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LA SOCIÉTÉ SANS RELIGION

On ne saurait nier que, prise dans son ensemble, la politique de la cour de Rome n'ait été systématiquement hostile au développement de la science et de la liberté dans le monde moderne, et qu'elle n'ait entrepris de combattre l'esprit des temps nouveaux avec toutes les armes spirituelles et temporelles dont elle a pu disposer.

Il est non moins certain que la société civile s'est armée à son tour contre la religion et qu'elle a tout fait pour la soumettre et l'asservir.

Sans doute, il y a eu des croyants, des prêtres, des papes même, qui ont proclamé la nécessité de l'alliance sincère de la raison et de la foi, de l'idée religieuse et du fait social. L'Eglise a aussi ses libéraux et ses savants. Qui ne se rappelle l'initiative hardie prise par Pie IX au début de son pontificat? Qui ne connaît l'admirable lettre dans laquelle Léon XIII, alors archevêque de Pérouse, rendait' un solennel hommage à la science et à l'industrie, reconnaissant les grands services dont la civilisation est redevable à Copernic, Képler, Galilée et Linné, et hono-

rant le travail, source de toute richesse, dans les actes même de la vie de Jésus et des apôtres (1) ? Mais ce ne sont malheureusement que des faits isolés qui n'ont pu triompher de la résistance du parti qui gouverne la curie romaine. La politique de la Société de Jésus a prévalu ; elle a tué le gallicanisme ; elle a créé la prépondérance exclusive de l'ultramontanisme; elle a organisé les congrégations dans le monde entier, comme une arm^e et un levier d'influence au moyen desquels elle a subalternisé partout le clergé des paroisses ; elle a assujetti toute la catholicité à un système de centralisation excessive ; enfin, elle a enfermé le pape dans *le Vatican pour mieux le séparer de la société moderne.

Sans doute aussi, il y a eu dans l'ordre civil des esprits sincèrement religieux qui ont tenté des combinaisons salutaires entre les forces morales de l'Église et les forces sociales de l'État: mais leurs efforts n'ont pu contenir les passions révolutionnaires qui se sont déchaînées contre le catholicisme.

La direction du mouvement est ainsi restée aux violents et aux fanatiques ; les haines se sont envenimées et l'abîme s'est creusé de plus en plus.

Des deux côtés, on a lutté pour la domination et non pour la civilisation. Les chefs de l'Église n'ont eu d'autre but que de ressaisir le pouvoir qui leur échappait sur les peuples et sur les rois. Les chefs de la démocratie n'ont eu d'autre pensée que d'asservir et d'opprimer l'Église.

(4) Discours sur l'Église et la Civilisation, 6 février 1877. Voir * l'Appendice.

Les premiers, pour soutenir le combat de la foi, ont imprudemment lié leur cause à celle de tous les régimes en décadence qui tombaient, comme eux, sous l'action de l'esprit nouveau. Ils se sont plus que jamais coalisés avec les monarchies de droit absolu contre les gouvernements de droit populaire ; ils ont été l'âme de toutes les réactions contre l'irrésistible progrès qui pousse toutes les nations vers la liberté, et ont ainsi soulevé contre la religion les passions politiques les plus violentes.

Les seconds, pour combattre l'Église, ont eu recours à * toutes les forces et à tous les moyens révolutionnaires. Ils ont persécuté la religion dans ses ministres, dans ses droits, dans son enseignement, dans toutes ses manifestations. Nous avons assisté en France au spectacle de ces violences, et nous y assisterions encore si on écoutait ceux qui désignent chaque jour l'Église à la haine des masses en criant que « c'est l'ennemi qu'il faut abattre ». La persécution éclate déjà à nos portes, en Suisse, en Allemagne, où le faux et monstrueux système du Cultur- Kampf a frappé impitoyablement les prélats et les institutions catholiques.

Qu'est-il résulté de ce combat fatal? Non-seulement un affaiblissement général des croyances qui soutenaient auparavant les hommes et raffermissaient leur moralité en fortifiant leurs cœurs et en leur portant des consolations et des espérances; mais encore, par un effet inévitable, la confusion de tous les principes sur lesquels repose l'organisation même des sociétés.

Le catholicisme, il faut bien le dire, était et est encore

la seule Église organisée assez fortement pour exercer une grande action sociale.

Le protestantisme a rendu un immense service à l'humanité, en émancipant la pensée et en conquérant la liberté de conscience ; mais il n'a donné au monde aucune de ces forces religieuses qui solidarisent les esprits et entraînent le genre humain dans un grand élan de foi commune. L'œuvre de Luther a enfanté au contraire l'individualisme dans ce qu'il a de plus dangereux. Elle a ♦ émietté les croyances et les a dissoutes en donnant à chacun le droit absolu de croire et d'agir à son gré. De là l'énorme quantité de sectes qui en sont sorties ; de là l'absence de toute doctrine collective, de toute action sociale, c'est-à-dire de toute religion; loin de pacifier et de civiliser le monde, le protestantisme a plutôt développé la guerre entre toutes les idées, entre toutes les croyances, entre toutes les passions, entre tous les intérêts.

Aussi que voyons-nous maintenant ? L'esprit de guerre domine partout.

Guerre entre l'État et l'Église ; guerre entre la Révolution représentée par les fanatiques du jacobinisme, et la religion représentée par les fanatiques du jésuitisme ; guerre à tous les degrés dans le sein de la société laïque : le socialisme subversif cherchant partout à renverser Tordre actuel ; les chefs d'État partout menacés par le poignard des assassins ; tous les pouvoirs publics ébranlés ; partout les ouvriers en lutte avec les patrons, les pauvres soulevés contre les riches ; tous ceux qui possèdent quelque chose, tpujours effrayés des périls que font

courir à Tordre les masses innombrables de travailleurs vivant au jour le jour, sans lendemain ; l'industrie livrée à une concurrence effrénée ; les sciences elles-mêmes dépourvues de toute coordination, de toute vue d'ensemble ; l'enseignement, privé de tout esprit religieux, réduit à l'instruction technique qui fait de l'homme une machine aveugle ; enfin, les nations s'isolant les unes des autres, ressuscitant la doctrine barbare du droit de la force, et sans cesse prêtes à s'entre-dévorer.

Voilà où conduit fatalement le divorce entre la civilisation et la religion. La loi reste, il est vrai, au-dessus de cette confusion universelle ; mais la force légale ne saurait suppléer la force morale. La loi punit le mal, elle ne crée pas le bien ; elle est le glaive qui frappe, elle n'est pas le flambeau qui éclaire. Elle peut être le bourreau, elle ne saurait être ni l'instituteur, ni l'apôtre.

LES CA.USES DE l' IRRÉLIGION

Toutes les époques de crise profonde sont fatalement irréligieuses. Ce sont, pour les sociétés en travail d'enfantement, des heures crépusculaires où chacun erre dans l'obscurité, incertain de la route et du but, sans savoir si c'est la nuit qui vient ou si c'est l'aurore qui se lève. La raison hésite et la conscience se trouble. Les vérités auxquelles on a cru pendant des siècles sont renversées avec les institutions qui en étaient l'expression sociale ; les vérités auxquelles il faudra croire désormais ne sont pas encore formulées. On marche au milieu des ruines, on doute de l'avenir, on doute de soi-même, mais surtout on doute de Dieu, car ces grands bouleversements laissent croire que la Providence s'est tout à coup retirée du gouvernement de l'univers. Or, depuis trois cents ans, le monde traverse une de ces périodes critiques où toutes les forces sont employées à détruire l'ancienne institution religieuse et sociale. Il n'est pas encore arrivé à la période organique où la société, reconstituée sur un plan d'ensemble, pourra faire con-

courir tous les éléments dont elle dispose à la réalisation d'un grand but civilisateur et moralisateur.

Gomment l'idée religieuse serait-elle restée debout dans ce vaste travail de décomposition ?

Elle a été d'autant plus atteinte, que la révolution qui s'opère, inaugurée par Luther au nom de la liberté de croire, développée par le mouvement de 89 au nom de la liberté d'agir, est â la fois dirigée contre l'Église et contre l'État.

Malheureusement, ni l'Église ni FÉtat n'ont eu le sentiment de la grande et sublime mission que leur imposait le passage violent de l'ordre de choses antérieur à l'ordre de choses nouveau. Au lieu de mettre leur gloire à réaliser les aspirations légitimes de leur siècle, au lieu de prendre l'initiative de toutes les réformes nécessaires, ils ont demandé à la force la sauvegarde de leur autorité.

Qui ne se rappelle les éloquentes, mais effrayantes pages où le plus implacable théoricien de l'absolutisme, le plus terrible doctrinaire du droit divin, M. de Maistre, fait du bourreau le pivot même de l'ordre social ?

« Toute grandeur, dit-il, toute puissance, toute su- » bordination repose sur l'exécuteur. Il est l'horreur et » le lien de l'association humaine. Otez du monde cet » agent incompréhensible, dans l'instant même l'ordre » fait place au chaos, les trônes s'abîment et la société » disparait. »

C'est bien là, en effet, la doctrine farouche qui a prévalu dans la politique des princes. Ils ont cru que la

compression et la répression suffiraient pour faire obstacle au mouvement révolutionnaire qui éclatait autour d'eux et pour les sauver eux-mêmes. Aujourd'hui encore c'est avec le glaive de la loi et la hache de l'exécuteur que les gouvernements combattent le mouvement des idées, témoin la double lutte que l1 Allemagne soutient contre le catholicisme et le socialisme.

Ils ne se rappellent pas cette belle maxime de Luther : » Contre l'esprit, on ne lutte pas avec l'épée, et Terreur » n'est vaincue que par la vérité. »

Ils oublient cette grande parole de Ballanche : « Le » sang sacré dont furent arrosés les sommets du Gol- » gotha a aboli la loi du salut par le sang. La promul- » gation de la loi de clémence et de grâce ne permet » plus de dire, avec M. de Maistre, l'apôtre du passé, » que l'échafaud est un autel dressé sur les places » publiques. »

Cette loi de clémence et de grâce que violait dans l'intérêt exclusif de sa domination le pouvoir politique, il appartenait au pouvoir religieux de la faire respecter de tous et de la glorifier comme le principe essentiel de la pacification universelle.

Mais, nous l'avons dit, loin de se retremper aux sources divines de l'Évangile; loin de se dévouer, comme autrefois, à l'apostolat glorieux qui en faisait le champion des faibles contre les forts, l'Église a lié imprudemment sa cause à celle des rois ; elle s'est unie à eux dans la guerre implacable qu'ils ont déclarée à la liberté et au progrès, et tous deux ont été frappés des mêmes coups.

Tout faisait un devoir au chef de la chrétienté de se

dégager à temps de cette solidarité dangereuse. La papauté, au lieu de combattre l'œuvre rénovatrice, aurait pu la diriger et l'accomplir en l'animant du souffle religieux sans lequel toute révolution sociale sera toujours incomplète ; mais elle s'est, elle-même, absorbée dans le maintien et dans la défense de sa puissance temporelle ; elle s'est détournée de sa sainte mission spirituelle en vue de ses intérêts matériels ; elle a négligé le gouvernement des âmes pour celui de biens terrestres qui n'ont été pour elle qu'une source d'embarras, de complications et de conflits, et qu'il n'est ni dans sa destination ni dans son aptitude d'administrer efficacement.

Pour conserver le lambeau de terre sur lequel s'exerçait sa souveraineté politique, elle a compromis la souveraineté morale qu'elle exerçait sur le monde entier ; et la société, livrée à sa seule impulsion, a perdu rapidement les fortes croyances qui l'attachaient à l'Église, et le respect d'un pouvoir qui l'abandonnait.

Il y a plus : tandis que la royauté comprimait la liberté sous le despotisme légal, l'Église essayait de comprimer la raison sous le despotisme dogmatique. A un moment où l'humanité, ayant conquis le droit de libre examen et la liberté de conscience, avait soif de vérité et de clarté, la religion s'est enfermée dans un mysticisme qui exige plus que jamais la foi aveugle, et dans un supernaturalisme qui défie à la fois la philosophie et la science. Au lieu de s'approprier, en les vivifiant, les conquêtes de l'esprit humain pour en faire le levier de son action sur le monde moderne, elle les a anathématisées et a consommé violemment le divorce de- la science et de la foi.

La science n'était . certainement pas destinée à être l'ennemie de la religion. Chacun de ses progrès n'a-t-il pas pour but de donner à l'homme une idée plus haute de Dieu ? Par l'étude des merveilles de l'univers et l'application de toutes les forces de la nature , n'a-t-elle pas pour résultat de glorifier la cause première dans ses manifestations? Les hommes illustres qui, depuis trois siècles, ont ouvert l'ère scientifique des temps modernes étaient surtout'des croyants. Newton admirait Dieu, dont la loi de la gravitation lui révélait la toute-puissance ; il croyait à sa providence et à ses desseins sur le monde (1). Képler, dans un hymne inspiré, rendait grâces à Dieu de la simplicité merveilleuse du plan sur lequel repose l'organisation universelle. Leibniz déclarait qu'il n'attachait de prix aux travaux de. la science que pour mieux avoir le droit de parler de Dieu. Bacon disait que peu de science éloigne de Dieu et que beaucoup de science y ramène ; il disait encore que la religion est l'arôme qui purifie la science. Tous ont prouvé que l'inspiration scientifique, à sa plus haute expression, se confond toujours avec l'inspiration religieuse.

Mais la lutte de la foi contre la science a séparé deux forces qui devaient, au contraire, se prêter sans cesse un mutuel appui. L'Église, condamnant les découvertes qui contredisaient ses anciens dogmes, a persécuté les savants, et ceux-ci, à leur tour, se sont éloignés de la religion qui les proscrivait.

(1) « Deus, sine dominio, providentis et causis finalibus, nihil aliud est quam fatum et natura. » (Newton.)

On ne peut pas dire que la science soit devenue athée, mais elle a cessé d'être religieuse. Elle s'est développée en dehors de l'Église et le plus souvent contre elle , discutant la cosmogonie et ses mystères, niant ses miracles, contestant ses révélations et jetant dans tous les esprits une incrédulité générale en matière de foi. Et cet état durera, en s'aggravant de jour en jour, aussi longtemps que le clergé ne s'assimilera pas tous les progrès scientifiques et ne concentrera pas en ses mains tous les flambeaux de l'intelligence humaine.

M. de Maistre lui-même a fini par reconnaître combien était funeste l'antagonisme de l'esprit scientifique et de l'esprit religieux , et il a prophétisé en ces termes leur inévitable réconciliation :

« Attendez que l'affinité naturelle de la religion et de » la science les réunisse dans la tête d'un seul homme » de génie. Celui-là sera fameux et mettra fin au dix- » huitième siècle qui dure toujours. »

Cet homme prédestiné ne pourrait - il pas être Léon XIII? Il serait digne de l'esprit libéral de celui qui, étant archevêque de Pérouse , a si brillamment constaté l'union intime de la science et de la foi , de cimenter leur alliance sur le large terrain de la morale et de la prévoyance sociale.

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