grandes villes de l'Europe ; la classe des petits propriétaires accablée de charges ; la culture délaissée, malgré les édits et la volonté de plusieurs papes, tels que Pie VI et Pie VII ; la désolation et l'aridité autour de la Ville Éternelle, et « la malaria veillant comme l'ange de la mort à la porte de l ' Âgro Romano » ( i).
(1) Pelletan.
Nous ne nous appesantirons pas, pour la France,, sur la Saint-Barthélémy et la révocation de l'Édit de Nantes ; nous nous bornerons à constater que, chez nous, en 1789, la puissance du clergé était devenue abusive à ce point qu'il percevait 133 millions de dîmes, et que ses revenus pouvaient s'élever, sans exagération, au quart de ceux de la France entière.
Non, ce n'est pas ainsi que nous comprenons la puissance temporelle de l'Église ; celle-là fut impie et nous la repoussons avec le clergé moderne tout entier, purifié par de terribles épreuves. Ce n'est pas ainsi que le règne de Dieu peut se réaliser sur la terre,
Le règne de Dieu sur la terre n'est que la loi des rapports naturels des hommes entre eux et avec le monde extérieur, ainsi que l'a exprimé Montesquieu dans les termes suivants : « Les lois, dans la signification la plus » étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de » la nature des choses, et dans ce sens, tous les êtres ont » leurs lois : la divinité a ses lois, le monde matériel a » ses lois; les intelligences supérieures à l'homme ont » leurs lois, les bêtes ont leurs lois, l'homme a ses lois.
» Dieu a du rapport avec l'univers comme créateur et » comme conservateur, les lois selon lesquelles il a créé » sont celles selon lesquelles il conserve : il agit selon » ces règles, parce qu'il les connaît : il les connaît, » parce qu'il les a faites ; il les a faites, parce qu'elles » ont du rapport avec sa sagesse et sa puissance. »
C'est à la découverte de ces règles qu'il faut s'appliquer.
La mission de l'Église doit être de travailler au pcr-
fectionnement des sociétés, en . faisant pénétrer de plus en plus la justice et la vérité dans les institutions humaines.
Le rétablissement de la paix en Europe et le rapprochement des nations qui en serait la conséquence, le progras et la diffusion des lumières, le développement du travail et une meilleure répartition des richesses, tels sont les points qui méritent d'absorber l'attention de l'Église si elle veut s'élever à la hauteur des circonstances nouvelles.
Nous voyons avec joie le pape Léon XIII essaver, en ce moment, des concordats avec les nations hérétiques ; mais il ne le fait que dans l'intérêt des catholiques qu'elles renferment.
'est-ce pas plutôt un concordat général qui serait digne d'occuper son esprit ; un concordat qui comprendrait à la fois les catholiques, les protestants et les grecs, et dont les bases seraient préparées par une politique libérale appropriée aux besoins de l'époque ?
Nous avons dit le rôle que pourrait remplir la papauté comme arbitre désintéressé dans les différends des nations de l'Europe.
Ces nations, abandonnées aux préoccupations et aux nécessités de leur défense, ploient sous les charges accablantes de l'entretien des armées.
Ne voit-on pas les immenses résultats, pour le bienêtre du peuple, de la diminution, sinon de la disparition de ces charges, sous l'influence d'un arbitrage pacificateur, d'un grand effort religieux ?
D'autres soins non moins importants s'imposeraient à
la papauté du moment où elle se trouverait placée au point de vue des intérêts généraux de l'Europe.
Elle deviendrait le régulateur suprême des relations des savants et des industriels de toutes les nations pour faciliter le libre échange des idées et des produits.
L'isolement et l'anarchie la plus complète dominent ces relations, particulièrement sous le rapport industriel ; les arguments les plus faux, les sophismes les plus étranges sont employés par les chefs d'industrie de chaque pays dans l'intérêt du monopole qu'ils exercent à l'égard des classes les plus nombreuses, et ce monopole qui devient chaque jour plus écrasant, excite dans leur sein des sentiments de haine et de colère qu'elles sont impatientes d'assouvir.
Gomment s'étonner, dès lors, que les masses populaires, sans guides, privées de leurs défenseurs naturels, s'abandonnent à des ambitieux vulgaires, à des empiriques grossiers qui ne flattent leurs passions que pour les soustraire aux pouvoirs établis et les dominer à leur tour.
Aussi le socialisme, dans ses aberrations, se dresse-t-il devant l'Europe comme un spectre menaçant. Il a ses apôtres, ses tribuns, jaloux de toutes les supériorités, prêchant l'avènement d'une nouvelle couche sociale, d'un quatrième ordre, composé exclusivement d'ouvriers, rêvant en un mot un bouleversement général et aspirant à la reconstitution de la société sur des bases arbitraires et utopiques.
Il englobe dans une franc-matpnnerie redoutable,
sous le titre de X Internationale , une partie importante des ouvriers de l'Europe ; c'est lui qui envenime la lutte du capital et du travail, des patrons et des ouvriers et qui fomente ces grèves dont les effets, nuisibles à la marche régulière de l'industrie, ne peuvent qu'augmenter la misère des travailleurs.
Si les rêves de ce socialisme sauvage pouvaient se réaliser, le chaos informe qui en résulterait présenterait l'image d'une armée sans officiers, sans généraux, d'une société décapitée de ses chefs naturels, dans les beauxarts, dans les sciences et dans l'industrie, d'une société d'où serait exclu tout ce qui en fait l'ornement, la gloire et la force, où l'imagination, l'invention, le génie des découvertes et des grandes applications seraient subordonnés au travail purement manuel, et où une égalité contre nature détruirait toute émulation, anéantirait tout progrès.
Or, que serait la société sans les hommes de génie qui éclairent la marche des siècles et agrandissent la sphère de l'activité humaine ! Ces hommes donnent toujours infiniment plus qu'ils ne reçoivent, quelque grande que puisse être la récompense de leurs travaux.
Comment, en effet, en nous tenant dans le domaine des applications matérielles, aurait-on pu rémunérer les hommes à qui l'on doit la boussole, l'imprimerie, la vapeur, l'électricité, ainsi que l'invention du métier à tisser et des machines si diverses qui ont permis de satisfaire si largement aux besoins les plus étendus !
Les brevets d'invention de ces bienfaiteurs de l'humanité sont d©s brevets d'immortalité.
A des idées aussi fausses que subversives qui agitent le monde entier et qui sont d'autant plus dangereuses qu'elles s'adressent à des classes souffrantes, malheureusement peu éclairées, à des masses en possession du suffrage universel, investies ainsi indirectement du pouvoir législatif, il est urgent d'en opposer d'autres, conformes à la nature même des choses, tirées de l'observation de la marche des sociétés, et se hâter de les réaliser en faits, d'y conformer nos institutions.
Il importe de sortir au plus tôt d'un état d'indifférence gros de dangers indéfinis, et de considérer l'amélioration du sort des masses comme le moyen de préservation le plus sûr et le plus efficace.
Cette amélioration des classes inférieures, nous n'avons cessé de le dire, entraînerait celle des classes supérieures, car Dieu regarde tous les hommes, même les riches, comme ses enfants, à la condition toutefois que les riches ne se renferment pas dans le cercle étroit des jouissances individuelles, et qu'ils se considèrent comme chargés d'une responsabilité d'autant plus grande que leur situation est plus élevée.
Les réformes à opposer à celles des écoles socialistes tirent d'ailleurs tout leur mérite d'une grande simplicité.
Il ne s'agit pas, en effet, de refaire une société nouvelle de toutes pièces, mais bien de tirer parti des nombreux éléments de progrès qui existent, des moyens puissants qui sont à notre disposition, et qu'on n'a pas su jusqu'ici mettre suffisamment en œuvre.
Ces moyens ne sont autres que :
La réforme de nos budgets, à l'aide du crédit, la sim-
plification de nos impôts et la diminution des dures charges qui pèsent sur le peuple, l'abaissement successif de toutes les barrières de douane et d'octroi ;
Le plus large développement possible de l'instruction publique ;
Celui des travaux publics ;
La réorganisation des banques considérées comme intermédiaires entre le capital et le travail, et chargées de distribuer le crédit au meilleur marché possible ; de le faire parvenir, à l'aide du principe de la mutualité qui a produit en Allemagne de si grands résultats, avec la garantie de corporations spéciales instituées sur les bases les plus libérales, jusqu'aux extrémités de l'atelier social, jusqu'aux ouvriers travaillant en chambre ;
L'amélioration de la répartition des objets de consommation par la diminution des intermédiaires parasites et le développement du système coopératif;
La généralisation de la retraite au profit de toutes les classes sans exception, à l'aide d'une contribution imposée aux chefs des diverses entreprises et par l'emploi de combinaisons analogues à celles qui sont appliquées aux assurances et à la création de rentes viagères.
Sous ces deux derniers rapports, les compagnies de chemins de fer fournissent des exemples empreints d'une haute philanthropie et qu'on ne saurait trop imiter.
L'homme, on doit le reconnaître, n'est pas fait seulement pour l'Etat social, mais aussi et surtout pour l'Etat sociétaire.
Le christianisme s'est attaché jusqu'ici à développer les sentiments de sociabilité; mais il n'a fait ainsi que
préparer les voies à l'organisation d'un état de choses dans lequel il n'y aurait plus ni maîtres ni esclaves, ni patrons ni ouvriers, mais des associés à divers titres, pour l'accomplissement d'une œuvre commune, et où chacun retirerait de son travail une récompense proportionnée à l'importance de ses efforts. Quelques tentatives ont été faites par des hommes généreux, dans le but de remplacer le salariat par l'association des patrons et des ouvriers, et ces tentatives, malheureusement trop rares, ont produit les résultats les plus satisfaisants.
La société représente trois âges, aux besoins desquels elle est tenue de pourvoir, et elle peut le faire facilement à l'aide de l'accumulation des capitaux existants, lesquels augmentent chaque jour dans des proportions considérables.
Ces âges sont : celui de l'enfance et de la jeunesse, celui
de la virilité et celui de la vieillesse.
Au premier de ces âges elle doit gratuitement l'éducation et l'instruction, sous toutes ses formes, à tous les degrés, car la préparation de la jeunesse est la base de l'édifice social.
Le capital qu'on y consacrerait serait au moins aussi utilement employé que celui qui sert au perfectionnement des machines; les résultats matériels qu'on obtiendrait du perfectionnement de la puissance humaine seraient incalculables.
En France, le budget de l'instruction publique n'est
que de 57 millions, tandis que les dépenses ordinaires de la guerre et de la marine s'élèvent à 749 millions. En Amérique, ]e budget de l'instruction publique est dix fois
plus fort, et eelui de la guerre et de la marins s'est que de 252 millions pour toute la Confédération.
Le crédit, convenablement dirigé, peut fournir, dans l'état actuel de la richesse publique, toutes les ressources nécessaires à la réalisation de ce programme (1).
On comprendra maintenant :
Pourquoi nous avons combattu , sans esprit de parti, sans acception de personnes, les plans de finance qui, sous la forme & emprunts amortissables, tendaient à restreindre et à limiter l'usage du crédit, ce levier d'une incomparable puissance au moyen duquel on pourrait soulever et transformer pacifiquement la société ;
Pourquoi nous avons recommandé les emprunts de la paix, les emprunts productifs de la civilisation comme devant remplacer les emprunts de la guerre et repoussé énergiquement ceux qui auraient pour effet, comme par le passé, d'entretenir les vices et les dilapidations des despotes de l'Orient;
Pourquoi nous avons plaidé en faveur du maintien des Compagnies de chemins de fer, afin d'user du crédit dont elles jouissent pour achever notre réseau le plus rapidement possible, car il ne faudrait pas grever l'État d'un trop lourd fardeau, et on ne saurait recueillir par trop de canaux les épargnes du pays dans la direction de l'intérêt public ;
Pourquoi nous avons réclamé le concours de la Banque de France, pour aider tant à la réforme des impôts qu'à
(1) Isaac Pereire, Questions financières (1876); Politique industrielle et commerciale (1877). -— Chez Guillnumin et Dentu.
l'accomplissement des travaux publics dont les charges incombent à l'Etat, car il est nécessaire que toutes les forces sociales soient mises en jeu pour assurer la rédemption devant Dieu et devant les hommes, des classes supérieures menacées d'atteintes analogues à celles dont la noblesse fut autrefois l'objet ;
Pourquoi encore nous avons poursuivi la modification de la constitution des banques dans le but de protéger l'industrie contre la possibilité de tendances usuraires(l);
Pourquoi, enfin, nous n'avons cessé de demander avec un esprit de justice et de modération envers les rentiers, la conversion des rentes , de manière à mettre la charge de ces rentes en rapport avec la réduction que l'abondance des capitaux a amenée dans le taux moyen de l'intérêt.
L'intérêt tend sans cesse à baisser par suite de la loi en vertu de laquelle on voit la classe des travailleurs s'élever progressivement et celle des oisifs reculer et descendre fatalement.
La part de ces derniers venant à diminuer, celle des premiers se trouverait augmentée d'une manière correspondante.
Cette loi est la condamnation de la science économique moderne, qui n'est qu'un long plaidoyer en faveur de la classe des propriétaires et des rentiers, qu'elle représente comme la dispensatrice généreuse de tous les capitaux et comme ayant droit, en retour d'un pareil service, à des
(1) Isaac Pereire, Principes de la constitution des Banques, chez Guillaumin et Dentu.
revenus toujours croissants par rapport à ceux des classes laborieuses ; qui la signale, enfin, à la reconnaissance publique pour l'activité qu'elle imprime à l'industrie et au commerce par les consommations auxquelles elle se ivre sans rien produire.
C'est la marcbe contraire qui tend heureusement à prévaloir, car la prospérité de l'industrie résulte directement du bien-être du peuple, dont les légitimes consommations ont une bien autre importance que celle du petit nombre des privilégiés.
« Il faut travailler ou se restreindre » : telle est la sentence prononcée par M. Thiers sur ceux qui vivent paresseusement de l'héritage de leurs ancêtres.
Qui travaille prie, selon l'adage religieux; car c'est ainsi s'associer à l'œuvre divine de la création, et d'un autre côté le repos est nécessaire, pour la réparation des forces épuisées ; mais il ne faut pas l'observer en esclave de la lettre, car, comme le disait Jésus aux Pharisiens qui reprochaient à ses disciples de couper des épis un jour de sabbat : « Le sablât est fait pour V homme, et non pas T homme pour le sabbat. »
On ne saurait trop le redire, tout ce qui tend à encourager le travail est digne de la plus sérieuse et de la plus haute considération.
« L'homme , dit la Bible , naît pour travailler, comme l'oiseau pour voler (1). »
« L'homme le plus heureux , a dit un grand philo-
(1) Homo nascitur ad laborem, ut avis ad volatum. (Job, chap. v.)
sophe, est celui qui travaille. La famille la plus heureuse est celle dont tous les membres emploient utilement leur temps. La nalion la plus heureuse est celle dans laquelle il y a le moins de désœuvrés.
« L'humanité jouirait de tout le bonheur auquel elle peut prétendre s'il n'y avait pas d'oisifs. »
« L'humanité, dit Lamennais, est une ruche immense, et les hommes sont les abeilles. »
Ce qui implique la double action sociale et individuelle, combinée harmoniquement dans un même but,
Nous nous représentons aussi le corps social comme un être collectif, vivant, ainsi que l'individu, de sa vie propre, et n'atteignant la plénitude de ses facultés, l'état de santé le plus parfait, que lorsque toutes ses parties fonctionnent d'une manière normale.
La société, comme l'individu, est douée d'un cœur, d'un cerveau et de membres actifs, ce qui correspond à l'existence dans son sein des artistes qui passionnent, des savants qui éclairent, des travailleurs de tous ordres qui fournissent le suc nourricier.
La misère des classes les plus nombreuses n'est que l'atrophie des membres inférieurs de cet être collectif, et il en souffre absolument comme l'individu dont les membres seraient paralysés.
L'apologue de Menenius Agrippa (1) au peuple retiré sur le mont Aventin, est toujours vrai; mais il faut
(i) TttG-Live et La Fontaine.
reconnaître qu'il n'a jamais été interprété qu'au profit de l'estomac, et que le défaut d'équilibre dans la nourriture de toutes les parties du corps produit nécessairement dans l'estomac des troubles provenant du fonctionnement irrégulier de cet organe.
La misère est ainsi, par l'effet d'une solidarité indéniable, aussi fatale aux classes supérieures qu'elle l'est aux classes inférieures. Cette solidarité, que nous pouvons constater dans le sein de chaque société, se retrouve dans toutes les manifestations de la vie générale de l'humanité; ses effets n'éclatent que trop, par exemple dans la marche des fléaux, delà peste et des épidémies de toutes sortes, qui franchissent les frontières des États, et les continents, et frappent indistinctement les riches et les pauvres.
Les moyens de corriger un pareil état de choses sont dans nos mains, et les ressources dont on pourrait disposer sont immenses; elles abonderaient si on savait les utiliser, il suffit, pour s'en rendre compte, de mesurer l'importance des capitaux gaspillés dans des emprunts étrangers, sans parler de ceux qu'a dévorés la fatale guerre de 1870.
Quelle tranquillité d'esprit, quels sentiments de sécurité n'éprouverait-on pas dans l'ordre de choses dont nous venons d'esquisser les traits généraux, alors que l'éducation étant assurée à l'enfance et le repos à la vieillesse comme l'accomplissement d'une dette sociale, chacun trouverait, à l'âge de la force et de la virilité, l'emploi le plus complétée plus large, de ses facultés dans toutes
les directions de l'activité humaine; où la masse des jouissances s'accroîtrait incessamment dans la proportion du développement indéfini de la production! Ici, le fait déborderait et il primerait le droit au travail, droit vainement réclamé par des niveleurs utopistes, droit illusoire et toujours contesté dans une société mal organisée.
Il n'y aurait d'autres causes de souffrance et de misère que les infirmités et les maladies inhérentes à la nature humaine/ et le soulagement de celles-ci serait l'objet de l'assistance publique ou de la charité privée.
Ces causes elles-mêmes pourraient être considérablement atténuées, tant par l'accroissement du bien-être général que par l'assainissement des villes, où l'air et la lumière distribués à flots circuleraient librement, que par l'organisation d'ua vaste système hygiénique de nature à préserver la santé générale des atteintes de toutes sortes auxquelles elle est exposée. Ainsi, la durée moyenne de l'existence humaine s'accroîtrait sensiblement, et l'on conserverait à la société ces myriades d'êtres qui n'apparaissent qu'un moment au banquet de ia vie, sans laisser d'autre trace de leur passage que la douleur des familles et le poids énorme de stériles dépenses.
Ainsi se trouverait réalisé le rêve prophétique de l'illustre et malheureux Gondorcet.
Gomment le clergé ne s'associerait-il pas à cette oeuvre sainte entre toutes ! Gomment, en même temps qu'il emploierait toute son influence à accroître le bonheur social du pauvre, ne chercherait-il pas, par la prédica-
tion des vérités nouvelles, à calmer l'effervescence de masses égarées et à faire tomber l'arme régicide des mains de quelques misérables surexcités jusqu'à la folie, jusqu'à la monomanie de l'assassinat !
Ce serait pour lui le moyen d'atteindre le plus haut degré de puissance spirituelle et temporelle.