LES FAUTES DE LA SOCIÉTÉ CIVILE
Nous ne voudrions pas qu'on pût se méprendre sur le sentiment qui nous inspire, lorsque nous étudions, avec autant d'impartialité que d'indépendance, les causes qui, depuis le seizième siècle, ont si malheureusement séparé la papauté de la. société moderne. Notre but n'est pas d'irriter les passions par le tableau des fautes qui ont été commises, ni de faire écho aux détracteurs et aux ennemis de l'Église. De plus hautes leçons se dégagent pour nous des faits historiques.
Nous considérons la lutte de la société et de la religion comme un immense malheur pour la cause sacrée de la civilisation et du progrès. A nos yeux, le grand mouvement de 89 ne sera entièrement accompli que si l'esprit religieux le vivifie et le complète en le modérant; mais, à nos yeux aussi, l'Église ne reprendra l'influence qu'une politique imprudente lui a fait perdre sur le développement des faits et des idées , que si elle accepte , sans arrière-pensée, tout ce qu'il y a de vrai et de juste dans
la révolution religieuse du seizième siècle et dans la révolution sociale du dix-neuvième.
Notre ambition, c'est de bien faire comprendre l'erreur grave que l'Église a commise en luttant contre l'irrésistible mouvement de l'esprit moderne, au lieu de le diriger en l'épurant ; mais c'est aussi de montrer à la société l'erreur énorme qu'elle commettrait en privant son œuvre civilisatrice du concours de la religion.
Nous avons dit avec franchise les fautes que peut se reprocher la cour de Rome pendant les trois derniers siècles ; nous dirons avec la même franchise les fautes dont la société laïque du dix-huitième et du dix-neuvième siècle s'est rendue coupable envers l'Église. Les torts ont été réciproques, et les passions néiastes que la lutte a suscitées ont poussé à une crise aiguë un conflit qui eût pu être apaisé dès sa naissance, si, de part et d'autre, on se fût mieux rendu compte des conditions du présent et des nécessités de l'avenir.
Jusqu'en 1789, vaincue par la science et parla philosophie dans l'ordre des idées, l'Église resta cependant toute-puissante dans l'ordre des faits. Elle s'appuyait sur le pouvoir politique, et s'en faisait un instrument et une arme redoutable contre ses ennemis. L'union du trône et de l'autel était plus étroite que jamais. Tous deux se sentaient également menacés par les progrès de l'esprit nouveau. La royauté et la papauté luttaient avec un redoublement d'énergie contre le mouvement qui entraînait la société nouvelle vers la liberté et dont elles ne comprenaient ni la puissance ni la grandeur.
L'apparition de la démocratie sur la scène fut le signal de la défaite de la théocratie politique et religieuse. Le droit divin, qui couvrait de son prestige mystique l'absolutisme des rois et des papes, céda la place au droit humain. La liberté de conscience , qui est le principe même du protestantisme, passa de la controverse théologique et philosophique dans la législation positivé, en même temps que la souveraineté passait du monarque à la nation, au milieu des ruines de la féodalité.
Mais, comme il arrive toujours dans les grandes révolutions sociales, les passions déchaînées firent déborder le mouvement et le but fut violemment dépassé. Les encyclopédistes avaient tant crié , pendant tout le dixhuitième siècle, qu'il fallait « écraser X Infâme » , et avaient si bruyamment désigné l'Église à la haine du genre humain, que le premier effort des vainqueurs fut de tirer vengeance de ce catholicisme qu'ils s'étaient habitués à regarder comme un ennemi implacable.
Après avoir persécuté ses adversaires, la théocratie, subissant la loi qu'elle avait faite, se vit à son tour persécutée par la Révolution, et la guerre entre les deux principes prit ce caractère sauvage que les passions démagogiques donnent à tous les mouvements populaires.
C'est par cette politique de violence et de cruauté qu'ont commencé les torts incontestables de la société civile à l'égard de la religion.
Nous ne parlons pas seulement de l'horreur qu'inspirent à tous les cœurs honnêtes les épouvantables forfaits dont le clergé fut victime sous le régime de la Terreur ;
c'est de plus haut qu'il faut ju^er le mouvement de la Révolution contre l'Église.
Les hommes de cette époque, imbus des principes des théoriciens du dix-huitième siècle , ont commis vis-à-vis de l'Église la même erreur que celle-ci avait commise vis-à-vis de la Réforme.
Elle avait cru pouvoir briser par la force l'œuvre révolutionnaire de- Luther, en condamnant ses doctrines et en brûlant ses disciples, comme si les idées pouvaient être vaincues par le fer et le feu.
La Révolution est tombée dans la même faute. Elle a cru qu'en brisant l'organisation extérieure de l'Église, en fermant les temples, en massacrant les prêtres, elle détruirait aussi l'esprit religieux. Elle n'a pas compris que la puissance de la religion réside tout entière dans son principe moral et dans son influence sur les âmes, qui prime et défie toutes les entreprises de la force.
Les plus modérés dans l'école révolutionnaire n'ont pas eu une notion plus juste des rapports de l'Église et de l'État lorsque, à l'exemple de Joseph IL en Autriche, ils ont voulu donner au clergé une constitution civile. Cette prétention de soumettre en toutes choses l'Église à la domination de l'État est aussi abusive que celle qu'eut autrefois la papauté de soumettre partout l'État à la domination absolue de l'Église. Est-ce que le pouvoir civil peut régler les questions théologiques? Est-ce qu'il est compétent pour juger des dogmes? Est-ce qu'il est en droit d'intervenir dans la discipline intérieure des Églises? Tant qu'un dogme n'est pas de nature à troubler l'ordre
et à engendrer des délits, il faut le laisser en paix, car c'est la pire des tyrannies que celle qui veut pénétrer dans le mystère des consciences.
Les dogmes subissent, d'ailleurs, naturellement, des transformations conformes au progrès de la raison humaine et aux besoins de la société, et, dans l'ordre philosophique, un éminent philosophe contemporain, M. JoufFroy, nous a dit comment ils finissaient après avoir vieilli. Il fallait donc les laisser mourir de leur belle mort si leur sève était épuisée, pour se rattacher à la morale, base de toute société, principe générateur du beau, du vrai et de l'utile. Après avoir, depuis des siècles, revendiqué contre la doctrine catholique la liberté dépenser et de croire, n'était-ce pas une monstrueuse inconséquence que de vouloir imposer à l'Eglise ce qu'elle devait enseigner ?
Le Concordat de 1802 a été inspiré par cette regrettable pensée. Il a tenté d'asservir la religion aux vues de l'État, en l'assujettissant à la doctrine gallicane par les articles organiques contre lesquels la cour de Rome n'a pas cessé de protester. On espérait fortifier par là le gallicanisme ; on l'a, au contraire, affaibli, et c'est de ce moment que l'ultramontanisme est devenu si puissant et si redoutable.
Mais la plus grande erreur de la philosophie du siècle dernier, de la Révolution et de l'État laïque moderne, a été de n'avoir pas compris que, si la théocratie était une tyrannie sociale et morale dont il fallait combattre les erreurs et les excès, l'idée religieuse était une force immense et salutaire dont il importait de faire l'auxiliaire
de la révolution qui s'accomplissait. Rien ne pouvait être plus dangereux et plus funeste que de détruire la foi traditionnelle des peuples sans avoir rien à mettre à sa place. Or, ni le déisme vague des encyclopédistes, ni les fêtes païennes de la déesse Raison, ne pouvaient suppléer à la mystérieuse influence que le culte chrétien exerçait encore sur l'esprit des masses et sur la moralité publique.
Tout commandait à ceux qui, depuis 1789, ont présidé à la vaste évolution de la société moderne, de chercher à rattacher le concours de l'Église au développement de l'État nouveau, et de faire cesser le conflit de plusieurs siècles en assurant à la religion l'autorité, le respect et les garanties qui lui sont nécessaires pour accomplir sa mission pacifique et civilisatrice.
On objectera, sans doute, que cette haute situation a été offerte à l'Église et qu'elle l'a refusée pour s'obstiner dans sa lutte contre l'esprit moderne. Il est vrai que, malheureusement, l'Église s'est montrée, au dix-neuvième siècle, aussi intransigeante que dans les siècles précédents, et qu'elle a opposé des non possumus inflexibles à toutes les réclamations de la société laïque ; mais ne nous faisons pas illusion : la société n'a pas plus désarmé que l'Église. Tous ses actes, toutes ses combinaisons, toutes ses manifestations ont été marqués par un esprit de défiance et d'hostilité auquel la cour de Rome n'a pu se méprendre Le libéralisme ne s'est pas cru libéral s'il n'affectait pas en même temps d'être anti-religieux. Il a tout fait pour entraver et dominer l'enseignement catholique ; il n'a rien fait pour combattre l'indifférence religieuse qui
caractérise notre époque et qui conduit fatalement à l'athéisme, à l'égoïsme et à cet esprit d'individualisme destructif de toute société ; il n'a rien fait pour remédier au vide causé par la négation de Dieu, à l'absence de toute direction et à l'anarchie morale dont les progrès menacent plus encore les bases, essentielles de l'ordre social que celles de l'ordre religieux.
Gomment espérer de l'Église un esprit de conciliation et de paix, si l'on ne se montre pas animé envers elle d'un sincère désir d'apaisement ?
Or, pour les révolutionnaires de notre siècle, c'est toujours l'ennemi qu'il faut abattre , c'est toujours Y infâme qu'il faut anéantir.
En effet, on n'a pas cessé de poursuivre, par des voies diverses, sans ménagement et sans mesure, cette œuvre de destructiou. C'est ainsi qu'on a enlevé violemment, au clergé, les biens immenses dont on l'avait gratifié dans les siècles passés et dont on lui reprochait de faire un usage mondain, contrairement à l'intérêt social; c'est ainsi qu'on a cherché à échapper à toute influence du Vatican, par la constitution d'Églises nationales, d'Églises indépendantes, et qu'on a fini par renverser, à Rome même, le pouvoir temporel de la papauté. •
Que la chute du pouvoir temporel soit, pour l'Église, un événement moins désastreux qu'elle ne le pense, c'est notre intime conviction, à la condition, toutefois, que des compensations suffisantes lui soient offertes.
L'Église n'a senti jusqu'ici encore que la violence du coup qui l'a frappée; et qui pourrait lui faire un crime de la colère qu'elle en a éprouvée ?
Mais ces justes compensations, la société moderne ne les marchanderait pas à la papauté pour faciliter un rapprochement nécessaire, et le chef actuel de l'Église pourrait les accepter d'autant plus librement qu'il a reconnu autrefois, dans une de ses lettres pastorales, comme archevêque de Pérouse, que jamais les catholiques ri avaient considéré comme un dogme le pouvoir temporel du pape (1).
On voit que, dans l'étude de la question religieuse, nous gardons sur tout et sur tous la plus loyale impartialité. Nous signalons les fautes de la société civile sans passion et sans faiblesse, comme nous avons signalé celles de la société religieuse. Nous tentons de convaincre les esprits sincères, soit parmi les amis de la papauté, soit parmi les disciples de la Révolution, que des deux côtés on a fait fausse voie : du côté de l'Église, en voulant maintenir, contre la marche providentielle de l'humanité, le despotisme de la théocratie; du côté de la Révolution, en voulant renverser violemment les dogmes et soumettre l'Église au despotisme de l'État.
Ce n'est qu'en renonçant, franchement, de part et d'autre, à une lutte où la force invincible des temps nouveaux paralysera toujours l'action de l'Église, et où la force morale de l'Église arrêtera toujours le mouvement de la Révolution, qu'on unira dans un effort commun la puissance religieuse et la puissance civile pour le triomphe définitif des grands principes civilisateurs de notre âge.
(1) Lettre pastorale sut le pouvoir temporel, 1860.
Maiiîeureuscment, cette œuvre se heurte à des passions •et à des malentendus qui risquent de la compromettre à jamais, et malheureusement aussi, l'obstacle vient peutêtre plus encore de l'Église que de la société. C'est ce qui nous reste à examiner pour compléter cette analyse de la situation actuelle.