LA MORALE SOCIALE
Il importe que ceux qui nous font l'honneur de nous lire se rendent compte du but pratique auquel nous tendons. Quand nous analysons, dans un esprit dont nous espérons qu'on aura reconnu l'impartialité, les causes du regrettable conflit qui a séparé l'Église de la société moderne, notre visée est plus haute que de constater les torts et les fautes réciproques d'où est venu leur antagonisme.
Nous sommes les champions résolus et convaincus d'une large doctrine sociale que nous avons exposée, % en d'autres travaux. (1), sous tous ses aspects. Cette doctrine se résume dans une formule expressive, que nous ne saurions trop répéter, car elle contient tout notre programme : « L'amélioration du sort du plus grand nom-
(1) Voir les deux premiers programmes insérés dans la Liberté des 14 mai et 20 juin 1876; les articles en réponse à la France dans la Liberté des 30 octobre, 3, 15, 20 et 27 novembre 1876 ; les deux brochures sur les Questions financières et sur la Politique industrielle et commerciale; les travaux insérés dans la Liberté sur les chemins de fer, la conversion et l'amortissement.
bre. » La pacification des esprits, l'ordre intérieur, la prospérité des États, la liberté des peuples, la stabilité des gouvernements, dépendent de l'application qui sera faite de ce grand principe de prévoyance et de justice.
Mais, pour une aussi haute entreprise, toutes les forces sociales doivent être mises enjeu ; aucune ne peut être négligée, aucune ne peut être repoussée.
C'est dans ce but que, dans tous nos écrits, nous avons si souvent protesté contre l'esprit de parti et d'exclusion de la politique, contre l'individualisme étroit de la science, contre l'égoïsme de l'industrie, en les conviant à faire converger tous leurs efforts vers le développement constant du bien-être, de l'intelligence et de la moralité parmi les classes les plus nombreuses et les plus déshéritées.
C'est dans le même sentiment que, nous adressant aux représentants de la religion, nous venons les supplier de cesser la lutte qu'ils soutiennent contre la civilisation moderne, de se réconcilier avec la science et l'industrie, et de leur venir en aide pour accomplir de salutaires réformes dans l'intérêt des masses qui travaillent, qui souffrent et que démoralisent la misère et les privations.
Tout se tient et s'enchaîne dans le système au triomphe duquel nous nous sommes voués ; mais c'est sur l'action décisive de la religion que nous fondons nos plus grandes espérances.
De toutes les forces sociales, l'Église n'est pas seulement la plus considérable par l'influence qu'elle exerce sur les âmes ; elle l'est surtout par la puissance de son organisation et par le dévouement passionné dont sont
animés ses ministres. Le jour où le clergé se mettra à la tête du mouvement social pour le succès d'une noble cause de civilisation et de progrès, cette cause sera gagnée d'avance.
Dans la crise que nous traversons, et qui existe, avec une égale gravité, dans les institutions, dans les mœurs, dans les idées et dans les croyances, la loi ne suffit pas ; la science et l'industrie sont impuissantes ; il faut que la religion fasse entendre sa voix austère et pacifique, et vienne dénouer, au nom des vérités supérieures dont elle est la divine expression, le drame social qui, sans elle, ne se dénouerait que par la force. Pour accomplir cette œuvre de paix et d'harmonie, à côté, ou plutôt au-dessus des législateurs, des savants et des industriels, il faut des apôtres.
Où trouver, en dehors de l'Église, les apôtres capables d'éclairer et de diriger tous les esprits, en ces temps de trouble universel ?
Où trouver les missionnaires prêts à se dévouer pour le salut de l'humanité?
Où trouver les prédicateurs du droit et de la justice assez courageux, assez indépendants pour dire la vérité aux grands de la terre, protester contre les abus de la force, dénoncer les vices de l'organisation sociale et défendre les intérêts sacrés des petits et des humbles ?
Quel merveilleux spectacle offrirait au monde un pape civilisateur et pacificateur, ouvrant la croisade de la paix vivifiée parla liberté, glorifiée par la science et sanctifiée par la religion !
Que l'on s'imagine l'Église partout représentée, non
par les casuistes retors du jésuitisme, ni par les fanatiques du Syllabus, mais par les Pierre FHermite du xixe siècle, prêchant dans tous les pays et dans tous les temples que l'heure est venue de résoudre enfin les grands problèmes de notre temps ! Quel enthousiasme éclaterait partout sur leur passage, lorsqu'on les entendrait proclamer que la loi du plus fort et le droit de conquête doivent être définitivement rayés du Gode des nations ; que nul pouvoir n'est légitime qu'à la condition d'employer toute son autorité à faire concourir toutes les institutions et toutes les classes à l'amélioration morale, intellectuelle et matérielle du sort du plus grand nombre, et que les peuples et les partis doivent déposer les armes de guerre pour consacrer toutes leurs forces et toutes leurs ressources à cette œuvre immense de vraie civilisation et de vraie liberté !
Voilà le vaste terrain où nous voudrions voir se placer l'Église, pour se régénérer aux sources divines de l'Évangile et régénérer avec elle la société tout entière.
Au lieu de s'enfermer dans de vieilles formules dogmatiques que la science et le libre examen combattent trop facilement ; au lieu de s'attacher exclusivement à des pratiques dont le sens est perdu pour l'immense majorité des fidèles eux-mêmes, c'est la morale qu'il faut prêcher, qu'il faut faire comprendre, qu'il faut développer dans toutes ses applications sociales.
Que l'Église ait ses dogmes, son credo, ses articles de foi, sa discipline et sa hiérarchie, rien de plus juste. Respectons chez elle la liberté des croyances et assurons
son indépendance absolue dans le domaine de la foi. Mais les dogmes sont, hélas! ce qui divise le plus les hommes et ce qui sème dans le monde les guerres religieuses, les plus terribles et les plus implacables de toutes. Or, aujourd'hui, il faut rechercher ce qui peut unir et non ce qui peut diviser. L'Église doit se rapprocher des peuples, mais elle doit les rapprocher d'elle en leur apportant des vérités simples, claires, universelles, qui soient la lumière même de la conscience. Il faut qu'elle reprenne, dans les conditions nouvelles de notre temps, le grand enseignement moral par lequel, il y a quinze siècles, elle a transformé le paganisme romain et civilisé les Barbares.
Seulement, pour atteindre aujourd'hui son but, la morale chrétienne doit élargir elle-même les limites de son principe primitif.
Sa première formule a été celle-ci : « Tous les hommes » sont frères. — Aime ton prochain comme toi-même! » C'est la sainte loi de la morale individuelle manifestée surtout par la charité.
Et, en effet, l'action du christianisme a été un immense effort de charité universelle. C'est par la bienfaisance que l'Église, impuissante à détruire la domination des forts sur les faibles et des riches sur les pauvres, a cherché à en atténuer la rigueur. C'est par là qu'elle a remédié, autant que possible, à l'inégalité des conditions et aux vices de de la distribution des richesses. Toutes les institutions charitables, qui furent la création et la gloire du clergé, portent l'empreinte de cette inspiration généreuse.
L'Église a pu croire que là se bornait sa mission,
convaincue qu'il y aurait toujours des riches et des pauvres. L'exercice de la charité lui a paru même nécessaire pour rendre les riches meilleurs.
Mais il y a aujourd'hui autre chose à faire pour compléter l'apostolat chrétien. '
A la formule : « Tous les hommes sont frères, » qui est plutôt sentimentale qu'organisatrice, il faut substituer la formule de la morale sociale, bien autrement large dans ses principes et dans sa pratique , d'après laquelle : « Toutes les institutions religieuses, politiques et écono- » miques doivent concourir à l'amélioration morale, » intellectuelle et physique des classes pauvres et labo- » rieuses. »
Voilà l'œuvre vraiment civilisatrice à laquelle nous ne cessons de convier les hommes de foi, les hommes de science et les hommes d'État. Pour qu'elle réussisse, la réconciliation de l'Église avec la société est absolument indispensable, car ce n'est que par le concours des forces religieuses, scientifiques et politiques , que ce grand progrès s'accomplira.
Nul n'est plus capable que l'Église de se mettre à la tête de cette œuvre immense, car nul n'a, à un plus haut degré, le génie moralisateur qui entraîne les hommes vers le bien et la foi qui transporte les montagnes. C'est pourquoi nous faisons les vœux les plus ardents pour qu'elle comprenne la tâche sublime que les temps nouveaux assignent à son zèle. Si le Vatican, au lieu de rester la sombre forteresse du pouvoir temporel, désormais détruit, devenait le foyer de la civilisation du dix-
neuvième siècle; s'il s'appropriait, pour les animer d'un grand souffle religieux, tous les progrès de la science et de l'industrie, la Papauté, replacée au sommet de la pyramide humaine, reprendrait aussitôt son antique prestige. Ce serait, pour elle, la revanche éclatante de Luther, car elle vaincrait alors l'individualisme protestant, en faisant triompher le principe vraiment chrétien de la solidarité universelle.